‹ Mœurs, usages et costumes au moyen âgeChapitre 4 sur 36 · ET DROITS FÉODAUX ET COMMUNAUX · texte numérisé non relu

ET DROITS FÉODAUX ET COMMUNAUX

Éléments de la féodalité. — Droits de trésor, de chasse, de sauf-conduit, de rançon, de déshérence, etc. — Immunité des féodaux. — Redevances des nobles envers leurs suzerains. — Redevances dans l'ordre judiciaire, universitaire; exigences bizarres résultant du système universel de redevances. — Luttes pour l'affranchissement des classes soumises aux redevances. — L'esprit féodal et l'esprit de cité. — Réveil du principe des municipes antiques, en Italie, en Allemagne, en France. — Institutions et associations municipales. — La commune. — Les cités bourgeoises. — Naissance de l'unité nationale.

our s'expliquer l'innombrable amas de charges, de redevances, de servitudes, souvent aussi bizarres qu'humiliantes en apparence et vexatoires, qui pesaient au moyen âge sur les classes inférieures, il faut se rappeler comment s'était constituée la classe supérieure, qui sous le régime fiodal s'attribuait surtout le privilège de la domination, sur les terres et sur les personnes.

Les nobles romains, héritiers des domaines agricoles {villœ) de leurs pères, avaient réussi la plupart à conserver, à travers les invasions successives des barbares, l'influence attachée au prestige de la naissance et de la richesse : c'étaient eux qui possédaient encore la majeure partie du sol et des populations rurales. Les nobles germains, au contraire, n'avaient point relativement de possessions territoriales aussi étendues, mais ils occupaient toutes

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les sommités du pouvoir. Les ducs, les comtes, les marquis, dernière expression de la conquête ou de l'établissement libre, étaient généralement de race germanique. La race romaine, à laquelle se mêlait le sang goth, qui le premier était venu se transfuser dans les veines de la société antique, ne fournissait que les barons secondaires.

Ces éléments hétérogènes, réunis et groupés dans des vues communes de domination et d'organisation sociale, constituaient un corps qui n'avait de vie et de mouvement que ce que lui en. prêtaient les traditions de Rome et de la vieille Germanie. De ces deux sources historiques découlaient, comme l'indique très-judicieusement M. Mary-Lafon, toutes les habitudes de la société nouvelle, et particulièrement les droits et les privilèges des seigneurs.

Ces droits ou privilèges, que nous allons sommairement passer en revue , étaient nombreux et parfois assez étranges : droits des trésors, de varech, d'établissements de foires ou marchés, de marque, de chasse, etc.

Le droit des trésors était celui qui attribuait aux ducs et aux comtes l'entière propriété de toute matière métallique trouvée sur leurs domaines. Ce fut en voulant maintenir ce droit que le fameux roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion trouva la mort. Adhémar, vicomte de Limoges, avait découvert dans un champ un trésor, dont les bruits publics exagéraient sans doute la valeur, car on disait qu'il ne s'agissait de rien moins que de la représentation figurée, en or massif, d'un empereur romain à table avec sa famille, groupe composé de plusieurs statues de grandeur naturelle. Adhémar, vassal du duc de Guienne, avait réservé dans sa trouvaille la part du suzerain. Richard, refusant de rien céder de son privilège, exigea la totalité du trésor. Sur le refus du vicomte, il se présente en armes devant le château de Chalus, où il pensait que l'or devait être caché. A la vue de son pavillon royal, la garnison offrit d'ouvrir les portes de la place. « Non, répondit Richard ; puisque vous m'avez fait déployer ma bannière, je n'entrerai que par la brèche, et vous serez tous pendus aux créneaux. » Le siège commença, qui ne semblait pas devoir donner gain de cause aux Anglais, car les assiégés faisaient bonne et fière résistance. Or, un soir pendant que ses troupes donnaient l'assaut, Richard s'était assis, à peu de distance, sur un bloc de rocher, pour mieux observer la position : deux archers le couvraient d'une targe, vaste bouclier en osier recouvert de cuir et de lames de fer. Impatient

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de voir le résultat de l'assaut, Richard abaissa de la main le bouclier qui lui servait d'abri, et ce moment décida de son sort (année 1 1 99^ . Un archer de Chalus, qui l'avait reconnu et qui le guettait du haut du rempart, lui envoya un trait d'arbalète qui l'atteignit en pleine poitrine. La plaie, pourtant, n'eut peut-être pas été mortelle, mais, ayant emporté le château de vive

Fig. 24 et 25. — Varlet ou écuycr portant une vouge, sorte de hallebarde à large fer, et archer, armé en guerre, tendant la corde de son arbalète avec un tour à deux manivelles, d'après les miniatures du Jouvcnccl et des Chroniques de Froissart, manuscritsdu quinzième siècle. Bibliothèque nation, de Paris.

force, joyeux d'y trouver le trésor à peu près intact, il se livra follement à des orgies dégradantes, dans lesquelles il avait déjà dissipé au jeu la plus grande partie de ce trésor, lorsqu'il mourut de sa blessure, douze jours après.

Le privilège de varech ou des naufrages, auquel les seigneurs des contrées maritimes ne renonçaient que rarement, et dont ils se montraient d'autant plus jaloux qu'ils avaient à le disputer sans cesse à leurs vassaux et à leurs

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voisins, n'était autre que le droit sauvage et impitoyable de s'approprier les épaves des navires naufragés.

Quand les seigneurs féodaux octroyaient à leurs vassaux le droit de se réunir à jour fixe pour établir des foires ou des marchés, ils n'oubliaient jamais de se réserver une redevance plus ou moins avantageuse sur les têtes de bétail, comme sur les diverses marchandises apportées et mises en vente

Fig. 26. — Paysans flamands sur le marché aux bestiaux. Miniature des Chroniques Je Hainaut, ms. du quinzième siècle, t. II, fol. 204. (Bibliothèque des ducs de Bourgogne, à Bruxelles.)

pendant la durée de ces foires ou marchés (fig. 26), qui attiraient toujours une énorme affluence de vendeurs et d'acheteurs.

