EUROPE. — MONTÉNÉGRINS
cères. Cette cérémonie, appelée le cercle du sang, se termine par un festin donné aux dépens du meurtrier, et auquel sont conviés tous les assistants.
> Un mari a-t-il des preuves de l’infidélité de sa femme, il peut mettre celle-ci à mort, sans s’exnoser à aucune conséquence fâcheuse, non plus que s’il tuait un voleur en flagrant délit. Mais si l'innocence de la victime vient à être reconnue, le mari doit payer l'amende du meurtre, ou supporter les suites de son action. La jeune fillequi s’est laissé séduire est lapidée, et son père lui lance la première pierre. Quant au séducteur, il périt de la main de ses parents. Ces exemples-sont extrêmement rares; car les Monténégrins ont conservé une grande pureté de mœurs. Chez eux les voleurs sont tenus de payer sept fois la valeur de l’objet dérobé. La manière dont on procède en ces occasions est assez curieuse. Celui qui a été dépouillé annonce publiquement ce qu’on lui a pris, et la somme qu'il donnera à quiconque le lui fera rendre. Si quelqu'un connaît, par hasard, l’auteur du vol, il ne le dénonce pas; mais il lui envoie dire par un intermédiaire que son crime est découvert, et qu’il doit songer à le réparer sur-le-champ. L'intermédiaire se charge de la restitution, et l’homme volé ignore le nom de son voleur. Voilà ce qu’on peut appeler une discrétion rare!
> Un Monténégrin est toujours armé, même dans ses travaux les plus pacifiques; il porte un fusil, des pistolets, un yatagan et une giberne. Ces hommes emploient leurs heures de loisir à tirer à la cible. Dès leur enfance, ils sont formés à cet exercice. Leurs jeux mêmes ont un caractère guerrier; aussi passent-ils pour les tireurs les plus habiles. Accoutumés à la fatigue et aux privations, ils supportent gaiement les marches les plus pénibles : les fossés, les précipices, que d’autres soldats ne pourraient traverser qu’au moyen d’un pont, ils les franchissent en s'appuyant sur leurs longs fusils ; ils grimpent avec agilité au travers des rocs les plus escarpés; enfin, ils endurent avec une patience stoïque la faim, la soif et toutes sortes de privations. L’ennemi bat-il en retraite, ils le poursuivent vivement, et ils suppléent à la cavalerie, qu’on ne saurait employer dans cette région montagneuse ; ils sont, comme les anciens chevaliers de Malte, toujours en guerre avec les Turcs. Comme leur pays présente à chaque pas des gorges, des défilés, où une poignée de braves peuvent tenir contre une armée, ils ne craignent pas les surprises. Leurs frontières sont constamment gardées, et vingt-quatre heures leur sufliraient pour porter leurs troupes sur le point menacé. Si l'ennemi est en force, ils brülent leurs villages, dévastent leurs champs ; et après l’avoir attiré au milieu des montagnes, ils l'entourent, le pressent, et le combattent avec furie. Tant que le pays est en danger, ils font abnégation de leurs sentiments, de leurs intérêts, de leurs inimitiés ; mourir les armes à la main leur paraît une faveur de la Providence. Ces guerriers, si dignes de ce nom dans les limites de leur contrée, quand ils se répandent hors de chez eux, ne sont plus que des sauvages et des barbares qui mettent tout à feu et à sang. Ils ont sur la guerre des idées entièrement différentes de celles que : professent les nations civilisées. Ils coupent la tête aux ennemis qu’ils prennent les armes à la main; ils épargnent seulement ceux qui se rendent avant le combat. Un Monténégrin se défend littéralement jusqu’à la dernière extrémité. Jamais il ne demande grâce; et s’il est grièvement blessé et hors d'état de se sauver, ses camarades lui tranchent la tête. A l'attaque de Clobuck, un détachement de troupes russes fut forcé de battre en retraite. Un officier de marque se laissa tomber de fatigue et d’épuisement. Aussitôt un Monténégrin courut à lui, et tirant son yatagan : « Tu es brave, lui dit-il, et tu désires que je te coupe la tête; dis une prière, et fais le signe de la croix... » Épouvanté d’une telle proposition, l’officier parvint à se relever; et aidé de son ami le montagnard, il rejoignit le détachement.
