PRÊTRE ET MOINE RUSSES
le même pays, a mieux conservé la physionomie nationale; ses yeux presque généralement noirs, ses cheveux bouclés, ses traits plus beaux, sa taille plus élevée, sa langue plus musicale, le distinguent au premier coup d'œil. Le caractère moral diffère aussi : le grand Russe avide et intéressé est tout entier aux finesses de son commerce ou de son métier; et il semble, par le laps des siècles, et son mélange avec les Finnois, façonné au joug de l'esclavage auquel, pourtant, il oppose quelquefois une indocilité obstinée et même sauvage. Au contraire, le petit Russe, indolent, généreux, confiant, ne pense guère au lendemain; et, jouissant des douceurs de son climat, ne retourne au travail que lorsque la nécessité l'y oblige; il se repose pour son commerce sur les talents des Juifs, des Grecs et des grands Russes, La liberté personnelle donne à tous les petits Russes une démarche franche, un regard assuré, un maintien décent, qui ne manque pas même tout à fait aux paysans de l'Oukraine polonaise, si longtemps maltraités par les Polonais. C’est du sein des petits Russes qu'est sortie originairement la fière nation des Cosaques, quoique modifiée en partie par les mélanges.
Les Russes sont, en général, plutôt petits que grands; mais, bien que leurs proporlions ne soient pas généralement belles, on en voit fort peu de contrefaits : ce qui résulte non-seulement de l'ampleur de leur habillement et de ce qu’ils prennent beaucoup d'exercice; mais en partie aussi de ce que les enfants disgraciés par la nature, ne peuvent guère résister à la rude éducation qu'ils reçoivent. Les traits caractéristiques varient, mais peut-être trouve-t-on partout les dents blanches, de petits yeux peu vifs, le front étroit. La forme du nez est très-variée : en général, il est petit et un peu retroussé dans le nord; plus fort, plus [arrondi dans la petite Russie. La barbe est presque toujours très-forte; la couleur des cheveux est de toutes les nuances, depuis le brun foncé jusqu à la couleur rousse; mais il est rare qu’ils soient tout à fait noirs et lisses. Les Russes ont l’ouïe fine; les autres sens sont plus ou moins émuussés, suivant la manière de vivre et la rigueur du climat. Ils ont souvent la vue faible, à cause des neiges. La marche et les mouvements du corps ont une vivacilé caractéristique et souvent passionnée : les gens même de la campagne ont une certaine souplesse.
Un teint frais, la peau fine, tels sont les charmes qui, selon les Russes, constituent la beauté d’une femme. Il est vrai que les femmes russes ont la peau d’un plus vif incarnat que dans beaucoup d’autres pays, et cependant, on n'emploie nulle part le fard avec autant de profusion qu’en Russie, même dans la dernière classe du peuple. Comme la taille des femmes n’est génée ni par des corps durs, ni par des lacets, elle excède les dimensions que les Européens ont fixées pour marquer une belle proportion. La plupart des jeunes filles ont atteint l’âge de puberté à douze ou treize ans; ce que l’on ne peut attribuer dans un climat aussi froid, qu’au fréquent usage des bains de vapeurs, qui accélèrent sans doute le développement du corps, mais le flétrissent aussi plus tôt. Il est rare que les femmes mariées conservent leur fraicheur et leur jeunesse après leurs premières couches.
Nous dirons un mot des ecclésiastiques auxquels on a souvent fait le reproche d’ignorance, d’ivrognerie et de bassesse. Gette accusation, en partie exagérée, en partie mal appliquée, nous paraît avoir sa source principale dans ce fait: que les membres du clergé russe sortent tous du sein des bourgeois et des paysans; car si les habitudes de l’Église grecque favorisent l'ignorance et la superstition; les mœurs des popes (prêtres) ont leurs côtés estimables.
Différant essentiellement du clergé catholique et du clergé protestant, celui de Ja Russie occupe une position toute spéciale et qui mérite attention. Le mariage n'est pas seulement permis aux prêtres, il leur est imposé par la discipline de l'Église,
comme une condition sine quà non; aucun membre du clergé ne peut recevoir l’ordination s’il n’est en état actuel de mariage; il ne lui est pas permis de s'unir à une veuve ni à une personne qui se serait rendu coupable d’une faute notoire. A la mort de sa femme, il est tenu d'offrir sa démission; et si, dans des cas très-rares, son évêque a Ja faculté de l’autoriser à continuer ses fonctions, il n’en est pas moins régulièrement obligé de les cesser. Ainsi privé de sa cure, le prêtre séculier entre ordinairement dans un couvent en qualité de hiéro-monaque ; c'est dans ces retraites austères qu’on choisit les évêques et archevêques. — Les popes, respectés, vénérés même des habitants des campagnes, exercent sur leurs ouailles une influence d'autant plus grande qu’eux seuls lisent quelquefois les journaux littéraires et scientifiques du pays, et sont conséquemment les seuls qui puissent faire pénétrer des idées nouvelles dans la masse du peuple qu'ils dirigent. Leur qualité de pères de familles, fait naître chez les popes des intérêts mondains auxquels le clergé catholique doit demeurer étranger, d’après l'esprit même de son institution. Le pope destine un de ses fils à l'Église, un autre à l'état militaire ou à la marine; quelques-uns des meilleurs officiers de marine sont des fils de curés; on en voit encore qui entrent dans le commerce. — D'un autre côté, le mélange avec un clergé monacal, imprime au clergé séculier un caractère plus sacré aux yeux du peuple; les mœurs patriarcales de plus d’un archevêque sont citées comme exemple de simplicité et d’austérité. — De plus, l'ambition du haut clergé le détermine à étendre le cercle de ses connaissances, et il trouve naturellement des imitateurs dans les rangs inférieurs. |
Les voyageurs anciens et modernes ont écrit tant de choses horribles contre la noblesse russe; ils ont porté sur celle classe tant de jugements défavorables ; ils ont accumulé contre elle tant de traits humiliants, tant d’anecdotes scandaleuses, que l'écrivain impartial doute involontairement de leur véracité, surtout en remarquant leur contradiction flagrante. L’un accuse les nobles russes « d’être des filous et des escrocs », l’autre se moque « de leur crédulité et de leur simplicité »; et, tandis que celui-ci retrouve dans leurs mœurs « de la férocité scythique», un quatrième leur reproche « de la bassesse napolitaine.» Quel degré de foi peut-on accorder à cette divergence d'opinion? Nous, qui ne sommes prévenu ni en faveur ni contre la noblesse russe, nous laisserons parler un de ses membres les plus distingués.
« La noblesse russe, dit-il, a eu le malheur de vivre longtemps sous un joug despotique, et de conserver encore elle-même un pouvoir arbitraire; mais nous n’avons commencé à jouir d’un état légal que sous Alexandre. Encore, la négligence avec laquelle les ordres du gouvernement central sont exécutés par les régences locales, la nullité et même la vénalité des tribunaux choisis parmi les nobles pauvres et n'ayant presque pas de traitement, mille actes arbitraires ignorés d’une autorité éloignée et sans moyens de communication, une fatale complaisance pour la transgression des lois protectrices du peuple, voilà des vices de notre état social qui produisent nécessairement des vices de mœurs dans une aussi énorme multitude de familles nobles, vivant presque toute une moitié de l’année au milieu de leurs serfs et de leurs champs, sans moyen de suivre régulièrement l'éducation de leurs enfants, ne possédant encore qu'un petit nombre d’universités éparses et faiblement fréquentées, ne trouvant pour la plupart qu'une seule carrière, celle du militaire, et ne cultivant dans celle-ci que les connaissances nécessaires au métier. Ailleurs, la noblesse peu nombreuse a tous les moyens de civilisation à sa porte ; chez nous, la proportion est renversée; un peuple entier de nobles n’a que peu de moyens à sa disposition. Ne serait-il pas juste d'apprécier plutôt les brillantes sommités que présente la noblesse russe, que de s’appesantir sur l’ensemble des défauts qui résultent de circonstances impérieuses ?
