‹ Mœurs, usages et costumes au moyen âgeChapitre 6 sur 36 · LE CORTEGE DE LA JEUNE MÈRE · texte numérisé non relu

LE CORTEGE DE LA JEUNE MÈRE

Costumes des Parisiens de la fin du quatorzième siècle. Fac-similé d'une miniature du Térence latin du roi Charles VI Manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal.

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les provinces les plus éloignées. Les grands tenanciers ou vassaux de la couronne possédaient chacun dans leurs fiefs plusieurs habitations magnifiques: les ducs de Bourgogne, à Souvigny, à Moulins, à Bourbon-rArchambault -, les comtes de Champagne, à Troyes \ les ducs de Bourgogne, à Dijon; et tous les petits seigneurs s'évertuaient à imiter leur suzerain. Du quinzième au seizième siècle, les provinces qui composent aujourd'hui la France se couvrirent de châteaux aussi remarquables par leur architecture intérieure que par la richesse des ameublements ; et il va sans dire que le lustre qui brillait dans les demeures de la noblesse peut être considéré comme l'indice, sinon comme le résultat, d'une révolution profonde dans les usages de la vie privée.

A la fin du quatorzième siècle vivait un respectable seigneur angevin, nommé Geoffroy de Latour- Landry, qui, ayant trois filles à établir, et réfléchissant, dans sa vieillesse, aux dangers que pouvaient leur faire courir leur inexpérience et leur beauté, résolut de composer pour leur usage un recueil d'enseignements propres à les diriger dans les diverses circonstances de la vie.

Ce livre de morale domestique acquiert surtout un caractère distinct, vraiment curieux et instructif par les détails qu'il renferme sur les mœurs, les usages, les façons d'agir, les modes de cette époque, détails qui en font un vrai manuel de conduite pour la classe noble (fig. 54) \ et l'auteur a soin d'appuyer chacun de ses préceptes par des exemples empruntés le plus souvent à la vie privée des personnages contemporains.

Le premier conseil que le chevalier donne à ses filles est de commencer la journée par la prière, et pour les y exhorter avec plus d'autorité : « Un seigneur, leur dit-il, avait deux filles : l'une était pieuse, disait avec ferveur ses prières et suivait régulièrement les offices. Elle épousa un honnête homme et eut le sort le plus heureux. La seconde, au contraire, se contentait d'en-

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Fig. 53. — Styles à écrire du quatorzième siècle.

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tendre une messe basse, de dipècher un ou deux Pater noster, puis courait se gorger de gourmandises. Elle se plaignait de mal de tète et se faisait servir de bons morceaux. Elle épousa un chevalier plein de sagesse, mais, un soir, profitant du sommeil de son mari, elle s'enferma dans une chambre de rhôtel, et, en compagnie des gens de sa maison, elle se mit à manger, à rire tellement et si haut qu'on n'eût pas « ouï Dieu tonner ». Le chevalier se réveilla \ surpris de ne plus voir sa femme auprès de lui, il se leva, et, armé

Fig. 54. — Costumes de dames nobles et d*enf'ants au quatorzième siècle; d'après une miniature des Merveilles du Monde , manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris.

d'un bâton, se rendit dans la salle du festin. Il frappa l'un des valets avec une telle force, qu'il brisa son bâton en éclats. Un des morceaux sauta dans l'œil de la dame et le lui creva, ce qui fut cause que le mari se dégoûta de sa femme, mist son cœur autre part ; et le ménage alla de mal en pis. »

« Mes belles' filles, poursuit le paternel moraliste, soyez courtoises et humbles, car rien n'est plus beau, rien n'attire plus à soi la grâce de Dieu et l'amour de chacun. Montrez-vous donc courtoises à l'égard des grands et des petits; parlez doucement avec eux... J'ai vu une grande dame ôter son chaperon et saluer un simple taillandier. Quelqu'un de sa compagnie s'en

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étonna : « Je préfère, dit-elle, avoir été trop courtoise à l'égard de cet homme, que d'avoir commis la moindre impolitesse envers un chevalier. »

Latour-Landry conseille encore à ses filles d'éviter les modes et les accoutrements singuliers. « Ne soyez pas promptes à prendre les habits des femmes étrangères. Je vous raconterai à ce sujet l'histoire d'une bourgeoise de Guyenne et du sire de" Beaumanoir. La dame lui disait : « Beau cousin, je viens de Bretagne, où j'ai vu belle cousine votre femme qui n'est pas si bien atournée (habillée) comme les dames de Guyenne, ni de plusieurs autres

Fig. 55. — Dame noble avec sa demoiselle d'honneur et deux bourgeois coifîe's du chaperon (quatorzième siècle); d'après une miniature des Merveilles du monde, manuscrit de la Bibl. nat. de Paris.

lieux. Les bordures de sa robe et de son chaperon ne sont pas à la mode qui court. » Le sire lui répondit : « Puisque vous blâmez la robe et le chaperon de ma femme, et qu'ils ne sont pas à votre guise, j'aurai soin, à l'avenir, de les changer. Mais je me garderai bien de les choisir semblables aux vôtres... Sachez-le bien, madame, je veux qu'elle soit habillée suivant la mode des bonnes dames de France et de ce pays, mais non pas suivant celle des femmes d'Angleterre. Ce furent elles qui les premières introduisirent en Bretagne les grandes bordures, ces corsets fendus sur la hanche, et les manches pendantes. Je suis de ce temps, et je l'ai vu. Je fais peu de cas de ces femmes qui adoptent les accoutrements nouveaux'. »

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A propos de hautes coiffures « qui font que les femmes ressemblent aux cerfs branchus qui baissent la tête pour entrer au boiz » , le chevalier rapporte ce qui eut lieu en 1392, à une fête de Sainte-Marguerite. « Il s'y trouvait une femme jeune et jolie, tout différemment habillée que les autres-, chacun la regardait comme si elle eût été une bête sauvage. Une dame respectable s'approche d'elle. « Ma mie, comment appelez-vous cette mode? » Elle répond : « On la nomme ïatour au gibet. — Ah! mon Dieu, le nom « n'est pas beau ! » s'écrie la vieille dame. Bientôt le nom d'atout* au gibet se répand par toute la salle, et chacun de rire de la pauvre sotte qui s'était ainsi affublée. » Cette coiffure extravagante devait, en effet, son nom étrange à son couronnement, qui était fait en forme de potence.

