GOUVERNEMENT
sans doute à diminuer. D’une part le gouvernement ottoman commence à user de quelques ménagements envers les prisonniers de guerre; de l’autre la Circassieet la Géorgie, où se faisait surtout le commerce de jeunes filles, étant maintenant au pouvoir des Russes, les parents doivent se porter plus difficilement à ce sacrifice contre nature. Une chose qui n’a rien de contradictoire avec le despotisme, c’est que les esclaves deviennent quelquefois pachas et grands vizirs.
Halil-Pacha, ex-capitan-pacha, (ministre de la marine), à qui le sultan Mahmoud II avait donné sa fille aînée en mariage, (cette princesse, décédée, était la propre sœur du sultan régnant, Abdul-Medjid), a lui-même été esclave; et comme tel acheté par Husrew-Pacha, ex-grand vizir, actuellement (1845) en disgrâce et exilé à Gallipoli.
La belle comtesse Potocki, d’origine grecque, fut vendue comme esclave pour la somme de quinze cents piastres à un gentilhomme français qui se trouvait attaché à l'ambassade de France près de la Porte Ottomane. L'histoire de cette intéressante personne, l’une des illustrations des esclaves, trouvera ici sa place naturelle,
Quelques mois après son acquisition, le marquis de V........ quitta Constantinople, et repartit pour la France avec son trésor oriental. Pour diminuer autant que possible les fatigues d'un long voyage, il marchait à petites journées, et s’arrêtait toutes les nuits. Après avoir franchi les frontières de la Turquie d'Europe, il arriva, suivi de sa belle compagne à Kamanieck, forteresse russe, située en Podolie. M. de V........ s'y arrêta quelque temps pour prendre un peu de repos. Le comte de Witt, hollandais de naissance, au service de Russie, et descendant du grand pensionnaire du même nom, était alors gouverneur de cette place ; il accueillit M. de V........ avec toute sorte d’égards; mais il ne put voir la jeune esclave sans en devenir amoureux, et lui fit proposer de l'épouser. Le comte était un fort bel homme, d’une trentaine d'années, il avait le grade de lieutenant général et possédait toute la faveur de Catherine II. Sophie (c'était le nom de la jeune esclave) comprit qu'il valait mieux devenir l'épouse d’un général russe, que de rester la maîtresse d'un gentilhomme français.
Deux ans après cet étrange mariage, le comte de Witt obtint un congé et en profita pour visiter les cours d'Europe. La beauté de sa femme excitait partout la plus grande admiration et Marie-Antoinette, à Versailles, la vit plusieurs fois dans une maison tierce. Le comte Félix Potocki, grand général et grand maître de l'artillerie de la république de Pologne, rencontra M. et Mme de Witt à Hambourg. Sophie produisit sur lui son influence accoutumée, et en la voyant pour la première fois, il en devint éperdument épris. Le comte Potocki força à son tour M. de Witt à rompre son mariage (on sait que le divorce est chose facile en Pologne), et la belle esclave de Constantinople devint la femme d’une des plus grandes illustrations de la Pologne.
Les janissaires, créés dans le xrve siècle, furent ainsi nommés de deux mots turcs qui signifient nouvelles troupes. Is étaient d’abord choisis parmi les enfants des chrétiens de Bosnie, d’Albanie et de Bulgarie, hommes robustes et belliqueux. On avait décidé qu'ils ne pourraient pas se marier, et que constamment sous les armes ils seraient en toute saison sous les ordres du gouvernement. Dans ces temps reculés où l'Europe chrétienne n’avait pas d'armée permanente, les janissaires se présentèrent avec une grande supériorité; mais avec le temps l'institution des janissaires, comme toutes les institutions des hommes, subit de sensibles altérations. Au titre de janissaire étaient attachés de nombreux priviléges et des revenus en terre très-considérables; les gens en crédit cherchèrent à faire admettre leurs créatures dans ce corps privilégié, et on y inscrivit les artisans, les employés de l'administration; le titre de janissaire devint même héréditaire, et l’on vit des enfants en bas âge décorés de ce nomjadis si terrible. Il n'y a pas plus de vingt ans que le sultan Mahmoud IT résolut de tenter une de ces
dangereuses mais nécessaires entreprises, qui avaient déjà coûté la vie ou l'empire à quelques-uns .de ses prédécesseurs, Il entreprit de changer l’organisation des janissaires. Cette milice dut fournir cent cinquante hommes par orta (compagnie) pour qu’on les dressât à la tactique européenne. Le 15 juin 1823, une grande revue devait avoir lieu en présence du sultan, des oulémas et des ministres; la veille les troupes avaient élé réunies pour un exercice préparatoire; tout à coup un porte-étendard s'écria: € On nous fait exécuter les manœuvres russes ! » À cette seule parole les janissaires s’émurent, se portèrent au palais de l’aga, et demandèrent à grands cris la tête du grand vizir. Il s’assemblèrent ensuite à lAtméidan, (ancien hippodrome), au nombre de plus de vingt mille. La crise était arrivée au point qu'attendait le sultan ; l'aga avait à l'avance réuni soixante mille hommes d'élite; on les fit marcher contre les janissaires qu’on avait inutilement sommés de se retirer. Les malheureux révoltés furent bientôt environnés de troupes et de canons chargés à mitraille; le massacre commença, les casernes où ils crurent trouver un refuge furent incendiées. Pendant deux jours le sang coula à flots, les portes de la ville et des quartiers (voisinages), de Constantinople restèrent fermés, et peu de janissaires parvinrent à s'échapper ; enfin, lorsque le carnage n’eut plus d'aliments, les communications dans les villes redevinrent libres comme auparavant. Le sultan parcourut sa capitale, et des crieurs publics proclamèrent partout que l’ordre était rétabli.
Ainsi fut anéantie cette puissance qui, pendant quatre cent cinquante ans, avait tour à tour défendu et fait trembler l'empire de Mahomet. Une obscure conspiration, découverte en 1898, fut le dernier signe de vie que donna cette redoutable milice.
Sultans ottomans.
Othman 1, 1287 ou 1299 Othman IT, 1618 Orkhan, 1326 Mustapha 1, 2f. 1622 Amurat I, 1359 Amurat IV, 1622 Bajazet I, 13589 Ibrahim, 1639 Soliman I, 1403 Mahomet IV, 1648 Mousa , 1410 Soliman INT, 1687 Mahomet I, 1413 Ahmed If, 1691 Amurat IT, 1424 Mustapha IT, 1695 Mahomet IT, 1451 Ahmed IT, 1703 Bajazet 1], 1481 Mahmoud]I], 1730 Sélim I, 1512 Othman HI, 1754 Soliman IT, 1520 Mustapha IT, 1757 Sélim IT, 1566 Abdul-Hamid, 1774 Amurat III, 1574 Sélim II, 1789 Mahomet II, 1595 Mustapha IV, 1807 Ahmed I, 1603 Mahmoud IT, 1808 Mustapha I, 1617 Abdul-Medjid , 1839
Le sultan Mahmoud, homme dégagé de beaucoup de préjugés et doué d’une fermeté inébranlable, a enfin commencé de régénérer l'empire. Les circonstances étaient fort critiques; mais ces mêmes circonstances l’ont puissamment aidé dans ces projets de réforme. J
Pendant la guerre contre la Grèce, en 1826, quelques janissaires obscurs et échappés au carnage de 1823 annoncèrent de nouveaux projets de révolte, le sultan Mahmoud abolit les restes de l'institution, et fit massacrer tous ceux qu'on soupçonnait de vouloir résister. À Constantinople, seulement, plus de vingt mille hommes furent
Lués, brûlés ou noyés, C’est alors qu’à limitation de ce qui existait déjà en Égypte, les tronpes régulières actuelles furent créées; et si, dans la guerre qui eut lieu en 1828 et 4829 contre la Russie, ces troupes opposèrent des efforts impuissants, il faut s'en prendre non pas seulement à la supériorité morale des Russes, mais à l’infériorité numérique des troupes régulières turques, et au peu de temps qu’elles avaient eu pour s'exercer à la tactique européenne. L'armée régulière est d'environ 60,000 hommes ; mais toute la population mahométane de l'empire est censée armée irrégulière ou milice.
