‹ Mœurs, usages et costumes au moyen âgeChapitre 5 sur 36 · DANS LES CHATEAUX, LES VILLES ET LES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

DANS LES CHATEAUX, LES VILLES ET LES CAMPAGNES

Le château mérovingien. — Emploi du temps par les nobles : chasse, guerre. — Disposition des appartements. — Vie privée de Charlemagne. — Mœurs domestiques sous les Carlovingiens. — Influence de la chevalerie. — Simplicité de la cour de Philippe-Auguste, non imitée par ses successeurs. — Vie princière au quinzième siècle. — Les enseignements de la Tour Landry, seigneur angevin. — Varlets, pages, écuyers, damoiselles d'honneur. — Avènement des bourgeoisies. — Le Menagier de Paris. — La manse ancienne. — Etat des vilains aux diverses époques. — Les Propos rustiques de Noël du Fail.

ugustin Thierry, prenant pour guide Grégoire de Tours, l'Hérodote mérovingien, décrit ainsi un domaine royal, sous la première race :

« Cette habitation n'avait rien de l'as- « pect militaire des châteaux du moyen « âge : c'était un vaste bâtiment, ente touré de portiques d'architecture ro- « mane, quelquefois construit en bois, « poli avec soin et orné de sculptures , « qui ne manquait pas d'élégance. Autour du principal corps de logis se trou- « vaient disposés par ordre les logements des officiers du palais, soit barbares, « soit romains d'origine, et ceux des chefs de bande, qui, selon la coutume « germanique, s'étaient mis avec leurs guerriers dans la truste du roi , c'est-à- « dire sous un engagement spécial de vasselage, de fidélité. D'autres maisons, « de moindre apparence, étaient occupées par un grand nombre de familles

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« qui exerçaient, hommes et femmes, toutes sortes de métiers, depuis l'orfé- « vrerie et la fabrique des armes jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur, « depuis la broderie en soie et en or jusqu'à la plus grossière préparation de « la soie et du lin.

a Des bâtiments d'exploitation agricole , des haras , des étables , des berge- « ries, des granges, les masures des cultivateurs et les cabanes des serfs, com- « plètent le village royal , qui ressemblait parfaitement , quoique sur une plus « grande échelle, aux villages de l'ancienne Germanie. Dans le site même « de ces résidences il y avait quelque chose qui rappelait le souvenir des « paysages d'outre- Rhin ; la plupart d'entre elles se trouvaient sur la lisière, « et quelques-unes au centre des grandes forêts, mutilées depuis par la cite vilisation, et dont nous admirons les restes. »

On voit que si les documents historiques ne nous faisaient point à peu près défaut à ces époques lointaines, il suffirait de faire porter l'observation sur un espace territorial fort restreint pour avoir une idée juste des mœurs et des usages de la société franque •, car dans le seul périmètre d'un domaine royal se trouvait renfermée simultanément, et en quelque sorte face à face, l'existence intime du souverain aussi bien que celle du plus vil esclave. Mais quant à ce qui concerne la vie privée des diverses classes qui composaient cette société naissante, nous ne possédons que des notions approximatives et très-incomplètes (fig. 42).

Il est évident pourtant que dès les premiers temps de la race mérovingienne il y avait chez les grands plus de luxe et de bien-être qu'on ne le suppose. Tous les meubles d'or et d'argent, tous les joyaux, toutes les riches étoffes que les Gallo-Romains entassaient dans leurs somptueuses demeures, n'avaient pas été anéantis par les Barbares. Les rois francs en avaient accaparé la meilleure partie; le reste était tombé aux mains des chefs de bande, dans le partage du butin. Un fait bien connu, celui du vase de Soissons, que le roi Clovis voulut se réserver (fig. 41), et qu'un soldat brisa d'un coup de hache, prouve, il est vrai, que bien des chefs-d'œuvre de l'art antique avaient dû disparaître, par suite de l'ignorance et de la brutalité des conquérants; mais ceux-ci eurent bientôt adopté les goûts et les habitudes de la population indigène. Ils s'approprièrent d'abord tout ce qui flattait leur orgueil et leur sensualité. Voilà comment les débris matériels de la civilisation

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des Gaules furent conservés dans les résidences royales et seigneuriales, ainsi que dans les églises et les monastères. Grégoire de Tours nous apprend que lorsque Frédégonde, femme de Chilpéric, accorda la main de sa fille Rigonthe au fils du roi des Goths, il fallut cinquante chariots pour emporter

Fig. 41. — Saint Remy, évêque de Reims, vient demander à Clovis la restitution d'un vase sacre pris par les Francs dans le pillage de Soissons. Costumes de la cour de Bourgogne au quinzième siècle. (Facsimilé d'une miniature du manuscrit de l'Histoire des Empereurs. Bibliothèque de l'Arsenal.)