Ces extraits du livre de cet honnête chevalier peuvent suffire à démontrer que les mœurs de la société française avaient dès la fin du quatorzième siècle atteint ce degré de formation particulière qui ne devait plus être modifiée en principe, mais qui pouvait seulement subir les inévitables variations qu'amènent les diverses phases d'une même période historique.

Au nombre des usages qui contribuèrent le plus à propager l'urbanité et l'élégance dans les classes féodales, il faut citer celui qui consistait à envoyer, pour quelques années, les adolescents des deux sexes au service personnel du suzerain, sous les noms de varïets, pages, êcuyers, damoiselles ou filles d'honneur. Nul seigneur, quelles que fussent ses richesses ou sa puissance, ne songeait à soustraire les siens à cet apprentissage de la vie des châteaux , complément obligé de toute éducation chevaleresque.

Jusqu'à la fin du douzième siècle le nombre des officiers domestiques attachés au service d'un château fut très-restreint ; nous avons vu, par exemple, que Philippe-Auguste se contentait de quelques serviteurs, et la reine sa femme de deux ou trois damoiselles. Déjà, sous Louis IX ce personnel avait été fort augmenté, et sous Philippe le Bel et ses fils la maison royale était devenue assez importante pour composer une cour bien garnie de jeunes hommes et de jeunes femmes. Sous Charles VI, le seul ménage de la reine Isabeau de Bavière ne comptait pas moins de quarante-cinq personnes, sans y comprendre l'aumônier, les chapelains et clercs de chapelle, qui devaient être nombreux, puisque l'ensemble de leurs gages s'élevait à la somme considérable de quatre cent soixante francs d'or par année.

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Fig. 56. — Louis de Mallct, seigneur de Granville, amiral de France (1487), en costume de guerre et de tournoi ; d'après une gravure du seizième siècle. Bibl. nation, de Paris, cabinet des estampes.

Sous Charles VIII, Louis XII et François Ier, la domesticité noble, qu'on appelait {'apprentissage d'honneur et de vertu, avait pris une extension de plusen plus grande; car les premières familles de la noblesse de France s'em-

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pressaient défaire admettre leurs enfants dans les maisons du roi, de la reine ou tout au moins dans celles des princes et princesses du sang royal. Anne de Bretagne, notamment, donna une attention toute spéciale à l'organisation de son entourage féminin (fig. 57). « Ce fut, dit Brantôme dans son livre des Dames illustres, la première qui commença à dresser la grande court des dames que nous avons veue depuis elle jusques à ceste heure, car elle avoit une très-grande suitte et de dames et de filles ; et n'en refusa jamais aucune, tant s'en faut qu'elle s'enquerroit, des gentilz hommes leurs pères qui estoient à la cour, s'ilz avoient des filles et quelles elles estoient, et les leur demandoit. » C'est ainsi que l'amiral de Graville (fig. 56) avait confié à la bonne reine l'éducation de sa fille Anne , qui devint à l'école de la Cour des dames une des femmes les plus distinguées de son temps. La même reine, en sa qualité de duchesse de Bretagne, avait créé une compagnie de cent gentilshommes bretons qui l'accompagnaient partout : « Jamais ne failloient (ne manquaient), dit encore l'auteur des Dames illustres, quand elle sortoit de sa chambre, fust pour aller à la messe ou s'aller promener, de l'attendre sur cette petite terrasse de Blois qu'on appelle encore la Perche aux Bretons, elle-mesme l'ayant ainsi nommée ; quand elle les y voyoit : « Voilà mes Bretons, disoit-elle, qui sont sur la perche et qui m'attendent. »

N'oublions pas que cette reine, qui devint successivement l'épouse de Charles VIII et de Louis XII, avait eu soin d'établir entre tous ces jeunes hommes et ces jeunes femmes qui composaient sa cour une discipline trèssévère. Elle se considérait avec raison comme la gardienne de l'honneur des uns et de la vertu des autres : aussi tant qu'elle vécut sa cour fut-elle une école renommée de décence et de politesse, où la galanterie honnête et raffinée était ouvertement admise, mais sans jamais dégénérer en légèretés imprudentes, en intrigues licencieuses et coupables.

Malheureusement l'influence morale de cette digne princesse s'éteignit avec elle. La cour de France continua sans doute à rassembler dans son sein toute les élégances : elle fut pendant tout le seizième siècle , malgré de grandes guerres au dehors, malgré de longues guerres civiles au dedans, la plus polie des cours de l'Europe, mais elle donna aussi le déplorable exemple d'un extrême relâchement dans ses mœurs, ce qui devait être du plus funeste effet pour les mœurs publiques, en faisant descendre peu à peu le vice et

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Fig. 37. — Cour des dames de la reine Anne de Bretagne, d'après une miniature représentant cette rein^j pleurant l'absence de son époux pendant la guerre d'Italie; manuscrit des Epistrcs envoyées an t""> (seizième siècle ) , provenant du fonds Coislin à la Bibliothèque do Saint-Germain des Prés à Paris, aujourd'hui à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg.

la corruption, de classe en classe, jusqu'aux derniers rangs de la société. Si nous voulons rechercher ce que devait être dans ces temps-là la vie

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privée de gens de condition inférieure, il ne nous est pas possible de remonter pour ceux-ci aussi loin dans le passé que nous Pavons fait pour les grands personnages-, car à l'origine les monuments historiques nous font presque défaut, pour apprécier l'obscure et triste existence du peuple.

Bourgeois et paysans furent, comme nous l'avons précédemment exposé, longtemps confondus dans la classe des serfs, soit attachés à la glèbe, soit dépendants de l'habitation seigneuriale , soit placés sous le régime , généralement plus doux, du clergé. La vie privée au sein de cette multitude, courbée sous une entière dépendance , n'était pas aussi malheureuse qu'on le suppose, quand on ne tient pas compte de l'élément religieux qui protégeait les faibles.