Une des mesures les plus efficaces que Mahmoud ait prises pour réduire l'autorité des pachas à de justes bornes, c’est de séparer l'autorité civile de l'autorité militaire ; de plus il a aboli le droit de confiscation, droit barbare qui si souvent faisait imaginer des criminels et des coupables; enfin, voulant se rattacher les diverses classes de ses sujets chrétiens, il a défini d’une manière plus précise les droits de chaque communion, et a accordé un chef particulier aux Arméniens du rit catholique, qui jusqu'ici étaient en butte aux vexations de leurs compatriotes du rit schismatique : il a même cherché à réveiller dans la masse de ses sujets le sentiment du bien public, en invitant pendant la dernière guerre les ayans, ou notables de toutes les provinces, à se rendre à Constautinople pour y délibérer sur la situation de l’empire. Non-seulement il a fondé à Constantinople un collége de médecine, et des écoles militaires et navales ; mais, à limitation du pacha d'Égypte, il a envoyé à Paris quelques jeunes Tures pour qu'ils y profitent des lumières de l'Europe civilisée. Déjà il existait des traductions turques des règlements militaires de terre et de mer de la France. Ce sultan était si peu accessible aux préjugés de sa nation, que sans cesse il disait à ses courtisans : « Si vous voulez être hommes, imitez les Européens. » Lui-même se montrait souvent vêtu à l’européenne, et prenait plaisir à assister à leurs fêtes et à leurs amnsements.
Le sultan a fait publier un édit par lequel tous les sujets, de quelque religion qu’ils soient et à quelque classe qu’ils appartiennent, sont déclarés égaux devant la loi et soumis au même code; la différence de religion, est-il dit dans le décret, étant une affaire de conscience qui ne regarde que Dieu. A l'avenir les magistrats ne pourront infliger de châtiments aux rayas, que du consentement des primats dont ils dépendent. Quant aux îles et autres lieux occupés exclusivement par les chrétiens, et qui se trouvent encore sous l'autorité immédiate du sultan, les gouverneurs turcs seront obligés de soumettre tous leurs actes à l'approbation des primats, Les habitants ne pourront être jugés que d’après leurs propres lois, et jamais ils ne seront soustraits à leurs juges naturels. Les habitants de l’île de Samos n'auront dans leur île ni cadi ni gouverneur turc. Ils seront libres de demander quelque Grec, leur compatriote, pour les gouverner. Il leur est accordé de porter un pavillon particulier, dans lequel se verra la croix.
Une justice à rendre aux Tures, c’est qu’au milieu de religions et de races si diverses, ce sont eux dont le caractère moral offrirait le plus de garanties, D'un naturel mou el insouciant, imbus de préjugés, ils ne sont pas sales comme les juifs, avides et fourbes comme les Grecs. Leur caractère est à la fois simple et plein de dignité, Il est vrai que les Tures n’ont pas, comme les juifs et les chrétiens, été soumis depuis plusieurs siècles à un/despotisme capricieux et barbare, à un joug avilissant.
Constantinople. — ConsranTiNoPLe est située dans une contrée charmante, entre la mer Noire et celle de Marmara, sur le canal qui sépare l'Europe de l'Asie, et dont l’enfoncement forme un des plus beaux ports de l'Europe. Cette cité porta d’abord le nom de Byzance, et ce n’est que vers l’an 320 de notre ère, que l'empereur Constantin l'ayant choisie pour la capitale de l'empire romain, elle reçut, avec sa nouvelle importance,
‘le nom qu’elle porte aujourd'hui. Tombée au pouvoir des Tures en 1433, elle devint la
capitale des vainqueurs, et est appelée par eux tantôt Constantinié, tantôt Islamboul ou ville de l'Islamisme. La ville proprement dite forme une espèce de triangle, dont la pointe s’avance dans la mer. Au delà du bras qui forme le port, sont l'arsenal, les chantiers de construction et les faubourgs de Pera et de Galata. En face sur la côte d'Asie, se trouve près de l'ancienne Chalcédoine, Scutari, qui est une assez grande ville, et qu'on peut cependant regarder comme une dépendance de la capitale.
Peu de villes au monde se présentent extérieurement sous un aspect plus imposant ; mais des rues étroites et fort sales, des maisons pour la plupart basses et construites en terre et en bois, détruisent en partie la première impression. Les incendies y sont fréquents et quelquefois terribles; celui de 1826 détruisit six. mille maisons. Souvent ce sont les mécontents qui y mettent le feu, et c’est pour le peuple une manière de faire connaître ses griefs. Il est vrai que les immenses forêts qui bordent les côtes de la mer Noire permettent de reconstruire les maisons brûlées : d’ailleurs ces maisons sont loin d'offrir le luxe de meubles et d’ornements que présentent les nôtres. Des tapis, des sofas, quelques matelas, voilà tout leur mobilier. Mais comment remplacer les objets de tout genre entassés dans les bazars et qui deviennent trop souvent la proie des flammes! Un autre fléau non moins terrible pour cette ville, c’est la peste qui presque chaque année y exerce ses ravages : celle de 1854 est la plus horrible dont on puisse se souvenir. Jusqu'ici l’insoucrance des musulmans et l'esprit de fatalisme qui les anime ont fait négliger les ressources de la prudence humaine; sans doute à une époque où des idées de réforme animent le souverain, on cherchera à imiter les mesures préventives mises en usage dans l'Europe civilisée.
Constantinople est la résidence du sultan, du mufti, des ministres et de tous les grands dignitaires de l'empire. Les religions chrétienne et juive y ont également un chef particulier qui les représente auprès du gouvernement. Les Grecs du rit schismatique, qui rappellent les anciens maîtres du pays, ont un patriarche qui prend le titre d'æcuménique, c'est-à-dire d’universel, et qui est à la tête d’un synode de douze évêques ; les Arméniens schismatiques ont un archevêque, et la même faveur vient d'être accordée aux Arméniens catholiques; enfin, les Juifs sont gouvernés par un Hakam-baschi.