tous les objets précieux qui formaient la dot de la princesse. Une étrange scène de famille, que rapporte le même historien , peut nous donner une idée exacte de Tétat des mœurs privées à la cour de cette terrible reine des Francs. « La mère et la fille avaient souvent des querelles, et il leur arrivait de se « porter Tune envers Tautre aux voies de fait les plus violentes. Frédégonde

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« dit, un jour , à Rigonthe : « Pourquoi me tourmenter ? Voilà les biens de ton « père, prends-les, et fais-en ce que tu voudras. Puis , l'emmenant dans la

« chambre où elle renfermait ses trésors, « elle ouvrit un coffre rempli d'objets pré- « cieux. Après en avoir tiré un grand « nombre de bijoux, qu'elle donnait à sa « fille : « Je suis fatiguée, dit-elle; mets « toi-même les mains dans le coffre, et « prends-y ce que tu trouveras. » Ri- « gonthe se pencha pour atteindre les ob- « jets placés au fond du coffre; aussitôt « Frédégonde baissa le couvercle sur la « tête de sa fille, et pesa dessus avec « tant de force que bientôt celle-ci eut « le cou pressé au point que les yeux « lui sortaient presque de la tête. Une « des servantes se mit à crier : « Au se- « cours ! ma maîtresse est étranglée par « sa mère ! » On accourut, et Rigonthe « fut délivrée. » Au reste, ce n'est là qu'un des moindres méfaits que l'histoire prête à la terrible Frédégonde , qui avait toujours à la main le poignard ou le poison (fig. 43).

Chez les Francs , comme chez tous les peuples barbares, la chasse était le délassement qu'ils préféraient, lorsqu'ils n'étaient pas occupés à combattre. Les seigneurs mérovingiens furent donc des

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Costumes Je femmes de la cour

du sixième au dixième siècle, d'après les chasseurs déterminés, et il leur arrivait

documents recueillis par H. de Vielcastel

dans les grandes bibliothèques de l'Europe, de faire durer pendant des semaines entières les grandes chasses qui les entraînaient loin de leurs métairies et de leur famille. Mais quand la saison ou d'autres circonstances les empêchaient de guerroyer contre les hommes ou

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contre les animaux, les plaisirs de la table et du jeu étaient les seuls qu'ils connussent. Ils s'y livraient d'ailleurs avec une ardeur ou une fougue bien dignes de cette époque demi-sauvage. Or, comme l'usage voulait que les convives se rendissent en armes aux festins, qui se renouvelaient sans cesse

Flg. 43. — La Reine I-rede'gonJe, assise sur son trône, donne à deux jeunes gens de Térouanne l'ordre d'assassiner Sigebert, roi d'Austrasie. Vitrail de la cathédrale de Tournai. (Quinzième siècle.)

entre eux , car un banquet était l'accompagnement obligé de toutes les cérémonies religieuses, et même des moindres stipulations civiles, il n'était pas rare que ces longs repas , suivis de jeux de hasard , fussent ensanglantés par des rixes et des meurtres particuliers, sinon par des batailles générales. On s'imagine aisément le tumulte qui devait résulter d'une réunion quelque peu nombreuse, quand le vin cuit et les boissons fermentées, telles que la cervoise et l'hydromel, avaient échauffé les têtes et haussé le diapason des voix.

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Certains rois mérovingiens, écoutant les conseils des ministres de la religion catholique, se prêtèrent à réformer ces bruyants excès et en abandonnèrent les premiers la honteuse tradition. Ils recevaient donc à leur table des évêques, qui bénissaient l'assistance au commencement du repas, et qui étaient chargés, en outre, soit de réciter des chapitres de la sainte Écriture, soit de chanter des hymnes de l'office divin , pour édifier et distraire les convives.

Grégoire de Tours atteste les heureux effets de la présence des évêques à la table des rois et des seigneurs francs-, il nous raconte aussi que Chilpéric, se piquant d'être versé dans les lettres sacrées et profanes , aimait à discuter à table, ou plutôt à prononcer souverainement sur les plus hautes questions de grammaire, devant ses leudes ou compagnons de guerre, qui la plupart ne savaient ni lire ni écrire; il alla même jusqu'à ordonner l'introduction de trois anciennes lettres grecques dans l'alphabet latin.

Les domaines particuliers des rois francs étaient immenses et produisaient d'énormes revenus. Ces monarques, en outre, avaient des palais dans presque toutes les grandes villes: à Bourges, Chfilon-sur-Saône , Châlons-sur- Marne , Dijon, Etampes ,Metz, Langres , Mayence , Reims , Soissons , Tours, Toulouse , Trêves, Valenciennes, Vienne, Worms,etc. ALutèce, ou Paris, ils occupaient la vaste résidence connue aujourd'hui sous le nom de Thermes de Julien (hôtel de Cluny), qui s'étendait alors de la montagne Sainte- Geneviève à la Seine; mais ils la quittaient souvent pour les nombreuses villas qu'ils possédaient aux environs de la ville, et dans chacune desquelles ils transportaient tour à tour leur atelier monétaire.

