‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des AntoninsChapitre 71 sur 218 · LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN

le souper 1 . De même à Bucharest, où sur environ 100,000 âmes 8 on comptait peut-être 30,000 gens de service, les maisons fourmillaient autrefois de domestiques. Chaque serviteur y avait ses attributions étroitement limitées et définies, chaque famille de boyards tenant à représenter, ses blanchisseuses de gros et de fin, ses repasseuses, ses baigneuses, ses coiffeuses, ses chambrières et ses bonnes d'enfants, avec un essaim de laquais, de cuisiniers et de marmitons, de couvreurs de tables, de valets de pied , de cochers, de palefreniers, de chasseurs, etc. 8 .

Ce qui est d'usage aux Indes et dans les autres colonies européennes d'outre -mer peut aussi donner une idée de cette multitude d'esclaves, dans le service intérieur. Ainsi, sur les inscriptions des lieux de sépulture communs aux esclaves et aux affranchis des grandes maisons romaines, figurent par exemple des porteurs de flambeaux et de lanternes, des porteurs et guides de litières, des valets de pied pour faire escorte dans la rue, des valets de la garde-robe pour la toilette de visite*. On peut juger par cette spécialité du service, relative aux visites des maîtres, de la nature des autres emplois de la domesticité. Ce qui contribuait aussi à faire prodiguer les bras, c'est que l'on ne pouvait obtenir, alors, que d'un service tout personnel une foule de choses que l'on se procure, aujourd'hui, au moyen de machines ou d'instruments : ainsi, au lieu de montres

1 De Haxthausen, I, 59.

3 Le chiffre actuel peut être de 150,000 à 200,000 habitants, avec la population flottante. {Note du traducteur.)

3 Ce luxe s'est beaucoup réduit, toutefois, depuis l'émancipation des Tsigaïnes surtout, et il est rare de trouver, aujourd'hui, plus d'une vingtaine de domestiques des deux sexes dans des maisons où ils se comptaient, jadis, par centaines. {Note du traducteur.)

4 fienzen-Orelli, III, Index, p. 180, etc.

et d'horloges, on avait des esclaves pour dire l'heure à tous les instants de la journée 1 .

On cherchait en outre à s'épargner, le plus possible, la fatigue et la peine du travail personnel, même de celui de l'esprit, en s'en déchargeant sur les esclaves. « La maison romaine, » dit Mommsen*, « était une machine dans laquelle les facultés intellectuelles des esclaves et affranchis appartenaient également à leurs maîtres, et où le maître, sachant gouverner ces forces, travaillait en quelque sorte avec une multiplicité infinie d'intelligences. » Non-seulement on dictait à des secrétaires et à des sténographes, et on se faisait faire la lecture, mais on avait, probablement aussi, très -souvent des esclaves spécialement affectés aux travaux d'étude , lisant , prenant des notes et des extraits, préparant le travail et faisant toute sorte de recherches pour leur maître. Cela n'est, il est vrai, constaté positivement que pour les empereurs ; mais, eu égard au grand cas que l'on faisait de l'instruction et des occupations littéraires, il y a lieu d'admettre que cette branche devait, ordinairement, ne pas manquer dans les familles d'esclaves de l'intérieur des maisons aristocratiques. On aurait autrement peine à comprendre la prodigieuse activité littéraire d'hommes comme, par exemple, Pline l'Ancien, dans le cours d'une vie que l'exercice de fonctions laborieuses aurait dû, semble-t-il, suffire à remplir entièrement. Les immenses travaux préparatoires, aussi J variés que multiples, pour son Histoire naturelle, paraissent notamment avoir été fournis, sinon en totalité, du moins en majeure partie, par des esclaves et par des

4 Becker, Gallus, II, 3 e édit., 362.

* Histoire romaine, III, 2 e édit., 469 (en allem.).

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affranchis. Quintilien *, disant de Sénèque qu'il fut souvent induit en erreur par les faux renseignements de ceux qu'il avait chargés de faire des recherches pour lui, entend évidemment aussi parler d'esclaves et d'affranchis. On outra jusqu'au ridicule ce genre d'économie consistant à n'agir, voire même à ne penser par soi-même que le moins possible. On ne se déchargeait pas seulement de la peine de retenir les noms de ses clients et partisans sur la bonne mémoire des nomenclateurs; il y avait aussi nombre de personnes qui se faisaient avertir par des esclaves du moment d'aller au bain, ou de se mettre à table*. Elles sont, dit Sénèque 8 , tellement énervées que ce serait, pour leur tempérament, un trop grand effort de se demander si elles ont faim. Un de ces efféminés, quand on l'eut tiré du bain et déposé sur un fauteuil, était allé dans sa passivité inerte jusqu'à demander: Suis-je assis maintenant? Un siècle plus tard, Lucien* rapporte, avec un sentiment mêlé d'étonnement et de dégoût, que les gens de qualité, à Rome, avaient pris l'habitude de se faire avertir par leurs esclaves, marchant devant eux dans la rue, quand il y avait une aspérité du sol ou le choc d'une rencontre à éviter, ainsi que la moindre pente du chemin à gravir ou à descendre. « Il faut, » poursuit-il, « leur rappeler qu'ils marchent et les traiter, de leur propre gré, comme des avepgles. » Les personnes qui les abordaient devaient s'estimer contentes d'obtenir un regard muet, ou qu'à la place du maître quelqu'un de sa suite

3 Ce qui se fait d'ailleurs, encore aujourd'hui, dans toutes les maisons bien montées.

3 De Br évitait vitœ, 12, 6.

4 iVt0rtn.,34.

daignât seulement leur adresser la parole. C'est ainsi que put venir aussi l'idée de suppléer, par l'éducation des esclaves, au manque d'instruction propre. Sénèque 1 raconte qu'un homme riche de sa connaissance, Calvisius Sabinus, voulant passer pour instruit, bien qu'il fût entièrement dépourvu d'éducation et de mémoire, fit apprendre par cœur à un de ses esclaves Homère tout entier, à un autre Hésiode, à d'autres encore les neuf poètes lyriques. Aux festins qu'il donnait, ces esclaves étaient obligés de se tenir derrière lui et de lui souffler des vers qu'il pût citer avec à propos dans la conversation. Chacun de ces souffleurs lui coûtait 100,000 sesterces. Autant de caisses de livres, lui dit un de ses parasites, vous eussent coûté moins cher. Le même farceur l'ayant engagé à lutter, bien qu'il fût malade et caduc au dernier point: Comment pourrais-je? lui demanda notre original ; j'ai à peine un souffle de vie. Ne dites pas cela, fut la réponse; oubliez -vous que vous avez des esclaves forts comme des géants?

Les esclaves de luxe proprement dits étaient surtout mis en évidence dans les grands festins, où il était de leur office non-seulement de servir les convives, mais aussi de parader devant eux et de leur procurer de l'amusement. Ils y paraissaient groupés distinctement d'après la couleur, la race et l'Age, 'avec un soin tel que nul d'entre eux ne devait trancher sur ses compagnons, ne fût*ce que par un duvet plus apparent au menton, une chevelure plus crépue ou des boucles plus abondantes. De jeunes garçons, d'une beauté remarquable, la fleur de l'Asie Mineure, que l'on payait 100,000 et jusqu'à 200,000 sesterces, servaient d'échansons; la mode était de prendre leurs cheveux pour

i Lettres, 27, 5 à 8.

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