Bien des siècles doivent s'écouler avant que le désir de la liberté ait à peu près également pénétré les diverses couches de cette classe qui trouvait souvent dans ses maîtres une protection et une paisible existence. L'affranchissement se fit lentement-, les croisades y contribuèrent. L'abolition du servage amena la fondation des villes; leurs habitants ont un état civil : les campagnes n'entreront dans l'histoire que plus tard.

Le grand mouvement de création des communes, des bourgeoisies, ne date, comme nous l'avons vu, que de la période agitée qui s'écoule entre le onzième et le treizième siècle , et presque aussitôt nous voyons les bourgeois apparaître déjà riches et fastueux, faisant à tout propos parade de leur opulente personnalité. Leur vie privée ne pouvait être qu'un reflet plus ou moins fidèle de la vie des châteaux : à mesure que la fortune assure et agrandit les proportions de leur bien-être et de leur indépendance, on les voit tendre à se procurer des conditions d'existence égales ou analogues à celles dont jouissaient les classes supérieures, et qui représentaient naturellement pour chacun l'idéal du bonheur matériel. De tout temps les petits ont imité les grands. C'est en vain que des édits bursaux, des lois somptuaires, des règlements coercitifs et des ordonnances pénales s'efforcent de réprimer cette tendance égalitaire dont s'alarment les grands, menacés dans leur penchant à la vanité encore plus que dans leurs prérogatives-, par la seule force des choses disparaissent successivement ces restrictions arbitraires que la noblesse invente contre la roture, et que le pouvoir de la richesse frappe d'impuissance.

D'ailleurs, la bourgeoisie sait en mainte occasion faire ses preuves contre

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la situation abaissée qu'on voudrait lui imposer. Introduite dans les conseils des rois, ou employée dans l'administration des provinces, elle s'y distingue par sa fermeté et sa sagesse ; appelée à concourir à la défense nationale,

Fig. 58. — Bourgeois et bourgeoise de Gand en costume de cérémonie, agenouillés à l'église; d'après un vitrail peint, provenant d'une chapelle de cette ville. Quinzième siècle.

elle donne son or et son sang avec la plus admirable abnégation ; enfin, elle ne laisse pas de se montrer accessible à tous les sentiments élevés et délicats, dont la noblesse avait en grande partie le privilège héréditaire. « Les bourgeois, » dit Arnaud deMarveil,un des plus fameux troubadours du trei-

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zième siècle, « les bourgeois ont diverses sortes de mérite : les uns sont « de parage, et se distinguent par des actions d'honneur; les autres sont « nobles par naturel, et se comportent de même. Il y en a d'autres, vrai- « ment preux, courtois, francs et joyeux, qui, si ravoir leur manque, « savent plaire par dits gracieux , fréquentent les cours et s'y rendent « agréables; qui, bien appris à aimer et servir les dames, paraissent en « noble attirail et figurent avantageusement aux joutes et aux jeux guer- « riers, se montrent à tous bons juges et de belle compagnie. »

Jusqu'au treizième siècle, par exemple, les bourgeoises, quelque grande que fût la fortune de leur père ou de leur mari , n'avaient pu , sous peine d'amende, faire usage des parures et des étoffes réservées exclusivement à la noblesse-, mais viennent les règnes de Philippe-Auguste et de Louis IX, qui, sans abolir en fait ces lois somptuaires , les frappent en quelque sorte de réprobation et de déchéance, par toutes marques de confiance, d'estime, d'honneur qu'ils se plaisent à donner à la classe bourgeoise. Quand le premier de ces deux rois va partir pour la croisade, il choisit, à Paris, entre les membres du Parloir aux bourgeois (on nommait ainsi le premier hôtel de ville, situé au coin de la place de Grève), six des principaux, qu'il adjoint au conseil de régence, et auxquels il confie spécialement la garde du trésor royal et de son testament. Le petit-fils eut à cœur de suivre les errements de l'aïeul, et Louis IX témoigna les mêmes sympathies pour l'élément nouveau que la bourgeoisie parisienne allait fournir à la vie politique , quand il fit du bourgeois Etienne Boileau un de ses plus intelligents officiers de police, et du bourgeois Jean Sarrazin son chambellan.

La bourgeoisie tout entière se glorifie des distinctions accordées à ses représentants, et voici que sous le règne suivant plusieurs bourgeoises, fières de leurs immenses revenus, fières surtout du pouvoir municipal qu'exerçait leur famille, affichent dans leur costume un luxe inusité, et se couvrent de fourrures précieuses, de riches étoffes, dont l'usage leur était encore légalement interdit.

Alors la noblesse proteste et crie au scandale-, nous lisons dans une ordonnance de Philippe le Bel, qui s'appuyait moins sur les bourgeois que sur les nobles, et qui ne ménageait pas les premiers en matière d'impôts : « Nulle bourgeoise n'aura char-, elles ne pourront porter ni or, ni pierres précieuses,

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ni couronnes d'or et d'argent. Les bourgeois qui ne sont ni prélats ni personnages en dignité n'auront torche (flambeau) de cire. Un bourgeois qui possédera la valeur de deux mille livres tournois et au-dessus pourra se faire faire une robe de douze sous six deniers, et sa femme une robe de seize sous au plus. « Le sou, qui n'était qu'une monnaie de compte , peut être évalué à 20 francs, et le denier à 1 franc, mais il faut toujours avoir égard

Fig. 59. — L'enfant nouvcau-né, d'après une miniature de l'Histoire de la Belle Hélaine manuscrit du quinzième siècle à la Bibliothèque nationale de Paris.

à la différence énorme de la valeur de l'argent; d'où il résulte que 20 francs au treizième siècle équivalaient à plus de 200 francs au taux actuel.