Les palais impériaux à Constantinople portent le nom de sérail; c'est une corraption du mot turc serai, qui signifie demeure. Le Sérail par excellence est le palais qu'occupe le sultan régnant et qui est construit sur l'emplacement de l'ancienne Byzance. Ce palais, bâti par Mahomet IT, se compose d’édifices et de jardins, et peut être considéré comme une ville à part. On dit qu’il égale par son étendue la ville de Vienne proprement dite; on y distingue l'appartement du prince et celui des femmes, qui est appelé harem, la salle du trône, l'hôtel des monnaies, Le seul qui existe maintenant dans l'empire, et le trésor, où sont déposées toutes les richesses acquises depuis l’origine de la monarchie. On a longtemps cru que ce trésor renfermait des manuscrits d'ouvragés grecs et latins qui ne nous sont point parvenus, et qui se trouvaient dans les bibliothèques de la ville, lorsque les musulmans y entrèrent. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. le général Sébastiani y découvrit un fort beau manuscrit de Ptolémée, qui depuis a été vendu en Angleterre, et que ce trésor recèle encore des objets de tout genre, bien dignes d’exciter la curiosité des savants si jamais ces vieux débris étaient rendus à la lumière. Un genre d'objets qui intéressent beaucoup plus les musulmans, ce sont des espèces de reliques qui se rattachent à la gloire de l'islamisme, et qui y sont déposées. Il suffira de citer le sangiak-schérif ou noble drapeau, étendard qu'on dit avoir appartenu au prophète Mahomet, et qui étant déployé dans
les circonstances critiques, a plus d’une fois relevé l'empire pendant sa ruine. La porte principale du sérail a reçu le nom de porte Auguste et de porte Sublime : et comme jadis en Orient la porte d’une maison était la partie-principale de l'édifice, parce qu’on y traitait de toutes les affaires importantes, le mot porte a désigné ensuite le palais lui-même et la cour impériale. Nous citerons encore l’Eski-seraï ou vieux sérail, palais situé dans l’intérieur de la ville, et qui est habité alternativement par les femmes et les esclaves du sultan mort ou déposé, et par le seraskir, Husrew-Pacha (ministre de la guerre), ainsi que par'ses successeurs.
Parmi les plus beaux monuments de Constantinople, il faut placer les mosquées; on en compte 544. Rien de plus pittoresque que cette forêt de coupoles et de minarets qui s'élèvent dans les airs; la principale mosquée est Aia Sophia ou Sainte-Sophie, église fondée par l’empereur Justinien en 532, et qui fut convertie en mosquée lorsque Mahomet II s’empara de la ville. Sainte-Sophie, eu égard à son ancienneté et à la place qu’elle occupe dans l’histoire de l'architecture, mérite d’être comparée à Saint-Pierre de Rome. Sa coupole a servi de modèle à celles qui furent élevées plus tard à Venise, à Pise, à Rome, et ailleurs; Les autres mosquées qui méritent d’être citées sont celles de sultan Ahmed, située sur la place de l’Hippodrome, de sultan Soleyman et de sultan Osman ; cette dernière est moins grande que les autres ; mais elle les surpasse toutes en élégance et en régularité. On cite encore la mosquée de la sultane Validé, c'est-à-dire de la sultane mère, du nom de la mère de Mahomet IV, parce que la plupart des colonnes qui la supportent ont été tirées des ruines d’Alexandria-Troas. I n’est pas besoin d'ajouter qu’à l'exception de Sainte-Sophie, chaque His est appelée du nom de son fondateur.
Les mosquées forment ordinairement un corps isolé, et sont entourées de parvis où se trouvent des fontaines à l’usage des personnes qui veulent faire les ablutions prescrites par la religion. Plusieurs de ces mosquées sont accompagnées de turbés ou chapelles sépulcrales, où reposent les corps des sultans et des grands personnages de l'empire ; chaque turbé a un gardien particulier, et des vieillards y doivent réciter tous les jours le Coran à l'intention du mort. À la plupart des mosquées sont annexées des écoles ou mekteb, où l’on apprend à lire et à écrire, et des colléges ou medressé, où l'on forme la jeunesse dans la logique, la-théologie et la jurisprudence; on y trouve même des bibliothèques publiques, des hôpitaux pour les malades, des lieux de distribution d'aliments pour les pauvres; plus de 30,000 personnes y reçoivent des secours chaque jour. Les mosquées, comme les autres établissements publics, sont en possession de recevoir les legs en argent ou en terres, que les personnes pieuses veulent leur faire : aussi n'est-ce pas une exagération de dire que ces établissements jouissent maintenant d'une grande partie des richesses de l'empire. On peut citer à la suite des mosquées les nombreux couvents de religieux mahométans, qui composent plusieurs ordres différents, et qui, sous le nom de derviches, de sofis, possèdent des biens considérables. Le couvent des Meulevis, à Galata, passe pour le plus beau de tous.
La principale église des Hat est l’église patriarcale; celle des Arméniens est l'église de Saint-George.
Constantinople offre plusieurs places remarquables. Toutes sont appelées meidan, d’un mot persan qui signifie plaine. La plus célèbre porte le nom d’At-Meidani ou place aux chevaux, parce que les jeunes Turcs s’y exercent encore à monter à cheval; c’est l’ancien Hippodrome, et il est encore orné d’un obélisque égyptien en granit de soixante pieds de haut, ainsi que des débris de la colonne aux trois serpents, qu'on croit avoir jadis supporté le fameux trépied offert au temple de Delphes par les Grecs vainqueurs à Platée ; vient ensuite la place de Top-Kana, qui est décorée d’une fontaine superbe.
On compte à Constantinopleun grand nombre de bazars ou marchés, remplis de tout ce que l'empire offre de plus précieux. C'est là qu'on trouve ordinairement les médailles, les pierres gravées el autres objets curieux qu’enfanta l’ancienne Grèce, et qui, après un oubli de plusieurs siècles , sortent chaque jour du sein de la terre. Telle est la sûreté des bazars en général, qu’on a coutume d’y déposer les biens des mineurs, des orphelins et des voyageurs. Un genre de marché dont on se fait difficilement l’idée dans l'Europe chrétienne, c’est le marché d'esclaves. Là sont exposées les personnes à vendre. Les filles esclaves sont examinées par des matrones préposées à cel objet. Leur prix dépend de leur âge, de leurs attraits et de leurs talents pour la danse, la musique et la broderie. Des femmes font la spéculation d’en acheter de très-jeunes, et de leur donner une éducation soignée pour les revendre. C’est Le présent Le plus précieux qu'on puisse offrir.
Outre les marchés proprement dits, il y a des khans, espèces d'hôtels réservés aux banquiers et aux gros commerçants qui y suivent le cours de leurs affaires, et des caravanseraïs, c’est-à-dire séjour des caravanes, espèce de halles où descendent les voyageurs et les marchands avec leurs effets. On sait qu’en Orient, faute de süreté suffisante sur les routes, les voyageurs ont coutume de se réunir ensemble, et trainent avec eux leurs bagages et presque tout ce qui leur appartient. Dans toutes les villes musulmanes, particulièrement en Asie, et d'espace en espace sur toutes les routes, le gouvernement ou des personnes charitables font construire de ces édifices, où les voyageurs et leur escorte trouvent un abri assuré.
Les Orientaux n’ayant pas de linge comme nous, et ayant consetvé le goût de leurs ancêtres, font un fréquent usage des bains; on remarque à Constantinople plus de 500 édifices destinés à cet objet; les femmes surtout recherchent ce genre de plaisir. Privées de la faculté de se promener dans la ville, si ce n’est couvertes d’un voile, et ne pouvant recevoir aucun étranger chez elles, elles trouvent une société choisie dans les bains et y passent les journées entières ; quant aux hommes ils ont la faculté de se rendre dans les cafés et autres lieux publics. On trouve à Constantinople des cabarets ; mais ces maisons sont ordinairement tenues par des chrétiens et des juifs.