« Les grandes écoles et les superbes hôpitaux des Demidov, des Galitzin, des Besborodko, l'établissement pour les sourds-muets des Ilinski, le jardin botanique des Rasounowski, les entreprises littéraires et savantes du dernier Romanzov, les grandes exploitations des. Strogonov, la bienfaisance éclairée des Cheremetiev, les sacrifices patriotiques des Dolgorouki, des Orlov, des Kourakin, ont-ils beaucoup de pendants en Europe? Des milliers de nobles de province ne cherchent que l’occasion de signaler leur patriotique dévouement. Partout il s'élève des écoles, des musées, des sociétés, des cercles littéraires, mais ce sont des essais de bienfaisance et d’instruction qui manquent encore d'ensemble et de suite.
» Ge que Catherine fit de mieux pour répandre la culture d'esprit en Russie, ce fut de tolérer l'introduction des livres étrangers. À peine Paul Ier fut-il sur le trône que l'empire russe s’isola, pour ainsi dire, du monde pensant : des prêtres et des censeurs
furent placés sur toutes les frontières. Ces douaniers de la pensée firent leur métier avec la plus grande rigueur ; les libraires finirent par ne rien faire venir de l'étranger ; en même temps, toutes les lettres tant soit peu suspectes furent décachetées à la poste; on permit à très-peu d'étrangers l'entrée du territoire russe; les jeunes Russes qui étudiaient en Allemagne furent rappelés, sous peine de confiscation de leurs biens et d’exil perpétuel. Enfin, toutes les mesures étaient prises pour empêcher le moindre rayon de lumière de pénétrer en Russie. Un des premiers actes du gouvernement d'Alexandre Ier fut l'abolition de toutes ces ordonnances extravagantes. Ce jeune monarque mit beaucoup de zèle à l'amélioration de l'instruction publique; et tout faisait présager à la Russie un siècle de lumières. Tout à coup des soupçons, des craintes, des insinuations étrangères ont suspendu cette marche du gouvernement. Ce sont les agitations de l’Europe qui menacent de troubler les progrès de la civilisation en Russie. Mais un gouvernement éclairé lui-même ne doit-il pas reconnaitre que les lumières, c’est-à-dire les connaissances positives, sont le seul moyen d’assurer le repos et la prospérité publique? | :
» Aux désavantages anciens qu’offrait la position civile de la noblesse russe, il fallut ajouter pour les familles attachées à la cour cet esprit d’intrigues qui naît des révolutions fréquentes; il a cessé avec un long règne légal; il n'avait d’ailleurs jamais atteint qu’une fraction relativement petite de la masse immense des nobles. Proportion gardée, il y à moins d’ambition, moins de bassesse, moins d’avidité, plus d'honneur et de loyauté parmi les nobles russes que chez aucune autre classe dans la même situation. Combien d’entre eux qui fuient et les plaisirs et les troubles de la cour ! Mais l'oisiveté de la vie militaire dans les ÿarnisons est un germe universel de tous les vices; peut-être est-ce même le plus grand fléau moral de notre patrie. »
Nous extrairons de l'ouvrage de M. Ancelot, intitulé Six mois en Russie, le passage suivant sur la haute société de la capitale :
« Dans une soirée, les dames se groupent autour d’une table présidée par la maitresse de la maison; les demoiselles vont s'établir dans quelque coin de l’appartement; les hommes adressent, en entrant, quelques mots aux dames de la table, et se rassemblent entre eux; les jeunes gens n’usent qu'avec un extrême scrupule, on pourrait dire avec une certaine répügnance, de la liberté qui leur est accordée de causer avec les demoiselles. Comme tous les jeunes gens nobles {et il n’y en a point d’autres dans les salons, puisque les classes intermédiaires sont inaperçues en Russie) doivent être et sont militaires, et que, dès l’âge de seize ans, ils sont enrégimentés, leur éducation, quelques soins qu’on y ait donnés, ne peut jeter de profondes racines; ils ne peuvent avoir sur toutes choses que des notions superficielles ; ils éblouissent d’abord par un certain éclat ; mais, condamnés tout à coup à un service militaire que rendent vraiment
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pénible les revues, les parades, les exercices multipliés auxquels on les oblige, ils n’ont le temps de rien approfondir, Durant ses études, un enfant apprend à apprendre, et la vie que mènent les jeunes Russes ne leur permet pas de se livrer à ces travaux sérieux dont l'éducation première n'est que la préparation indispensable. Nécessairement, le cercle de leurs idées doit se rétrécir et se borner bientôt à la tenue des régiments, aux chevaux et aux uniformes; ils se rappellent et ils répètent ce que leurs instituteurs ont confié à leurs jeunes mémoires, et l’on pourrait les comparer à des arbres élalant aux regards, un moment trompés, les fleurs brillantes dont une main officieuse décora leurs branches. On sent bien qu’il est d’heureuses exceptions, et qu’on peut trouver ici des jeunes gens qu’une organisation vigoureuse dérobe à la règle commune, et dont l'étude mürit et féconde les esprits; une application générale de cette comparaison serait donc injuste, et moi-même j'en ai déjà rencontré quelquesuns que distinguent et leur instruction et l'élévation de leurs idées.
» La séparation des deux sexes n’est pas observée moins rigoureusement dans les dîners que dans les réunions du soir : on donne le bras àune dame pour sortir du salon; mais cet éclair de familiarité s’évanouit à la porte de la salle à manger; toutes les femmes se placent d’un côté de la table, tous les hommes de l’autre; de sorte que, durant le diner, les deux sexes ne peuvent guère communiquer entre eux que par quelques monosyllabes jetés au travers des vases de fleurs qui décorent le surtout : il semble que ce soit une-espèce de transaction entre les coutumes de l’Europe et celles de l'Asie. Les mœurs gagnent-elles quelque chose à cette pudique et sévère séparation? Je l’ignore; mais ce qu’on peut affirmer, c’est que l’esprit de société doit y perdre beaucoup.
» La noblesse russe est divisée par classes, au TR de quatorze : elles sont toutes assimilées à un grade militaire ; la quatorzième correspond au grade d’enseigne, et l'on remonte ainsi jusqu'au rang de feld-maréchal, qui forme la première. »
IL faut remarquer que les femmes occupent le même rang que leurs maris; mais l’auteur que nous venons de citer est dans l'erreur lorsqu'il pense que les dames d'honneur ont le rang de capitaine; on leur donne le titre d'Excellences, et elles jouissent d’un certain droit de préséance, maïs sans aucune attribution de grade.