Toutes ces résidences étaient bâties sur le même plan. De hautes murailles entouraient le palais proprement dit ; Yatrium romain , conservé sous le nom deproaulium (préau, avant-cour), précédait le salutatorium (salle de réception), où l'on recevait les visiteurs. Le consistorium, ou grande salle circulaire garnie de sièges , servait aux plaids , conciles , assemblées publiques, et autres solennités où les rois déployaient un faste imposant.

Le trichorum, ou salle à manger, était ordinairement la pièce la plus vaste du palais ; deux rangs de colonnes la divisaient en trois parties : l'une pour la famille royale, l'autre pour les officiers de la maison, et la troisième, enfin, pour les hôtes, qui étaient toujours fort nombreux. Tout personnage notable qui rendait visite au roi ne pouvait s'éloigner sans s'asseoir à sa

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table, ou tout au moins sans vider une coupe à sa santé. L'hospitalité du roi était d'ailleurs splendide, surtout aux jours de grandes fêtes religieuses, comme Noël et Pâques.

Les appartements royaux se partageaient en chambres d'été et chambres d'hiver. Pour y rafraîchir ou y réchauffer la température, on employait, selon la saison, de l'eau froide ou de l'eau bouillante, ~[ul circulait dans les tuyaux dcVhjyocauste (fourneau souterrain qui servait à chauffer les bains). Les chambres à cheminée s'appelaient epicaustoria (étuves), et l'on s'y ren-

Fig. 44.. — Costumes des seigneurs et des nobles du septième au neuvième siècle, d'après les documents recueillis par H. de Vielcastel dans les grandes bibliothèques de l'Europe.

fermait hermétiquement, quand on voulait se mettre nu devant le feu et se faire oindre d'onguents et d'essences aromatiques. A l'instar des maisons gallo-romaines, les palais des rois francs et ceux des principaux seigneurs [principes) de l'ordre ecclésiastique ou militaire avaient des thermes ou des salles de bain; aux thermes attenaient un colymbum ou lavoir, un gymnase pour les exercices du corps, et un hjyodrome, galerie couverte pour la promenade , qu'il ne faut pas confondre avec Yhippodrome, cirque où l'on faisait courir les chevaux.

Quelquefois, à la fin d'un repas, entre deux parties de dés, les seigneurs

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francs écoutaient un barde qui chantait dans leur langue nationale les actions d'éclat de leurs ancêtres.

Sous le gouvernement de Charlemagne la vie privée de ses sujets paraît avoir été moins rude , moins grossière, bien qu'ils ne renonçassent pas encore à leurs turbulents plaisirs. Les sciences et les lettres, depuis longtemps reléguées au fond des monastères, reparurent à la cour impériale, comme de belles exilées, et rendirent à la vie sociale un peu de charme et d'aménité. Charlemagne avait créé dans l'intérieur même de sa maison , sous la direction d'Alcuin, une sorte d'académie, dite école du Palais, qui le suivait partout. Les exercices intellectuels de cette école ambulatoire réunissaient ordinairement tous les membres de la famille de l'empereur et toutes les personnes de son entourage. Charlemagne, d'ailleurs, était lui-même un des auditeurs les plus assidus des leçons que donnait Alcuin, ou plutôt le principal interlocuteur des conversations alternativement religieuses, littéraires ou philosophiques, que l'illustre chef de l'école du Palais soutenait contre tous , avec les seules ressources de son savoir et de sa dialectique.

Charlemagne ne prenait pas moins de soins de l'administration intérieure de son palais que de celle de ses Etats. Dans ses Capitulaires, qui forment son œuvre de législateur, on le voit descendre à cet égard jusqu'aux plus infimes détails. Par exemple, il s'occupe non-seulement de ses équipages de guerre ou de chasse , mais encore de ses jardins potagers ou d'agrément. Il veut savoir chaque année le nombre de ses bœufs, chevaux, chèvres; il calcule le produit de la vente des fruits cueillis dans ses vergers, et en dehors des besoins journaliers de sa maison; il se fait rendre compte de la quantité de poisson pêchée dans ses viviers ; il indique minutieusement les plantes les plus convenables à l'ornement de ses parterres, et les légumes destinés à sa table, etc.

L'empereur affectait d'ordinaire dans ses vêtements la plus grande simplicité. Son costume habituel consistait en une chemise et un caleçon de toile, et en une tunique de laine serrée par une ceinture de soie. Par-dessus cette tunique il jetait un long manteau d'étoffe bleue, très-long devant et derrière, mais très-court de chaque côté, qui lui laissait les bras libres pour faire usage de son épée, qu'il ne quittait jamais. Sa chaussure se composait de bandes d'étoffes de diverses couleurs, croisées les unes par-dessus les autres

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autour du pied et de la jambe, qu'elles enveloppaient. L'hiver, quand il voyageait ou chassait à cheval, il enveloppait ses épaules d'un surtout de peau de loutre ou de mouton. Les changements que la mode imposait au costume de son temps, changements auxquels, du reste, il ne voulut jamais se soumettre, lui dictèrent plusieurs ordonnances somptuaires assez rigoureuses, qui, à la vérité, restèrent à peu près sans effet.

