LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS. — LA MUSIQUE
Effectivement, il était nécessaire d'acquérir, pour chanter dans de grands espaces non couverts, une force de voix beaucoup plus grande et plus constante qu'il n'en faut aux chanteurs d'aujourd'hui. Et cependant citharèdes et tragédiens faisaient, en se produisant devant le public, quelquefois de tels efforts de voix qu'ils se rompaient un vaisseau *.
Les virtuoses, à partir du moment où leur développement artistique se trouvait accompli, étaient presque toujours en voyage, car il n'y avait aucune possibilité de procurer des positions fixes et durables à ces artistes, dans l'antiquité, où Ton ne connaissait pas les théâtres permanents, et où toutes les représentations n'avaient lieu qu'à l'occasion de fêtes particulières. Les virtuoses grecs faisaient notoirement et régulièrement des tournées, dans certains pays du moins, comme l'Asie Mineure, la Grèce et l'Italie, et étaient souvent honorés par des statues, le droit de cité et d'autres distinctions, dans les villes où ils avaient rencontré une admiration enthousiaste. Les mentions de statues élevées à des citharèdes, par exemple, abondent*. Les honoraires et les recettes des artistes considérables étaient très-brillants. L'empereur Vespasien, si parcimonieux dans toutes les autres circonstances, ayant fait paraître aux jeux qu'il donna pour l'inauguration du théâtre de Marcellus, restauré par lui, plusieurs musiciens depuis longtemps éprouvés, y
VIII, 451. — Infibulation (Celse, VII, 25, 3), et, pour des exemples, Martial, XI, 75, 3, fit XIV, 215 ; Juvénal, VI, 379, etc. ; Pline, Hist. nat., XXXIII, I5l(fibulœargenteœ).
1 Galien, De locis affectis, IV, 13, éd. K., VIII, 287.
* Voir Kœhler, Mélanges, VI, 209 (en allem.), et Dion Gassius, LXIII, 8.
gratifia un tragédien de 400,000 sesterces d'honoraires ; les citharèdes Terpnus et Diodore reçurent de lui chacun 200,000 sesterces, quelques-uns 100,000; aucun n'eut moins de 40,000 sesterces, sans compter la distribution d'un grand nombre de couronnes d'or, qui accompagna ces largesses 1 .
L'enseignement de la musique, dans les grandes maisons de Rome, était aussi très-lucratif, et les honoraires des citharèdes et des chanteurs célèbres formaient un objet de dépit et d'envie pour les hommes de science et les gens de lettres 8 . Martial qui, las de la stérilité de ses pénibles services de client, se réfugia pour quelque temps de la capitale à Imola (Forum Cornelii), écrit de cette résidence à ses amis qu'il ne reviendra à Rome que citharède 8 . Le même, plein d'amertume, conjure un père de ne point donner d'éducation scientifique à son fils, de ne pas lui laisser prendre en mains des livres de Cicéron ou de Virgile ; il lui conseille même de le déshériter, s'il s'avisait de vouloir faire des vers, tandis que, s'il s'agissait de faire apprendre à ce fils un art donnant du pain, il ne pourrait choisir mieux que la cithare ou la flûte*.
Naturellement, les virtuoses avaient une masse d'adorateurs enthousiastes des deux sexes* L'enthousiasme des femmes pour les chanteurs et les musiciens virtuoses a fourni amplement matière à l'amour du scandale, ainsi qu'à la satire et à Tépigramme. De riches et grandes dames possédaient des baguettes ayant servi
1 Suétone, Vespasien, ch. xix.
2 Juvénal, VII, 175, etc.
3 Martial, III, 4.
4 Le même, V, 56.