Mais ces prescriptions somptuaires étaient si peu et si mal observées, que tous les successeurs de Philippe le Bel se crurent obligés de les renouveler, ce qui n'empêche pas qu'un siècle après la mort de ce roi fiscal Charles VII passait condamnation sur les excès du luxe des habits, dans le préambule d'une ordonnance qui ne fut pas mieux exécutée que les autres : « Il fut remontré audit seigneur (le roi Charles VII) que de toutes les nations de la

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terre habitable il n'y en avoit point de si dilïbrmée, variable, outrageuse, excessive, n'inconstante en vestements et habits, que la nation françoise, et que par le moyen de l'habit on ne cognoist V estât et vacation des gens , soient princes , nobles hommes, bourgeois ou gens de métier, parce que Ton toléroit à un chascun de se vestir et s'habiller à son plaisir, fust homme ou femme, soit de drap d'or ou d'argent, de soye ou de laine , sans avoir égard à son état. »

A la fin du treizième siècle , un riche marchand de Valenciennes se présente à la cour du roi de France couvert d'un manteau de fourrures chamarré d'or et de perles : il s'asseoit fièrement sur ce manteau à défaut d'un coussin, qu'on ne lui offre pas-, et comme il s'éloignait, les valets lui faisant remarquer qu'il oublie sa pelisse : « Ce n'est point la coutume des gens de mon pays, réplique-t-il, d'emporter leur carreau avec eux. »

A propos d'un voyage que Philippe le Bel fit, accompagné de sa femme, Jeanne de Navarre, dans les villes de Bruges et de Gand, le chroniqueur Jean Meyer raconte que Jeanne, en voyant le luxe étalé par les bourgeoises de ces deux villes opulentes, s'écria : « Je croyois être seule reine ici, et j'en vois là plus de six cents ! »

En dépit des lois somptuaires, les bourgeoises de Paris ne le cédèrent bientôt en rien aux bourgeoises flamandes , sous le rapport de l'éclat de la toilette. Ainsi, dans la seconde moitié du quatorzième siècle, la fameuse Christine de Pisan raconte qu'étant allée visiter la femme d'un marchand, pendant ses couches , elle ne vit pas sans une sorte de stupeur le pompeux apparat de la chambre où cette femme se trouvait encore alitée (fig. 59). Les murs disparaissaient couverts de tapisserie précieuse en or de Chypre , où brillaient les chiffres et les devises de la dame, brodés dans des cartouches-, les draps, en toile fine de Reims, avaient coûté plus de trois cents livres; le couvre-pieds, invention nouvelle, était d'une étoffe de soie et d'argent, le tapis sur lequel on marchait était pareil à or. La dame portait, sur son lit, une robe élégante de soie cramoisie , et appuyait sa tête et ses bras sur de gentils oreillers à gros boulons de perles orientales. Notons que cette mignote (coquette) n'était pas la femme d'un gros marchand, comme ceux de Venise ou de Gênes, mais bien la femme d'un simple marchand en détail, vendant pour quatre sous, au besoin, dans sa boutique, et ne soyons point

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étonnés que Christine ait jugé « cest oultraige digne cTestre mis en livre ».

Que si pourtant on voulait croire que toutes les visées de la bourgeoisie fussent exclusivement tournées vers la sotte et jalouse ambition d'étaler un faste insolent, nous évoquerions contre cette opinion le témoignage du Mênagier de Paris, curieux ouvrage anonyme dont Fauteur doit avoir été un bourgeois instruit et éclairé.

Le Mênagier, que M. le baron Jérôme Pichon a publié pour la première fois, est un recueil de conseils adressés par un mari à sa femme, toute jeune

Fig. 60. — Peigne en ivoire sculpté du seizième siècle. (Collection Sauvageot.)

encore, sur la conduite qu'elle doit tenir dans le monde et pour la direction de son ménage. La première partie est consacrée à développer le moral de la jeune ménagère \ la seconde est destinée à lui faire connaître les soins matériels qu'elle doit prendre de sa maison. Remarquons qu'à l'époque où ce livre fut écrit les petites industries qui intéressent le bien-être et le confortable de la vie privée n'étaient pas aussi multipliées qu'elles le sont de nos jours, et que par conséquent ces soins matériels exigeaient de la part d'une bonne ménagère une somme de connaissances pratiques dont elle peut être dispensée maintenant. Sous ce rapport, le Mênagier ne laisse rien à désirer.

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Après avoir parlé des prières qu'une femme chrétienne doit dire matin et soir, l'auteur traite cette grande question de la toilette qui de tout temps fut capitale aux yeux du sexe féminin : « Sachez, chère sœur, — c'est le nom amical qu'il donne à sa jeune femme, — que dans le choix de vos vêtements vous devez toujours considérer la condition de vos parents et la mienne, ainsi que l'état de ma fortune. Soyez honnêtement vêtue, sans trop de recherche, sans donner dans les modes nouvelles. Avant de quitter votre chambre , veillez à ce que le col de votre chemise et celui de votre surcot soient bien ajustés ensemble et ne s'en aillent pas de travers. »

Puis il parle du caractère des femmes, qui trop généralement se montrent volontaires ou indociles, et à ce propos, car il n'est pas moins prodigue d'exemples et d'histoires que le chevalier de Lato ur- Landry , il raconte une piquante anecdote qui vaut bien qu'on la redise et qu'on s'en souvienne.

« J'ai ouï conter au bailly de Tournay, qu'il s'étoit trouvé plusieurs fois à dîner avec des hommes mariés depuis longtemps, et qu'il avoit fait avec eux la gageure de payer l'écot du dîner, aux conditions suivantes : la compagnie devoit se transporter dans la demeure de tous les maris qui se trouvoient présents , et celui d'entre eux qui auroit une femme assez obéissante pour que immédiatement, sans contradiction, sans moqueries ou sans observation, elle consentît à compter jusques à quatre, seroit exempt de payer l'écot •, mais , au contraire, celui ou ceux dont les femmes se montreroient impatientes, répliqueroient , se moqueroient ou refuseroient d'obéir,, payeroient leur part de la dépense. Les conditions ainsi fixées, la compagnie s'en vint tout gaiement chez Robin, dont la femme, qui se nommoit Marie, faisoit fort la glorieuse. Le mari lui dit , devant tous : « Marie , dites après moi ce que je dirai. — Volontiers, sire. — Marie, dites : En preu (et d'un) ! — En preu. — Et deux ! — Et deux. — Et trois ! » A cette fois, Marie, impatientée, reprit : « Et sept, et douze, et quatorze. Allons donc, vous moquezvous de moi ! » Ainsi le mari marié perdit la gageure.