Le droit de marque ou de représailles avait quelque chose de non moins solennellement terrible que les actes de barbarie qui, d'aventure, y donnaient lieu. On en cite un exemple mémorable. En 1022, Wilhem le Pieux, comte d'Angoulême, avant de partir pour un pèlerinage à Rome, fit jurer à trois de ses frères, qui étaient ses vassaux, de vivre en honorable paix et bonne amitié. Mais, au mépris de leur serment, deux des frères, ayant invité le troisième aux fêtes de Ptiques, le saisirent la nuit dans son lit,

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lui crevèrent les yeux, afin qu'il ne retrouvât plus le chemin de son château, et lui coupèrent la langue pour l'empêcher de nommer les auteurs de l'horrible traitement qu'on lui avait fait subir. La voix de Dieu les fit connaître cependant, et le comte d'Angoulème, frémissant d'horreur, en référa

Fig. 27. — Le seigneur, en costume de chasse, précédé de son valet, qui cherche la piste du cerf; d'après une miniature du livre de Gaston Phœbus (De^ Déduits de la chasse des bestes sauvaiges), manuscrit du quatorzième siècle. Bibliothèque nationale de Paris.

au duc d'Aquitaine, Guillaume IV, son suzerain. Celui-ci vint alors, mettant tout à feu et à sang , exercer le droit de marque sur les terres des deux coupables, auxquels on ne laissa que la vie et les membres, après leur avoir crevé les yeux et coupé la langue, pour leur infliger la peine du talion.

Le privilège de la chasse, réunion des anciennes coutumes germaniques, était de toutes leurs prérogatives celle que les nobles regardaient comme la plus chère et la plus précieuse (fig. 27). Non-seulement des peines sévères et

même cruelles frappaient les vilains qui avaient osé tuer la moindre pièce de gibier, mais encore de grandes querelles s'allumaient à propos de chasse entre les seigneurs de divers rangs, les uns se prétendant autorisés, par privilège féodal, à chasser sur les terres des autres. De l'exercice tyrannique de ce droit de chasse, que les nobles les moins puissants ne subissaient pas sans un amer et violent dépit, naquirent ces vieilles ballades populaires, protestations douloureuses des opprimés, dans lesquelles des chasseurs farouches sont condamnés, par l'arrêt des Fées ou du Destin, soit à poursuivre un cerf fantastique durant toute l'éternité, soit à chasser, comme le roi Artus, dans les nuages, pour prendre une mouche tous les cent ans.

Le droit de ressort, qui attribuait aux ducs et aux comtes la connaissance judiciaire des causes nées sur leurs domaines, n'avait de supérieur que le droit du roi, dont les seigneurs contestèrent même plus d'une fois la valeur et l'usage, ainsi qu'on le vit dans la malheureuse affaire d'Enguerrand de Coucy. Celui-ci avait fait saisir et pendre trois jeunes Flamands, de race noble, qui étaient écoliers dans l'abbaye de Saint-Nicolas-des-Bois, et qui, sans savoir qu'ils se trouvaient sur les domaines du seigneur de Coucy, avaient tué quelques lapins à coups de flèches. Saint Louis évoqua la cause devant lui. Enguerrand se présenta, mais seulement pour décliner le droit du roi et réclamer la juridiction de ses pairs. Le monarque, sans tenir compte de cette protestation , fit enfermer Enguerrand dans la grosse tour du Louvre, et faillit lui faire appliquer la peine du talion , mais il lui accorda enfin des lettres de rémission, après l'avoir condamné à fonder trois chapelles où l'on dirait des messes à perpétuité pour les trois victimes, à donner la forêt où ces jeunes écoliers avaient chassé indûment à l'abbaye de Saint-Nicolas-des-Bois; à perdre dans toutes ses terres le droit de justice et de garenne-, à servir trois ans en Terre-Sainte, et à payer au roi une amende de i2,5oo livres tournois. Il faut se souvenir, d'ailleurs, que Louis IX, si généreux et si clément qu'il put être lorsqu'il s'agissait de simples intérêts privés , se montra toujours un des plus inflexibles défenseurs des prérogatives royales , qui pour ce temps étaient la plus solide garantie de l'ordre public.

Un droit que les féodaux avaient d'autant plus intérêt à faire respecter et à respecter eux-mêmes, qu'ils pouvaient à toute heure, par suite de leur genre de vie nomade, se trouver dans la nécessité d'en réclamer les bénéfices

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pour leur propre compte, c'était le droit de sauf -conduit ou de 'guidage. Ce droit avait en principe une teile force, que, même quand il s'appliquait à des personnes de basse condition, la violation du sauf-conduit était rangée au nombre des crimes les plus odieux : ainsi, au treizième siècle, un concert de malédictions et de huées s'éleva contre un roi d'Aragon qui, au mépris de ce droit sacré, avait fait brûler un juif, pour ne pas payer une dette que ce mécréant s'était permis de lui réclamer.

On peut citer encore le droit de couronne, qui consistait dans un cercle d'or, ornementé de diverses façons, suivant les différents degrés de la monarchie féodale, que les vassaux devaient offrir à leur seigneur le jour de son investiture , et le droit de sceau, qu'ils devaient payer pour l'octroi des chartes que le seigneur leur faisait délivrer.

On appelait droit d'aubaine la redevance que les marchands étaient obligés de payer, soit en nature , soit en numéraire, quand ils passaient sous les tours des féodaux, quand ils débarquaient dans leurs ports ou mettaient des marchandises en vente sur leurs marchés.

Les nobles de second ordre comptaient parmi leurs privilèges particuliers le droit de porter les éperons d'or ou d'argent, selon leur rang dans la chevalerie; le droit de recevoir double ration quand ils étaient prisonniers de guerre ; le droit d'obtenir un délai d'un an quand un créancier voulait saisir leur terre, et le droit de n'être jamais soumis à la torture en justice, sauf le cas où mort devait s'ensuivre pour le crime qui leur serait imputé. Si un grand baron confisquait, pour méfait grave, les meubles d'un noble son vassal , celui-ci avait le droit de conserver son palefroi, le roussin de son écuyer, diverses pièces de son harnois ou de son armure, son lit, sa robe de soie, le lit de sa femme, une des robes de celle-ci, sa bague, sa guimpe de toile, etc.