On se tromperait beaucoup si on croyait que Constantinople manque d'établissements littéraires et de moyens d'instruction. Nous avons dit qu’à la plupart des mosquées sont attachées des écoles où l’on enseigne à lire et à écrire, et des colléges destinés à l'étude : de la logique, du droit et de la théologie. Le nombre des écoles primaires s'élève à 1,255; on comple dans les colléges environ 1,600 jeunes gens qui reçoivent une éducation gratuite. C'est dans les principaux de ces colléges qu’à l'exemple de ce qui se passe dans nos universités, se confèrent les grades aux étudiants qui se consacrent à la earrière des emplois civils ou ecclésiastiques. Il existe encore quelques écoles supérieures, telles qu’une école de mathématiques, une école de navigation , une école de médecine et une école militaire, fondées par le sultan Mahmoud; la ville possède encore près de 40 bibliothèques publiques où se trouvent les principaux ouvrages orientaux, et qui pourraient fournir d’utiles suppléments aux collections analogues de Paris, de Saint-Pétersbourg, etc. Enfin, Constantinople, outre son ancienne imprimerie rabbinique et arméñnienne, à une imprimerie arabe, persane et turque, qui, jusqu’à la fondation d’un établissement du même genre en Égypte par le pacha actuel et à Tauris par le prince royal de Perse, était la seule en possession de fournir les musulmans de livres consacrés à leur lillérature. Cet établissement, créé en 4727 et interrompu en 41746, a été restauré en 1784; il a été transféré à Scutari et acquiert tous les jours plus d'importance. On y publie toutes sortes de livres, sans excepter les ouvrages qui nécessitent l'emploi de figures ; tels que les livres de médecine et d’art militaire; le Coran seul est excepté, et
il sert encore à occuper un grand nombre de copistes qui n’auraient pas d'autre moyen d'existence.
Un genre de monuments qui, dans ces derniers temps, a excité les recherches des savants, ce sont les aqueducs qui fournissent de l’eau à Constantinople; les uns sont sur arcades, les autres forment des canaux souterrains. Les uns, ainsi que la plupart des citernes de l’intérieur de la ville, remontent au règne de Constantin; d’autres datent du Bas-Empire; quelques-uns appartiennent à la domination ottomane. Les plus connus sont : l’aqueduc de Valens, la citerne des mille et une colonnes, l'aqueduc de Justinien. Le général Andréossi, qui a fait une étude particulière de ce genre de monuments, a cru y reconnaitre des procédés qui étaient en usage chez les anciens, et qui sont tombés en désuétude chez nous.
Constantinople étant le centre de l'empire, renferme tout ce qui se rapporte à l’armée, à la marine et au gouvernement civil. On trouve le long du port, les arsenaux, les chantiers de construction et tout ce qui appartient au matériel de la marine. L’arsenal militaire, situé dans le voisinage et appelé top-khana (dépôt de Partillerie), eontient une manufacture d'armes qui fournit des fusils, des bombes et des canons. Dans l’intérieur de la ville sont plusieurs casernes qui pourraient rivaliser avec Les plus belles casernes de l’Europe civilisée. Les deux qui sont aux environs sont des espèces de camps retranchés pouvant renfermer une armée; l’une porte le nom de Daoud-Pacha, et l’autre de Ramis-Tchifflik. C’est dans celle-ci que, pendant la dernière guerre contre la Russie, le sultan planta son étendard, ne se montrant qu’en habit militaire, et annonçant l'intention de s’ensevelir sous les ruines de l'empire. On peut citer à la même occasion le fameux château des Sept-Tours, situé à l'extrémité méridionale de la ville, sur les bords de la mer, et où l’on enferme les prisonniers d’État. Quant aux remparts qui entourent la ville, ils consistent dans un double mur garanti par des fossés et fortifié de tours, et ils pourraient donner lieu à une défense formidable. Mais quelle armée ne faudrait-il pas pour garnir une si vaste enceinte !
La ville est accompagnée de plusieurs faubourgs considérables : celui d’Ayoub est ainsi appelé du nom d’un compagnon du prophète qui y fut tué, lors du premier siége de Constantinople par les musulmans, l'an 668 de notre ère; les Turcs y construisirent plus tard, en l'honneur d’Ayoub, une mosquée où les sultans, en montant sur le trône, sont dans l'usage d’aller ceindre le sabre, cérémonie qui leur tient lieu de couronnement. Ce faubourg est situé à l’ouest de la ville, vers le fond du port. Les autres sont placés de l’autre côté du port; ce sont, outre l’arsenal proprement dit et ses dépendances, Pera et Galata. Galata est le quartier des négociants, Pera celui de la diplomalie, C’est à Pera que les ambassadeurs des puissances chrétiennes ont élablhi, eux et leur suite, leur séjour; dans les villes du Levant les chrétiens n’osent pas se mêler avec les musulmans, et ils adoptent un quartier particulier, autant pour leur sûreté commune que pour les agréments de la société. Pera, par son élévation, domine le Bosphore, le sérail, le port et une bonne partie de la ville. Rien de plus frappant que ce mélange de costumes, d’idiomes, de mœurs et d'usages; cette diversité se fait remarquer surtout dans les fêtes que donnent les Européens , et auxquelles assistent depuis quelque temps Le sultan et Les officiers de sa cour. y
Derrière Pera et Galata est un autre faubourg appelé Saint-Demetri et qui est occupé par les Grecs; ce faubourg ne doit pas être confondu avec le Fanal'ou Fanar, quartier habité par les anciennes familles grecques qui depuis long-temps étaient en possession de fournir des hospodars à la Valachie et à la Moldavie. Le Fanal est situé sur le port, dans l’intérieur de la ville.
Les Turcs étant naturellement graves et sédentaires, sentent peu le besoin des pro-
menades; aussi en existe-t-il peu dans les environs de Constantinople. On rencontre seulement çà et là des kiosques et des fontaines élevées par la piété des fidèles, et auprès desquelles les musulmans viennent fumer et boire du café; l'heure de la prière arrivée, ils font leur ablution, tendent un tapis à terre et s’acquittent de ce qu’ils regardent comme un devoir sacré. On ne voit guère les musulmans se promener que dans les cimetières, surtout celui qui avoisine le faubourg de Pera. Les cimetières sont plantés d'arbres, particulièrement de cyprès, et les tombes sont couvertes de fleurs ; ce mélange d'images tendres et lugubres inspire une mélancolie qui plaît à l'âme. Il est remarmiible que les Turcs de la capitale, ayant conservé une espèce de prédilection pour l'Asie, berceau de leur religion et de leur nation, préfèrent se faire enterrer sur les côtes d'Asie; aussi trouve-t-on à Scutari un cimetière qui est regardé comme le plus vaste de l'empire. Un genre de promenade que les musulmans recherchent beaucoup, c'est la promenade en bateau sur le Bosphore et vers les îles des Princes; le soir, dans la belle saison, l’eau est sillonnée dans tous les sens, et l'on jouit du plus beau spectacle qu'offre la nature.