» En Russie, continue M. Ancelot, tout noble qui veut jouir des prérogatives attachées à sa naissance doit être au service soit civil, soit militaire. Cette obligation fut imposée à la noblesse par Pierre [*', et ceux qui refusèrent de s’y soumettre furent déclarés déchus de leur rang; ils sont soumis au recrutement comme les simples paysans; ils labourent leurs terres; mais il leur est interdit de posséder des esclaves. Le gentilhomme russe commence ordinairement par entrer au service militaire, et, lorsqu'il est parvenu au grade de colonel, s’il ne veut pas suivre la carrière des armes, il obtient un rang civil équivalent au grade supérieur à celui qu’il abandonne ; alors il brigue un emploi de gouverneur ou de vice-gouverneur d’une province, ou quelque: place éminente dans les douanes, et, chose remarquable, il prend, en fort peu de temps, l'esprit de son nouvel état. Pour lui, c’est un moyen de faire ou de ré- tablir sa fortune; car le désintéressement n'est pas la vertu des administrations russes. ; |
» Il est impossible d’être plus hospitalier que le seigneur russe; il recherche les étrangers, et surtout les Français ; mais ici, plus quepartout ailleurs, il faut bien prendre garde de trop se confier à ces obligeantes démonstrations, qui ne sont souvent que d’aimables faussetés. Un étranger doit surtout éviter de se prodiguer; car s’il s’abandonne d’abord aux affectueuses protestations dont il est l'objet, il se prépare pour l'avenir de pénibles déceptions. Un Russe débute par se dire votre intime ami,
bientôt vous devenez une simple connaissance, et il finit par ne plus vous saluer,
» Nous avons remarqué avec étonnement en France la facilité, la grâce d’élocution des Russes dans un idiome étranger. L'étonnement cesse quand on a vu de près leur système d'éducation. Dès l’âge le plus tendre, les enfants entendent parler français. À peine sont-ils en état de se livrer à quelques études, qu’ils sont confiés à un outchitel { précepteur) français ; c’est notre langue qui leur sert à exprimer leurs premières idées, c'est avec nos grands écrivains qu'elles se développent, et nécessairement elles en recoivent une empreinte que rien ne saurait effacer. La langue russe, d’ailleurs, mélange agréable de douceur et de force, donne à l'organe de la parole une flexibilité qui lui permet de se familiariser promptement avec toutes les consonnances; aussi les Russes prononcent-ils sans difficulté l'allemand et l’anglais, qu’ils apprennent également dès l'enfance. Mais ces idiomes, qu'ils possèdent parfaitement, sont pour eux d'un usage moins habituel que le nôtre; c’est Le luxe de l'instruction; la langue française est un besoin. »
Construites avec une prévision minutieuse de tout ce qui peut garantir du froid, les habitations russes sont chauffées entièrement, et comme enveloppées dans une atmosphère particulière. On peut les parcourir dans tous les sens, et faire quelquefois un tour de promenade au jardin , sans qu’on s’aperçoive de différence bien sensible dans la température. Les fenêtres sont partout à double vitrage. Les immenses forêts qui couvrent le pays jusqu'aux abords des villes rendent le chauffage peu dispendieux, au point que dans la plupart des loyers de maisons, le bois est compris par-dessus le marché. Les maisons de paysans sont construites en bois, ce qui les isole parfaitement du froid. Un énorme poêle, qu’on allume le matin, suffit pour conserver la chaleur intérieure toute la journée, et le soir la famille tout entière se couche sur sa plateforme encore chaude.
En Russie, les vivres sont fort chers; mais la classe la plus élevée, à qui une fortune immense permet de se livrer aux fantaisies les plus extravagantes, n’y connaît aucun genre de privations. Les produits de l’extrême nord et de l'extrême sud, comme ceux de nos contrées ; le mouton d’Astrakhan, d’un prix exorbitant pendant l'été; le sterlet, pêché à l'embouchure du Volga, qui se paye presque au poids de l'or; les vins de France, qu'aucun autre climat ne peut imiter, se confondent et sont aussi communs sur les tables des seigneurs russes que dans leurs pays originaires. Quand l'hiver est venu, que les provisions peuvent se conserver aisément , et que la neige facilite leur transport, les prix deviennent plus modérés, et tous les objets descendent à la portée des autres classes.
La chasse est un des plus grands plaisirs de la noblesse russe, et les forêts immenses qui couvrent le pays fournissent une quantité considérable de gibier de toute espèce, dont la chair et la fourrure sont également recherchées. Certains volatiles, comme le pigeon et le corbeau, y sont plus nombreux que dans les autres contrées de l’Europe, parce que, chez le peuple des campagnes et même des villes, le premier est presque un objet de vénéralion, comme symbole de l'Esprit-Saint, et le second passe pour purifier l'air en se nourrissant des substances animales en putréfaction.
La capitale, grâce au traînage, est pourvue de provisions expédiées des climats les plus éloignés, de gibier tué quelquefois à mille ou douze cents lieues de l'endroit où il doit être mangé. Alors les lièvres, les coqs de bruyère, les gelinottes, si enviées des gourmands de notre pays, les canards sauvages, rangés par couche avec de la neige dans des tonneaux, affluent aux marchés et se donnent plutôt qu’ils ne se vendent, Quant aux animaux de boucherie, on les expose en vente debout sur leurs quatre pieds, comme s'ils étaient vivants. Les bœufs les plus estimés viennent des provinces méris
dionales, de l’Ukraine , de la Crimée; au contraire, les veaux les plus délicats se uirent d’Arkhangel et des provinces qui avoisinent la mer Blanche.
La quantité de poisson qui se pêche dans les rivières et dans les lacs est prodigieuse. Dans beaucoup de contrées, le poisson est la seule nourriture des habitants, et, dans les capitales, les longs jeûnes fidèlement observés ne parviennent pas à en élever le prix, qui reste toujours extrêmement bas.
Le laitage est excellent en Russie, mais fort cher à Saint-Pétersbourg. Les laitières le portent dans des cruches de terre et se distinguent par leur propreté des autres marchands ambulants. |
Les hôtels sont généralement mauvais et malpropres dans toutes les parties de la Russie. Les Russes s’y arrêtent peu; ils voyagent très-rapidement, portent leurs provisions avec eux, et dorment dans leurs voitures.
Nous n’avons que bien peu de renseignements sur la bourgeoisie vraiment moscovite; car il est plus difficile aux étrangers de s’introduire dans les familles de cette classe que dans les cercles de la noblesse. Les bourgeois russes conservent les mœurs qu'ils ont apprises, il y a bien des siècles, des Arméniens, des Chinois et des habitants des villes hanséatiques : ils sont actifs, assidus au travail, minutieux dans les comptes, ardents au gain, sobres dans leur intérieur; mais leur éducation est resserrée dans des limites fort étroites, et ils n’ont aucune idée politique ni morale. À l’occasion des grandes fêtes, on voit les femmes des négociants de Moscou se promener en drowski, dans une toilette dont la richesse frappe d’étonnement ; elles portent des bonnets chargés de cordons de perles fines, les plus beaux châles turcs et persans, et des boucles d'oreilles de diamants. Ce costume réunit à un caractère national beaucoup de grâce et de goût, soit avec le châle tombant en plis légers jusqu'aux pieds, soit avec le feredja en dentelles fines.
Les maisons des paysans russes sont construites avec des arbres posés en travers, avec de la mousse dans les intervalles, et jamais avec l’écorce. Elles sont toutes bâties sur le même modèle : la cour intérieure forme un carré long entouré de hangars; le magasin de foin, l'emplacement pour les bestiaux, ainsi qu’un petit jardin potager, sont ordinairement au fond. Quelquefois la chambre du paysan est au rez-de-chaussée, plus communément elle se trouve au premier étage, où l’on arrive par un escalier ou. par une échelle. Un four occupe presque un quart de cette chambre, au-dessus de laquelle est une plate-forme où couchent pêle-mêle hommes, femmes, enfants, la famille et les étrangers. Une chaleur de 18 à 93 degrés règne habituellement dans ces chambres, de 15 à 20 pieds carrés.
On nommerait difficilement un peuple qui se contente d’un si pauvre ameublement ; les vases et les cuillers sont généralement en bois, la poterie en terre. Un mauvais grabat garni d’un matelas et d’une couverture est un indice d’aisance qu’on voit quelquefois chez les paysans de la noblesse. Mais des images de saints décorent la plus misérable chaumière comme le palais le plus somptueux. A leur entrée dans une habitation, les Russes saluent ces images et, pour la plupart, se prosternent devant elles et baisent la terre; le soir et le matin ils leur adressent des prières en faisant beaucoup de signes de croix.
Les paysans russes se nourrissent de mets grossiers dont il résulterait de graves inconvénients pour des estomacs faibles ; aussi quelques verres d’eau-de-vie sont-ils indispensables à une bonne digestion. Un assez grand nombre de liqueurs fermentées sont pour les Russes des poisons habituels; mais le braya ou bière blanche, le vymorosli ou vin aigrelet, et le jus petillant qu’on obtient de la séve fermentée du bouleau ne produisent qu'une ivresse momentanée. On dit aussi que l’usage abondant du kvas et des divers jus de baies antiscorbutiques sont propres à balancer l’abusdes liqueurs fortes.
On connaît peu de maladies dominantes parmi le peuple russe, qui s’en préserve par la diète et des remèdes simples. Les femmes accouchent aisément, surtout dans les bains, et les enfants mort-nés sont en petit nombre relativement aux autres pays. On voit moins de cas de petite vérole, mais la rigueur du climat augmente la malignité des affections vénériennes
Les Russes ont des remèdes populaires fort extraordinaires, principalement une panacée universelle, résultant d’un mélange de poireaux, d'oignons, de poivre d'Espagne et d’eau-de-vie, et qui est indistinctement employée pour les maladies les plus opposées.
