LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
tellement exorbitant le prix de la main d'oeuvre et des façons, qu'il arrivait jusqu'à 2,250 fr. pour la confection seuled'un habitd'homme. Le maréchal de Bassompierreen eut un dont la broderie éleva le prix à 52,500 fr. 1 . L'électeur Jean-Philippe de Trêves (de 1756 à 1768) portait des manchettes de dentelles à 30, 40 et 60 carolins la paire, et l'on n'estimait pas à moins de 100,000 livres l'aube en point à l'aiguille qu'il revêtait dans les grandes cérémonies, à la cour de Versailles *. En Russie, la cote des peaux de zibeline atteignit et dépassa même 170 roubles, à la fin du dernier siècle ; aussi toute une fourrure de zibeline devait-elle , alors, revenir quelquefois jusqu'à 20,000 roubles*. Un châle des Indes, tissu de la plus fine laine de cachemire, coûte présentement environ 300 livres sterling ; parmi les cachemires d'imitation française, les plus chers vont jusqu'au prix de 1,500 fr.
Dans l'antiquité romaine, le luxe en étoffes et autres produits naturels ou fabriqués de l'Orient, servant à la parure, dans la plus large acception du mot, tels que soie, byssus, pierres précieuses, perles, parfums, se trouvait déjà limité par ce fait qu'il était en majeure partie exclusivement à l'usage des femmes; mais, dans ce cercle même, il ne paraît pas avoir été très-répandu. Pline déclare*, sur la foi des registres de la douane probablement, qu'il n'y avait pas d'année où il s'importât, dans l'empire romain, pour moins de 55 millions de sesterces (environ 15 millions de francs) de marchandises de l'Inde, et que les produits réunis de cette région, de l'Arabie et
1 Falke, II, 109, 149 et 152.
2 Vehse, XLVI, 59.
3 Beckmann, Traité des marchandises, II, 263 (en allemand).
4 mst.nat.,\l, 101; XII, 84.
de la Syrie faisaient sortir annuellement des frontières de l'empire, en mettant le chiffre au plus bas, une centaine de millions de sesterces (près de 27,200,000 francs). « Voilà, » ajoute-t-il, « ce que nous coûtent nos fantaisies et nos femmes. » En admettant même, comme semblerait l'indiquer le dernier mot du passage précité, qu'il ne s'agisse pas ici de la totalité des articles du luxe oriental importés d'Asie , parmi lesquels figuraient; aussi des épices, de la gomme, du lapis-lazuli, de l'opium, des eunuques et des animaux féroces 1 , mais seulement ou principalement des articles de toilette et de parure à l'usage des femmes surtout, le chiffre de cette importation doit nous paraître plus que modique, nous dirions même extrêmement faible. Il est vrai que le mécontentement des patriotes romains de voir s'écouler chaque année de pareilles sommes à l'étranger et même en pays ennemi', était justifié à ce point de vue que l'exportation d'Europe ne la contrebalançait aucunement. Comme il paraît que cette dernière était effectivement à peu près nulle, il y avait lieu de solder en espèces ou lingots la presque-totalité de l'importation. De nos jours, des envois très-considérables de marchandises européennes accompagnent l'exportation des métaux précieux pour l'Asie. Or, on évalue la moyenne annuelle de cette dernière exportation, pour la période 1861-69, à 13 millions sterling 2/3, soit près de 342 millions de francs, chiffre représentant plus de douze fois celui du temps de Pline l'Ancien.
Pendant les neuf années de la période susdite, 122 millions sterling 1/4(3 milliards 62 millions 1/2 de francs) ont
1 D'après la liste d'Élius Marcien dans le Digeste, XXXIX, 4, 16, § 7.
2 Tacite, Annales, III, 53.