LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN
pârablement plus grande, l'accumulation du même métal, dans l'antiquité romaine, se trouvant limitée à un moindre espace, put, à la faveur de cette circonstance, produire des effets semblables à ceux qui ont été constatés du seizième siècle au dix-huitième. Au seizième siècle, Guichardin mentionne l'argenterie massive des bourgeois, en Flandre, et Holinshed se lamente à propos de l'introduction des cuillers d'argent, en Angleterre ! . Au dix-septième siècle, l'emploi du métal précieux à la fabrication d'objets d'ornement et d'ustensiles s'accrut beaucoup. Les costumes civils et militaires furent surchargés de galons et de broderies d'or et d'argent. On vit, chez les nobles et chez les bourgeois opulents, des glaces et des tableaux pourvus de cadres en argent, et même des tables, sinon d'argent massif, au moins recouvertes de feuilles d'argent. En Angleterre, il paraît que la fabrication de la vaisselle plate prit, sous la reine Anne, un essor subit, sur lequel l'accroissement de la consommation du thé exerça une grande influence. Durant la période de 1765 à 1780, l'usage des machines à thé, théières et cafetières, terrines, plats, assiettes, plateaux et seaux d'argent, pour rafraîchir le vin, augmenta beaucoup ; celui des assiettes et des couvercles d'argent se répandit même dans les classes inférieures ; les plus pauvres voulurent avoir des montres, et la dorure de l'intérieur des appartements commençait déjà à absorber beaucoup d'or. En France aussi l'emploi de l'argent, dans le costume, l'installation domestique et la confection des articles de luxe, étaient déjà très- considérables au commencement du dix-huitième siècle ; parmi les objets que l'on fabriquait le plus en argent, figuraient sur-
1 Jacob, ouvrage précité.
tout des aiguières, des mouchettes, des salières, des réchauds, des boucles, des agrafes, des étuis, des gaines, des poignées et des gardes d'épée. On estimait qu'il y avait en Angleterre, vers 1830, dix mille familles possédant chacune, en articles divers d'orfèvrerie et d'argenterie, une valeur moyenne de 500 livres sterling, ne comprenant, bien entendu, que la valeur intrinsèque, déterminée sur le poids du métal, et environ cent cinquante mille familles ayant chacune pour 100 1. st. d'articles de luxe d'or et d'argent, évalués au prix d'achat. Certains petits articles de l'espèce, tels que pendants d'oreilles, cuillers et autres semblables, étaient en possession de familles des moins aisées, de pauvres journaliers môme 1 .
Il paraît difficile, avec l'insuffisance et l'incohérence des données que nous avons sur la matière, d'établir, avec quelque certitude, le rapport du luxe de l'argenterie, à Rome, depuis la fin du deuxième siècle avant notre ère, avec celui de l'Europe moderne. S'il y avait à Rome, dès avant les guerres de Sylla, plus de cent vases d'argent du poids de cent livres romaines (32,750 grammes) la pièce, dont plusieurs attirèrent la proscription sur les tètes de leurs possesseurs, si un esclave de Claude, Rotundus, dispensateur dans l'Espagne citérieure, en avait même un du poids de cinq cents livres, et si plusieurs de ses compagnons en possédaient de deux cent cinquante livres, il faudrait, peut-être, n'y voir qu'une affectation d'un luxe particulier à ces temps-là, que la mode et la vanité avaient extraordinairement contribué à répandre ; de même que, par exemple, au treizième siècle, à Paris, on faisait un grand luxe de vases pompeux d'or, d'argent et
1 Jacob, ouvrage précité.