Il était d'une sobriété remarquable en fait de nourriture et de boisson, et

Fig. 45. — Costumes des dames nobles au neuvième siècle, d'après une miniature de la Bible de Charles le Chauve. Bibliothèque nationale de Paris.

il avait contracté l'habitude de se faire lire pendant le repas des ouvrages de piété ou d'histoire. La matinée, qui commençait pour lui avec le lever du soleil en été, et plus tôt en hiver, était consacrée à l'administration politique de son empire. Il dînait à midi avec sa famille*, les ducs et chefs de diverses nations le servaient d'abord, et prenaient place ensuite à la table, servis à leur tour par les comtes, préfets et officiers supérieurs de la cour, qui dînaient après eux -, ceux-là étaient remplacés par les différents chefs de service, auxquels succédaient enfin les serviteurs de bas étage, qui ne mangeaient souvent qu'à minuit et qui devaient se contenter des restes de tout le monde. En quelques

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occasions, cependant, le puissant empereur savait étaler le faste qui convenait à son rang-, mais aussitôt qu'il avait satisfait à cette exigence en vue de quelque solennité il revenait en toute hâte, et comme d'instinct, à sa chère et native simplicité.

Il faut bien constater que les goûts austères de Charlemagne ne furent pas toujours partagés par les princes et princesses de sa famille, non plus que par les grands de sa cour (fig. 45). Les poètes et historiens nous ont conservé des descriptions de chasses, de fêtes et de cérémonies, dans lesquelles le luxe déployait des splendeurs vraiment asiatiques. Eginhard assure, néanmoins , que les fils et les filles du roi furent élevés sous les yeux de leur père , dans les études libérales-, que, pour les préserver, en outre, du vice de l'oisiveté, Charlemagne exigeait que ses fils s'adonnassent à tous les exercices du corps, à Téquitation, au maniement des armes-, ses filles, au travail manuel de l'aiguille et du fuseau; mais ce que nous savons des habitudes frivoles et des mœurs irrégulières de ces princesses nous prouve qu'elles n'avaient que trèsimparfaitement répondu au but de leur éducation.

Les sciences et les lettres, un instant remises en honneur par Charlemagne et par son fils Louis, qui était même considéré comme très-habile dans l'interprétation des textes sacrés, furent replongées, pour longtemps encore, dans l'ombre des cloîtres, quand les tristes rivalités des successeurs de Louis le Débonnaire favorisèrent les irruptions des pirates normands. Tout ce qui restait encore de beaux souvenirs et de monuments matériels de la civilisation gallo-romaine , tout ce que le grand empereur avait pu recueillir, disparut à la fois dans les guerres civiles, ou bien fut anéanti pièce à pièce par les dévastations des hommes du Nord.

Ce vaste empire de Charlemagne se morcelant de jour en jour davantage, ce fut alors que, sous la menace de tant de causes de destruction sociale, l'Europe et la France en particulier commencèrent à se hérisser de tours et de forteresses inexpugnables, destinées à protéger les églises et les monastères, aussi bien que les châteaux et les chaumières, contre l'ennemi du dedans et l'ennemi du dehors. -

Dans la première période de la féodalité, c'est-à-dire du milieu du neuvième siècle jusqu'au milieu du douzième, les habitants des châteaux n'eurent guère le loisir de se livrer aux douceurs de la vie privée. Ils ne se

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bornaient pas à s'armer pour les querelles interminables du roi et des grands feudataires : ils avaient encore à résister, d'une part, aux Normands-, de l'autre part, aux Sarrasins, qui, devenus maîtres de la Péninsule ibérique, se répandaient à flots, comme une marée montante, dans les contrées méridionales du Languedoc et de la Provence. La récompense des guerriers carlovingiens , il est vrai, a été belle et fructueuse après de longs et sanglants efforts, car ils se sont enfin emparés des provinces, des cantons, primitive-

Fig. 46. — Tours du château de Semur et du château de No£ent-le-Rotrou , état actuel. Spécimens des tours du treizième siècle.

ment confiés à leur garde, et l'origine de leur possession féodale fut bientôt oubliée, si bien que leurs descendants ont ensuite prétendu ne tenir que de Dieu et de leur épée les terres qu'ils avaient quelquefois usurpées au mépris de leur serment. La vie privée des châteaux perdait beaucoup de son caractère triste et de son aride uniformité, grâce à l'esprit de famille puisé aux sources de la religion. Cependant, selon M. Guizot, l'isolement qui était le résultat forcé de cette rude et laborieuse existence devint peu à peu une cause naturelle de civilisation :

« Quand le possesseur de fief sortait de son château , sa femme y restait,

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et dans une situation toute différente de celle que jusque-là les femmes avaient presque toujours eue. Elle y restait maîtresse, châtelaine représentant son mari, et chargée, en son absence, delà défense et de l'honneur du fief. Cette situation élevée et presque souveraine, au sein même de la vie domestique, a souvent donné aux femmes de l'époque féodale une dignité, un courage, des vertus, un éclat qu'elles n'avaient point déployés ailleurs, et elle a sans nul doute puissamment contribué à leur développement moral et au progrès général de leur condition.

