LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
mais pour la plupart aussi des prix d'amateur, c'est-àdire de ceux que Ton paye uniquement pour des articles formant l'objet d'un goût d'amateur spécial} ou, comme le qualifie Pline à plusieurs reprises, d'une manie poussée jusqu'au délire. On sait qu'en effet de telles passions, inspirées par 'la mode, croissent souvent jusqu'à la folie, et se manifestent par des symptômes qui trahissent un état maladif. Ainsi Pline raconte du consulaire Annius, chez lequel la passion des vases murrhins avait tourné en manie de collectionneur, qu'il avait, dans un transport d'amour frénétique, rongé avec les dents le bord d'un grand calice en murrha, de la contenance de près de trois setiers (plus d'un litre et demi), payé 700,000 sesterces (plus de 190,000 francs), et dont cette extravagance fit encore hausser considérablement le prix , dans la suite 1 .
Dans les temps modernes aussi, des prix énormes ont été payés pour des raretés, devenues précieuses par suite de l'extravagance de quelques amateurs, comme l'a fait observer Sénèque*, à propos des bronzes corinthiens. Ainsi des amateurs, des Anglais notamment, ont donné, par exemple, 600 1. st. pour un denier du temps de Henri VII'; 2,260 1. st. (en 1812) pour un Décaméron\ etc., etc. Il est vrai, cependant, que l'extrême élévation des prix d'amateurs, à son apogée au temps de l'empire romain, ne paraît plus avoir été jamais atteinte dans la suite, même approximativement. C'est d'ailleurs, précisément sous ce rapport comme sous bien d'autres, par
1 Pline, Hist. nat., XXXVII, 19.
2 De Brevitate vitx, 12, 2.
3 Roscher, Principes d'économie nationale, § 100, 7.
4 Vehse, XXI, 148.
la singularité de ses extravagances que cette époque a surpassé tous les autres temps.
Pour ce qui concerne le luxe de l'ameublement domestique, la supériorité de qualité et de prix d'une quantité comparativement minime de pièces magnifiques, dans les palais romains, doit être plus que compensée, dans les modernes, par une multiplicité et une variété infiniment plus grandes de meubles et d'acessoires de luxe, d'autant plus que ceux-ci ont été et sont encore, assez souvent, trèsdispendieux et qu'ils reviennent même en partie à des prix exorbitants.
Sans nous arrêter aux splendeurs inouïes du mobilier de la couf de France et de son entourage, depuis François I er et Louis XIV, que n'a-t-on pas vu, en ce genre, même dans les petites cours d'Allemagne ! L'électeur Maximilien-Emmanuel II de Bavière, par exemple, paya au commencement du dix-huitième siècle, pour une cheminée et deux tables de Paris, en style rococo, de 60,000 à 100,000 écus, soit de 228,000 à 375,000 fr. * ; les meubles pour l'installation de la comtesse Kosel, dans le château de plaisance de Pillnitz , coûtèrent même 200,000 écus (750,000 fr.), etc., etc. On rapporte des choses également fabuleuses au sujet de l'ameublement du palais Esterhazy et des objets précieux que possédait l'électeur de Cologne, Clément- Auguste*/ En Angleterre, le mobilier de Northumberlandhouse est estimé à plusieurs centaines de milliers de livres sterling. Dans les appartements de Warwickcastle, on se croyait transporté complètement dans un autre âge. Presque tout y était ancien, magnifique
* Keyssler, Voyages, I, 60.
* Vehse, XXXII, 152; XLII, 165; XLV, 319.