Les nobles possédaient seuls le droit d'avoir dans les églises ou chapelles des bancs ou places d'honneur (fig. 28), et d'y ériger des monuments funéraires, et nous savons qu'ils maintenaient ce droit avec tant de rigueur et même avec tant d'audace , que de sanglantes querelles survenaient à chaque instant, même dans les enceintes consacrées au culte, pour des questions de préséance ou de simple installation mobilière. Les épitaphes, l'emplacement des tombes, la disposition du monument, tout pouvait devenir matière à

conflit et à procédure. Ils jouissaient encore du droit de déshérence, qui leur faisait s'attribuer les biens de tout individu mort sur leurs terres, à qui Ton ne trouvait point de lignée directe; du droit de lods, taxe réclamée par eux quand un fief ou domaine changeait de mains; du droit de banalité, ou obligation pour les vassaux de se servir du moulin, du four, du pressoir banal ou seigneurial. A l'époque des vendanges, nul paysan ne pouvait vendre son vin avant que les nobles eussent vendu le leur. On ne trouvait point exorbitants les privilèges innombrables des nobles. Des rois et certains conciles provinciaux les avaient dispensés d'étudier pour être reçus bacheliers dans les universités. Si un noble était fait prisonnier de guerre, sa vie se trouvait naturellement sauvegardée par sa noblesse, et quant à la rançon qu'on exigeait de lui pour lui rendre sa liberté, c'étaient les vilains de son domaine qui devaient racheter leur seigneur. Les nobles étaient, en outre, exemptés absolument des charges de gabelle (impôt sur le sel), du logement des gens de guerre, de la milice, de la taille, etc. Ils avaient la faculté de fixer l'impôt et d'établir des redevances sur leurs vassaux, « taillables et corvéables à merci », c'est-à-dire à miséricorde. Ainsi, dans la châtellenie de Montignac, le comte de Périgord recevait des uns ou des autres : pour blâme ou plainte, 10 deniers-, pour querelle sanglante, 60 sols; si le sang n'avait pas coulé, 7 sols; pour fournage ou droit de four, le seizième pain de chaque fournée; pour la vente du blé dans la châtellenie, 43 setiers; on lui devait en outre : « du seigle, 6 setiers; de l'avoine, 161 setiers; des fèves, 3 setiers; de la cire, 1 livre; des chapons, 8; des gelines (poules), 17; du vin, 37 sommades (ou charges de bêtes de somme). » Le comte châtelain percevait encore une foule de menus droits : la prévôté, l'écriture, le péage et les fournages de ville, le péage du sel, la coutume des cuirs, des blés, des noix consistant en prélèvements sur chacune de ces marchandises, vendues aux foires et marchés; la coutume des aulx, des poteries; le droit de rivière (ou de pêche); le droit de chasse, qui donnait au seigneur tel ou tel quartier des bêtes tuées; la dime (ou dixième) de tous les blés et de tous les vins , etc., etc.

Ce seigneur recueillait de plus, au moyen de certains tributs en espèces sonnantes, exigés à l'occasion des bonnes fêtes de l'année , pour la seule châtellenie de Montignac, quantité de sommes qui s'élevaient parfois jusqu'à

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20 mille livres. On peut juger, par ce simple aperçu, de ce que le comte tirait, bon an, mal an, des autres châtellenies de m riche comté de Périgord. Qu'on ne croie pas que ce fût là une exception : sur chaque point du ter-

Fig. 28. — Jean Jouvenel des Ursins, prévôt des marchands de Paris, et Michelle de Vitry, sa femme, sous le règne de Charles VI. Fragment d'un tableau du temps, qui était dans la chapelle des Ursins à Paris, et qui se trouve maintenant au musée de Versailles.

ritoire féodal, le même ordre de choses était établi, et chaque seigneur prélevait l'impôt sur les terres et les personnes que le droit féodal avait placées sous sa dépendance.

Il faut ajouter à ces charges, qui n'étaient pas plus lourdes que celles que

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Ton supporte aujourd'hui, les redevances dues aux seigneurs ecclésiastiques, dont bénéficiait surtout la classe indigente (fig. 29 et 3o).

Et non-seulement la noblesse exerçait en toute liberté ces droits et privilèges, mais encore, au besoin, elle trouvait dans le pouvoir royal l'appui le plus solide pour revendiquer certaines immunités, qui, selon l'opinion

Fig. 29. — Droits sur les vins, privilège accordé au chapitre de Tournai par le roi Chilpéric , d'après les vitraux de la cathédrale de Tournai (quinzième siècle).

de ce temps, plaçaient les nobles au-dessus de cette prétendue loi d'égalité qu'aucune société humaine ne saurait réaliser d'une manière parfaite.

L'histoire de la ville de Toulouse nous fournit à ce sujet un exemple fort significatif.

C'était , en 1 335 , le beau jour de Pâques ; des écoliers de l'Université , qui avaient passé à boire la nuit de la résurrection du Seigneur, quittèrent la

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table à moitié ivres, et se mirent à parcourir la ville, pendant l'heure des offices, en frappant à grand bruit des poêles, des chaudrons, comme dans un charivari , et menant un tel vacarme, que les prédicateurs , indignés , s'arrêtèrent au milieu de leurs sermons, et requirent l'intervention des capitouls, chefs élus de la municipalité toulousaine. L'un de ceux-ci , le seigneur de

i ig. 3o. — Droit de l'évêque de Tournai, dû à la libéralité du roi Chilpéric, sur la cervoise, ou la bière, . d'après les vitraux de la cathédrale de Tournai (quinzième siècle).

Gaure, sortit de l'église avec cinq sergents, et voulut arrêter lui-même le plus turbulent de la bande joyeuse. Mais, comme il l'appréhendait au corps, un des camarades de ce dernier porta au capitoul un coup de poignard, qui lui enleva le nez, les lèvres et une partie du menton. Cet événement mit sur pied toute la ville. Toulouse, outragée dans la personne de son premier

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magistrat, réclama prompte vengeance. L'auteur de l'attentat, nommé Aimeri de Bérenger , fut saisi , jugé , condamné , décapité , et son corps , attaché près de sa tête , aux fourches du château Narbonnais.