« La compagnie se rendit ensuite chez maître Jean, dont la femme, nom* mée Agnescat, savoit très-bien faire la dame. Jean lui disoit : « Répétez avec moi : En preu ! » ; mais Agnescat, par dédain , répondoit : « Et deux ! » Jean perdoit la gageure. Tassin disoit à dame Tassine : « En preu ! » Tassine répondoit : « En haut ! » ou elle disoit : « Je ne suis pas une enfant, pour ap=

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prendre à compter. » Une autre disoit : « Or ça, de par Dieu , êtes- vous devenu ménétrier ? » ou bien quelques propos semblables, qui faisoient perdre à leur mari la gageure. Ceux, au contraire, qui avoient épousé des femmes bien apprises gagnoient leur écot et s'en alloient joyeux. »

Cette plaisante citation suffit à démontrer que Fauteur du Mênagier de Paris avait voulu prendre, pour atteindre un but très-sérieux, des moyens oratoires qui sauvaient la trop austère gravité de son sujet.

Fig. 61. — Costumes des chambrières au treizième siècle; d'après une miniature d'un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris.

La partie de l'ouvrage dans laquelle il traite de l'administration matérielle de la maison n'est pas moins digne d'attention. Un des chapitres les plus curieux du livre est celui qui indique la manière dont la jeune bourgeoise doit se conduire avec les gens attachés à son service. Les personnes riches à cette époque, quels que fussent d'ailleurs leur naissance ou leurrang, se trouvaient dans l'obligation d'entretenir un domestique nombreux. On est étonné d'apprendre que déjà il existait à Paris des espèces de bureaux de placement, où Ton trouvait de bons répondants pour les chambrières venues de la province. Or, le bourgeois abandonne à sa femme le gouvernement de tous ces gens de service*, mais, à cause de la grande jeunesse de celle-ci, il lui conseille

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de n'admettre que les servantes qui auront été choisies par dame Agnès , la béguine (religieuse non cloîtrée), qu'il avait placée près d'elle en qualité de gouvernante.

« Avant de les prendre à votre service , sachez d'où elles viennent ; dans quelles maisons elles ont été; si elles ont des connoissances dans la ville, ou si elles ont une chambre à loyer. Informez-vous de ce qu'elles savent faire-, si elles ne sont pas gourmandes, portées à la boisson. Si elles viennent d'un autre pays, tâchez de savoir pourquoi elles en sont parties; car habituellement ce n'est pas sans motifs sérieux qu'une femme se décide à changer de demeure. Quand vous aurez arrêté une chambrière, ne lui laissez prendre à votre égard aucune liberté, ni ne souffrez qu'elle vous parle sans respect. Si, au contraire, elle est silencieuse, honnête, rougit facilement, se montre sensible aux réprimandes, traitez-la comme votre fille.

« Suivant les besognes que vous avez à faire, il faut choisir parmi vos serviteurs ceux qui s'y montrent le plus propres. Si vous commandez qu'une chose soit faite sur-le-champ, ne vous contentez pas de cette réponse : « Ce sera fait un peu plus tard, ou demain de grand matin; » autrement, soyez sûre qu'il faudra recommencer. »

A ces prescriptions sévères sur la conduite matérielle des domestiques, le bourgeois ajoute quelques avis sur leur moralité. Il ne veut pas qu'on laisse tenir aux chambrières un langage grossier, sans pudeur, et qu'on leur permette de s'insulter entre elles (fi g. Gi). Bien qu'il soit d'avis qu'on accorde à tous les gens de service le temps nécessaire pour prendre leur repas, il n'entend pas qu'on les autorise à boire ou à causer trop longuement à table ; et là-dessus il cite un proverbe qui avait cours à cette époque : « Quand varlet presche à table, et cheval paist en gué, il est temps qu'on l'en oste : asse\f a esté. »

La façon dont l'auteur termine ses instructions prouve l'élévation de son âme aussi bien que son indulgente bonté : « Si l'un de vos serviteurs tombe malade, dit-il, il est juste que vous-même, toutes autres besognes mises arrière, vous preniez soin de le guérir. »

Ainsi pensait et s'exprimait un bourgeois du quinzième siècle; et comme il est évident que ce moraliste ne put s'inspirer, pour dicter ses enseignements théoriques, que d'un certain ensemble de faits réels qu'il avait sous les yeux

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et dont la plupart lui étaient offerts par la classe moyenne à laquelle il appartenait, nous devons en conclure que dès cette époque la bourgeoisie ne

Fig. 62. — L'hôtel des Ursins, élevé dans la Cité à Paris, au quatorzième siècle, restauré au seizième, et aujourd'hui détruit. État de la façade du nord à la fin du siècle dernier.

laissait pas d'avoir pour son usage une entente suffisante de la dignité morale et des convenances sociales.

Ajoutons qu'à côté de la bourgeoisie marchande ou industrielle, qui devait surtout son illustration à l'exercice des fonctions électives delà municipalité, s'était élevée et avait grandi la bourgeoisie parlementaire , qui , à partir du

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quatorzième siècle, joua un rôle considérable dans l'État, et les membres , répartis entre les différentes cours souveraines, y occupèrent à plusieurs reprises, et comme héréditairement , les plus hautes positions de la magistrature. Le caractère même de ces grandes charges de présidents ou de conseillers au parlement, à la cour des aides, à la chambre des comptes , etc., impliquait une culture intellectuelle qui fit naître naturellement au sein de

Fig.63. — Nicolas Flamel et Pernelle, sa femme, d'après la peinture que ce célèbre écrivain avait fait exécuter à la lin du quinzième siècle sous les charniers du cimetière des Inocents, à Paris.

cette classe d'élite le goût des beaux-arts et des belles lettres, que la protection des rois, des princes et des seigneurs avait seule encouragés jusque-là. On vit alors les Groslier à Lyon , les de Thou et les Séguier à Paris, malgré leur origine bourgeoise, se montrer les protecteurs aussi zélés que judicieux des poètes, des savants et des artistes.

