CHAPITRE II
Ii« luxe de la table et l'iatroduettoa de eubstamees exotiques employées a l'alimentation.
§ l , — Du luxe de la table en général.
Frugalité des méridionaux. — Modestes commencements du luxe de la table dans le siècle qui précéda la naissance du Christ. — Introduction de denrées alimentaires provenant de l'étranger, par suite des progrès de l'aisance et de l'extension du mouvement commercial. — Exagération sentencieuse du blâme jeté sur ce luxe. — Rareté positive de la consommation de denrées exotiques à Rome avant la bataille d'Actium. — Progrès du luxe de table après la pacification du monde romain. — Observations à ce sujet et réserves qu'elles impliquent. — Ce n'est pas uniquement le luxe de la table qui rendait les grands festins si dispendieux. — Les hauts prix payés pour des friandises sont en partie des prix d'ostentation. — Comparaison du luxe de table des Romains avec celui du siècle où nous vivons. — L'usage des vomitifs après table en partie purement diététique. — Le luxe de la table du dix-huitième siècle.
Il convient de n'accueillir qu'avec beaucoup de circonspection les complaintes des anciens au sujet du luxe de la table. Le besoin de nourriture, chez les méridionaux, est en général si faible, leur sobriété, en ce qui concerne le manger et le boire, si grande que l'usage de telle boisson, comme par exemple le vin pur sans mélange d'eau, que nous nous permettons sans scrupule, leur semble déjà presque de l'ivrognerie 1 . La philosophie d'Épicure même
1 Galien, éd. K, XV, 699.
ne faisait-elle pas à ses adeptes une règle suprême de la plus grande simplicité de mœurs et de la plus grande sobriété? Le chef de la doctrine qui enseignait la volupté estimait Tégal de Jupiter l'homme qui saurait se contenter de pain et d'eau, pour tout repas, et lui-même observait si rigoureusement ce principe qu'il ne se permettait le luxe d'y joindre un peu de fromage de Cythnus que dans ses jours de régal. Il y a plus : ne le vit-on pas s'appliquer à déterminer le minimum de la dose de nourriture nécessaire pour supporter l'existence, avec la résolution de s'y borner lui-même 1 ?
A Rome, la table fut longtemps d'une extrême simplicité. Même après que l'armée revenue, en 188 avant Jésus- Christ, de l'Asie-Mineure eut, la première, fait connaître dans cette ville l'opulence et la débauche orientales, que Ton y eut appris l'existence d'un art culinaire et commencé, dès lors, à bien payer les cuisiniers 1 , auparavant les plus méprisés des esclaves, il y a tout lieu d'admettre qu'il se passa encore un siècle au moins avant que le luxe de table y fît de grands progrès; car, jusqu'à l'an 174 avant Jésus-Christ, les ménagères y préparaient elles-mêmes le pain à domicile, comme s'il n'y avait point de boulangeries en ville 8 . En 161 encore l'engraissement des poules scandalisa à tel point que les censeurs rendirent un édit qui l'interdisait et qui fut reproduit dans les dispositions de toutes les lois somptuaires ultérieurement promulguées. On éluda pourtant la défense en engraissant des coqs 4 .
1 Diogène Laerce, Épicure, 11. — Sénèque, Lettres, 18, 25, 4. — Stobée, Sermones, 17, 30 et 34.
2 Tite-Live, XXXIX, 6.
3 Pline, HisU naU, XVIII, 107.
4 Ibidem, X, 139 : Gallinas saginare Deliaci cœpere, unde pestis exorta opimas aves et suopie corpore unctas devorandi, etc.