Mais Toulouse devait payer cher l'exercice de cette justice par trop sommaire. Les parents de l'étudiant présentèrent requête au roi (fig. 3i) contre la cité qui avait osé faire exécuter à mort un noble et accrocher au gibet son cadavre , au mépris du droit inviolable qu'avait ce noble d'en appeler au jugement de ses pairs. Le parlement de Paris, prononçant en dernier ressort avec un esprit plus impartial et plus chrétien, suspendit toutes les libertés de la ville de Toulouse, la dépouilla du consulat , confisqua tous les biens meubles et immeubles de ses habitants, força les capitouls à venir s'agenouiller, en demandant grâce et pardon, devant le logis d' Aimeri de Bérenger, à dépendre eux-mêmes le corps du supplicié, et à le faire inhumer publiquement et honorablement dans le cimetière de la Daurade. Tel fut le châtiment que la législation féodale fit subir à l'une des premières villes du Midi pour avoir usé de rigueurs, ou plutôt d'une justice trop expéditive et cruelle, contre un noble, tandis qu'elle n'eût peut-être encouru aucune vindicte si le coupable mis à mort en vertu de la loi commune eût appartenu à la classe bourgeoise ou populaire.

Nous devons néanmoins constater que le réseau des redevances s'étendait aussi, dans une certaine mesure , sur les privilégiés eux-mêmes, lesquels, s'ils pressuraient parfois leurs pauvres vassaux, avaient ensuite à compter avec leurs supérieurs dans la hiérarchie féodale.

Ualberc , ou droit d'hébergement, était la principale de ces charges imposées aux nobles. Lorsqu'un grand baron faisait ses chevauchées (voyages ou tournées dans les terres de sa suzeraineté) , les tenanciers étaient obligés de lui fournir, ainsi qu'aux gens de sa suite, non-seulement le logis, mais encore des provisions , des aliments , dont la nature et la quantité étaient réglées d'avance avec une incroyable minutie. Les petits seigneurs profitaient quelquefois de la faculté qui leur était accordée de racheter pécuniairement cette obligation-, mais les riches s'empressaient, au contraire, de saisir une occasion d'étaler orgueilleusement devant leur suzerain tout le faste dont ils étaient capables , au risque de grever leurs revenus pour plusieurs années, et d'appauvrir leurs vassaux. L'histoire rapporte un certain nombre

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de récits attestant les fastueuses prodigalités dont certains seigneurs faisaient montre en pareilles circonstances.

Les redevances en nature pesaient, d'ordinaire, sur les abbayes. Jusqu'en 1 1 58 , celle de Saint-Denis, qui était fort riche en terres, fut chargée du logement et de la table du roi. Cette redevance , de plus en plus onéreuse, retomba sur les Parisiens, qui ne parvinrent à s'en 'affranchir qu'en 1 374 , lorsque Charles V accorda la noblesse à tous les bourgeois de Paris. Au douzième siècle, tous les meubles de bois et de fer qui se trouvaient

miniature d'un manuscrit des Chroniques de Saint-Denis, n" 83g5 (Tibl. nation.de Paris).

dans la maison de l'évèque devena:ent à sa mort la propriété du roi.

Mais au quatorzième siècle les abbés de Saint-Denis, de Saint-Germain des-Prés, de Sainte-Geneviève (fig. 32}, et quelques prieurs des environs de Paris, ne devaient plus au souverain que deux chevaux sommiers [de charge} tous les ans, comme pour maintenir en principe les anciennes redevances.

Au reste, ce principe des redevances faisa't si bien le fond de l'organisation sociale au moyen âge, qu'il arrivait même que le bénéfice de ces prestations périodiques ou éventuelles, en argent ou en nature, revînt aux

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classes inférieures, ou à des personnes qui ne semblera:ent nullement avoir droit d'y prétendre.

Ainsi, le lit de l'évêque de Paris appartenait, après sa mort, aux pauvres malades de l' Hôtel-Dieu. Les chanoines devaient également laisser le leur à cet hôpital , avec cette clause ordinaire que c'était en expiation des péchés qu'ils avaient commis. Les évêques de Paris devaient à leur chapitre, aux fêtes de Saint- Eloi et de Saint-Paul, deux repas très-copieux. Les religieux de Saint-Martin étaient tenus d'offrir, le 10 novembre de chaque année, au premier président de la Cour du Parlement, deux bonnets carrés, et au premier huissier une écritoire, avec une paire de gants. Le bourreau luimême recevait , de diverses communautés monastiques de la capitale, des pains, des bouteilles de vin, des têtes de porc. Il n'était pas jusqu'aux malheureux qu'on menait pendre à Montfaucon qui n'eussent le droit d'exiger du pain et du vin des religieuses de Sainte-Catherine et des Filles- Dieu , lorsqu'ils passaient devant ces couvents pour aller au gibet.

Ces redevances multiples avaient pour objet d'assurer sur toute chose l'accomplissement des devoirs de chaque condition. Sous le nom d'épices , les magistrats, juges, rapporteurs, procureurs, qui d'abord n'avaient reçu que des dragées et des confitures à titre de dons gracieux, reçurent ensuite un tribut réel , en espèces sonnantes ayant cours. Les écoliers qui voulaient prendre des grades dans l'Université devaient la pastillai re , redevance de petits pâtés, du coût de dix sols, à chaque examinateur. Les étudiants en philosophie et en théologie payaient deux soupers aux présidents , huit aux autres maîtres, outre les gants, bonnets, dragées, etc., etc. Nous n'en finirions pas s'il fallait énumérer encore tout ce que les apprentis et les compagnons avaient à payer de redevances dans chaque corps de métier avant d'arriver à la maîtrise. Et toutes ces redevances avaient une utilité sociale incontestable : elles liaient entre eux les hommes appartenant aux différentes classes-, elles établissaient de plus en plus dans les âmes le respect du droit, et certaines d'entre elles avaient un caractère de bizarrerie et de joyeuseté éminemment conforme aux instincts populaires.

Ainsi, par exemple, nous voyons ici des vassaux remplir l'obligation de battre l'eau des fossés du château pour faire taire les grenouilles, alors que la dame du lieu est en couches; ailleurs nous trouvons que le seigneur

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exige d'eux, pour seule redevance, ou qu'ils viennent à cloche-pied baiser le loquet de la porte du manoir, ou qu'ils fassent une momerie de gens ivres

Fig. 32. — Façade de l'ancienne église de l'abbaye de Sainte-Geneviève, à Paris, fondée par Clovis, et reconstruite du onzième au treizième siècle. Etat du monument avant sa destruction à la fin du dernier siècle.

en sa présence , ou bien encore qu'ils chantent quelque chanson gaillarde à la châtelaine.