F>n- 47- — La femme sous la sauvegarde de la chevalerie, scène allégorique. — Costume de la fin du quinzième siècle. D'après une miniature d'un psautier latin, manuscrit n° 175. Bibl. nation, de Paris.

« L'importance des enfants, du fils aîné, entre autres, fut plus grande dans la maison féodale que partout ailleurs... Le fils aîné du seigneur était, aux yeux de son père et de tous les siens, un prince , un héritier présomptif, le dépositaire de la gloire d'une dynastie; en sorte que les faiblesses comme les bons sentiments, l'orgueil domestique comme l'affection, se réunissaient pour donner à l'esprit de famille beaucoup d'énergie et de puissance... Ajoutez à cela l'empire des idées chrétiennes, et vous comprendrez comment cette vie de château, cette situation solitaire, sombre, dure, a pourtant été favorable au développement de la vie domestique, et à cette élévation de la condition des femmes qui tient tant de place dans l'histoire de notre civilisation. »

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Quel que soit le jugement que Ton veuille porter sur la chevalerie, il est impossible de nier l'influence que cette institution a exercée sur la vie privée au moyen âge. Elle en a profondément modifié les habitudes, en ramenant le sexe le plus fort au respect, à la défense du sexe le plus faible. Ces guerriers à la foi naïve, mais à l'écorce dure et grossière, avaient besoin, pour être adoucis, du commerce et de la conversation das femmes (fig. 47). En prenant sous leur sauvegarde la jeune fille, la veuve sans appui, ils durent s'en rapprocher de plus en plus. Un profond sentiment de vénération pour la femme, sentiment inspiré par le christianisme, par le culte de' la sainte

Fig. 48. — Cour d'amour provençale au quatorzième siècle. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris.

Vierge surtout, se mêla chez les troubadours (ou poètes du gai savoir) à la dialectique raffinée des écoles, et produisit une sorte de métaphysique sentimentale, qui triompha dans les cours d'amour (fig. 48), où les femmes étaient reines.

Nous voici parvenus au règne de Philippe-Auguste , c'est-à-dire à la fin du douzième siècle. Cette époque est remarquable non-seulement dans notre histoire politique, mais encore dans l'histoire de notre civilisation. Le christianisme avait alors complètement modifié le monde barbare. Les arts, les sciences et les lettres, animés de son esprit, commencent à renaître, et vont peu à peu répandre leurs œuvres, en charmant de nouveau les loisirs de la vie privée. Les châteaux devaient être et ont été ellectivement les premiers asiles de cette renaissance poétique et intellectuelle: on a trop exagéré Fi-

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gnorance de ceux qui les habitaient. On se représente généralement les guerriers du moyen âge, depuis les rois jusqu'aux plus pauvres chevaliers, comme dénués de toutes les connaissances de l'esprit et sachant à peine signer leur nom. A Tégard des rois et princes, c'est là une erreur grossière; quant aux simples chevaliers, beaucoup d'entre eux ont composé des poèmes qui témoignent d'une véritable culture littéraire.

C'est, d'ailleurs, l'époque des trouvères ou inventeurs de romans, poètes et acteurs de profession, qui s'en allaient de province en province, de château en château , conter les histoires du bon roi Artus de Bretagne et des chevaliers de la Table-Ronde, dire les chansons de geste (poèmes historiques) du grand empereur Charlemagne et de ses paladins. Ces diseurs de vers étaient toujours accompagnés de jongleurs et de joueurs d'instruments (fig. 49), qui composaient une troupe ambulante, pratiquant la gaie science et n'ayant pas d'autre mission que d'instruire, en les divertissant, leurs hôtes des demeures féodales. Après le chant rhythmé de quelques fragments d'épopée chevaleresque, ou même après le joyeux récit de quelque vieux fabliau, des jongleurs étalaient leur habileté ou leur force dans des exercices gymnastiqueset dans des tours d'adresse, d'autant mieux appréciés par les spectateurs que ceux-ci étaient, jusqu'à un certain point, plus ou moins aptes à les exécuter eux-mêmes. Ces troupes nomades représentaient aussi de petites scènes de comédie, empruntées à des événements contemporains. Quelquefois encore les joueurs d'instruments étaient constitués en orchestre, et un bal commençait. Notons que la danse à cette époque ne consistait guère qu'à former de grandes rondes qui tournoyaient et s'agitaient en cadence, en observant la mesure de la musique ou le rhythme du chant. C'est ainsi, du moins, que les danses nobles sont représentées dans les miniatures des manuscrits du moyen âge. A ces divertissements s'ajoutaient les divers jeux de calcul et de hasard, qui s'étaient beaucoup multipliés, et notamment les jeux de table , c'est-à-dire le trictrac, les dames et les échecs, auxquels certains chevaliers consacraient tous leurs loisirs.

