LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS DANS l'eMPIRE ROMAIN
L'énorme accumulation d'objets d'art, dans les collections des Romains, ne prouve donc pas plus, chez eux, en faveur des progrès du véritable sentiment de l'art, que le colossal emploi de ce dernier à la décoration et aux monuments. L'accumulation d'œuvres anciennes n'était, elle aussi, qu'une des formes de l'étalage du faste romain, qui, tout grandiose qu'il fût, conserva toujours quelque chose de barbare. C'est que les maîtres du monde tenaient à se procurer, autant que possible, la possession et la jouissance de tout ce qu'il y avait de précieux au monde, à s'entourer de tout ce qui pouvait prêter de la magnificence et de l'éclat à la vie. Us traînaient à Rome les œuvres célébrées dans toutes les branches de l'art; mais ils ne savaient prendre possession de ces trésors que matériellement. C'est précisément la multitude des impressions subies qui en émoussait l'effet, comme l'a reconnu Pline avec une parfaite justesse 1 , d'autant plus que le calme et le silence, indispensables pour la contemplation artistique, faisaient défaut dans Je mouvement incessant, d'agitation et de presse, qui régnait à Rome. Très-peu de personnes y trouvaient le temps de s'absorber dans la contemplation d'une œuvre d'art; il suffisait au grand nombre d'en gagner la plus faible notion, par un coup d'œil fugitif et superficiel. Tacite *, voulant caractériser l'indifférence qui régnait à l'égard de la poésie, dit que toute personne ayant eu la chance de voir une fois un poète admiré était contente et passait outre, comme si elle venait de regarder une statue ou un tableau.
1 Histoire naturelle, XXXVI, 27 : Romœ quidem multitudo operum etiam oblitte ratio (est) ac magis, etc. .
2 Dial., ch. x.
La littérature romaine, envisagée dans son ensemble, fournit péremptoirement et irréfutablement la preuve que, par le fait, les beaux-arts, malgré toute la splendeur artistique de Rome et de l'empire romain, n'ont jamais gagné d'influence sur la marche générale du développement de la civilisation romaine. De tant de poètes et de littérateurs d'époques diverses, dont beaucoup, placés à la hauteur des lumières de leur temps, ont tous les titres pour que nous les en considérions comme les dignes représentants, il en est à peine un chez lequel on remarque de l'intérêt pour les beaux-arts et l'intelligence de ceux-ci. Dans cette littérature si variée, qui s'étend sur une période de plusieurs siècles, dans toutes les directions, et touche à tous les intérêts considérables, qui, dans les premiers siècles après Jésus-Christ, «e montre tout particulièrement appliquée à la considération du présent, et ne ménage ni l'éloge, ni le blâme, dans son examen multiple des rapports intellectuels du temps, il ne se trouve pas trace d'une intelligence véritable de ce qui constitue l'essence de l'art, ni la moindre expression témoignant d'une émotion véritable, causée par la splendeur de ses œuvres. Partout où il y est parlé de l'art, c'est ou tout bonnement sans intelligence et avec dédain, ou du moins sans intérêt et sans chaleur. Bien que beaucoup de Romains aient pu, individuellement, réussir à pénétrer l'essence de l'art hellénique, celui-ci est toujours resté étranger à l'ensemble de la civilisation romaine, prise en bloc, et fort éloigné de ses tendances.
Pût-il encore y avoir un doute sur le point de savoir si l'impression générale de la littérature romaine permet de conclure, avec raison, à l'absence du sentiment de l'art chez les Romains, il suffirait de la comparaison