L'aconit et l’ellébore sont aussi en grande réputation. Pour les coliques et les rhumatismes, ils appliquent sur la peau des ventouses d’armoise. Afin de compléter le sysième hygiénique russe, nous devons encore mentionner, d’abord le verre d’eau-de-vie double, dans laquelle on délaye de la poudre à canon, ou, selon les circonstances, du sublimé de mercure; puis le bain de vapeur, dont nous dirons un mot.
Ordinairement, les bains publics sont établis dans de mauvaises maisons de bois, situées autant que possible à proximité d’une eau courante. Quelquefois, une chambre précède ces bains ; mais le plus souvent, c’est une simple cour où l’on a placé des banquettes, et dans laquelle on s'habille et se déshabille en commun. La chaleur commune des pièces de bains est de 32 à 40 degrés Réaumur ; il est facile de l’augmenter en versant de l’eau, de cinq en cinq minutes, sur les pierres du poêle. Ainsi, le thermomètre monte parfois à 44°. En sortant de ces bains, beaucoup de gens se plongent dans la rivière voisine, tandis que d’autres se roulent dans la neige par un froid de dix degrés et plus.
Le paysan russe, naturellement imitateur, est obligé, dans plusieurs localités, de tout faire par lui-même. Dans la plupart des gouvernements de la Russie centrale, par exemple, tout est le produit de l’industrie particulière et domestique : charrues, voilures, ustensiles , vêtements, etc.; et les seigneurs profitent admirablement de cette aptitude mécanique du peuple. A l’un, ils disent : Fais-toi maçon; à l’autre : Tu seras peintre; à un troisième : Sois tailleur. Et tout s'arrange, tout marche par le magique effet de la volonté souveraine, laquelle, au besoin et tour à tour, se fait aider du bâton et du verre d’eau-de-vie.
La nomenclature des amusements du peuple est réduite en nombre depuis que le patriarche n’est plus promené sur un âne, par le tsar en personne, aux cris de hosianna, et depuis que l’on ne voit plus les ambassadeurs, conduits par une cavalcade de mille personnes, portant des présents ou des tributs à l’autocrate, et en recevant en échange des pelisses et des cafetans d'honneur. Cependant les dispositions du peuple russe à la gaieté bruyante, et son goût pour tout ce qui est parade, n’ont pas dégénéré. Aucune nation européenne ne danse et ne chante autant que le Russe; mais ses danses
ne brillent pas toujours par la décence. Les instruments suivants composent l'orchestre national des Russes : 4° Le rojock , espèce de cornet des montagnes qu'on croit être le chalumeau pastoral de Théocrite; 2° la dudka, espèce de flûte primitive analogue à celle que mentionne Horace : Tibia non ut nunc aurichalco veneta tubæque emula, sed lenuis simplexque foramine pauco adspirare adesse choris erat utilis; 3° la gelaika, ou sipooba, espèce de double flûte semblable à celle des Grecs; 4° la swirella, ou flûte de roseaux, la flûte de Pan; 5° le rog, espèce de cor de chasse; 6° le pilai, cornemuse de forme primitive ; 7° la balaika, espèce de guitare russe très-ancienne, dont on voit l’analogue sur un obélisque égyptien à Rome; 8 le goudock, violon de forme primitive; 9e le gouzli, harpe horizontale ; 10° le loschki, modification du sistrum antique. |
En Russie, les jeux de gymnastique, et surtout celui de l’escarpolette, sont pousses à une grande perfection. — Longtemps admirées de loin, les montagnes russes ont été
tout à coup naturalisées en Europe, et ont fait, pendant quelques années, les délices des Parisiens; mais dans leur patrie, elles conservent une supériorité incontestable: la course, mieux assurée sur la glace, est aussi plus rapide. L'exercice le plus dangereux consiste à descendre la montagne en patins; c’est un Spectacle qui inspire réellement l’effroi chez ceux qui n’ont pas vu les patineurs norwégiens. Durant le carnaval, les montagnes de glace sont très-multipliées; elles sont entourées de boutiques où l’on vend du café et des liqueurs, des comestibles, où l’on joue des farces, et devant lesquelles le peuple danse en plein vent par un froid de 15 à 20 degrés.
Dans la petite Russie, le paysan s'habille, comme le Polonais, d’une ÆKourtka. Dans la grande Russie, il est vêtu pendant l'hiver d’une peau de mouton qui descend jusqu’au milieu de la jambe, et pendant l’été d’un surtout de drap lié avec une ceinture. Dans les saisons rigoureuses, ils ont, en guise de bas, une bande de drap qui fait plusieurs fois le tour de la jambe; leur chaussure se compose d’un soulier d’écorce, attaché avec des cordes de même matière. Ils ont, selon qu’il fait chaud ou froid, un chapeau rond ou un bonnet fourré pour coiffure. On ne leur voit jamais rien autour du cou, ce qui, bien qu’inconcevable dans un pareil climat , n’en est pas moins extrêmement salubre. Ils portent toujours à la ceinture une hache et un couteau.
Tantôt battues comme esclaves, tantôt adorées comme souveraines, les femmes trouvent toujours moyen de varier, d’embellir et d'orner leur costume, dont le sarafan, robe étroite et boutonnée, forme la pièce principale, et qui à pour ornement obligé une belle pelisse, présent du jour des noces. Mais c'est dans leur coiffure qu’elles déploient l’art et le luxe. Dans les gouvernements des environs de Novgorod, elles portent une bande en travers du front (kakochnick), garnie de perles et de grains de différentes nuances, et qui ressemble assez à une tiare ou à une couronne ouverte. Les jeunes filles partagent leurs longs cheveux en deux tresses ornées de rubans. — Quant aux paysannes des gouvernements occidentaux, elles se couvrent d’un filet, à la manière espagnole, mais toujours décoré de tresses, de perles et de pierres fausses.— Les femmes slaves paraissent avoir pour coiffure fondamentale un bonnet avec un bord, assez semblable à un chapeau; mais la forme est très-variée. Dans le voisinage de Moscou , de Kalonga et de Iaroslav, ces bonnets-chapeaux se rabattent par devant comme ceux des jockeys; les tresses et les guirlandes sont subordonnées au goût et à la richesse. Par-dessus elles attachent un voile de soie avec un cordon d’or ou d’argent, qui sert à le retenir rejeté en arrière comme chez les femmes tatares. Près de l'Oka, surtout aux environs de Mourome et de Kasimov, les bonnets affectent la forme d’un croissant perpendiculairement élevé.
Dans la petite Russie, le costume des femmes a un caractère particulier ; dépuis Voroneje jusque dans la Kiovie et la Volhynie ; ce sont des jupons rouges sous lesquels se montrent des bottines de la même couleur, un collier et une chaîne formés de monnaies, enfin, des tresses qui prennent juste à la tête, et entremêlées d’une multitude de rubans et de fleurs naturelles.
Ce qui est fâcheux pour le goût des belles Russes, c’est l’universel emploi du fard ; elles sont peintes comme des dames de l’ancienne cour de Versailles. Elles se servent de compositions minérales apportées de l'Orient et de la Grèce. Cependant, les paysannes pauvres restent forcément assujetties à l'usage des sucs innocents provenant des herbes des champs. |
Autrefois, les Russes avaient pour le mariage des cérémonies particulières el bizarres, dont la plupart sont maintenant hors d'usage. Lorsque deux familles étaient d'accord sur une alliance, quoique les parties intéressées ne se fussent jamais vues, la prétendue était présentée entièrement nue à un certain nombre de femmes, qui fai-
saient l'examen de sa personne, et lui indiquaient les défauts corporels qu’elle devait s’efforcer de faire disparaître. Le jour de ses noces, on la couronnait d’une guirlande d’absinthe, et lorsque le prêtre avait formé le nœud nuptial, un clerc jetait une poignée de houblon sur la tête de la mariée, en lui souhaitant d’être aussi féconde que cette plante.