On est loin de connaître d’une manière précise la population de Constantinople ; chaque année, suivant la remarque de M. Reinaud, la population des provinces, fatiguée par la tyrannie des agents subulternes, vient y chercher un refuge; et le gouvernement, craignant de ne pouvoir suflire à l’approvisionnement d’une grande multitude, est obligé de renouveler de temps en temps la défense d'agrandir la ville par de nouvelles batishes! Nous croyons PARUS évaluer le nombre des habitants de Gonstantinople à 600,000.
Autant, dit le général Andréossy, les environs de Constantinople sont incultes, arides et privés d’arbres et d'habitations, autant les coteaux des deux rives du Bosphore sont riants et peuplés de jardins, de villages, de palais, de kiosques, de fontaines, de bouquets de bois, Ils n’offrent pas d'interruption d’une extrémité à l’autre du canal; disposés sans art, ces objets si diversifiés imitent dans leur ensemble la prodigieuse variété de la nature. Parmi les nombreuses localités qui méritent d’être citées, nous nommerons Belgrade, dans une situation charmante, autrefois séjour d’été de plusieurs Européens, mais que le mauvais air a engagés à déserter; c’est encore l'endroit où se retirent les plus riches familles chrétiennes de Pera et de Galata lorsque la peste fait ses ravages à Constantinople. Doulukh-Baktche, avec un palais du Grand Seigneur construit d’après le goût chinois. Bechiklach, remarquable par le magnifique palais du Grand Seigneur qui se trouve dans son voisinage et dont une grande partie fut brülée en 1816. Kouroutchesme , où les principales familles grecques se retirent pendant l'été. Roumily- Iissar, le plus fort de tous les châteaux qui défendent le Bosphore, presque au milieu du canal. Therapia, avec un grand nombre de maisons de campagne. Bouiouk-Déré, lieu considérable, orné d’un quai servant de promenade; la plupart des ministres européens y passent tout le temps de la belle saison. Les botanistes y admirent un des plus grands arbres du monde : c’est le fameux platane ; on assure que le tronc de cet arbre n’a pas moins de 150 pieds de circonférence.
Scurari, sur le Bosphore, est située en Asie, vis-à-vis de Constantinople, dont elle est regardée comme un des faubourgs. Quoique bien déchue, cette ville est encore trèscommerçante, étant le rendez-vous des caravanes de l'Asie qui font le commerce de Constantinople et d’une partie de l'Occident. Elle est remplie de belles maisons et de mosquées ; on y voit aussi les plus beaux cimetières de l'empire ottoman, étant le lieu que les plus riches Turcs de Constantinople choisissent pour se faire enterrer. Sa population peut s'élever encore à 35,000 habitants.
ADRIANOPLE où ANpRINOPLE (Ederneh des Turcs), située partie sur une colline et partie
sur les bords de la Tundja, près de son confluent avec la Maritza. On la regarde comme la seconde capitale de l'empire; les sultans y ont résidé depuis 1366 Jusqu'en 1453, époque où ils transférèrent leur résidence à Constantinople. Parmi les bâtiments les plus remarquables qui décorent la seconde capitale de l'empire ottoman, il faut d'abord nommer la mosquée de Sélim IT, regardée comme le temple le plus magnifique que l'on ait encore élevé à l’islamisme ; on dit que son immense dôme, soutenu par des colonnes de porphyre, est de deux pieds plus haut que celui de Sainte-Sophie à Constantinople; il faut monter 380 marches pour arriver à la galerie supérieure de ses quatre minarets, d'où l’on jouit d’un coup d'œil superbe; on admire leur grande élévation et leur forme svelte et élégante. Viennent ensuite la mosquée de sultan Bajazet LE, surmontée d’une belle coupole et de deux minarets ; celle de sultan Mourad IT, dite aussi Outch-Serfali, située au milieu de la ville et ornée de neuf coupoles et de quatre minarels. Mais on doit mentionner un bâtiment d’un autre genre qui vient immédiatement après la mosquée de Sélim Il; c’est le bazar d’Ali-Pacha ; M. Alexander le regarde comme un des plus beaux du monde; sa haute galerie a près d’un quart de mille de longueur. On ne doit pas oublier V'Eski-Serai, ou l’ancien palais des sultans, bâti hors de la ville sur les rives de la Tundja ; abandonné depuis longtemps, ce magnifique bâtiment a beaucoup souffert; la tour octogone, entourée de beaux kiosques qui s'élèvent dans sa vaste cour intérieure, et la belle porte par laquelle on y entre, sont maintenant les parties les plus remarquables de cette résidence, où les sultans, dans la plénitude de leur puissance, ont reçu avec un luxe asiatique les ambassadeurs de tant de princes dont ils étaient le fléau et la terreur. Andrinople est le siége d’un grand mollah, d’un archevêque grec, et possède plusieurs écoles supérieures turques; elle se distingue aussi par son industrie. On ne connaît pas la population de cette ville; nous lui accorderons 100,000 âmes, en suivant l'opinion d’un voyageur récent, M. Alexander.
Voici les autres villes les plus remarquables de la ROMÉLIE :
Dans l’intérieur, nous nommerons PæizrpropoLt ( Filibé des Turcs), grande ville, le siége d’un archevêché grec. — Sezmnia (Jslemje des Turcs), près de l'important défilé du Balkan, nommé Demir Kapou ou Porte de Fer ; sa foire est une des plus importantes de l'empire. — Ourounpiova, le rendez-vous des principaux négociants de l'Asie- Mineure, de l'Arménie, de la Crimée, de la Russie, de l'Allemagne, de la Pologne et des pays circonvoisins.
Sur la côte de l’Archipel on trouve Enos, qu'on peut regarder comme le port d’Andrinople , dont elle est le débouché principal.
Sur la mer de Marmara on voit GaLLipoLt, sur la péninsule de ce nom, grande ville, avec un port à l'entrée du détroit des Dardanelles et un évèché grec. Ses fabriques de maroquin, qui jouissent d’une grande célébrité, son commerce assez étendu , ses magasins pour l’approvisionnement de la flotte ottomane et les 80,000 habitants que M. Turner lui accordait en 1813, la placent à côté des principales villes de l'empire; le capitan-pacha, qui réside ordinairement à Constantinople, y tenait son lieutenant, de qui dépendaient jusqu’à ces derniers temps tous les pays compris dans le sandjak auquel Gallipoli donne son nom. — Kizin-Baur (Cadenas de la mer), petite forteresse, pour défendre le passage des Dardanelles ; on la nomme aussi le CHarTeau »'Eurore; elle est armée de 455 canons dont plusieurs d’un calibre énorme; vis-à-vis, sur la côte d'Asie, s'élèvent les batteries de Sultanie-Kalessie, armées de 196 pièces. — BoyaLLI- KALESSIE, l’ancien SEsTos, autre batterie de 50 canons; vis-à-vis, sur la côte d’Asie, est situé Nagara-Bourum, l'ancienne Abydos, armé de 94 canons; c’est là, selon le capitaine Trant , le seul ouvrage sur le détroit qui, étant entouré de murailles, est susceptible d’être défendu du côté de terre. Nous ajoulerons que, d’après cet officier anglais,
toutes les batteries élevées sur la côte d'Europe comptent 332 canons et 4 mortiers ; celles qui défendent la côte asatique ont 482 canons et 4 mortiers, ce qui fait un total de 814 pièces de canons et 8 mortiers.
