LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS DANS L'EMPIRE ROMAIN
La généralité de l'usage que l'on faisait d'ornements fournis par l'art n'apparaît pas moins dans le mobilier que dans la décoration du logis même. Les meubles et ustensiles de ménage des maisons pompéiennes à eux seuls, quoique les habitants aient dû en sauver, dans leur fuite, ou en retirer, peu de temps après, de dessous la couverture de cendres, encore molle, une grande partie, ces trouvailles consistant en tables, baucs, chaises, sofas, candélabres, vases, lampes, trépieds, ustensiles de toilette et objets de parure de toute espèce, ont été, pour Fart industriel des modernes, un trésor presque inépuisable de modèles pleins de goût. Et ce n'étaient pas seulement les candélabres en marbre et en bronze, autour desquels serpentaient, en guise d'ornement, les formes élégantes d'une végétation fantastique ; les tasses et les buires d'argent ou K «m d'or, sur lesquelles on admirait le travail du ciseleur ou de l'estampeur, ainsi que celui d'anses élégamment ornées; les magnifiques vases, en verre de toutes les couleurs, que l'on voyait enrichis d'une multitude de figures en relief : mais la vaisselle en poterie de terre du pauvre, les bagues à cachet en verre fondu, la lampe d'argile, qui servait à éclairer le travail de la nuit, tout cela était orné d'images ou de figures, et les couvercles des lampes d'argile, notamment, ont conservé à l'art un riche fonds de sujets et de motifs. Même dans le plus pauvre logis, on se passait plus facilement du mobilier lç plus nécessaire que des ornements de l'art, qui trouvait alors moyen de s'introduire partout. Juvénal décrit l'installation d'un savant ou poëte dans le dénûment. Il y avait là, nous dit-il 1 , un lit trop court et une vieille caisse, avec de divines poésies grecques,
1 Satire III, 203 à 207. — Marquardt, V f 1, 328.
rongées par des souris mal élevées, mais aussi une table à dessus de marbre, avec six petits pots à anse, y compris un gobelet haut de forme, à anse aussi, et la table avait pour support la ligure d'un centaure couché, ce que Ton appelait un trapézophore.
C'est, toutefois, par les monuments funèbres que l'on voit le plus clairement combien les beaux-arts, à cette époque, où ils étaient si prodigues de leurs dons, se montraient généreux, même à l'égard des plus humbles et des moins gâtés par la fortune. Les sarcophages, il est vrai, avec leurs riches ornements en haut et bas-relief, bien qu'ils ne doivent pas, sans doute, avoir été très-dispendieux alors, comparativement aux prix modernes, ne devaient se trouver, en général, qu'à la portée des gens aisés 1 . Dans le premier siècle de notre ère, toutefois, la règle générale n'était pas d'enterrer, mais de brûler les morts. Dans la rue des tombeaux, à Pompéji, il ne s'est point trouvé de sarcophage. La coutume d'enterrer ne reprit qu'au deuxième siècle, à partir duquel elle est redevenue de plus en plus générale. Ces petites urnes de marbre, qui souvent frappent par la beauté surprenante et la richesse de leurs ornements pleins de vie, et qui, selon Goethe, « semblent faites pour réjouir encore, dans leur étroite prison, les cendres qu'elles renferment, » sont évidemment en majeure partie sorties des ateliers d'artistes subalternes, voués au métier, et ne sauraient, par conséquent, avoir été inabordables, même pour les familles peu aisées. La peinture surtout était, généralement, employée de préférence à orner l'intérieur des sé-
' Dans Philogèle (éd. Eberhard, p. 97), il est fait mention d'une bière (aopôç) pour 5 myriades. Ce compte est peut-être établi sur la valeur du denier au temps de Dioclétien (voir Hultsch, Métrologie, p. 252, etc.).