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A Tulle, tous les manants mariés dans l'année étaient tenus de se rendre, le dimanche de L'Epiphanie, sur le puy ou mont Saint-Clair. A midi précis, trois enfants sortaient de l'hôpital , l'un ayant un tambour, qu'il frappait à coups redoublés, les autres portant un pot rempli d'ordures. Un greffier faisait l'appel des nouveaux mariés , et ceux qui étaient absents, ou qui n'avaient pu contribuera casser le pot à coups de pierres, payaient une amende.

A Périgueux , les jeunes mariés devaient aux consuls une pelote, losangée de drap ou de cuir de diverses couleurs; la femme mariée en secondes noces, un pot de terre avec treize bâtons de différentes sortes de bois; la femme mariée en troisièmes noces , un tonneau de cendres tamisées treize fois et treize cuillers de bois d'arbre fruitier; enfin, celle qui avait eu cinq maris n'en était pas quitte à moins d'un cuveau de fiente de poule blanche!...

Si parfois ces liens semblaient peser sur les épaules du peuple, l'action à la fois douce et forte de la religion suffisait pleinement par en alléger le poids. Parfois quelques lueurs de liberté apparaissaient sur les alleux ou biens allodiaux. La féodalité était un peu comme certain seigneur de Laguène dont parlent les vieilles chroniques du Midi. Tous les ans , ce rusé baron réunissait ses tenanciers sur la place du village. On plantait un grand mai , au haut duquel était attaché un roitelet. Le seigneur, montrant du doigt ce petit oiseau , déclarait solennellement que si l'un des vilains l'atteignait d'un coup de flèche, remise lui serait faite de la taille de l'année. Les vilains tiraient; mais, au grand divertissement du seigneur, ils ne touchaient jamais le but et payaient la taille , comptant être plus heureux une autre année.

On comprend donc combien la continuité d'un pareil système rendit laborieux les efforts tentés par les classes inférieures pour conquérir les franchises auxquelles les changements dans les mœurs et les temps leur donnaient droit de prétendre. La lutte fut longue, opiniâtre, très-souvent sanglante, toujours au moins passionnée, car des deux côtés il y avait conscience que la partie était engagée entre deux principes parfaitement légitimes , qui avaient également droit à être respectés. Le moyen terme entre la domination que rêvaient les privilégiés féodaux, et l'entière possession d'eux-mêmes , où tendaient les serfs de toute origine, faisait l'objet de ces longues luttes politiques que présente le moyen âge. Elles eurent leur place et leur utilité

LOUIS XII SORT LE 24 AVRIL 1507 D'ALEXANDRIE pour aller châtier la ville de Gênes Miniature du Voyage de délies, de Jean Marot, n'.' 5oc)i de la Hibl. Nat1.' de P ans

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dans ce grand mouvement qui emporte les choses humaines, sous l'influence du christianisme, vers un meilleur état. Chacun des deux adversaires réparait ses forces pour retourner ensuite, plus ardent, plus intrépide, à l'achèvement de cette œuvre qui devait aboutir à un changement si profond dans notre état social.

Ce fut particulièrement dans les villes que se manifesta le mouvement de revendication des libertés naturelles; mais, bien qu'il fût à peu près général dans tout l'Occident, il n'eut pas sur chaque point la même puissance, ni la même intensité, ni le même caractère. L'esprit féodal n'avait pas, d'ailleurs,

Fig. 33. — Remparts de la ville d'Aigues-Mortes, une des municipalités du Languedoc.

élevé partout au même degré le niveau de ses conquêtes. Ainsi , pendant qu'au centre de l'ancienne Gaule il absorbe toute la vitalité sociale, nous voyons que dans la Germanie, d'où il émane , les institutions teutoniques qui lui sont antérieures conservent même aux campagnards une indépendance relative-, et si nous regardons dans les contrées du midi, nous constatons qu'il y est singulièrement atténué par l'influence de l'ancienne domination romaine.

Sur cette longue zone de territoire qui s'étend du penchant méridional des Cévennes aux Apennins, la main des barbares a pesé beaucoup moins que sur le reste de l'Europe. Là, dans ces provinces favorisées où l'organisation romaine survit au patronage de Rome, il semble que la splendeur antique

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n'ait jamais cessé de subsister et que la religion ait donné aux âmes un premier affranchissement. L'élégance des mœurs y refleurit parmi les ruines à demi réparées. Là, une sorte de patriciat urbain s'est toujours conservé vis-à-vis du baronnage, et les bons hommes ou prud'hommes électifs, les syndics, jurats ou capitoitls , qui ont remplacé dans les villes les anciens honoraii ou curiales romains, comptent encore pour quelque chose devant les princes et les rois. Le corps municipal, plus large, plus ouvert que la vieille curie, ne forme plus une corporation d'aristocrates malgré eux, enchaînés à un privilège qui les ruine. Les principales cités de la côte italienne ont déjà recouvré de grandes richesses par le commerce et déploient une ardeur, une activité, une puissance remarquables. La Ville Éternelle , que se disputent entre eux les empereurs, les papes et les barons de la campagne de Rome , s'agite par moments comme pour s'élancer vers le fantôme de l'antiquité républicaine, et ce fantôme ne tarde pas à redevenir une réalité pour une autre Rome, ou plutôt pour une Garthage nouvelle, pour cette Venise la Belle, qui est sortie avec son oligarchie des flots de l'Adriatique (fig. 34}.

Dans la Lombardie, si fortement colonisée par les conquérants germains, la féodalité pèse, au contraire, durement-, mais, là aussi, les villes sont populeuses , énergiques , et la lutte reste pendant des siècles engagée d'une manière très-ardente entre le peuple et les seigneurs , entre les Guelfes et les Gibelins.

Au nord et à l'est du territoire gaulois, l'instinct de résistance, pour avoir peut-être un caractère plus intermittent , n'est pas moins vivace. Mais, au reste, dans ces régions on voit des seigneurs ambitieux, qui, prenant l'avance sur la future politique des rois , accordent, par un intérêt bien entendu , aux villes qu'ils veulent s'attacher la suppression des exactions les plus détestées , et en même temps un commencement de garanties légales. Ainsi faisaient traditionnellement les comtes de Flandres, et isolément le fameux Héribert de Vermandois, si tricheur envers les grands, si populaire chez les petits.