Une description de Paris au milieu du quinzième siècle cite , parmi les plus splendides demeures de cette capitale, les hôtels bourgeois de Juvénal des Ursins (fig. 62), de Bureau de Dampmartin, de Guillaume Séguin, de Mille

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Baillet , de Martin Double , et notamment celui de Jacques Duchié , qui , dans son merveilleux logis, sis en la rue des Prouvaires, avait réuni, à grands frais, des collections de tous genres : collections d'armes, d'instruments de musique, de meubles anciens, d'oiseaux rares, de tapisseries et d'objets d'art. Dans chaque église de Paris, et Paris comptait plus décent églises, les principales chapelles avaient pour fondatrice telle ou telle famille célèbre de

Fig. 64. — La vie des champs, fac-similé d'une gravure en bois de l'édition de Virgile, in-folio,

publiée à I.yon en 1 5 1 7.

l'ancienne bourgeoisie, qui y faisait célébrer journellement une ou plusieurs messes ou obits en l'honneur de ses membres décédés. Dans les cimetières, dans celui des Saints-Innocents principalement, les monuments funèbres de ces familles de la bourgeoisie parisienne constituaient de somptueuses concessions, avec des monuments chargés d'épitaphes où les vivants faisaient assaut de vanité au nom des morts. Tout le monde connaissait la tombe historiée de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme (fig. 63), la Croix de Bureau, l'épitaphe d'Yolande Bailly, trépassée en 1 5 1 4, à

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l'âge de 88 ans, « laquelle a vu ou pu voir 295 enfants issus d'elle, » etc.

Les fondations pieuses de la ville de Paris offrent, du reste, plus d'un détail curieux et caractéristique pour l'histoire de la bourgeoisie. Par exemple, Jean Alais, qui, ayant affermé l'impôt d'un denier sur chaque panier de poisson arrivant aux halles, avait amassé à l'aide de cette redevance une fortune immense, la légua tout entière pour édifier après sa mort une chapelle dite de Sainte-Agnès (qui devint bientôt l'église de Saint- Eustache), et ordonna, par un désir d'expiation peut-être un peu tardif, que son corps fût jeté dans un égout couvert d'une large pierre, où venaient se perdre les

Fig. 65. — Travaux sédentaires des paysans. Fac-similé d'une gravure sur bois attribuée à Holbein , dans la Cosmographie de Munster. (Bâle, 1 5 52 , in-folio.)

immondices des halles, et cet égout, dit le pont Alais, subsista jusqu'au dernier siècle, avec le nom de son fondateur.

Très-souvent, quand ils faisaient de leur vivant des donations aux églises, aux paroisses, les donateurs se réservaient tel ou tel privilège, bien propre à faire suspecter la sincérité du sentiment qui les avait inspirés. Ainsi, en i3o4,les filles de Nicolas Arrode, ancien prévôt des marchands, abandonnent à l'église Saint-Jacques-la-Boucherie la maison et le jardin qu'elles habitent, mais une d'elles se réserve le droit d'avoir une clef de l'église pour y entrer quand bon lui plairait. En 1405, Guillaume Haussecuel achète, moyennant dix-huit sols parisis de rente (équivalente à 25 francs), un droit pareil; et Alain et sa femme, dont la maison était contiguè' à deux chapelles de l'église , s'engagent à ne pas faire de constructions qui interceptent le jour

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dans Tune des deux chapelles, à condition qu'il leur sera permis d'ouvrir dans les vitraux une petite fenêtre, par laquelle ils auront la faculté d'entendre les offices sans sortir de leur chambre, etc.

Fig. 66. — Les vilains se rendant à leurs travaux et recevant les instructions de leur seigneur; d'après une miniature du Propriétaire des choses, manuscrit du quinzième siècle. ( Bibl. de l'Arsenal , à Paris.)

On voit que la bourgeoisie, surtout celle de Paris, allait marquant de plus en plus dans l'histoire cette envahissante personnalité, qui devait enfin, mais à une époque dont nous n'avons pas à nous occuper ici, prétendre à toutes les distinctions, à toutes les sommités sociales. Ce qui était une exception au seizième siècle devint la généralité deux siècles plus tard.

Nous allons maintenant jeter un coup d'œil sur la vie privée des campa-

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gnards (fig. 64), qui, nous l'avons constaté plus haut, n'arrivèrent que vers la fin du dix-huitième siècle à l'émancipation.

Mais, quelle que pût être antérieurement la condition civile des populations rurales, tout nous porte à croire qu'il n'y eut pas de notables variations dans leur mode d'existence particulière et locale depuis des temps relativement reculés jusqu'aux jours les plus rapprochés de nous.

Un fabliau du treizième siècle, par exemple, intitulé : de VOiistillement au vilain, nous fait de l'état matériel des choses parmi les paysans un tableau naïf et brutal, dont, à quelques différences près, résultant du progrès forcé des âges, il ne serait pas impossible de retrouver même aujourd'hui le type exactement conservé dans nos campagnes les plus éloignées de la capitale et des grandes villes, et qui, en tous cas, était encore généralement d'une fidélité rigoureuse à l'époque de la révolution de 1 789.

D'après ce fabliau en vers, qu'il faut considérer comme un document authentique très-intéressant au point de vue comparatif, la manse, ou demeure du vilain, contenait trois bâtiments distincts : le premier, pour les grains; le second, pour les foins; le troisième, pour l'habitation personnelle de la famille. Dans cette habitation rustique, un feu de sarments et de fagots pétillait dans une vaste cheminée garnie d'une crémaillère en fer, d'un trépied, d'une pelle et de gros chenets ; une marmite, un croc pour en tirer la viande sans se brûler; à côté du foyer, un four; et tout auprès, un lit très-vaste où le vilain, sa femme, ses enfants, et même l'étranger qui demandait l'hospitalité, pouvaient aisément trouver place à la fois; une huche, une table, un banc, un casier à fromages, une cruche, quelques paniers, complétaient cet ameublement. Le vilain possédait encore beaucoup d'autres grossiers ustensiles : une échelle, un mortier, un petit moulin à bras (car alors chacun devait moudre son grain), une coignée, des clous, des vrilles, des engins de pêche : lignes, hameçons, paniers, etc.

