LIVRE Xïl. — IMMORTALITÉ DE l'aME
poque moyenne ainsi quade la fin de l'empire, et en Occident aussi, cet usage s'est conservé, pour le moins jusqu'au moyen âge*.
Or, s'il ne saurait être douteux qu'une chose qui, d'àprès Juvénal , n'aurait été crue que des petits enfants, l'était, par le fait, de tant de milliers d'hommes, dans tout l'empire romain, il paraît tout aussi difficile de douter de la persistance et de la propagation des autres idées du populaire sur l'enfer. Aux assurances du contraire dans Gicéron, Sénèque et Juvénal, on peut opposer l'assurance tout aussi positive de Lucien, qui reconnaît le fait. U dit. que la grande masse des gens du commun se représentaient l'autre monde absolument comme les poètes lavaient décrit *. Ils y voyaient un immense et ténébreux empire des morts, gouverné par Pluton et Proserpine,avec le Cocyte et le Pyriphlégéthon, le lac Achéruse, la porte diamantée que gardé Éaque avec Cerbère, la prairie d'Asphodèle avec le fleuve Léthé, les juges des morts, qui envoient les bons aux champs éîysées et livrent les méchants aux furies, pour subir de leur part toute sorte de tortures, pendant que les ombres si nombreuses de ceux qui n'étaient ni bons ni méchants, errent dans la prairie d'Asphodèle et se nourrissent d'offrandes déposées sur les tombeaux et de sacrifices offerts aux morts. Plutarque dit' que ceux qui avaient peur des morsures de Cerbère et du tonneau des Danaïdes, cherchaient à s'en garantir par des consécrations et des lustrations, croyant pouvoir s'assurer ainsi la faveur d'être admis à continuer de vivre, en enfer.
' Marquardt, Manuel, Y, 1, n. 2262.
■ De luctu^ t-io.
^ Non poxsesuavUer vivi^ 27, 4, p. 1105.
dans un endroit bien éclairé et un air pur, au milieu de folàtreries et de danses. Il pensait, il est vrai, que le nombre des gens ajoutant foi à ces <c contes de nourrice» ne devait pas être très-grand; mais, naturellement, son estimation était tout aussi subjective et avait été déterminée par des impressions fortuites, tou\autantque celle de Lucien, auquel le noipbre des croyants paraissait être très-grand, au contraire, de sorte qu'à cet égard on peut se fier aux données de Tun tout aussi peu qu'à cellesde Tautre. Cependant, il serait difficile d'admettre la supposition que les idées de la multitude, sur la vie après le décès, fussent plus épurées que ne Tétaient celles d'un homme comme Aristide, lequel semblerait pottrtant aussi avoir cru que les personnes non initiées aux mystères d'Eleusis resteraient, en enfer, plongées dans la boue et les ténèbres ^ Dans son traité de la superstition}, Platarque i*ange parmi les fantasmagories de celle-ci l'image que l'on se fait des portes d'entrée profondes de l'enfer, des flammes que roule le Styx et de ses cataractes abruptes, de ténèbres remplies de spectres, où apparaissent d'épouvantables fantômes et d'où s'échappent des sons lamentables, de jugés et de bourreaux, de gouffres et d'abîmes, recelant mille tortures , en un mot, toutes les idées de l'espèce ' ; et le fait qu'il regardait lui-même la superstition comme un fléau très-répandu, résulte, comme on l'a vu, de son ardeur même à la combattre.
Que beaucoup d'idées grecques, sinon la plupart, avaient passé aussi dans la foi populaire de l'Occident, c est ce qu'il est, comme on l'a déjà dit, permis de supposer, notamment eu égard à l'influence exercée par les
■ Aristide, Or., XIX» p. 259 Jebb.
' De superstit,, 4 f.» p. 167 ^4.
- UYHE XII. — IMMORTALITÉ DE L'àMK. 475
poètes latins sur l'école. Depuis Ennius, les descriptions détaillées des enfers avaient formé un thème favori des poètes épiques, et celle qu'en fit Virgile surtout n'aura pas manqué, sans doute, d'exercer une influence directe et indirecte sur les idées d'une multitude innombrable. Avec le temps^ des éléments orientaux, judaïques et chrétiens vinrent aussi, par-ci par-là, se mêler à la foi populaire. Peut-être déjà Lucain et Stace ont-ils admis, dans leur description des enfers, le Belzébub de la bible, tous les deux parlant d'un chef des dieux infernaux qui^ se tenant dans le plus profond des abîmes duTartare, domine sur toutes les autres puissances de l'enfer \ Un caveau païen, près de Rome, qui semblerait avoir été établi par des adorateurs du Mithras de la Perse et par des initiés à ses mystères, offre un exemple authentique très-remarquable de cette alliance d'idées grecques et orientales. On y voit diverses peintures représentant, d'abord, tf l'enlèvement et la descente aux enfers de Vibie », aux termes de l'inscription, opérés par Pluton, dont Mercure conduit le quadrijge; puis le messager des dieux, Mercure, amène Vibie devant le tribunal du dieu de l'enfer (Dispater) et de son épouse (Abracvra); Vibie est conduite par Alceste, qui figure ici comme la protectrice des épouses fidèlqs et un des prototypes de 'la palingénésie ; à la droite se tiennent les divinités qiii président au destin, trois figures, dont une masculine ét-deux féminines (Fata divina). Un troisième tableau bontre l'introduction de Vibie par le bon ange (Bonus Angélus) auprès des bienheureux, dont elle doit partager les joies. Six personnes d'Ages et de
* PreUer» Mythologie romaine, 466, 2. — Voir aus^i Lucain, Pharsale, VI, 745, etc.
sexes différents participent, couchées, à un repas; audessus de Tune il y a le nom de Vibie ; en tète du tableau : ceux qui ont passé au jugement des bons; enfin, Ton voit encore un repas auquel prennent pari sept hommes, dont trois portent des bonnets phrygiens, avec la suscription : les sept prêtres pieux ^
Il n'est même pas besoin de ce témoignage et d'autres semblables pour mettre en évidence que l'idée d'une existence plus ou moins matérielle des décèdes, telle que la supposent les anciennes fables, conservées par la tradition depuis un temps immémorial, était aussi répandue dans les masses que ces fables mêmes. L'immense majorité des hommes devaient être alors, encore moins qu'aujourd'hui, susceptibles de s'approprier la faculté d'abstraction qu'il faut pour s'élever à l'idée d'une vie purement spirituelle. Dans chacune de ses tentatives de se faire une image de l'inconnu de ce gçnre d'existence, l'imagination, abandonnée à elle-même, était et est encore obligée, sans en avoir la conscience et malgré elle, de travailler avec des couleurs et des formes empruntées à la vie que nous connaissons, et. ses images les plus délicates et les plus éthérées sont tout aussi peu incorporelles que les plus communes et les plus grossières. Il est dans la nature des choses que ces dernières seules pouvaient être comprises et retenues par la multitude. Il nous est d'autant moins possible de douter de l'assurance de Lucien que, dans la croyance d'un grand nombre, les morts se nourrissaient réellement des dons^ des sacrifices et des repas qui leur étaient offerts par les survivants ; d'autant moins que nombre de personnes faisaient brûler ou
* De Roflsi, Butt. d. Jnst,^ 1853, p. 87» etc.; Hensen-Orelli, 6042.