Le onzième siècle, qui marque en quelque sorte l'apogée de la domination féodale, sonne aussi l'heure de la grande réaction des villes contre les châteaux. L'esprit de cité renaît sous la forme de l'esprit bourgeois, qui emprunte un nom teutonique (bitrg, habitation fortifiée) pour mo-

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dificr le régime issu de la conquête des Teutons. « Mais, dit M. Henri « Martin, ce qui renaît, ce n'est pas la municipalité romaine de l'empire,

F'g- 34. — Vue de la place Saint-Marc à Venise, au seizième siècle, d'après Ccsare Vecellio.

« abâtardie par la servitude au milieu de son faste et des arts resplendis- « sants, c'est quelque chose de rude et souvent de quasi-barbare dans la « forme, mais de fort et de généreux au fond, et qui, autant que le permet « la différence des temps, rappellerait bien plutôt les petites républiques « antérieures à l'empire romain. »

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Deux puissantes , impulsions , qui viennent à la fois de deux centres d'action bien différents l'un de l'autre, entraînent irrésistiblement cette grande révolution sociale, aux aspects variés et infinis, qui remue toute l'Europe centrale et qui se fait plus ou moins sentir dans les régions extrêmes de l'ouest, du nord et du midi. C'est d'un côté l'esprit gréco-latin desmunicipes antiques, ranimé par un sentiment d'opposition native au génie des barbares et transformé par un souffle démocratique-, de l'autre côté, l'esprit libre et égalitaire des vieilles tribus celtiques se réveille tout à coup et se tourne contre la hiérarchie militaire enfantée par la conquête. L'Europe est soulevée par le double courant d'idées qui la pousse à la fois vers une civilisation nouvelle pénétrée davantage des idées chrétiennes, et plus particulièrement vers une nouvelle organisation de la vie urbaine.

L'Italie était naturellement la terre où devaient se produire les premières tentatives, les premiers essais de régénération sociale-, mais elle présentait dans ses mœurs , ses lois , ses gouvernements, de très-grandes diversités , résultant des personnalités si diverses qui la dominaient : empereur, pape, évêques, princes féodaux. En Toscane, en Ligurie, c'est presque sans efforts que le progrès vers la liberté s'effectue-, en Lombardie, au contraire, la résistance féodale est très-vive. Partout, néanmoins, les cités s'affranchissent, dans une mesure plus ou moins large, par un mouvement plus ou moins rapide. En Sicile, la féodalité garde sous sa main les campagnes-, mais, dans la plus grande partie de la Péninsule, l'esprit démocratique des cités opère même l'affranchissement des classes rustiques. La caste féodale est dissoute en fait; les barons sont transformés en patriciens dans ces nobles villes qui donnent à leurs magistrats républicains le vieux titre de consuls (peu en rapport, du reste, avec leurs modestes fonctions). L'empereur tudesque s'efforce en vain de ressaisir pour son compte la souveraineté sur ces populations qui ont secoué le joug de ses vassaux : mais le signal des combats est donné aussitôt par les nouveaux affranchis-, l'aigle impériale est forcée de fuir devant le char splendide [carro rosso ) qui porte les bannières des villes liguées. Heureuses les cités d'Italie si leur prospérité même ne leur eût fait oublier l'union qui pouvait seule rendre cette prospérité durable, et si, au lieu de vouloir faire plus étroit leur lien fédératif , elles n'eussent tourné leurs armes les unes contre les autres, dans des luttes fatales à la liberté de chacune d'elles!

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En deçà des Alpes se ressent immédiatement le contre-coup du mouvement italien. La Provence, la Septimanie, l'Aquitaine ont dès le onzième siècle des villes qui jouissent de libertés assez étendues. Sous les noms de communautés, à? universités, indiquant que tous les citoyens, comme parties d'un même tout, ne font qu'un, elles interviennent ensemble dans les affaires générales du royaume auquel elles appartiennent. Leurs magistrats traitent sur le pied d'égalité avec la noblesse féodale. Celle-ci ne veut les re-

Fig. 35. — Guillaume, duc de Normandie, suivi de ses chevaliers en armes. Costumes militaires du onzième siècle; d'après la tapisserie de Bayeux, dite de la reine Matbilde.

connaître tout d'abord qu'en qualité de bons hommes ou notables \ mais les consuls savent se faire place eux-mêmes dans la hiérarchie. Si le consulat, haute et vigoureuse expression du régime indépendant le mieux accusé, n'arrive pas, comme en Italie, à supprimer en Provence la féodalité, au moins la transforme-t-il à ce point qu'il lui enlève ce qu'elle avait de plus dur et de plus insupportable. A Toulouse, par exemple (où les consuls sont par exception nommés capitouls , c'est-à-dire chefs du chapitre ou conseil de la cité), le titulaire du comté semble moins, dans sa capitale, un prince féodal, qu'un magistrat honoraire de la bourgeoisie. Avignon ajoute à ses consuls

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deuxpodestats (du mot latin potestas, puissance). A Marseille, Yuniversîté de la cité haute se gouverne en république sous la suzeraineté du comte de Provence, tandis que la cité basse reste soumise à un vicomte. Périgueux , partagée en deux communautés, la grande et la petite fraternité, refuse par les armes toute obéissance aux comtes de Périgord. Arles, sous ses podestats, se régit, pendant quelque temps, en ville libre et impériale. Et parmi les constitutions que du onzième au seizième siècle ces villes se donnent elles-mêmes, on trouve de véritables chefs-d'œuvre, où toutes les combinaisons imaginables de gouvernement et d'administration sont mises à l'essai, proclamées, sanctionnées. On est saisi d'admiration en voyant quels efforts d'intelligence et de patriotisme furent dépensés souvent en pure perte sur de si étroits théâtres politiques.

