EUROPE. — MONTÉNÉGRINS
tants est remarquable. L'agriculture est à l’état primitif, On cultive la terre au moyen de la bêche; car la nature pierreuse du sol interdit tout autre mode de labourage, et l’on ne voit qu’un très-petit nombre de bœufs et de chevaux. Cependant, la contrée fournit une quantité suffisante de blé, et des fruits en abondance; on trouve même dans quelques vallées les productions ordinaires des climats méridionaux. Les ânes et les mulets servent à transporter les fardeaux. Mais la principale richesse des habitants consiste en troupeaux de chèvres et de moutons. Chaque hiver, ils vont à Cattaro en vendre une partie, attendu que les prés ne donnent pas assez de fourrage. Les Monténégrins réparent, au printemps, celte diminution de leurs troupeaux par les déprédations qu'ils commeltent contre leurs voisins, et particulièrement contre les Turcs. Toutes feurs relations commerciales finissent à Cattaro. Ils amènent au marché de cette ville du blé, du beurre, de la laine, de la soie en cocon, du bois, du charbon, une grande quantité de fromages, ct des tranches de mouton fumé que l’on exporte à Trieste. Ils approvisionnent encore de volailles le marché de Cattaro, et ils prennent en échange des armes de toute sorte et de tout calibre, ainsi que divers objets d'’ameuble- ment et de toilette dans le goût le plus simple. Comme les avantages de ce commerce sont de leur côté, on peut supposer qu’ils amassent des sommes d'argent assez considérables ; mais ils enfouissent soigneusement dans la terre leurs richesses.
» Les Monténégrins sont en général des hommes très-ignorants : lire et écrire est considéré par eux comme le dernier terme de la science; toutefois, les membres du haut clergé, et ceux d’entre eux qui ont servi dans les armées russes, ne manquent pas d'instruction. Leur industrie manufacturière est très-arriérée, chaque famille tissant elle-même la quantité de drap et de toile dont elle a besoin. Ils sont tous un peu serruriers, assez du moins pour réparer leurs sabres, fusils et pistolets. Leur idiome , qui est un dialecte du servien, est cependant pur de tout mélange de mots étrangers. On le considère comme celui qui se rapproche le plus de l’ancien slavon, cette langue dans laquelle saint Cyrille et Methodius traduisirent, au rx° siècle, les saintes Écritures, et qui continue d’être la langue sacrée pour tous les peuples slaves de l'Église d'Orient. Aux yeux des Monténégrins , il n’y a de livres orthodoxes et canoniques que ceux qui - ont été imprimés à Kiof, et la Russie ne les en laisse pas manquer.
» Le gouvernement du Monténégro est une véritable république. Chaque village élit son chef, appelé knius ou glavar. Les affaires générales se décident dans une diète ou assemblée ‘de tous les chefs. Ceux-ci nomment, par voie d'élection, l'archevêque, le gouverneur, et les serdars ou commandants militaires. La réunion a lieu toutes les fois que l'intérêt de la nation le demande, dans une vaste prairie, au milieu de laquelle est situé le monastère de Cettigne. C’est l'archevèque qui présente aux chefs la nécessité de commencer la guerre ou de conclure la paix, et qui leur expose les affaires publiques, leur demandant s'ils sont, ou non, de son avis. Le sujet est ensuite débattu par eux au milieu de l'agitation et du bruit, quoiqu'il n’y ait pas d'exemple qu’ils en soient venus aux coups dans de telles occasions : lorsque la discussion a con- Linué ainsi pendant quelque temps, la cloche du monastère ordonne le silence ,:et, quelque animés que soient les membres de la diète, tous se taisent à ce signal. L’archevêque leur demande de nouveau s'ils rejettent ou approuvent son avis; la réponse est invariablement la même : Budi po tv oyemu,vladika ! — Qu'il soit fait comme vous l’entendez, vladika! |
» La dignité d’archevêque est devenue héréditaire dans la maison des Petrovich, ainsi que celle de gouverneur dans la maison des Radonich; cependant, cette dernière dignité fut abolie en 1832. A cette époque, le gouverneur fut accusé de vouloir s’emparer des divers pouvoirs de l’État : on le-bannit avec toute sa famille. Aujourd’hui l’ar-
chevêque réunit en lui seul l'autorité spirituelle et l'autorité temporelle; aussi lui donne-t-on fréquemment le titre de upravrtel, c’est-à-dire régulateur. Toutefois, cette influence du vladika n’est guère que morale : les Monténégrins ne sont tenus d’obéir ni à lui, ni à tout autre dignitaire. Il n’y a point chez eux d’autorités constituées, point de lois établies; le dernier des habitants peut dire au premier :«-Je vaux autant que toi. » Eût-il commis dix meurtres dans un jour, on ne saurait employer contre lui aucun moyen de répression; le vladika lui-même n’a pas le droit d’ordonner des mesures coercilives , 11 se borne à de simples avis, auxquels, il est vrai, la religion donne une certaine force; et il se voit souvent forcé, afin de maintenir son crédit, de gagner par des présents ceux des habitants qui ont le plus d'influence.