A partir du règne de Philippe-Auguste un changement remarquable semble s'être opéré dans la vie privée des rois , princes et seigneurs. Bien que ses domaines et ses revenus aient été toujours en s'augmentant, ce roi ne déploya jamais, au moins dans les circonstances ordinaires, beaucoup de

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magnificence. Les comptes de sa dépense particulière pour les années 1202 et 1 2o3 ont été conservés. On y trouve de curieux détails qui attestent

du treizième siècle. D'après une miniature d'un psautier manuscrit de la Bibl. nat. de Paris.

l'excessive simplicité de la cour à cette époque. Les serviteurs attachés à la personne du roi ou à la famille royale ne sont encore qu'en petit nombre : un

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chancelier, un chapelain , un écuyer, un bouteiller, quelques chevaliers du Temple, quelques sergents d'armes, voilà les seuls officiers domestiques du palais. Le roi et les princes de sa maison ne changeaient de vêtements que trois fois par an : à la Saint-André, à la Noël et à l'Assomption . Tous ces habits étaient fort simples. Les enfants du roi couchaient dans des draps de serge (étoffe de laine croisée}, et leurs nourrices étaient vêtues de robes de couleur foncée en tissu de laine appelé brunette. Le manteau royal, qui était d'écarlate , portait seul des pierres précieuses , mais le roi ne s'en revêtait qu'aux grandes cérémonies. En revanche, d'énormes dépenses étaient faites pour les machines de guerre, les flèches, les heaumes (casques à visière), les chariots, ou bien pour les hommes d'armes que le roi prenait à sa solde.

Louis IX se tint personnellement dans des habitudes à peu près analogues. Le sire de Joinville nous apprend en effet, dans sa Chronique, que le saint roi, au retour de sa première croisade, afin de réparer le dommage que le mauvais succès de cette expédition avait causé à ses finances, ne voulut plus porter ni fourrures de prix ni robes d'écarlate, et se contenta d'une robe d'étoffe commune, garnie en peau de lièvre. Toutefois il ne diminua pas le nombre des officiers de sa maison, qui était dès lors considérable; et, convaincu sans doute que la royauté avait besoin de magnificence, il s'entoura d'une représentation aussi fastueuse que l'époque pouvait le permettre.

Sous les deux Philippe, ses successeurs, cette magnificence ne fit que s'accroître, et du chef suzerain elle passa chez les grands vassaux, qui furent bientôt imités par les chevaliers bannerets (ayant droit de lever bannière) de leur suite. Le luxe sembla même vouloir devenir si exagéré et si général dans toutes les classes de la société féodale, qu'en 1 294 une ordonnance du roi dut régler avec de minutieux détails la dépense de chacun, d'après le rang qu'il occupait dans l'État ou la fortune dont il pouvait justifier. Mais cette loi eut le sort de toutes les lois somptuaires, qu'on élude facilement, ou qui ne sont que très-difficilement applicables. Elle fut remise en vigueur, sans plus d'autorité, vers 1 3o6, et le faste des habits, des équipages et de la table ne fit que prendre des proportions plus larges et plus ruineuses en descendant de jour en jour dans les classes bourgeoises et marchandes.

Il faut dire à l'honneur de Philippe le Bel (fig. 5o) , malgré l'inutilité de ses tentatives pour combattre les progrès du luxe, qu'il ne se borna pas à faire

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des lois contre les folles dépenses de ses sujets, car nous voyons qu'il s'était en même temps attaché à organiser sa propre maison sur un pied d'économie

Fig. 5o. — Le roi Philippe le Bel en costume de guerre lors de son entrée dans Paris, en i3o4, après avoir vaincu les communes de Flandre. Statue équestre placée dans le chœur de Notre-Dame de Paris et détruite en 1772. Fac-similé d'une gravure sur bois de la Cosmographie universelle de Thevet, 1 5 7 5.

relative, qui rappelle le temps austère de Philippe- Auguste. Ainsi, dans la curieuse ordonnance consacrée à cette organisation intérieure de tous les scr-

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vices du palais, il n'est accordé à la reine Jeanne de Navarre, pour sa suite et sa compagnie ordinaires, que deux dames et trois damoisclles; et il ne lui est attribué que deux chars à quatre chevaux, l'un pour elle, l'autre pour ses dames. Ailleurs, l'ordonnance enjoint à un maître d'hôtel, spécialement désigné, « d'acheter tous les draps et fourrures pour le roi , de garder la clef des armoires où ces draps seront renfermés , de savoir combien on en donnera aux tailleurs pour faire les habits, et de vérifier les comptes quand les tailleurs viendront toucher le prix de leurs ouvrages ».