» Ces hommes considèrent comme tués ceux d’entre eux qui tombent au pouvoir de
leurs ennemis. Ils emportent hors de la mêlée, sur leurs épaules, leurs blessés, et je dois ajouter à leur honneur qu'ils rendirent le même service à nos officiers et à nos soldats. Ils ressemblent aux Circassiens, qui, poussés par l'amour du butin, se hasar dent sans cesse en pelites troupes, et regardent de telles expéditions comme des actes de chevalerie. Ils surpassent tous leurs voisins dans la guerre de partisans. Personne n'ose les attaquer dans leurs retrailes, aussi continuent-ils impunément le cours de leurs déprédations sans se mettre en souci des menaces du divan ou de la haine de leurs voisins ; en un mot, leur nom seul répand la terreur. Des armes, un morceau de pain et de fromage, une gousse d’ail, un peu d’eau-de-vie, un vieux sarrau, deux paires de sandales en peau écrue, tel est leur équipage. Jamais ils ne songent à se garantir de la pluie ou du froid. S’il pleut, ils couvrent leur tête de leur strooka, sorte de châle en éloffe grossière. Ils se couchent à l'endroit où ils se trouvent; et plaçant sous eux leur fusil, ils dorment comme dans le lit le plus confortable. Trois ou quatre heures de repos leur suflisent. Il est impossible de les retenir à l’arrière-garde; la vue de l’ennemi les met en fureur. Après avoir épuisé leurs cartouches, ils courent en demander aux officiers ; et lorsqu'ils s'en sont procuré, ils reviennent combattre aux premiers rangs. L'action terminée, ils chantent, ils dansent; ils vont en maraude, et l'on peut dire, sans leur faire tort, qu'ils y sont passés maîtres. Ils n'emploient pas les mots sonores d’imposilion, réquisition, tributs forcés, etc., ils appellent simplement pillage Xe pillage, el ils en tirent vanité.
» Voici leur manière de combattre : s'ils sont en force, ils se cachent dans des ravins, et détachent quelques tirailleurs qui, en se retirant, attirent l'ennemi dans l’embuscade ; ils préfèrent alors le sabre au fusil, comptant sur leur courage el leur vigueur, qui les rend supérieurs aux autres hommes. Si au contraire ils se voient trop peu nombreux, ils prennent une posilion avantageuse au son.met des rochers, et de là ils accablent d’outrages leurs adversaires, afin de Les provoquer au combat. Leurs attaques ont lieu surtout pendant la nuit, à cause de leur système de surprises. Cependant, quelque faibles qu'ils soient, ils ne cessent jamais de harceler l'ennemi. Ils ont détruit, dans toutes les occasions, les postes avancés des meilleurs voltigeurs français. D'abord ils avaient peur du canon, mais ils ne tardèrent pas à se familiariser avec celle arme, et ils attaquèrent résolûment les plus fortes batteries. Leur tactique consiste à bien ajuster : une pierre, un arbre, leur tient lieu de rempart. Comme ils tirent couchés ventre à terre, ils sont difficilement atteints, tandis que leurs balles rapides portent la destruction dans les rangs d’une troupe régulière. Leur coup d'œil est infaillible; ils font feu en fuyant. Les Français, qui voyaient dans cette manœuvre un signe de crainte, payèrent chèrement leur erreur. Les Monténégrins sont toujours sur leurs gardes :on dirait qu'ils sentent l'ennemi, tant ils l'aperçoivent de loin. Leur audace incroyable triompha fréquemment de l'habileté et de l'expérience des Français. Allaquant les colonnes de front et sur les côtés, ils n’étaient point intimidés par les feux de bataillon. Le général Lauriston voulut envoyer à Paris deux de ces montagnards qu'il avait faits prisonniers : l’un se brisa la tête contre une muraille, l’autre se laissa mourir de faim. | » Pour conclure, les Monténégrins ne sauraient ètre opposés à des troupes régulières que dans l'enceinte de leurs montagnes. Le manque de discipline leur fait souvent perdre le fruit de leur courage, et contre-balance les avantages qu on lire de leur secours. Ainsi, pendant le siége de Raguse, il fut impossible de connaitre exactement combien d’entre eux étaient sous les armes ; ils allaient sans cesse du camp à leurs habitations, emportant le butin qu'ils avaient saisi - d'autres venaient les remplacer, el après quelques jours d’excursions infatigables, ils ‘s’en retournaient de même pour