LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS. — LA MUSIQUE
de sa vie même, toute imprudence qui froissait le maître absolu du monde romain dans ce qu'il y avait de plus dangereux à irriter chez lui, l'extrême susceptibilité de son amour-propre d'artiste.
Les rapports sur l'état de civilisation de l'époque écoulée depuis les premières périodes décennales du troisième siècle jusque vers la fin du quatrième, sont extrêmement maigres. Sur les derniers temps de l'antiquité, nous savons au moins que l'amour de la musique y était trèsrépandu, dans la société païenne comme dans la société chrétienne. En effet, Ammien Marcellin nous apprend que les palais de Rome, autrefois célèbres pour le culte des sciences, maintenant remplis du besoin de distraction d'une molle oisiveté, retentissaient de chants, ainsi que du jeu des instruments à cordes. Le chanteur, dit -il, y va et vient à la place du philosophe, le professeur de musique à celle du professeur d'éloquence, et on n'y voit que des instruments de musique de toute espèce, pendant que les bibliothèques sont fermées comme des tombeaux 1 . A Gonstantinople, saint Jean Chrysostome adressait, de la chaire, à ses ouailles cette question : «Qui de vous serait en état de réciter un psaume ou quelque autre morceau des saintes Écritures, si on l'y invitait? mais que Ton vous demandât des aifs diaboliques, des chansons galantes et obscènes, on en trouverait beaucoup parmi vous, qui, parfaitement au courant de tout cela, s'exécuteraient avec le plus grand plaisir 1 . » La décadence générale de la culture antitjue, dans ces temps-là, autorise d*ailleurs la
< Ammien Marcellin, XIV, 6, 18.
* P: È. Bfuller, De gen. œv. Theodos.\ II, 123;
supposition que cette condamnation de la musique n'était pas seulemont justifiée du point de vue chrétien, que cet art ne visait, évidemment, qu'à procurer aux sens des jouissances frivoles, et que la musique de théâtre, notamment , avec la domination absolue de la pantomime sur la scène, n'avait que le but trivial de chatouiller les oreilles.
Plus la musique avait perdu de son caractère sérieux et de sa dignité, plus il devait paraître scabreux de l'appliquer au culte chrétien, dont le chant d'église constituait cependant, dès l'origine, un élément essentiel; on avait du moins de bonnes raisons pour craindre qu'elle ne le profanât. Saint Jérôme avertit ceux dont l'office est de chanter à l'église, de ne point élever leurs chants vers Dieu par la voix, mais par le cœur ; de ne point assouplir outre mesure leur poitrine et leur gosier à force de douceurs, à la manière des tragédiens, pour que Ton n'entende pas, dans l'église, des mélodies et des airs de théâtre 1 . Beaucoup de personnes, pour la même raison, se formalisèrent du chant des femmes à l'église. Pour la plupart, dit Isidore de Péluse 2 , cela aussi devient une occasion de péché, ces gens ne trouvant, au lieu de se sentir contrits par les psaumes divins, qu'un stimulant de la passion dans la suavité de la mélodie, et ne faisant pas de celle-ci plus de cas que de chants de théâtre. Pour se rendre agréable à Dieu, conclut-il, il faudrait défendre aux femmes, abusant ainsi d'un don céleste, de chanter à l'église, et même de séjourner dans la ville. Saint Cyrille, évêque de Jérusalem, mort en 386, ne voulait absolument pas ad-
1 Forkel, Histoire générale de la musique, II, 151 (en allem.). — Saint Jérôme, dans Yépitre aux Éphésiens, ch. t.
2 Epist. I, 90. — Forkel, II, 140.