Les principales villes de la MACÉDOINE sont :
Sazonique (Selaniki des Turcs et Thessalonica de la déoptphié ancienne), grande ville, située presque au milieu des côtes dé Macédoine, au foud du golfe qui porte son nom, et au pied du mont Kortiach, contre lequel elle est en partie bâtie. Vue de la mer, son aspect est celui d’un vaste amphithéâtré démi-circulaire, dans lequel les maisons et édifices s'élèvent par degrés jusqu’à la moitié dés hauteurs sur lesquelles la ville est construite, C’est sans contredit la première placé commerçante de la Turquie d'Europe après Constantinople; toutes les nations maritimes de cette partie du monde y entretiennent des consuls, et son port reçoit tous les ans plusieurs centaines de vaisseaux étrangers. Elle est la résidence d’un archevêque grec, d’un grand mollah et du grand hakam des Juifs, espèce de grand prêtre de cette religion, dont les disciples, qui y sont très-nombreux, possédaient jadis une école célèbré regardée comme leur wniversité. Les Juifs partagent avec les Grecs la supériorité dans les manufactures et le commerce de la ville. Une grande partie des Tures qui habitent Salonique, est regardée comme de race juive; aussi les musulmans de la ville sont-ils distingués en deux classes. Salonique est un lieu très-important par les monuments d'architecture qu’elle possède, et par les objets d’antiquité, tels que médailles, mosaïques et bas-reliefs qu’on y découvre chaque jour. Dans le quartier grec et l’ancien hippodrome, et au milieu des constructions modernes qui obstruent l’ancienne grande rue , on distingue des restes d’une colonnade bâtié sous Néron avec huit statues. Ces statues reçurent des juifs d'Espagne, le nom de las encantadas {figures enchantées), nom qu’elles conservent encore; quan! aux Turcs ils les nomment soureli malek, c’est-à-dire figures d’anges. Cette ville était jadis célèbre par ses nombreuses églises; la plupart ont été converties en mosquées, et on y distingue à peine quelques traces de leur ancienne origine. Il est vrai que quelques-unes, dit-on, n'étaient pas l'ouvrage des chrétiens, et avaient été primitivement élevées par les païens. La mosquée de Cassim est l’ancienne église de Saint- George. L'Eskidjami ou vieille mosquée, composée de deux temples et revêtue de porphyre et de jaspe, est la célèbre église de Saint-Démétrius. On en pourrait dire autant de la Rotonde, bâtie sur le modèle du Panthéon de Rome, et de Sainte-Sophie, construite à limitation de Sainte-Sophie de Constantinople. Les trois principaux marchés de Salonique sont ceux de Sulidjé-khan, Mustapha-pacha-khan et Milta-khan. Quelques palais y attirent aussi l'attention des curieux par leur luxe intérieur. On sait que cette ville est la résidence de plusieurs familles distinguées, entre autres de celle des Ghavrinos, descendant du conquérant de la Macédoine sous Amurat IL. La population de Salonique nous paraît pouvoir être évaluée à 30,000 habitants.
Dans un rayon de 46 milles on trouve SEres, assez grande ville située au pied des montagnes, à quelques milles à l’est du lac Takinos, florissante par ses fabriques de coton, de laine et de tabac, et remarquable en ce qu’elle est le centre de la culture et du commerce du coton de la Turquie européenne. — Drama, ville assez florissante par ses manufactures de calicot et de’tabac, et dont les environs sont d’une grande importance historique et archéologique, parce qu'ils offrent les ruines de Philippi, qui, malgré leur importance; n’ont encore été visitées par aucun voyageur récent; Belon, qui les examina en détail, cite de grands tombeaux de marbre blanc, un amphithéâtre de forme ronde, plusieurs statues et les restes d'un temple élevé à Claude.
Dans ce même rayon, mais vers le sud-est de Salonique, commence l’isthme de la célèbre péninsule Chalcidique, à l’extrémité de laquelle s'élève Le monr Arnos, nommé
Hagion Ofos; (montagne sainte) par les Grecs modernes. Avant les troubles et les dévastations qui eurent lieu dernièrement dans cetté partie de lempire ottoman, celte montagne célèbfe portait Sur ses flancs plusieurs bourgades, 22 couvents, outre 500 chapelles, cellules et grottes qui servaient d'habitations à plus de 4,000 moihés; Ceux nommés ermites, dort on Comptait une vingtaine, vivaient dans des grottes. Cés moines, entre leurs offices religieux, labouraient la terre, cultivaient des vignés et des oliviers et élevaient un grand nombre d’abeilles qui les mettaient en état d'exporter annüellément de 36 à 40,000 okas de cire; plusieurs fabriquaient un grand nombre d'images saintes, de couteaux, de cuillers ét autres objets en bois qui formaient dés articles importants d'exportation par le port d'Alvara, bourg fortifié, situé sur le côté oriental de cette montagne ét habité par environ 500 moines. C’est encore ici qué 8e trouvaient lé premier séminaire ecclésiastique de l’église romaine grecque et son école théologique la plus célèbre, ainsi que les débris des fameuses bibliothèques qui fourüirent, il ÿ a quelques siècles, à l'Europe savante les manuscrits de tant de chefsd'œuvre de l'anciéñne littérature grecque.
Au Sud de Salonique, mais un peu vers l’ouest, s'élève le majestueux monr Lacr, qui est l'OLYMPE des anciens Grecs; nous rappellerons que, selon le docteur Clarke, tous les ans, le 20 juin, le prêtre du village de Scamnia va célébrer une messe dans la chapelle élevée sur un des hauts sommets de l'Olÿmpe; c'est la continuation d’une anCienne fête religieuse qu’on y célébrait au temps du paganisme.
C'est iéi qu'il nous semble plus convenable de placer les petites îles européennes que les derniers traités ont laissées sous la domination ottomane; on peut les regarder comme des dépendatices géographiques dé la Romélie; ces îles sont : Tnasso (Thassos des anciens Grecs et Thächos des Turcs).— SAmornraktr (Samothrace des anciens Grecs et Seménderéle des Turcs).C’est dans cette île qu’a été découvert le célèbre bas-relief d’Agamemnon, conservé au Louvre et réputé l’un des plus anciens monuments de l’art grec. — LimNo ou STALIMENE (Lemnos des anciens Grecs et Limno ou Limni de Turcs), la plus importante de ce groupe. Cette île offrait autrefois un des quatre fameux labyrinthes de l'antiquité, remarquable surtout par ses 150 colonnes, qui, selon Pline, pouvaient être facilement mises en mouvement sur leurs pivots malgré leurs énormes dimensions. La terre Sigillée qu’on extrait encore avec de grandes cérémonies des collines au nord-ouest de l’île, et qu’on vend pour le compte du gouvernement, à beaucoup perdu de sa célébrité depuis que la médecine modérne a réduit à leur juste valeur les propriétés extraordinaires que l'ignorance et la superstition lui avaiént attribuées.
Les villes principales de la THESSALIE sont :
Larisse (Larissa des anciens Grecs; Zenischehr des Turcs), assez grande ville.