Comme instruments de travail, il possédait une charrue, une serpe ou faucille , une bêche , une herse , des forces (grandes cisailles) bien tranchantes, un couteau, avec le fusil pour le repasser; et, en outre, une charrette avec les harnais pour plusieurs chevaux, afin de satisfaire surtout aux différentes corvées de charrois que lui imposaient les droits féodaux, tant de la part de son seigneur particulier que du suzerain de celui-ci; car le vilain était

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corvéable à merci, c'est-à-dire. sujet à toute espèce de corvée et de servitude.

Pour costume , il portait une cotte de drap ou de peau , serrée à la taille par une ceinture de cuir, une surcotte, ou manteau de gros bureau, qui tombait

(Manuscrit du fonds La Vallière, à la Bibl. nation, de Paris.) Avec cette légende: Attrape^ y sont les plus fins : Qui trop embrasse mal estraint.

de ses épaules jusqu'à mi-jambes-, des souliers ou des houseaux (grosses bottes', des chausses (caleçons ou pantalons courts) de laine; à sa ceinture pendaient une bourse et une gaîne pour le couteau (fig. (56 et 71). Il avait ordinairement la tète nue, mais il la couvrait, dans la saison froide ou pluvieuse, d'un chaperon d'étoffe tenant à la surcotte, ou bien d'un chapeau de feutre à larges bords. On lui voyait rarement aux mains ses mouffïes, gros

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gants rembourrés, qu'il devait mettre en diverses circonstances d'apparat, notamment lorsque la corvée féodale l'obligeait à entourer d'une haie d'épines le séjour ou le domaine de son seigneur.

Un petit potager, que le vilain cultivait pour son usage , attenait à son habitation, dont la garde était confiée à un gros chien* sur le toit de chaume des chats sauvages poursuivaient les mulots, les rats et les souris; dansl'étable, des vaches laitières contribuaient à la nourriture de la famille, qui ne restait jamais oisive, même durant la mauvaise saison , et qui apprenait aux enfants, dès leur bas âge, à travailler aussi sous les yeux du père et de la mère (fig. 65).

Si donc la physionomie du logement d'un vilain au treizième siècle était telle, que nous serions tenté d'y retrouver l'image à peu près complète des chaumières actuelles dans les plus pauvres communes de France, nous devons en déduire naturellement que la vie privée des habitants ne laissait pas d'offrir avec celle qu'ils mènent encore aujourd'hui une véritable analogie*, car, aussi bien dans les châteaux que dans les villes, nous avons vu la condition matérielle des habitations se modifier en raison de la condition morale des individus.

Une autre petite pièce de vers , composée vers la même époque que le fabliau que nous venons de citer (Des vingt-trois manières de vilains), nous donne quelques notions assez pittoresques sur les variétés du caractère générique des paysans féodaux. Tel de ceux-là, par exemple, ne veut pas enseigner le chemin aux passants, mais répond à quiconque le lui demande : « Vous le savez mieux que je ne sais (fig. 67)*, » un autre, assis devant sa porte le dimanche, se moque de ceux qu'il voit venir, et dit, à part soi, à la vue d'un gentilhomme qui part pour la chasse au vol, l'oiseau sur le poing : « Ah! ce milan mangera une poule aujourd'hui, et nos enfants s'en régaleraient bien tous! » Un autre est une sorte de frénétique qui professe la même haine pour Dieu, pour les saints, pour l'Église et pour toute noblesse, tandis que son voisin est un honnête badaud, qui, étant à Paris, s'arrête ébahi devant le portail de Notre-Dame pour contempler les statues de Pépin, de Charlemagne et des rois leurs successeurs, pendant qu'un filou lui coupe sa bourse par derrière. Il y a le vilain qui fait métier de plaider pour les autres devant messire le bailli; il excelle à démontrer, dans son plaidoyer, que du temps

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des ancêtres les vaches avaient droit de libre pâture dans ce pré, et les brebis sur ces coteaux; il y a l'avare, le spéculateur, qui convertit tout son avoir en deniers comptants, pour en acheter des grains qu'il entasse , en prévision d'une mauvaise récolte; mais la moisson est excellente, il ne retirera pas du

Fig. 68. — Le vilain convoiteux et avare. D'après une miniature des Proverbes et adages, etc. (Manuscrit du fonds La Vallière, à la Bibl. nation, de Paris.) Avec cette légende : Je suis icy levant les yeulx En convoitant pour avoir mieulx

En ce haut lieu des attendens, Prendre la lune avec les dens.

denier une obole, et il prend la fuite pour cacher sa ruine et son désespoir (fig. 68). Il y a le vilain qui néglige sa charrue, pour passer son temps à braconner dans les garennes de son seigneur. Il y a encore bien d'autres types rusés et narquois, dont l'ensemble nous indique clairement que depuis le siècle où ils furent tracés d'après nature le moral de la classe villageoise, qui en a fourni les traits, n'a pas subi de notables changements.

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Malgré les misères dont elle était généralement accablée, la population des campagnes avait ses jours de repos et de plaisir, beaucoup plus nombreux même qu'ils ne le sont à présent; alors les fêtes de l'Eglise étaient fréquentes et rigoureusement observées, et chacune d'elles donnant lieu à un chômage forcé dans tous les travaux manuels , le paysan ne songeait qu'à se divertir, au sortir des offices :on buvait, on parlait, on chantait, on dansait, et surtout on riait, on riait à gorge déployée, car le rire de nos pères, le rire gaulois, qui ne le cédait pas au rire homérique, éclatait partout avec une bruyante unanimité (fig. 69).

Les veillées ou réunions du soir, qui sont encore de coutume dans la plupart de nos provinces, et qui ont une origine fort ancienne, tenaient, en outre , une place capitale dans la vie privée des paysans. C'est là que se sont particulièrement créées et propagées toutes les étranges légendes, toutes les grossières superstitions, dont l'esprit des classes ignorantes fut pendant si longtemps nourri, pour ne pas dire obsédé. C'était là que se racontaient les histoires prodigieuses et terribles des fées , des enchanteurs , des loups garous, des lutins, des follets; c'était là que les matrones, dont le grand âge justifiait l'expérience , s'efforçaient deprouver, parles récits les plus absurdes, qu'elles n'ignoraient rien des merveilleux secrets propres à donner le bonheur ou à conjurer les maux. Or, en ce temps-là, parmi les habitants des campagnes, le plus éclairé ne doutait pas qu'on ne pût lui jeter un sort.