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pulcres, comme le prouve notamment aussi le maintien de l'usage de ce genre de décoration, dans les caveaux des tombes chrétiennes ; elle servait même certainement, dans bien des cas, à la décoration des murs extérieurs. Même les tombeaux « badigeonnés », dont parle l'Évangéliste, étaient sans doute aussi surpeints 1 . Les colombaires (columbaria) aussi, ces grands caveaux contenant de longues rangées, superposées par étages, de niches pour des urnes cinéraires, lieux de sépulture des petites gens, ainsi que des esclaves, partant des plus humbles et des moins fortunés , sont parfois très-agréablement ornés , comme des chambres d'habitation, de peintures murales, faisant quelquefois un assez bon effet sur les espaces libres des piliers et des murs qu'elles remplissent. Quand une nouvelle urne était déposée dans la niche achetée pour en garder le dépôt, les personnes qui portaient le deuil du mort devaient encore éprouver un certain consentement à regarder la parure qu'ils avaient procurée, avec leurs petites épargnes, à sa dernière demeure. Il y avait là des scènes mythologiques, des images de la vie quotidienne, des paysages, des sujets d'animaux, de fleurs et de fruits; là, Hercule abattait d'une flèche le vautour attaché au foie de Prométhée ; Ulysse regardait d'un air ému son chien mourant, Argos ; de grotesques pygmées prenaient la fuite devant un crocodile; des jongleurs dansaient au son des castagnettes; une girafe, la clochette au cou, était promenée par son gardien, comme à l'amphithéâtre, et ainsi de suite 1 .
1 Semper, le Style, I, 452.
2 0. Jahn, Peintures murales du columbarium de la villa Pamfili dans les Dissertations de V Académie bavaroise^ 18 57 * t. V11I (en aliéna.)*
§ 2. — Uart monumental.
Monuments personnels. — Age des statues honorifiques à Rome. — Images représentant des événements de l'histoire. — Images de circonstance. — Images concernant les marches triomphales, les bûchers impériaux, les débats judiciaires. — Images pour les naufragés. — Images votives. — Autres représentant des aventures personnelles. — Images peintes pour la durée. — Peinture de portraits. — Portraits des empereurs. — Portraits de princesses de l'Orient en quête d'un mari. — Portraits de particuliers.
— Portraits dans les livres et dans les bibliothèques. — Emploi général de la peinture de portraits.
L'art plastique employé à figurer des personnes. — Bustes et statues des empereurs; propagation universelle et culte de ces monuments. — Destruction des monuments d'empereurs tombés en abhorration, de ceux de Domitien en particulier. — Conservation des monuments d'empereurs, assurée principalement par la consécration. — Rapidité avec laquelle on érige des monuments aux empereurs, dans tout l'empire romain. — Ils sont érigés tantôt par les soins des fonctionnaires, tantôt par ceux d'associations provinciales ou des communes, tantôt par des particuliers. — Statues d'Adrien en Grèce et d'Auguste à Rome. — La transformation de monuments anciens en monuments consacrés à des empereurs est presque sans exemple.
— Monuments dédiés aux membres de la maison impériale, aux plus hauts fonctionnaires de l'État, aux gouverneurs des provinces, à des Romains considérés dans les provinces, ou même à des fonctionnaires subalternes.
— Les honneurs de la statue dans les municipes. — Personnes honorées de plusieurs statues. — Érection de statues aux frais des personnes qui eu étaient honorées. — Statues d'étrangers. — Vote de statues, par les conseils communaux, de même que par le sénat à Rome. — Statues publiquement* érigées à des défunts. — Lieux de l'érection à Rome. — Monuments privés. — Statues que l'on s'érigeait à soi-même. — Monuments privés érigés à des défunts, particulièrement en guise de mausolées.
Avec cette prodigieuse activité de la sculpture et de la peinture, appliquées à la décoration, marchait de front un autre emploi de ces deux branches de l'art, celui qui tend aux créations monumentales proprement dites, c'est-