Nous mentionnerons une coutume remarquable qui actuellement subsiste encore : lorsqu'une femme est en couches, ceux qui viennent la voir, en s’approchant d’elle pour la saluer, glissent une pièce de monnaie sous son chevet; la pièce varie selon la qualité et la fortune de l’accouchée. Les gens mariés sont seuls soumis à cette contribution, parce qu'il est censé qu’ils en profileront à leur tour. Cet usage, qui subsiste dans la Russie centrale, et même à Moscou , parmi les classes moyennes ou inférieures de la société, est tombé en désuétude parmi les classes distinguées, ainsi qu'à Saint- Pétersbourg. |
Les Tarares ou Tatars de la Crimée sont divisés en plusieurs classes, mais il n’y à point de serfs parmi eux. Les nobles font cultiver leurs terres par des fermiers ou par des mercenaires, qu'ils traitent fort bien ; les nobles ont seuls le droit de posséder des terres. Chaque village est encore gouverné par son mursa ou chef électif, qui exerce la justice ordinaire et la justice locale. Les habitations des Tatares rappellent la simplicité des premiers âges : des poutres, ou plus souvent des branches d'arbres, placées d’une manière assez irrégulière les unes sur les autres, et dont chaque intervalle est rempli de mousse; des toits couverts en paille ou en bois, et sur lesquels sont étendues des pierres destinées à les contenir; voilà ce qui compose la demeure des paysans. Celles des nobles sont également des bâtiments très-légers et d’un seul élage, quelques colonnes sveltes en bois, et peintes de vert, de rouge et de jaune, voilà tous les ornements extérieurs. Dans l’intérieur, l’on ne voit ni tables ni chaises, ni aucun meuble de bois. De larges coussins sont disposés autour des appartements pour s’y asseoir où s’y appuyer; mais ce qu'il y a de très-commode, c’est un grand espace qu'on laisse derrière les lambris, de manière que dans un petit appartement où l’on ne voit que des coussins, on trouve tout ce qui peut être nécessaire. Comme tous les voisins et tous les sujets de la Russie, les Tatares n'aiment guère ni les manières des Russes, ni leur façon de penser; par conséquent ils ne se soucient pas beaucoup d'apprendre la langue russe. Nous terminerons en disant que les qualités morales de ce peuple sont vantées par tous ceux qui l’ont visité : on remarque parmi eux des traits sublimes de douceur et de générosité, une noble simplicité vraiment patriacale, et un grand empressement à exercer l'hospitalité. Les particuliers aisés ont à côté de leurs maisons un bâtiment destiné à recevoir Les étrangers.
Les Tatares d'Oufa sont, de tous les ‘habitants du gouvernement d’Orenbourg, les cultivateurs les plus laborieux et les plus vigilants; aussi sont-ils, pour la plupart, très-aisés.
Ces Tatares sont assez propres dans leur ménage. Les riches ont à côté de leurs maisons un petil bâtiment composé d'une seule pièce, qui leur sert à la fois de salon d'été et de lieu de réception pour les étrangers ou les amis qui les visitent. On remarque dans cette pièce, qui correspond à la maison par une galerie que plusieurs font couvrir, une cheminée à la bachkire et un banc très-large. Presque tous les villages ont des abisses ou maîtres d'école, pour l'éducation de la jeunesse. La plupart de ces Tatares n’ont qu’une femme; aucun n’en a plus de deux. L’habillement de celles-ci diffère beaucoup de celui des femmes des Tatares de Kazan. L’habit ordinaire est, ainsi que celui des Tchouvaches et des Bachkirs, de grosse toile cousue à points de poignets autour du cou et sur les bords des manches. Les femmes et les filles ne se montrent
qu'avec leurs plus belles parures. Les premières laissent pendre sur le dos les extrémités brodées d’un voile appelé tastar. Leur bonnet paraît collé autour de la figure; il est échancré sur le front, et attaché sous le menton avec un bouton. Presque tous leurs bonnets sont garnis d'anciens copecks, ou de petites plaques d’étain taillées en forme de cette monnaie, de manière qu’il en est presque tout couvert; mais le devant du bonnet et les bandes qui tombent sur les joues , sont ornés d'une broderie de grains de corail rouge, de l'épaisseur de deux doigts. Deux autres rayons de grains prennent du sommet de la tête, et bordent les deux bandes mentonnières. Ces bonnets ont par derrière une autre bande, large de trois doigts, qui tombe jusque dans la ceinture, où elle est fixée par des lamines et de petites monnaies. Le bout est garni de grains de coraux et de franges, et il se termine au-dessous du jarret. Deux autres bandes étroites et ornées de monnaies pendent également jusqu’à la ceinture, où elles sont fixées par des franges. Ces femmes portent un sacal ou pièce qui leur couvre toute la poitrine jusqu’au menton, et qui tient au moyen de deux bandes qui sont derrière les oreilles; elle est garnie comme les bandes mêmes. Ces pièces sont plus ou moins longues et larges. Les filles ont des bonnets ronds et sans échancrure. La pièce qui tombe sur la poitrine est petite et étroite; elles n’ont que deux bandes étroites sur le dos, et même toutes ne les portent pas. Ainsi que les femmes, elles ont les cheveux tressés en deux nattes qu’elles laissent pendre, mais en les cachant soigneusement dans leur tunique. Leurs principaux bijoux consistent communément en grains de corail; le mari achète les bijoux qui doivent servir à la future, avec le calun, c’est-à-dire la dot. Excepté cette petite différence dans le costume, on n’en distingue pas d’autres, quant aux mœurs et à la langue, entre les Tatares d'Oufa et ceux de Kazan. Ces derniers sont venus peupler quelques villages de la province d'Orenbourg , et vivent confondus avec les autres.
Les mœurs des Tatares, ou plus exactement des Turcs de Kazan, tendent à se rapprocher des mœurs européennes. Industrieux, riche, sobre et plein de vertus domestiques, ce peuple vaincu nous semble presque supérieur aux Russes, ses vainqueurs. Une physionomie noble et fine, des yeux noirs et perçants, une longue barbe, leur donnent un air imposant, quoiqu'ils soient généralement d’une taille peu élevée. Leur exactitude aux cérémonies et aux abstinences religieuses n’exclut pas les sentiments d'une tolérance hospitalière envers les chrétiens. Leurs femmes ne craignent même pas de se montrer, et M. Erdmann a pu retracer comme témoin oculaire le tableau d’une noce tatare. Le costume des hommes réunit le caractère oriental aux modifications raisonnablement motivées par le climat ; dans celui des femmes, le luxe des perles et des franges se marie à des caprices de mode et de coquetterie. Cependant les mœurs sont austères : la famille est uné monarchie patriarcale; l’homme commande en maître, et la loi lui permet la polygamie; toutefois, par un effet naturel de la civilisation, peu de Tatares épousent plusieurs femmes à la fois ; seulement si la première épouse a vieilli, une autre plus jeune partage la couche du maître, mais non pas les honneurs domestiques de la maitresse. Les Tatares parlent très-purement leur langue natale, la turque, et savent
souvent le russe et le boukharo-persan.
Les CosaQuEs du Don sont actuellement répandus dans les plaines qui environnent ce fleuve, entre les gouvernements de Saratov, d’Astrakhan, de Voroneje et d'Iekatherinoslav jusqu’à la mer d’Azov. Leur territoire est encore de 3,600 milles géographiques carrés, bien qu'en 1708, après leur soulèvement , une partie ait été réunie aux provinces voisines.
Ce peuple jouit d’une liberté civile et politique très-grande; le monopole de la couronne ne pèse pas sur lui; il n’est pas non plus assujetti à la capitation, ni au recrutement, ni à la gabelle. Si la couronne les requiert, ils sont forcés à marcher en masse,
mais c'est pour eux une jouissance, non un devoir : les combats et le pillage semblent être l'élément du Cosaque qui n’est heureux que lorsqu'il est sur son cheval. Le gouvernement russe, où plus exactement le département de la guerre, adresse ses ordres à l'ataman ou hetman, chef ou général de cette nation de soldats, lequel les notifie au peuple; on décide alors à la pluralité des voix comment ils seront exécutés. Il est arrivé que la majorité s’est déclarée contre les propositions du gouvernement. La Russie a quelquefois cédé ; dans d’autres circonstances elle traite toute opposition de révolte.