A peine même l'imprimerie fut- elle découverte, qu'une de ses premières applications fut de reproduire à grand nombre, sous le titre d'Évangile des comtilles ou quenouilles , un vieux recueil qui courait auparavant manuscrit, et dont les plus ridicules assertions jouissaient d'un crédit absolu. L'auteur de cette extravagante compilation suppose que les matrones de son voisinage l'avaient chargé de recueillir par écrit les propos qu'elles tiendraient, dans les veillées, sur diverses circonstances de la vie champêtre. Et Dieu sait les énormités ou les puérilités qu'il se permet d'enregistrer sous leur dictée!

L 'Evangile des quenouilles , auquel les esprits faibles avaient foi comme aux saints Evangiles, nous apprend, entre autres secrets qui y sont déposés pour le plus grand avantage des lecteurs, que fille qui veut savoir le nom de baptême de son mari futur n'a qu'à tendre devant sa porte le premier fil qu'elle aura filé ce jour-là ; et le premier homme qui passera en touchant

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ce fil devra nécessairement porter le nom de celui que cette fille est destinée à épouser un jour.

Si une femme, quand vient le samedi, cesse de filer et laisse sa quenouille chargée de lin, elle peut être assurée que le fil qu'elle en obtiendra la semaine suivante ne donnera qu'une toile de mauvaise qualité, qu'on ne saurait jamais blanchir ; le fait est prouvé , d'ailleurs, par les chemises de toile bise que portent les hommes qui viennent d'Allemagne , pays où les femmes ont coutume de laisser du lin à leur quenouille, du samedi soir au lundi.

Fig. 6g. — Fête de village. Fac-similé d'une gravure en bois du Sandrin ou verd galant, ouvrage facétieux de la fin du seizième siècle (édit. de 1609).

Quand une femme entre, le matin, dans son étable pour traire ses vaches, si elle n'a soin de dire : « Vous sauve Dieu et sainte Brigitte! » elle s'expose à ce que les vaches regimbent et cassent son pot en répandant le lait qu'il contient.

Ces dictons populaires , recueillis comme des oracles , s'imprimaient encore en 1 493 . — Quatre-vingts ans plus tard, un gentilhomme breton , nommé Noël du Fail, seigneur de la Herissaye, conseiller au parlement de Rennes, publiait, sous le titre de Propos rustiques et facétieux, comme pour mettre

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à l'index le fameux Évangile de quenouilles, une sorte de tableau simple et vrai des mœurs campagnardes , où l'élégance exquise du langage et l'art naïf du conteur enveloppent une grande vérité d'observation. Voici comment il entre en matière : « Quelquefois , m'étant retiré aux champs pour illec (là) plus commodément et à l'aise parachever certain négoce (affaire) , je me promenois, et ce à jour de fête, par les villages prochains, comme cherchant compagnie, où trouvai, comme est leur coutume, la plupart des vieux et jeunes gens , toutefois séparés , pource que , jouxte (selon) l'ancien proverbe : chacun cherche son semblable, estoient les jeunes, faisant exercice d'arcs, de luytes (luttes), de barres, de sauts, courses et autres jeux : spectacles aux vieux, étant les uns sous un large chêne, couchés les jambes croisées et leurs chapeaux un peu abaissés sur la vue; les autres appuyés sur leurs coudes, jugeant des coups, rafraîchissant la mémoire de leur adolescence, prenant un singulier plaisir à voir folastrer cette inconstante jeunesse. »

L'auteur , ayant interrogé un des paysans, pour savoir quels étaient les plus capables de la compagnie , en reçoit la réponse suivante : « Celui que voyez accoudé, tenant en sa main un petit bâton de coudre (coudrier), duquel il frappe ses bottes, liées avec courroies blanches, s'appelle Anselme, Tun des riches de ce village , bon laboureur et assez bon petit notaire pour le plat pays. Et celui que voyez à côté , ayant le pouce passé à sa ceinture, à la quelle pend ceste grande gibecière où sont des lunettes et une paire de vieilles Heures (c'est-à-dire un livre d'heures ou de prières), s'appelle Pasquier, l'un des grands gaudisseurs (plaisants) qui soit d'ici à la journée d'un cheval, et quand je dirois de deux, je crois que je ne mentirois pas. Toutefois, c'est bien celui de toute la bande qui plutôt a la main à la bourse pour donner du vin aux bons compagnons. — Et celui, dis-je, qui, avec ce grand bonnet de Milan, enfoncé en la tète, tient ce vieux livre? — Celui, répond-il, qui se gratte le bout du nez d'une main et la barbe de l'autre? — Celui proprement, dis-je alors, et qui s'est tourné vers nous? — Ma foi, dit-il, c'est un Roger Bontemps, lequel passé a cinquante ans qu'il tenoit l'école de cette paroisse; mais, changeant son premier métier, est devenu vigneron ; toutefois qu'il ne se peut passer encore, aux fêtes, de nous apporter de ses vieux livres, et nous en lire tant que bon nous semble, comme un Calendrier des Bergers, les Fables d'Esope , le Roman de la Rose, Matheolus , Alain Chartier , les

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Vigiles du feu rqy Charles, les deux Grebans et autres. Aussi, ne se peut tenir qu'au dimanche ne chante au lutrin, avec cette mode antique de gringoter, et s'appelle maître Huguet. L'autre, assis auprès de lui, qui regarde sur son épaule en son livre, ayant cette ceinture de loup marin, de peur de

Fig. 70. — Les bergers célébrant la naissance du Messie, par des chants et par des danses. Quinzième siècle. Fac-similé d'une gravure en bois d'un Livre d'heures imprimé par Anthoine Verard.

la colique, à tout (avec) une boucle jaune, est un autre gros riche pitault paysan) de ce village, assez bon vilain, et qui fait autant grand'chère chez lui que petit vieillard du quartier, qui se nomme Lubin. »

Après ce croquis fait de main de maître, l'auteur reproduit quelques pro- , pos du bonhomme Anselme, « ce prud'homme susmentionné, homme de médiocre savoir comme bon grammairien, un peu musicien, passablement

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