Après la mort de la pieuse Jeanne de Navarre , à qui il faut peut-être rapporter les sages mesures qu'elle aurait inspirées à son mari Philippe le Bel, les dépenses de la maison royale grossirent singulièrement, surtout à l'occasion des mariages des trois jeunes filles du roi, de 1 365 à i3oy. L'or, les diamants, les perles, les pierreries, furent employés à profusion, soit pour les vêtements du roi, soit pour ceux des divers membres de sa famille. Les comptes de i3o7 mentionnent des sommes considérables, payées pour des tapis, des courtes-pointes, des robes, du linge ouvré, etc. Il est même question d'un char de parement ou de parade, ornementé, couvert de peintures et doré comme un retable d'autel, ce qui était une fastueuse innovation dans le système des lourds véhicules qui servaient encore à voyager.

Jusqu'au règne de saint Louis l'ameublement des châteaux avait gardé un caractère de primitive simplicité qui n'était pas dépourvu de grandeur. La pierre vive restait presque à nu dans la plupart des salles, ou bien elle était blanchie à la chaux et ornée de rosaces et de fleurons de couleur en détrempe. Contre la muraille, ou bien aux piliers qui en soutenaient les arceaux, on voyait appendues des armes et des armures de toutes sortes, disposées en panoplies, auxquelles s'entremêlaient des bannières et des pennons ou étendards armoriés. Dans la grande salle du milieu, nommée le tinnel, ou salle à manger, était posée à demeure une longue table massive en bois de chêne, avec des bancs ou tréteaux de la même espèce. Au bout de cette table , une grande chaise à bras, surmontée d'un dais en étoffe d'or ou de soie, avait été réservée au maître du château, qui ne la cédait qu'à son suzerain , quand celui-ci venait le visiter. Souvent les parois de la salle d'honneur étaient tendues de tapisserie de haute lisse « en verdure » , c'est-à-dire figurant des bocages avec des animaux , ou bien représentant les héros de l'histoire an-

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cienne et ceux des romans de chevalerie. Le sol était ordinairement pavé de pierre dure, sinon revêtu d'un carrelage émaillé. On avait soin de le joncher d'herbes fraîches et odoriférantes en été, et de paille en hiver. Philippe-Auguste ordonna que l' Hôtel-Dieu de Paris aurait droit désormais aux jonchées

Fig. 5t. — Le chevalier et sa dame, costumes de la cour de Bourgogne au quatorzième siècle; intérieur d'une chambre pavés. D'après une miniature A'Othé.i , poème par Christine de Pisan.'Bibl. de Bruxelles.

et à la paille qu'on retirerait chaque jour des salles de son palais. Ce n'e.;t que beaucoup plus tard que cette espèce de litière, qu'il fallait renouveler sans cesse, fut remplacée par des nattes et des tapis de pied.

Les chambres à coucher se trouvaient d'habitude au sommet des tours, et n'avaient guère d'autre ameublement qu'un lit très-large avec ou sans coussins, un coffre dans lequel on enfermait les vêtements et qui servait en même

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temps de siège, et un prie-Dieu, dans l'intérieur duquel se trouvaient parfois quelques livres de prières et de dévotion. Une petite fenêtre ou meurtrière, fermée par un carreau de papier huilé ou de corne amincie, donnait à peine un peu de jour à ces chambres hautes, que d'épaisses murailles garantissaient alternativement des froids de l'hiver et des chaleurs de l'été.

Nous trouverons un grand changement dans la demeure des seigneurs si nous jetons maintenant les yeux sur la description de l'intérieur de quelque château du quatorzième au quinzième siècle (fig. 5i). Il faut voir dans Sauvai [Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris), par exemple , ce qu'était alors devenue l'habitation des rois de la première race, transformée en palais de justice par Philippe le Bel; ou bien entrer, avec ce savant guide , dans le château du Louvre et dans l'hôtel Saint-Paul, que les rois avaient adoptés pour séjour lorsqu'ils tenaient leur cour dans la capitale. Mais, sans visiter même les demeures royales, il nous suffirait de parcourir l'hôtel de Bohème, qui, après avoir été la demeure des sires de Nesles, de la reine Blanche de Castille et de quelques autres grands personnages, fut donné, par Charles VI, en 1 388, à son frère le fameux duc Louis d'Orléans.

« Je ne m'amuserai point à parler, dit Sauvai, ni des celliers, ni de l'éo chançonnerie, de la panneterie, fruiterie, salserie, pelleterie, conciergerie, « épicerie, ni même de la maréchaussée, de la fourrière, bouteillerie ; du « charbonnier, cuisinier, rôtisseur; des lieux où l'on faisoit l'hypocras, la « tapisserie, le linge, la lexive ; enfin , de toutes les autres commodités qui se « trouvoient alors dans les basses-cours de cet hôtel, ainsi que chez les « princes et autres grands seigneurs.