Les stanitzes ou villages renferment de 450 à 400 maisons; chacun a son magistrat électif et forme une compagnie militaire. Les habitations ont un air de propreté et d’aisance que l'on chercherait en vain dans la plus grande partie de la Russie proprement dite. Une maison blanche, pourvue de cheminées et de fenêtres, invite l'étranger à y entrer et à jouir de l’hospitalité qui s’est conservée ici dans toute sa latitude. Déjà les Gosaques riches commencent à se meubler avec un certain luxe; en même temps ils cherchent à se procurer de nouvelles connaissances, et envoient quelquefois leurs enfants à Pétersbourg pour y être élevés.
Les habitants ne cultivent que depuis peu les arts utiles, et l’agriculture est négligée à Lel point, qu’il n’y à pas même de limites fixes entre les villages : de vastes terrains incultes les séparent; le premier venu peut s’en mettre en possession; les prairies seules ont été partagées. Le bétail fournit à l’indolent et fier Cosaque les premiers besoins de la vie. La pêche est, après le bétail, sa principale ressource; il exporte pour 500,000 roubles de poisson et de caviar. IL abandonne souvent les travaux rustiques aux paysans russes et autres, qu’il loue à bon marché. Tous ses soins sont réservés pour son cheval; les tabounes, ou troupeaux des Cosaques riches, se composent de 500 à 1,000 têtes, Les seuls chevaux de selle sont abrités pendant l'hiver. À chaque réunion un peu nombreuse, les courses de chevaux forment le principal amusement. Les femmes fabriquent de la toile, du drap, des bas; elles font des pelisses et des manteaux. Ce sont elles qui soignent les jardins, les vergers, même les vignobles, plus nombreux ici que dans aucune autre province russe. Leur taille est plus ramassée que celle des hommes; mais elles ont pour la plupart le teint frais, de grands yeux noirs et des traits assez agréables. Dans les jours de fêtes, leurs robes, qui sont faites d’étoffes de soie ou de coton et qui leur descendent jusqu’à la cheville, sont boutonnées jusqu'aux hanches, qu'entoure une ceinture élégamment ornée et pourvue d’une agrafe. Sous cette robe, elles portent de larges pantalons et souvent des bottes jaunes. Les femmes mariées ont des bonnets ornés d’or et de perles; les filles entourent leur tête d’un mouchoir, et laissent tomber leurs cheveux noirs en boucles sur leurs épaules.
Les Apasexus ou Agasekni forment environ 45,000 familles d’origine circassienne qui se divisent en trois tribus principales : les £minosk, les Antchoks et les Jedeghis. Ce sont des hommes de haute stature, de constitution robuste; ils ne vivent plus, ainsi qu’autrefois, de brigandages, et se distinguent par la douceur de leurs mœurs.
Les KaraTcHAs ou KARATGHIAGHI sont généralement beaux, et ressemblent plutôt aux Géorgiens qu'aux Tatares; ils sont moins pillards et moins grossiers que les Tcherkesses. — Leurs femmes sont jolies et bien faites. —Ils élèvent de nombreux troupeaux de moutons, de chevaux, de mulets et d’ânes.— Toute leur industrie se réduit à la fabricalion des étoffes qui leur servent de vêtements; et leur commerce se borne à l'exporlation du tabac qu'ils cultivent, et des fourrures que la chasse leur procure. Ils échangent ces objets contre de la quincaillerie, des pipes, des aiguilles, des soieries el des armes que leur procurent les Iméréthiens. —Ils tirent du plomb des mines du Kargatchin-Tau (mont du plomb), préparent du salpêtre et vendent de la poudre.
Les Suanères ou SouANEs, dont le nom, dans leur langue, signifie habitants des
hautes montagnes, sont aujourd’hui libres, et n’ont de liaisons avec les Géorgiens que
“sous le rapport du dialecte. Ils sont remarquables par leur malpropreté, leur rapacité, autant que par leur aptitude en fait d'armes. Les femmes enveloppent leur tête dans un mouchoir de lin de couleur rouge, de façon que de tout le visage on ne leur voit qu'un œil. Ce peuple, sans chef et sans prince, compte environ 5,000 familles. Les Souanes sont renommés pour leur valeur sauvage; et leur taille haute et avantageuse contribue à les faire craindre. Ils manient bien le fusil, fabriquent la poudre et toutes sortes d'armes pour lesquelles leurs mines fournissent les matériaux nécessaires. On a vu chez eux du plomb, du cuivre, des vases et des chaînes d'argent et même d’or.
Les BapiLes habitent les plus hautes montagnes; ce sont des espèces de chevaliers, suzerains des Ducores, tribu de la famille des Ossètes.
Les TcHERKESSATES ont des bois sacrés, partagés en plusieurs sections, suivant le nombre de leurs familles. Chaque année, ils célèbrent des fêtes qui durent huit jours, et qui offrent quelque ressemblance avec celle des Tabernacles chez les Juifs. Les passants et les voyageurs sont libéralement invités à prendre part à ces fêtes, et sont hébergés gratuitement par une des familles.
Les INcoucues sont la principale tribu des habitants de la Kistie ou Kistitie, connus sous divers noms généraux *. Les Ingouches ont une physionomie caractéristique, et une prononciation tellement dure que l’on croirait qu’ils roulent des cailloux dans la bouche. Au nombre de 800 familles, cette peuplade s'oppose aux brigandages des Tchetchentzes. Outre les soins du ménage, les femmes ont.encore dans leurs attributions la fabrication des vêtements, Les travaux agricoles, tandis queles hommes font la guerre ou vont à la chasse.
Les Touscnes * comprenent environ 5,000 familles. — Dès que le fils a atteint sa sixième ou septième année, le père lui donne une jeune fille adulte, il remplit les fonctions maritales jusqu'à ce que le jeune homme soit pubère; les enfants issus de cette union sont élevés comme membres de la famille. — Les Tousches ont les chats en grande vénéralion.
Ainsi que beaucoup d’autres moins connues, toutes ces peuplades sont sddépbns dautes et gouvernées par des princes que des inimitiés particulières ou l'amour du pillage arment souvent les uns contre les autres. Le gouvernement russe se borne à prélever sur eux quelques impôts, ne se mêle point de leurs querelles, ne s’interpose point dans leur administration, et ne les considère autrement que comme une barrière propre à défendre ses frontières vers l'Asie.
Les Lescnis ou LEsGurens * habitent le Daghestan. Leurs continuels brigandages les rendent redoutables. Ils enlèvent les hommes, les troupeaux, et-Lout ce qui se trouve dans les régions circonvoisines; ils emportent le butin sur des coursiers agiles, et rompent de eux les ponts de glace et de neige qui couvrent les précipices du Caucase. Accoutumés à supporter la faim: et la soif, ils n’emportent dans leurs courses qu’une petite provision de vivres, renfermée dans des ouires ou des peaux de chèvres; mais, réduits à toute extrémité, ils tirent au sort entre eux, et celui que le hasard désigne est dévoré par ses camarades. Leur genre de vie et l’air pur qu'ils respirent sur leurs montagnes prolongent leurs jours d’une manière extraordinaire. Peu d’instants avant sa mort, le vieux Lesghien, si toutefois il ne succombe pas au champ de bataille, fait venir ses parents et ses héritiers, leur indique l'endroit qui renferme son or, son
* Les Géorgiens les appellent Kistes, les Tatares Mizshigis. ? Ce nom signifie réveurs.