L'institution consulaire, qui, nominalement au moins, trouvait ses origines dans l'antique grandeur des régions méridionales, ne se propagea pas au delà de Lyon. Dans le centre de la France, à Poitiers, à Tours, à Moulins, etc., le progrès urbain ne se manifeste que par des efforts timides ou habilement comprimés -, mais au nord, en revanche, dans la région comprise entre la Seine et le Rhin, et même entre la Seine et la Loire, le principe d'affranchissement tend à s'affirmer et à se faire reconnaître. Sur quelques points la révolution s'effectue comme d'elle-même, tandis qu'ailleurs elle donne lieu aux luttes les plus vives. En Normandie , par exemple, sous le gouvernement actif et intelligent des ducs de la race de Roll ou Rollon, la bourgeoisie est riche et même guerrière. Elle a entrée aux conseils du duché; et quand il s'agit d'opérer la fameuse descente en Angleterre, le duc Guillaume (fig. 35) trouve chez cette bourgeoisie l'appui des fortunes et des personnes. Il en est de même en Flandre, où les villes de Gand (fig. 36), de Bruges, d'Ypres, prennent, à peine affranchies, un développement extraordinaire. Mais dans les autres contrées de la France septentrionale la plupart des villes sont parfois encore durement opprimées par les comtes et les évêques. Si quelques-uns ont obtenu certaines franchises ou garanties , c'a été pour les perdre aussitôt par la mauvaise foi des seigneurs. Une ville d'entre Loire et Seine donna le signal du mouvement qui devait régénérer le nord. Les habitants du Mans, formant une communion ou association, s'insurgèrent vers 1070, et forcèrent le comte et les seigneurs ses vassaux à leur ac-

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corder les libertés dont ils avaient juré, eux citadins, de réclamer et d'obtenir la possession; mais Guillaume de Normandie eut bientôt fait rentrer dans Tordre la cité rebelle, et dissous leur présomptueuse communion. Toutefois l'exemple devait porter fruit : Cambrai se lève à son tour, en proclamant la

Fi,?. 3(>. — Garde bourgeoise de Gand (confrérie de Saint-Sébastien); d'après une peinture murale de la chapelle Saint-Jean-et-Saint-Paul à Gand, prés de la porte de Bruges.

commune, et si son évêque, aidé du comte de Hainaut, la ramène à l'obéissance, elle ne paraît succomber un instant que pour recommencer la lutte.

Nous venons de nommer la commune : il est bon de ne pas se méprendre sur l'acception véritable de ce terme, qui, sous des dehors latins [communitas), exprime une idée germanique dans son origine, et chrétienne dans sa forme nouvelle. Les sociétés de défense mutuelle, les guildes, les conjura-

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tions, n'avaient jamais disparu des pays germaniques et celtiques-, la chevalerie elle-même n'était qu'une vaste confraternité des guerriers chrétiens. Les sociétés delà Paix de Dieu, de la Trêve de Dieu, provoquées parle clergé, pour arrêter les querelles sanglantes des seigneurs, n'étaient autres que de grandes gui Ides religieuses. Cette idée de conjuration (serment commun), dont la féodalité leur donnait le puissant exemple, ne pouvait manquer de frapper l'esprit des manants, des mainmortables ; ils n'eurent plus qu'à être pris d'un désir naturel d'imitation pour que la commune naquît tout armée.

Ils prononcent donc, eux aussi, des serments; ils mettent en commun leurs bras et leurs âmes; ils s'emparent, par force ou par surprise, des remparts et des tours de leurs propres villes ; ils élisent des mayeurs ou maires, deséchevins, des pairs, des jurés chargés de veiller au maintien de cette sainte association. Ils ont promis de n'épargner ni biens, ni travaux, ni veilles, ni sang, pour échapper au despotisme de leurs maîtres; et, non contents de se défendre chez eux à l'abri des barricades ou des chaînes qui ferment leurs rues, ils prennent hardiment l'offensive contre les fières résidences féodales, devant lesquelles avaient tremblé leurs pères, et ils obligent, de gré ou de force, le seigneur, qui se voit menacé au milieu de ses gens d'armes , à reconnaître leur affranchissement par un pacte solennel.

Il va sans dire que la commune ne s'établit point partout ainsi, par voie d'insurrection. Il se produisit alors toutes sortes de luttes, de transactions, de combinaisons, fe. franchises, vendues à prix d'or ou octroyées par une libéralité plus ou moins volontaire; mais partout le but est identique, partout on combat ou on négocie pour substituer la mise en vigueur d'une charte, d'une constitution écrite, au régime de dépendance quelquefois arbitraire sous lequel on avait vécu longtemps; pour remplacer, par une redevance annuelle et fixe, sous la protection d'une jurisprudence précise, les prestations mal définies, les rapines déguisées de la fiscalité seigneuriale ou royale. Quels moyens d'atteindre ce but et de s'y maintenir sans avoir d'abord des remparts et des portes, un trésor commun, une milice permanente, des magistrats, à la fois administrateurs, juges et capitaines? L'hôtel de ville devient dès lors une sorte de temple civique, où se gardent la bannière de la commune, emblème de l'union, et le sceau dont l'apposition sanctionne les actes municipaux. Enfin s'élève le beffroi, où les guetteurs veillent sans cesse, le jour et la nuit,

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et du haut duquel est toujours prête à éclater la voix puissante du tocsin {toque seing, frappe signal), lorsqu'un danger menace la cité. Ces beffrois, donjonsde la liberté, deviennent, pour les bourgeois, aussi nécessaires, aussi sacrés que les clochers de leurscathédrales, où d'éclatantes sonneries, de joyeux carillons (fig.

37), donnaient l'élan aux fêtes populaires. Les hôtels de ville construits dans les Flandres, du quatorzième au seizième siècle, sous l'inspiration municipale, sont des merveilles d'architecture.

Qui saurait, qui pourrait dire, avec toutes ses heureuses ou désastreuses vicissitudes, la turbulente histoire de l'établissement des communes? C'est la commune de Cambrai, toujours en guerre avec les évêques, quatre fois relevée, quatre fois abattue-, c'est la commune de Beauvais, soutenue, au contraire, par le prélat

Fig. 37. — Carillon de l'horloge de Saint-Lambert de Liège.

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diocésain contre les deux seigneurs qui avaient droit féodal sur elle; c'est Laon, où la commune, achetée de l'évêque à prix d'or, confirmée par le roi, violée ensuite par la fraude et la trahison, s'abîme dans le sang de ses défenseurs. C'est aussi Saint-Quentin, où le comte de Vermandois et ses vassaux jurent presque de bonne grâce le maintien du droit des bourgeois , et respectent scrupuleusement leur serment. En beaucoup d'autres localités les dignitaires féodaux s'effrayent au nom seul de commune, et alors qu'ils sembleraient peu disposés à accepter le meilleur état de choses sous cette redoutable désignation, ils n'hésitent pas à le consacrer quand on l'intitule loi de l'amitié, paix de Dieu, institution de paix. A Lille, par exemple, les magistrats bourgeois prennent le nom à'apaiseurs , surveillants de l'amitié. A Aire, en Artois, des membres de V amitié s'entr'aident, non pas seulement contre l'ennemi, mais surtout contre la pauvreté.