TricazA (Tirhala), ville de médiocre étendue, importante par son château, par sa population estimée à 42,000 âmes, et parce qu’elle est la résidence du pacha qui gouverne celte province et d’un archevêque grec. Dans ses environs sont situés les défilés du canton d’Agrafa, susceptibles d’une longue défense; ils conduisent dans la basse Albanie ou Épire; et les Météora (les hauts lieux), série de monastères silués sur des pics escarpés et isolés, où l’on ne monte que dans des corbeilles suspendues à des cordes; ces retraites extraordinaires sont des cavernes naturelles ou des chambres taillées dans le roc; aujourd’hui on né compte que dix de ces couvents.
Tournavos , petite ville, renommée par la fabrication de ces étoffes légères, Lissues de coton et de soie, connues dans le commerce européen sous le nom de bourre de la Grèce ; 6,000 habitants.
La BULGARIE et ses dépendances nous offrent les villes suivantes :
Sopnia (Zriaditza des Bulgares), située entre l’Isker et la Nissava, et environnée de
hautes montagnes, grande ville, mal bâtie comme presque toutes les autres villes de la Turquie, résidence d’un métropolitain grec et d'un archevêque catholique.
CnouwLA ou ScHoumnA , agréablement bâtie sur une colline, assez grande ville à laquelle on accorde au-dessus de 30,000 habitants. Les Turcs habitent la partie élevée de la ville, les Bulgares, les Grecs, les Arméniens et les juifs, les parties basses. On la place justement parmi les principaux boulevards de l'empire, et une des plus fortes positions de l’Europe. C'est le point militaire le plus important de la Turquie orientale; elle occupe le centre où viennent aboutir toutes Les routes des forteresses du Danube et d'où partent celles qui, à travers le Balkan, se dirigent vers la mer Noire et la Thrace. Choumla occupe aussi une place distinguée par son industrie et son commerce; elle se distingue surtout par le talent de ses chaudronniers et ferblantiers, regardés comme les plus habiles de toute la Turquie. On doit citer aussi le mausolée du célèbre amiral Hassan-Pacha. Elle fut assiégée par Les Russes en 1774, 1810 et 1899.
Dans un rayon de 58 milles on trouve : Mapara, gros village dans les environs de Choumla, qu’on dit habité uniquement par 2,000 femmes mahométanes, vivant en communauté et se recrutant depuis longtemps de toutes les jeunes et belles personnes des pays limitrophes qui veulent se soustraire à la vengeance d’un mari ou de parents irrités par leur mauvaise conduite. C’est dans cette singulière colonie que les Déré-Beys choisissaient leurs Guvendés, qui, en temps de guerre, armées de pied en cap les suivaient à cheval dans leurs expéditions contre l'ennemi. — TorLacn ou TorLoqut, petit village que nous ne citons que pour mentionner, d’après le docteur Neale, le berceau d’une secte de derviches errants, qui vivent aux dépens de la stupide terreur des Turcs, qui croient, à l'aide de présents, pouvoir être délivrés des ravages de la peste, des tremblements de terre, de la disette et autres fléaux dont les menace un vieux fripon que ces derviches mènent avec eux, et qui y a sa station principale ; ce personnage extraordinaire, de même que le Xamolxis des anciens Gètes et le Dalaï-Lama des Tibétains, est regardé comme un dieu incarné , et traité avec les plus grands honneurs.
La vaste contrée, connue depuis longtemps sous la dénomination d'ALBANIE, offre plusieurs villes considérables, dont, avant les derniers troubles, la principale, sous tous les rapports, était
JanINA (Janina des Albanais, Vania des Turcs), située presque au milieu de la basse Albanie, dans une situation pittoresque, sur la rive occidentale du lac de Janina, assez bien bâtie, mais avec des rues étroites et mal pavées, à l'exception de celle du Bazar. Janina est une ville ouverte, dominée par deux fortes citadelles, l’une construite sur la péninsule qui s’avance dans le lac, et l’autre nommée Litharitza, bâtie sur une roche escarpée située au milieu de la ville. C’est dans la première de ces forteresses que se trouve le sérail du pacha; le célèbre Ali-Pacha résidait ordinairement dans un palais qui y est renfermé. Il avait en outre fait bâtir un autre palais d’une magnificence vraiment royale dans la Litharitza; toutes les ressources des arts de l'Europe civilisée avaient été mises à contribution pour son ameublement. De simple chef de klephtes, cet homme extraordinaire était parvenu peu à peu à se rendre maître, non-seulement du sanjak de Janina, mais aussi de ceux de Delvino, Avlona, Elbassan et Ochri dans l’Albanie, de Tricala dans la Thessalie. Maitre absolu dans tout ce qui regarde l'administration intérieure de ces vastes provinces, faisant des trailés de paix et d'alliance avec les souverains des pays limitrophes et avec les principales puissances maritimes de l’Europe qui tenaient des représentants à sa cour, Ali-Pacha ne reconnaissait que le nom de suzeraineté du Grand Seigneur, fauquel il payait un tribut annuel. Il s'était formé une flottille de quelques corvettes et une armée forte de 20,000 hommes, mieux organisée et mieux
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( Turquie.)
commandée que tout autre corps ottoman. Assiégé en 1822, dans la citadelle du lac, il termina misérablement sa longue vie et son règne souillé de crimes. Mais l’histoire imparliale attestera à la postérité que, malgré sa tyrannie atroce, ce despote avait rendu Janina une des villes les plus florissantes de la Turquie; sa population s'était élevée jusqu’à 40,000 âmes. Ses habitants étaient presque à l’unisson des cités italiennes, dont ils avaient adopté insensiblement les mœurs et les usages. On avait établi non-seulement plusieurs écoles élémentaires, mais même un lycée, où l’on enseignait les langues anciennes et modernes, la philosophie et les mathématiques; il ÿ avait une bibliothèque publique assez riche, et quelques négociants qui faisaient des affaires de librairie assez considérables. Durant la catastrophe qui termina le règne d’Ali-Pacha et les troubles qui la suivirent, tous ces établissements littéraires furent détruits, et le commerce de Janina et son industrie, qui avaient pris un si grand développement, disparurent. Cette ville paraît n'être habitée maintenant que par quelques milliers d’Albanais mahométans et par des juifs.
La BOSNIE et ses dépendances offrent les villes suivantes :
Bosna-Seraï (Serajevo en illyrien), grande ville, située sur la Migliazzi ou Miliaska, affluent de la Bosna, sur un plateau élevé et couronné de montagnes boisées. Ses fabriques d’armes, de lames, d’ustensiles de fer et de cuivre, son orfévrerie, sés manufactures de laine et de coton, ses tanneries lui assignent un rang important parmi les principales villes industrieuses de la Turquie. Bosna-Seraï est le siége des principaux capitaines héréditaires qui gouvernent la Bosnie, dont elle est censée la capitale, quoique le pacha à trois queues de cette grande division de l'empire réside à Traunik.
Il ne nous reste qu’à parler de la grande île de Candie, que le sultan a mise en dépôt entre les mains du vice-roi d'Égypte, pour le dédommager des dépenses de la guerre de Morée; elle formait l’eyalet de Kirid.
