LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
possible de la dignité du possesseur. Si les chambres d'habitation proprement dites, où l'on se tenait peu le jour, n'étaient, d'après nos idées, que maigrement garnies de meubles et d'ustensiles de ménage 1 , en revanche les salles de réception, vastes et élevées, qui s'ouvraient le matin au flot des visiteurs et, vers le soir, aux personnes conviées pour le repas, contenaient des meubles relativement peu nombreux, il est vrai, mais consistant en pièces capitales, d'autant plus précieuses et plus parfaites qu'elles étaient principalement, sinon exclusivement, destinées à servir de décoration : ainsi des tables, avec dessus de bois de citre (citrus), reposant sur des pieds d'ivoire, des lits de repos incrustés d'écaillé, ou richement ornés d'or et d'argent, et couverts de tapis de Babylone, des vases magnifiques de bronze corinthien et de murrha, des candélabres d'Égine, des dressoirs garnis d'argenterie d'un travail ancien, des statues et des peintures d'artistes célèbres.
On a, pour plusieurs des articles de mobilier et de ménage alors le plus en vogue, des indications de prix, généralement fort élevés, en partie même énormes. Des candélabres d'Égine étaient payés 25,000 sesterces (près de 6,800 fr.), quelquefois même le double, du moins si l'on veut bien admettre que le traitement d'un tribun atteignît 'déjà un chiffre aussi élevé du temps de Pline l'Ancien 1 , ce qui n'a rien d'invraisemblable. Quant aux vases de murrha, matière de provenance orientale, qui était un mystère pour les anciens mêmes, dont ils faisaient autant de cas que de l'or, et que Pompée apporta le premier
1 Voir Marquardt, Manuel, V, 2, 314 et 317.
5 Hist. nat., XXXIV, 11 : Nec pudet tribunorum militari u m salariis emere.
à Rome, après sa victoire sur Mithridate, il y en avait, en possession de particuliers, jusque dans les prix de 300,000 sesterces (environ 81,500 fr.) la pièce. De cette précieuse matière (espèce de fluorite probablement), Néron fit faire une coupe qui, seule, coûta un million 1 . A ces prix on pourrait, à la rigueur, comparer ceux de la porcelaine au siècle dernier, où le comte de Bruhl aussi en possédait , dit-on, un service de la valeur d'un million *. Il y avait de même, à Rome, beaucoup d'amateurs possédés de ta manie du cristal de roche. Pline 8 raconte comme quoi, peu d'années avant qu'il consignât lui-même ce fait, une femme, qui n'était même pas riche, avait acheté, au prix de 150,000 sesterces (40,770 fr.), une grande cuiller à puiser de cette matière. Sous Néron, deux gobelets fabriqués au moyen d'un procédé de nouvelle invention, mais qui n'étaient ni de grandes dimensions, ni des objets d'art, furent vendus 6,000 sesterces (1,630 fr.)\ Le goût pour l'argenterie artistement travaillée était r devenu une passion très-répandue à Rome, dès lé deuxième \ siècle avant Jésus-Christ. Déjà l'orateur L. Crassus, consul en l'an 95, possédait des vases revenant à 6,000 sesterces (1,630 fr.) la livre et dans lesquels, partant, le prix de la façon représentait dix-huit fois la valeur de la matière première*. Il est vrai que dans l'argenterie anglaise la façon entre, souvent aussi, pour plus du décuple de la valeur intrinsèque de l'argent même 6 . Du temps de Martial, la
* Pline, Bist. nat., XXXVïï, 18, etc.
* Vehse, XXX1TI, 326.
8 Pline* Hlst. nat., XXXVH, 29 : Àlius et in his furor. 4 Ibidem, XXVI, 195.
6 Pline, His t. naU, XXXIII, 147 : Nec copia argenti tantum furit vitfy sed valdius paene manipretiis.
6 Prince Puckler-Muskau, Lettres d'un trépassé, 4, 322.