» Nous retrouvons donc ici ces mœurs primitives qui ont précédé, dans les États européens, l'institution des lois, et qui, partout ailleurs, n’existent plus que dans l'histoire. Ces mœurs se modifieront sans doute; mais les améliorations viendront lentement, et leur marche sera embarrassée de mille obstacles. La plus importante est l'abolition de ce qu’on pourrait appeler le droit de guerre particulière : jusqu’en ces dernières années, chaque meurtre était toujours vengé par les parents de la victime, et si le meurtrier avait quitté le pays, la vengeance retombait sur son parent le plus proche, Celui-ci trouvait à son tour des vengeurs ; il arrivait ainsi que tous les habitants d’un village étaient en guerre les uns contre les autres ; ni le gouverneur, ni le vladika ne pouvaient arrêter l’effusion du sang.
» Cette obligation de vengeance n’engageait pas seulement les familles : elle armait des villages et des districts tout entiers contre d’autres districts et d’autres villages. Les partis ennemis convenaient parfois d’une trêve, lorsque, par exemple, ils avaient à cultiver un champ qui était commun entre eux, ou des terres adjacentes. Arrivait-il que l’un des deux partis eût besoin de prolonger la trêve, il devait payer une certaine somme pour chaque jour de répit. L'attaque d’un ennemi étranger pouvait seule mettre fin à ces hostilités particulières : il y avait aussi une autre manière de les terminer, el on l’emploie encore aujourd'hui : on choisit de chaque côté un nombre égal d’arbitres ; ils sont d’ordinaire de dix à quinze. Ces arbitres, nommés hmeti, reçoivent les plaintes, examinent soigneusement toutes les circonstances de l'affaire, et estiment les diverses blessures faites par le fusil ou par le sabre. Après une mûre délibération, ils rendent leur sentence, qui est sans appel : le parti qui a été trouvé coupable est condamné à payer une amende sur le pied de dix ducats pour une blessure, de vingt ducats pour deux blessures, et de cent vingt ducats pour un meurtre. Toute querelle entre particuliers, familles ou districts, peut être arrangée par ce moyen. On rapporte qu'il y a quelques années deux villages, situés près de Caltaro, s’en servirent pour faire la paix : une jeune fille appartenant à l’un de ces villages avait été insultée, à une époque déjà ancienne, par des soldats vénitiens qui passaient sur le territoire de l’auire : le premier réclama du second une indemnité de cinquante ducats. Il fallut que les arbitres, afin de s’édifier, recourussent à un contemporain du fait : c'élait un septuagénaire, et tout ce qu’on put tirer du bonhomme, c’est que, dans sa jeunesse, il avait entendu raconter quelque chose de semblable.
» Dans le cas d’homicide, le coupable est tenu de faire amende honorable; et voici avec quelles cérémonies cela se pratique. Les juges et Les spectateurs forment un large cercle : au milieu est le meurtrier, portant suspendu à son cou son fusil, ou son sabre, ou son poignard. Il doit s’agenouiller devant le représentant de la famille offensée. Celui-ci le relève et l’embrasse en lui disant : « Que Dieu te pardonne! » Alors les spectateurs poussent des exclamations de joie, et félicitent les ennemis réconciliés, qui, non-seulement oublient leurs injures, mais encore deviennent souvent des amis sin-