LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS DANS L'EMPIRE ROMAIN
très-bien que ce n'est pas un pur effet du hasard que nous ne rencontrions une comparaison pareille dans les écrits d'aucun historien romain. Les notices sèches, maigres et superficielles de Pausanias sur des œuvres d'art ne témoignent, il est vrai, ni de l'amour, ni de, l'intelligence de l'art, de même que l'enthousiasme joué, dans les descriptions d'art d'un Philostrate, ne prouve rien pour le sentiment artistique des auteurs de l'espèce. C'est que les œuvres d'art, comme les scènes de là nature, étaient du nombre des sujets avec lesquels les artistes du style aimaient à faire parade de leur virtuosité. Ce n'est pas par ce qu'ils sont par essence, mais seulement comme une belle occasion de déployer cette virtuosité, que l'art et la nature intéressaient les sophistes tant romains que grecs, et ce que l'on peut dire des modèles grecs d'Apulée s'applique parfaitement aussi aux descriptions de l'art et de la nature, chez cet auteur latin 1 . Quelle différence entre l'effort pénible qui se trahit dans cette exaltation artificielle, et le langage, plein de chaleur et de sentiment, qu'inspirait à Dion de Pruse l'effet irrésistible de l'imposante statue de Jupiter olympien! La vue de ce chef-d'œuvre, dit-il, ébranlerait même des créatures dépourvues de raison, et, quelque tourmenté et accablé que soit un homme, il doit, en présence de cette image divine, oublier tout ce qu'il y a de grave et de terrible à supporter dans la vie humaine, tant l'art a prêté de lumière et de
1 Kretschmanu, De latinitate Apuleji, p. 8. Cependant Aristide (Or. t XLV, 30, etc., J ; II, 38, etc. Dind.) reconnaît que le propre des hommes de génie, maîtres de l'art, est de franchir les limites de son développement antérieur et de montrer que leurs prédécesseurs n'étaient que des enfants, comparés avec eux. Comme exemples il nomme les Phidias et les Zeuxis, les Hippocrate et les Démosthène.
grâce à cette œuvre 1 . Dans la critique àe cet idéal de Jupiter, qu'il met dans la bouche de Phidias, « de l'auteur plein de sagesse et d'un génie merveilleux de cette œuvre vénérable et splendide, » de l'ami et du familier de Périclès, s'exprime une haute idée de l'importance, de la signification et de la réproductivité des beaux-arts, idée à laquelle se joint une appréciation pleine d'esprit et frappante, à bien des égards, de la différence qui existe entre l'art et la poésie *. Lucien, enfin, est, de tous les écrivains de l'antiquité, celui qui fait preuve de la connaissance la plus vaste et de l'intelligence la plus pénétrante, en matière d'art ; son jugement est partout indépendant, son goût formé sur les meilleurs modèles, son talent de caractériser des œuvres d'art par quelques traits, ou d'en rendre l'effet dans une description enthousiaste, un talent nullement ordinaire, ainsi que le montre notamment sa description de la Vénus de Cnide de Praxitèle 3 . Du reste, chez. Lucien aussi, l'intérêt qu'il prenait à l'art était presque exclusivement tourné vers l'art des anciens ; plus son œil avait acquis de finesse par l'exercice, moins tout ce que les siècles postérieurs avaient produit ne pouvait, à côté de leurs œuvres, lui paraître digne de fixer l'attention.
Si donc, dans la littérature grecque du temps de l'empire, l'art contemporain est un sujet dont on s'occupe aussi peu que dans la littérature latine, ce phénomène ne s'en explique pas moins par des causes diamétralement opposées, dans l'une et dans l'autre. Avec la grande échelle qu'y appliquait le vrai sentiment artistique des Grecs, il se pouvait que l'on estimât cet art au-dessous de sa va-
1 Dion Chrysostome, Or., XIÏ, p. 209 M.
' Ibidem, p. 210, etc., M.
3 Lucien, Amours, 13, etc.