Amiens mérite d'être mise au premier rang parmi les cités qui conquirent chèrement leurs privilèges. Acharnée, sanglante, terrible fut la guerre que les bourgeois soutinrent contre leur comte et contre leur châtelain, secondés qu'ils étaient d'ailleurs par le roi Louis le Gros, qui venait de prendre parti pour les seigneurs de Laon dans des circonstances identiques.

D'Amiens , qui triomphe , qui devient une véritable république municipale, l'exemple se propage dans le reste de la Picardie, dans l'Ile-de-France, en Normandie, en Bretagne, en Bourgogne, et peu à peu s'en va rejoindre, sans secousse et sans effort, la région lyonnaise, où finit le consulat, institution caractéristique des communes méridionales.

De la Flandre le mouvement part aussi pour gagner les domaines des empereurs germains-, et là aussi la lutte est multiple, animée, et là aussi les défaites succèdent aux victoires; mais enfin le grand principe d'affranchissement prévaut, et pendant que les cités de l'occident et du midi de l'Allemagne se confédèrent contre les seigneurs, au nord se fonde cette fameuse hanse teutonique , si célèbre par son vaste commerce maritime.

Pour être quelque peu arriéré dans le mouvement, le centre de la France ne laisse pas enfin de le suivre; mais sa marche est particulièrement ralentie, son action modifiée, par le fait d'attaches plus directes à la royauté, qui tantôt concède les plus larges franchises , et tantôt comprime les moindres velléités d'indépendance. En principe, cependant, les rois qui favorisent

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volontiers les communes chez les autres sires, et qui en viennent à ce point de revendiquer toute ville de commune comme leur, c'est-à-dire comme relevant immédiatement de la couronne, n'aiment guère à voir se former des

Fig. 38. — Les députes des bourgeois de Gand , en révolte contre leur suzerain, Louis II, comte de Flandre, viennent le supplier de leur pardonner et de rentrer dans leur ville (1379). Miniature du Froissart, n° 2644, Bibl. nation, de Paris.

communes chez eux-, à moins que la position exceptionnelle de celles-ci ne leur conseille la tolérance. Ainsi Orléans, placée au cœur des États royaux, voit son premier mouvement brutalement étouffé, tandis que Mantes, qui fait frontière du duché de Normandie appartenant encore au roi d'Angle-

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terre, n'a qu'à demander des franchises au roi de France pour les obtenir.

C'est dans le ressort particulier du domaine royal que se trouvent principalement les villes dites de bourgeoisie , qui possèdent, non point le type d'indépendance complète des communes, mais une certaine somme de libertés et de garanties civiles. Elles n'ont ni le droit de guerre, ni le beffroi, ni la juridiction exclusive de leurs magistrats élus; car des baillis (fig. 39), des prévôts royaux y représentent le souverain; mais elles durent toutefois, au cas échéant, étendre et faire respecter leurs droits, et prendre une attitude fière et digne en face du pouvoir dont elles relevaient.

Paris, où moins qu'ailleurs les rois pouvaient consentir à ce que s'organisât en face d'eux un régime politique indépendant , Paris arrive à se créer aussi une existence municipale. L'influence bourgeoise y prend son origine dans une corporation gallo-romaine. La compagnie des Nantes, ou Hanse de la marchandise de l'eau, forme un centre auquel se rattachent successivement les divers corps de métiers; et un vaste ensemble de forces civiques en résulte , qui parvient à élire un véritable conseil communal , composé d'un prévôt des marchands, de quatre échevins et de vingt-six conseillers de ville; conseil qui dans les temps difficiles ne laisse pas de l'emporter, comme influence, sur la magistrature royale, et de jouer un rôle significatif dans l'histoire.

Au-dessous des cités bourgeoises proprement dites, qui relèvent plus spécialement de la couronne , apparaît une dernière classe plus humble de villes et de bourgs qui, n'ayant pas une force suffisante pour revendiquer une grande somme de libertés, doivent se contenter de quelques privilèges, que dans un but politique le plus souvent les seigneurs leur ont concédés. Ce sont ces villes franches ou villes neuves , dont nous avons parlé.

Quoi qu'il en soit, si vers le dixième siècle la puissance féodale est à peu près dominante en Europe, dès le douzième le régime municipal s'est fait une large place, et de jour en jour il va progressant, jusqu'au moment ou, la politique royale établissant sur des bases de plus en plus étendues l'unité nationale , il quitte forcément son caractère primitif, pour participer au grand mouvement d'ensemble qui donne aux cités dans l'État un rôle analogue à celui qu'avaient jadis les bourgeois dans la cité. Des liens fraternels se forment entre les provinces ; les intérêts distincts et rivaux s'effacent devant une aspiration générale vers l'intérêt commun. Les villes sont admises aux États

PRIVILÈGES

Fig. 3g. — Bailliage ou tribunal d'un bailli du roi; fac-similé d'une gravure en bois de l'ouvrage de Josse Damhoudere, Praxis rerum civilium. (Anvers, 1 5 57 , in-40.)

généraux, où les bourgeois des diverses régions se confondent comme représentants du tiers état. Le peuple est fait, dans les rangs duquel le roturier

campagnard coudoie le notable roturier urbain. Trois ordres sont désormais en présence, qui vont se disputer la prépondérance dans l'avenir.

Nous ferons remarquer, avec M. Henri Martin, que, par une apparente contradiction, la décadence des communes s'accuse en raison inverse du progrès du tiers état. A mesure que le gouvernement se régularise, que les grands fiefs sont absorbés par la couronne, que les parlements et autres cours souveraines sorties de la bourgeoisie étendent leurs hautes attributions judiciaires et administratives, la force unitaire, organisée sous la forme monarchique, doit être en effet moins disposée à tolérer l'indépendance locale des communes. L'Etat se substitue à la commune pour tout ce qui concerne la justice, la guerre, l'administration. De précieuses libertés périssent par suite de ce mouvement centralisateur. Plus heureux que nous, d'autres pays de l'Europe conservent leurs franchises municipales, et réussissent à maintenir la commune dans ses vraies relations de naturelle dépendance et de légitime liberté.

Fig. 40. — Armes diverses du quinzième siècle.

VIE PRIVÉE

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