LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS DANS l' EMPIRE ROMAIN
vinces et des contrées entières. La limitation de la faculté de jouir de ses créations à de petits cercles, a toujours été en rapport direct avec cette tendance exclusive; car l'intelligence de ces créations suppose, en général, «une culture et une faculté d'abstraction qui ont toujours fait défaut aux masses. Ainsi, l'art moderne n'a véritablement existé que pour une minorité, relativement faible. L'art du temps de l'empire romain, au contraire, produisait pour tous les degrés de la culture et pour toutes les classes de la société ; aussi répandit-il l'intelligence et multiplia-t-il le goût, nécessaires pour jouir de la diversité des créations de l'art, sur de bien plus vastes cercles. Il savait créer des chefs" d'œuvre, finement conçus et exécutés de main de maître, qui font, encore aujourd'hui, les délices des connaisseurs, et remplissait en même temps les temples, les portiques et les places publiques de figures intelligibles pour tous, comme il couvrait la longueur des murs et toute l'étendue des parquets d'applications de couleurs variées, qui captivaient aussi le public des rues. Les œuvres qu'il produisait ne firent pas seulement de la métropole du monde une ville de merveilles ; elles prêtèrent aussi aux municipes et aux colonies de l'Italie et des provinces une parure très-hétérogène, il est vrai, différant selon l'aisance, la culture et le goût de leurs habitants, mais dans tous les cas d'une richesse extrême, comparativement aux temps modernes ; et, si Ton tenait à cette parure, ce n'était certes pas uniquement pour les édifices publics. La découverte d'Herculanum et de Pompéji a révélé au monde moderne, à son grand étonnement, combien la décoration des maisons particulières, par le moyen de l'art plastique et de la peinture, s'était généralisée dans l'usage même des villes moyennes de l'empire, et jusqu'à quel point elle y
était regardée comme un agrément indispensable, môme dans les conditions d'une existence modeste. Un riche emploi de marbre et d'autres matériaux précieux dans l'architecture, ou # de figures de marbre et de bronze dans la décoration des appartements, ne pouvait, naturellement, trouver place que dans les maisons et les jardins des gens les plus aisés ; mais ce genre de décoration en particulier était, généralement, réputé de rigueur pour le luxe des habitations dont il s'agit et de leurs dépendances 1 . Nonseulement à Rome, mais dans les maisons pompéiennes aussi, il existe de magnifiques fontaines, richement ornées de bronze et de marbre, comme celle de Silène, où l'eau coulait de l'outre du dieu, et d'autres, où elle s'échappait de masques et de têtes d'animaux*. Le péristyle de la maison dite casa di Lucrezio contenait 12 ouvrages plastiques de dimensions majeures, ainsi que de moindres, au nombre de huit à dix 8 ; et si à Milan, comme le prétend Au-
1 Paulus, 1. XXXIII, ad Ed. (Dig., XVIII, 1, 34) : Plerascpie euim res aliquando propter accessionem emimus, sicuti cum domus propter marmora et statuas et tabulas piotas ematur. — Ulpien, L XVIII, ad Sabinum (Dig., VII, 1, 13, § 7) : Sed si aedium ususfructus legatus sit, Nerva filius et lu min a immittere eum posse ait : sed et colores et picturas et marmora poterit, et .sigilla, et si quid ad domus ornatum*
Par « sigilla », il faut, semble-t-il, entendre principalement des ouvrages en relief, d'argile (voyez Marquardt, V, 2, 235, etc.) et de stuc pour la plupart, il est vrai. — • Voyez aussi Pline, Hist. nat., XXXVI, 183 : Usus gypsi in albariis, sigillis aedificiorum et coronis gratissimus. — Dig., XXXIII, 7, 12, § 23 : Papinianus quoque, 1. VII Responsorum, ait: Sigilla et statuai affixœ ihstrumento domus non continentur, sed domus portio sunt ; ibidem, 30 : Imagines (c'est de bustes qu'il s'agit sans doute ici) quoque eae sol» legatœ videntur, quœ in aliquo ornatu villae f uerunt. — Passio IV coronatorum (Rapports des séances de l'Adàdemie de Vienne, X, 119) : Concbas sigillis ornatas... conchas et lacus cum sigillis et cantharis cum magna tenuilate artis.
3 Becker, Gallus, H, 3, 222.
3 Overbeck, Pompéji, 2 e éd., 219, etc;