* Ce sont vraisemblablement les Legæ des anciens.
argent et ses pierreries, et meurt ensuite en riant. Cette nation possède quelques mines. Dans le Daghestan, on voit Les Lesghiens conduire paisiblement leurs troupeaux loin des montagnes, et payer une contribution pour le pâturage. Leurs femmes , renommées pour leur beauté, se distinguent encore par leur valeur et leur intrépidité. Plusieurs tribus lesghiennes suivent la religion mahométane ; on s’est aussi aperçu de quelques traces de christianisme; mais les moins civilisés adorent encore le soleil, la lune, les arbres et les fleuves.
Bien que la diversité des dialectes lesghiens soit fort grande, la langue de ces peuples n’a de rapport qu'avec celle que parlent les Finlandais.
Les Kouvescues ou Koupascnes se prétendent originaires de l’Europe et se donnent entre eux le nom de Frenks; ils habitent dans les montagnes, entre les sources du Bougam et du Chary. On les dit sobres, loyaux et susceptibles d'application. Ils forment une peuplade particulière et soumise à une organisation démocratique ; chaque année, ils nomment un conseil chargé des affaires publiques; tous ont voix élective dans cette circonstance. Les Koubasches sont les courtiers du commerce qui se fait entre la Perse et la Russie; ils apportent à Kisliar des quantités considérables de coton. Chez eux ils emploient leur temps à fabriquer des ouvrages de fer, d’or et d'argent , à forger des cuirasses, et à faire des mouchoirs fins, des manteaux de feutre et des tapis. Leurs femmes, habiles, spirituelles, et même instruites, s'occupent aussi à broder. Les Koubasches bannissent de leur présence les paresseux et les mendiants; leur intégrité et leur probité sont si généralement reconnues, que les princes des Lesghiens déposent chez eux des trésors qu’ils ont amassés, et que les peuplades voisines les choisissent pour arbitres. Ils professent l’islamisme, mais ne sont point polygames. Un trésor, produit de leurs communs travaux, est conservé par douze de leurs doyens.
Les Karakaïpars ou KaraxkaïrAKs sont d’une grande légèreté à la course, et d’une adressé remarquable dans le maniement du sabre et du fusil.
Les Kaïnaxs ou Kaïras ont parsemé de villages superbes les fertiles vallées qu'ils peuplent. Leur prince (l’Ouzney) fait, dit-on, allaiter son fils par toutes les femmes du pays, dans le but probablement de faire naître chez elles de l'amour pour leur souverain futur. On doit leur reconnaitre les qualités qui distinguent les Karakaïdaks.
Les Koumours ou Koumourxs habitent dans des cabanes de claies d’osier, et les breloques qui surchargent en grand nombre ce vêtement léger annoncent de loin leur approche.
Les Morpouixs ou Morpouans: paraissent être d’origine finnoise, fortement mêlée de russe; ils forment trois tribus, les Mokchanis, les Erzanis et les Karataï. Ces derniers sont en petit nombre. La différence principale entre les deux autres tribus consiste en ce que les Erzaniens, parmi lesquels les cheveux rouges et jaunes sont plus communs, ont aussi conservé plus de traits sauvages et en général plus d'originalité que les Mokchanis, dont une grande partie est convertie à la religion chrétienne-grecque. Ils s’habillent d’une tunique et d’un jupon de toile, brodés de laine bleue et rouge, attachés au moyen d’une ceinture de laquelle tombe, par derrière, un tablier de peau, aussi brodé de laine de couleur, et garni de franges, de grains de verre, de coraux et de grelots. Par-dessus ces vêtements ils mettent une autre tunique de toile jaune à manches larges et courtes, retenues sur la poitrine par une grande agrafe qui soutient différents ornements de corail et de cuivre. Leur coiffure, qui est un bonnet très-élevé, n’a pas moins de broderies et
: Les Mordouins sont vraisemblablement un reste des Mordens, vassaux des Grecs sous Hermanarik, selon Jornandès.
d'ornements que les autres parties du costume. — Lors du mariage, ils ont la coutume d'amener de force la nouvelle mariée dans la chambre nuptiale; là, ses conducteurs la remettent au marié, en prononçant ces mots : « Tiens, loup, voici la brebis. »
Les VorrAIKES ou VOrTrAKES : sont faibles et laids ; ils ont les cheveux roux eu jaunes et la barbe rare. Ils sont paisibles, et se livrent à l’agriculture et au soin des abeilles. Ce sont les femmes qui, par leur industrie, fournissent à la famille les objets nécessaires, soit en feutre, en drap, ou en toile d’ortie et de chanvre; ce sont également elles qui préparent les peaux. Les hommes sont tourneurs et font beaucoup de petits ouvrages qu'ils rendent très-durs à l’aide d’un vernis de leur composition. — Ils achètent les femmes , dont ils ont rarement plus de deux; souvent, l’amant pauvre enlève une fille, lui fait violence devant témoins, et l’obtient ensuite à bas prix. S'il est surpris avant la consommation, c’est-à-dire lors de l'enlèvement, le ravisseur reçoit de nombreux coups de bâton, et la belle demeure un objet de commerce.
Les PERMIAIKES ou PERMIENS et les SIRIAINES * ne forment au fond qu’une seule tribu, car leurs traits physiques, leurs mœurs , leurs dialectes se confondent. On doit pour la plupart les assimiler aux Russes.
Les Cosaques ouraliens vivent dans une grande aisance, grâce à la vente de leur pèche, de leurs bestiaux, de leurs laines, de leurs chevaux, etc. Ils sont très-hospitaliers envers les étrangers.-Ils se vêtent à l’asiatique, d’étoffes de coton et de soie. Les femmes ornent la soroka ou bonnet d’un mouchoir de soie persane et de perles fines Ces Cosaques conservent la barbe et ont le tabac en horreur, parce qu’ils appartiennent à la secte des roskolniki.
Les Bacxres ont le visage un peu plat, la poitrine et les épaules larges; ils sont forts, hardis et opiniâtres. Leur extérieur est rude et sauvage, et le pillage est un de leurs défauts ; mais ils sont gais et hospitaliers, et l’on pourrait facilement les civiliser, car ils ne manquent ni de bon sens, ni de pénétration ; il est fâcheux qu'on ne leur enseigne dans les écoles que la lecture et quelques préceptes religieux. Les chevaux, les bestiaux et Les abeilles composent toute leur richesse. — Divisés en trente-quatre hordes, dont chacune prend son chef parmi les personnes les plus âgées, ce sont eux qui fournissent la cavalerie à l’armée russe, et leurs armes sont un arc, une lance, un casque et une cotte de mailles; ils gardent eux-mêmes les frontières. Libres d'impôts, ils sont Lenus de s’approvisionner de sel dans les magasins de la couronne. Ils se nourrissent principalement de chair de cheval, de galettes et de miel.
Les MercueriaTxs vivent en petit nombre au milieu des Bachkirs ; ils sont vêtus de peaux de cheval, dont la crinière flotte sur leur dos, et leur donne un aspect tout à fait étrange.
Les TEPTIAIRES ne payent aucun impôt, mais ils font des corvées pour la couronne.
Les Tonouvacues ou Souraces ? ont les cheveux noirs, la barbe peu fournie et formant une pointe vers le bas du menton; la physionomie tatare; les pommettes plus saillantes que les hommes de cette dernière race; enfin, les yeux enfoncés et l'air stupide. On ne rencontre pas dans leurs usages civils de traits particulièrement frappants. Les filles, après s'être rendues à eux, deviennent esclaves de leurs maris. Geux qui possèdent des champs très-étendus appellent leurs voisins à leur aide lors de la mois-
‘Ils se donnent à eux-mêmes le nom de Qudy ou Out-Murt (hommes hospitaliers). Les Tatares les appellent Ari (les éloignés).
* Les uns et les autres se nomment Komi-Murt (gens de la nation) ou bien (gens des bords de la Kama).
? Brenner les appelle Souiaski ; les Tcheremisses leur ont donné le nom de Kourx-Mani (hommes du haut pays).
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APONS.
son, et les régalent ensuite dans un commun repas; cette fraternelle assistance est donnée gratuitement à la veuve et à l’orphelin.