« Je dirai qu'entre plusieurs grans appartements et commodes que l'on y « comptoit, deux occupoient les deux premiers estages du principal corps de « logis. Le premier estoit relevé de quelques marches déplus quelerez-de- « chaussée de la cour; Valentine de Milan y demeuroit; Louis d'Orléans, son « mari, occupoit ordinairement le second, qui régnoit au-dessus. Chacun deces « appartements consistoit en une grande salle, une chambre de parade, une « grande chambre, une garde-robe, des cabinets et une chapelle. Les salles « recevoient le jour par des croisées hautes de treize pieds et demi et larges de « quatre et demi. Les chambres de parade portoient huit toises (la toise est « de deux mètres environ) deux pieds et demi de longueur. Les chambres

VIE PRIVÉE

« tant du duc que de la duchesse avoicntsix toises de long et trois de large; « les autres, sept et demie en carre : le tout éclairé de croisées longues, « étroites et fermées en fil d'archal, avec un treillis de fer percé; des lambris, « des plafonds de bois d'Irlande, de la même façon qu'au Louvre. »

On voyait dans cet hôtel une chambre à l'usage du duc, toute tendue de drap d'or à roses , bordé de velours vermeil (rouge vif) ; celle de la duchesse

Fig. 52. — Chandeliers en bronze du quatorzième siècle. (Collection de M. Ach. Jubinal.)

était en satin vermeil, brodé d'arbalètes qui figuraient dans sa devise ; celle du duc de Bourgogne était de drap d'or, brodé de moulins. Il y avait encore dix tapis de haute lisse à fleurs d'or : l'un représentant les sept Vertus et les sept Vices, un autre l'histoire de Charlemagne, un autre celle de saint Louis; des coussins de drap d'or, vingt-quatre carreaux de cuir d'Aragon vermeil, et quatre tapis aussi en cuir d'Aragon, à mettre en chambre, par terre en esté. Le fauteuil ordinaire de la princesse est ainsi décrit dans un inventaire : « Une « chaise de chambre, de quatre membrures peintes fin vermeil , dont le siège

MŒURS ET USAGES

« et accoutoueres (accoudoir) sont garnis de cordouan cuir de Cordoue ou « maroquin) vermeil , ouvré et cherché (broché) à soleil, oiseaux et autres « devises, garnis de franges de soie et cloe\ (cloués) de clos (clous) de letton. »

Parmi les meubles ou objets d'ornement, on remarque : « un grand vase « d'argent massif, en forme de table carrée, posé et assis sur quatre satyres, « aussi d'argent, pour mettre dragées et confitures-, un bel escrinct de boys, « couvert de cordouan vermeil, ferré de clous, et bandé de fin laiton doré, « fermant à clé, etc. »

Et dans le train de vie que menaient Louis d'Orléans et sa femme, tout correspondait au luxe de leur habitation. Ainsi, pour l'amusement de ses enfants, encore très-jeunes, Valentine fait confectionner deux petits livres d'images, enluminés d'or, d'azur et de vermillon, couverts de cuir de cordouan vermeil, lesquels coûtent soixante solsparisis , c'est-à-dire quatre cents francs de notre monnaie. Mais c'était à l'occasion des étrennes, qui à cette époque se donnaient comme aujourd'hui au i er janvier, que le duc et sa femme étalaient une munificence toute royale; car; dans leurs comptes de dépenses, il est question d'achats ou de dons considérables faits à l'occasion des étrennes. Par exemple, en 1 388, quatre cents francs d'or sont payés pour draps de soie que le duc fit donner à ceux qui apportèrent « présents pour étrennes » de la part du roi et de la reine. En 1402, cent livres tournois sont comptées à Jehan Taienne, orfèvre, pour six tasses d'argent, données en étrennes à Jacques du Poschin , écuyer du duc. Au sire de la Trémouille , Valentine donne un hanap et une aiguière d'or; à la reine Isabeau, « un tableau d'or à « image de saint Jehan, garni de neuf balais (rubis), un saphir, et vingt et « une perles » ; à mademoiselle de Luxembourg, « un autre petit tableau « d'or, à un Dieu de Pitié , garni de perles autour » ; enfin, dans un compte de 1 394 intitulé : « Partie de joyaulx d'or et d'argent, pris et achetés par mate dame la duchesse d'Orléans, à ses estraines du premier janvier, » on trouve : « un fermeillet (agrafe) d'or, garni d'un gros rubis et de six grosses « perles, donné au roy; trois paires de patenôtres (chapelets), pour les filles « du Roy, et deux gros diamants, pour les ducs de Bourgogne et de B^rry. »

Telles étaient les habitudes de la vie privée des princes du sang sous Charles IV; et il serait aisé de démontrer que l'exemple donné parla famille royale n'était pas resté sans imitateurs, non-seulement à la cour, mais dans

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