Les Teneremisses qui se nomment entre eux Mari (les hommes), ont les traits physiques semblables aux Tchouvaches, mais avec des nuances plus agréables. Ce sont eux qui ont engagé les Russes à la conquête du royaume de Kazan. Néanmoins, ils sont restés musulmans et épousent quatre femmes à la fois. Les limites de leur pays ayant été restreintes par les Russes, ils ont renoncé à leur vie nomade; excellents agriculteurs , ils sont aujourd'hui riches en grains et en bestiaux.— L'année en usage chez les Tcheremisses commence en mars. Les hommes s’habillent comme les paysans russes, mais ils se rasent la tête; les femmes n’ont pas encore renoncé à l'énorme bonnet cylindrique, orné de franges, de verroteries et de pièces de monnaie. Durant l'été, elles ne portent que des chemises très-courtes, sous lesquelles sont des caleçons.
Aujourd’hui que les deux tiers du territoire occupé par les Lapons dépendent de la couronne de Russie, c’est en décrivant cet empire que nous devons parler de ce peuple.
Les Laponws se donnent à eux-mêmes les noms de Sualerne, Same ou Soms, noms auxquels ils joignent le mot {ads ou lain qui signifie gens, habitants. Les Lapons d’aujourd'hui sont encore les Fenni du temps de Tacite : « Ce peuple sans armes, sans chevaux, sans maisons, vêtu de peaux, dormant sur la terre nue, abrité seulement sous des branches entre-croisées pour se garantir de l’inclémence du ciel et des bêtes sauvages, préférant néanmoins cette vie à celle du laboureur, à la reclusion dans des demeures fixes, aux soucis et aux inquiétudes de la vie civilisée. » —c Ils n’ont rien à perdre, et, ajoute l'historien romain, ils ont atteint ce point difficile de n’avoir rien à désirer. »
Les Lapons proprement dits ne sont qu’une poignée de peuple, ne dépassant pas le nombre de huit mille. Une partie de ces Lapons sont les sujets de la Suède; les autres appartiennent à la Norwége ou à la Russie, payant tribut à ces diverses dominalions.
La taille ordinaire des Lapons ne dépasse pas quatre pieds et demi ; ils ont le visage large, les joues creuses, le menton pointu, la barbe peu fournie et en petites touffes éparses , les cheveux roides et noirs, la peau naturellement jaunâtre, mais rembrunie par la fumée qu’on remarque dans leurs cabanes. — Ce n’est que par exception ou par suite de mélanges qu’on rencontre la stature plus élevée, la peau plus blanche, les cheveux de diverses nuances. Cette race doit à la rigueur du climat sous lequel elle vit une extrême agilité , une grande force passive. Jeunes, les Lapons atteignent sur leurs patins à neige les loups et les renards à la course; hommes faits, ils forcent l'arc à fléchir ‘sous leurs bras nerveux; déjà vieux, ils traversent les fleuves à la nage et portent des fardeaux très-pesants. Cependant, malgré cette constitution robuste, on voit chezeux peu d'exemples de longévité; ilsne dépassent pas généralement 50 à60 ans. — Ils sont très-passionnés et très-craintifs : un regard excite leur colère; une feuille qui tombe les trouble et les inquiète. Ils regardent les voyageurs comme autant d'espions chargés de sonder l’état de leur fortune, et de les soumettre à un impôt plus considérable. Quelques voyageurs les disent avares, égoïstes, dépourvus d'honneur et de pitié.
Ce peuple n’a pas d'histoire; il n’y a chez les Lapons d'autre union sociale que l'accouplement des sexes et l'agrégation des enfants autour du père et de la mère, société à laquelle parvient même l’animal privé de raison, et au delà de laquelle peut difficilement aller l’homme dans l’état de chasseur, de pêcheur et de pasteur, parce que ces trois genres de vie exigent en tout pays l’espace et la solitude. IT faut au chasseur et au berger le parcours de cent montagnes : pour eux comme pour le pêcheur, tout voisin est un intrus et un ennemi qui peut envahir leurs moyens d'existence.
Grâce à leur état de peuple pasteur et à l'absence de ces besoins qui ont formé ailleurs les associations sociales, les Lapons n’ont jamais fait assez de progrès pour avoir une politique commune. Chaque famille est restée isolée, séparée des autres par son occupation qui consiste à paitre des troupeaux de rennes sur une vaste terre rase mamelonnée de montagnes très-peu élevées.
Les Lapons nomades sont de deux espèces qui diffèrent par leur manière de vivre : les Lapons de fjeldes ou de montagnes, et les Lapons des forêts. Les premiers vivent pendant l'été sur les fieldes ; les autres dans les bois de la Laponie qui couvrent les trois quarts de sa surface. On appelle fjelde une haute montagne non boisée, et dont le sommet est élernellement couvert de neige, même en été, Ce mot de fjelde s'applique aussi , surtout chez ceux qui vivent dans le bas pays, à certaines hauteurs stériles dont les habitants sont Les Lapons des fjeldes ou Lapons montagnards, et dans ce sens toute la Laponie est un fjelde. La principale chaîne des fjeldes lapons est la chaîne norwégienne qui s'étend nord et sud, courant dans la partie septentrionale de la Scandinavie jusqu'à la côte maritime de la Norwége, qui est là très-étroite. Cette chaine descend en pente graduée vers la Suède, mais s'arrête brusquement contre la Norwége, La limite entre les deux royaumes, suivant les extrêmes sommets, longe donc de très-près les habitations norwégiennes, et se trouve assez loin des habitations suédoises. De cette grande chaine de fjeldes se détachent plusieurs branches courant à l’est, souvent. à angles droits et généralement de plus en plus basses, jusqu’à ce qu’elles se perdent enfin dans les plaines. C’est entre ces branches du fjelde qu'est le cours des principales rivières de la Laponie, se rendant au golfe Bothnien, la Lutea, la Pitea, la Skelleptea et l’Umea. Leurs sources sont dans la grande chaîne, et leurs tributaires sortent des branches latérales du fjelde. Ces rivières et ces branches du fjelde guident les Lapons montagnards dans leurs migrations, qui sont toujours dans le sens de leur longueur, jamais en travers. Dans l’automne et le printemps les Lapons montagnards se tiennent dans ces branches transversales de la grande chaîne, et c’est là qu’ils ont leurs principales résidences appelées la station d’automne (Fjaktjasaye), située sur la bordure de la forêt (orto), c'est-à-dire dans le tracé où lesarbres cessent de croître, entre la forêt et le fjelde. Les branches latérales de la grande chaîne du fjelde sont couvertes de bois à une certaine hauteur. Dans sa station d’automne, le Lapon a son magasin (vjalla), petite maisonnette, ou plutôt grande boîte de planches, perchée au bout d’un piquet dont l'extrémité inférieure est fixée à terre dans un trou. Cette demeure aérienne sert à préserver les provisions des dents destructives de l’unau ou paresseux, animal qui ronge les toits et les portes des habitations ordinaires, dévore tout ce qu'il y trouve, emporte ou gâte tout ce qu’il ne peut manger, mais qui ne peut grimper à cette perche droite.
Le Lapon a souvent aussi son abri (enoor luopte), à côté de son magasin: cet abri est un toit sans mur, soutenu par quatre piquets, un à chaque angle; c’est là qu’il suspend ses vêtements, le poisson ou la viande qu’il veut faire sécher; tous ses ustensiles d'hiver : traineaux, patins à neige, harnais de rennes, etc. Vers la fin de l’automne, quand le Lapon émigre à l’est, vers la côte, il laisse dans son magasin ses munitions de printemps, c’est-à-dire la viande qu’ilse propose demanger au printemps suivant; Car, dans cette saison , il ne peut tuer de rennes ; non-seulement les rennes sont alors d’une maigreur extrême, mais encore leurs peaux sont inutiles, étant percées d'innombrables petits trous ronds faits par la larve d’un insecte qui, pendant tout l'hiver, séjourne sous l’épiderme de l’animal, en sort au printemps, et se transforme en mouche : une peau de renne, à cette époque de l’année, est un véritable crible. On appelle cette larve kurbma dans la languelaponne, et l’insecte slautza ou sunpok ; ce qui
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