CanDnte (Kirid en Turc), ville de médiocre étendue et, quoique capitale de l’île, trèsdéchue en comparaison de ce qu’elle était lorsque les Vénitiens en étaient maitres. Les fortifications qu'ils ont élevées sont assez bien entretenues, mais les maisons qu’ils avaient bâties sont tombées en ruines, et le port est presque entièrement comblé. Le palais habité par le pacha et ses nombreuses savonneries méritent d'être mentionnés. Candie est la résidence de l'archevêque de Gortyne; ce prélat grec jouit de grands priviléges et tient un rang éminent dans l’église orthodoxe grecque.
Population de la Turquie. Jamais un recensement exact n’a été fait en Turquie; de sorte qu’il existe une grande diversité d'opinions au sujet du chiffre dela population. On peut dire que ce chiffre s'élève à neuf millions d'habitants (il est entendu que nous ne parlons que de la Turquie d'Europe), et, comme la Bosnie, la Bulgarie et les villes maritimes sont peuplées presque entièrement de chrétiens, on peut conclure que la population turque ne va pas au delà du tiers pour cette partie de l'empire. La partie la plus active et la plus utile de la population de la Turquie, est celle des raias.
Les raïas sont des sujets non musulmans. Ce sont principalement des Grecs et des Arméniens, parmi lesquels un certain nombre de juifs. Les Arméniens sont banquiers, manufacturiers, excellents agriculteurs. Aussi leurs villages se distinguent-ils par leur propreté et par leur élégance. C’est encore parmi cette secte chrétienne que se trouvent les plus habiles mécaniciens et les architectes. Plus remuants, plus entreprenants et plus vifs, les Grecs fournissent les armateurs, les marins, les marchands, les interprètes et les artisans. Les raïas payent un haratch ou capitation distincte de l'impôt qui se lève sur les Turcs. Soumis à mille avanies, il s'ensuit que même les plus riches mènent une vie isolée et recluse. Un chrétien, s’il soutient un procès contre un Turc, doit avoir un musulman pour témoin; tandis que le Turc peut appuyer sa défense d’un
Turc ou d’un raïa indifféremment. Les raïas sont forcés de porter une marque distinctive sur leurs vêtements. Repoussés , rudoyés dans les bazars, aux bureaux des douanes ou dans les rues par les derniers des Tures, ils n’oseraient porter leurs prétentions jusqu'à louer un caïque à trois rames pour traverser le Bosphore, et fussent-ils même dans la plus misérable barque, le premier Turc venu pourrait les en faire sortir et prendre leur place, sans que le batelier osât garder le chrétien, celui-ci lui offrit-il dix fois le prix du passage. Il leur est défendu d’aller à cheval dans les rues de Constantinople, et aussi de porter des châles autour de leurs kulpacs, ou de se servir de parasols. Les sura/s seuls (banquiers) peuvent éluder ces règlements par quelques cadeaux faits aux pachas, leurs patrons. C’est pour échapper à ces vexations que les raïas ont formé une corporation appelée baratlias, où, après avoir payé une grosse somme pour leur entrée ou une rente annuelle, ils sont relevés du haratch, des droits extraordinaires, etc.
Pour échapper à ces exactions, les riches raïas, ceux surtout qui font le commerce étranger, se font naturaliser dans un pays chrétien. Quelques-uns adoptent l’Angleterre, d’autres la France; mais le plus grand nombre préfère la protection de la Russie.
Commerce. Quand on se représente les ressources naturelles et inépuisables des provinces qui composent l'empire turc, quand on jette les yeux sur cette belle étendue de côtes tout échelonnée de ports commodes, on ne sait à quoi attribuer le peu de prospérité du commerce des Turcs. Une des causes principales de ce manque de prospérité est attribuée, non sans raison, à l’altération continuelle des monnaies et au peu de souci que prend le gouvernement local des intérêts des importateurs. Une conséquence des fréquentes dépréciations des monnaies a été l'exportation des espèces : l’or et l'argent monnayés ont graduellement disparu ; aussi n'y voit-on guère en usage qu’une sorte de monnaie appelée beshlicks, dont la valeur intrinsèque est minime. Le gouvernement a depuis eu recours à une émission de papier-monnaie qui fut presque aussitôt déprécié qu'émis, et, du train dont vont les choses, un déluge d’assignats menace d’inonder l'empire.
Et puis aussi, il règne en Turquie un système de monopole presque exclusif. Les industries indigènes, protégées par des droits restrictifs, ont décliné dans la même progression et avec la même rapidité que le commerce extérieur. Le régime des Turcs est généralement réputé maladroit. Sous ce régime, jamais ni l’industrie, ni le commerce, ni l’agriculture ne sauraient prospérer. C’est sous le dernier sultan que commença ce système de monopole qui, selon toute probabilité, devait, plus que toute autre cause, achever de tarir les ressources du gouvernement, en mettant des entraves à la culture du sol. Une fois les banquiers ruinés par la dépréciation successive des monnaies et la circulation des espèces arrêtée, quelles ressources restait-il au gouvernement, si ce n'est de prendre sur les revenus du cultivateur? Le sultan vendait à Constantinople au plus offrant les grains encore sur pied, et il les achetait au cultivateur à un prix qu’il fixait lui-même. Un voyageur raconte que pendant son séjour à Constan- Unople, une députation vint de Mytiloère pour se plaindre d'une vente que venait de faire un pacha de la production annuelle de l'huile qui se recueillait dans l'ile entière. L'acheteur du teskeri, ou ordre du favori, exigeait la marchandise à un prix ruineux pour les propriétaires, et comme ce voyageur demandait quels moyens de faire révoquer le marché avaient les réclamants, il lui fut répondu que la députation achèterait un autre pacha. La vélanède, l’opium, la soie, les figues, les graines, toutes les productions, en un mot, furent alternativement exposées à de semblables monopoles La conséquence fut que les fermiers ne cultivèrent que pour leur plus strict nécessaire, et que la contrée, demeurée inculte jusqu'aux abords même de
Constantinople, laissa les habitants dans la dépendance de la Russie pour leur pain de tous les jours.
Langue. La langue est un des dialectes de celles du Turkestan; pauvre et dure, elle manque d’expression pour tout ce qui a rapport aux arts et aux sciences. Les Turcs sont, en effet, presque universellement étrangers à toute culture intellectuelle; leur littérature n’est guère qu’une imitation de celle des Persans et des Arabes.
En fait de beaux-arts, les Turcs ne réussissent qu’à peindre ou à sculpter la nature inanimée (fleurs, arabesques, etc.), et à élever de jolies mosquées que surmontent de hardis minarets.
Religion. L’islamisme (du rit Sonnite) est la religion dominante, mais, comme nous l'avons déjà dit, les autres religions sont tolérées.
Funérailles. Les funérailles des musulmans sont empreintes d'un caractère de gravité et de simplicité qui éveille l'émotion. Lorsque le corps a été bien lavé, on l’essuie avec soin , et l'on jette du camphre sur le front, les genoux, les mains et les pieds. On l’enveloppe ensuite d’une étoffe blanche, chargée de versets du Coran, et on l’expose à la porte de la maison, dans une bière soutenue par des tréteaux. Cette exposition dure quelques heures : l’iman arrive ensuite, jette de l’eau sur le corps, et se met en devoir de le conduire à sa dernière demeure où il est porté tantôt par des amis, tantôt par des mercenaires, et quelquefois par des personnes qui regardent ce pieux devoir comme un acte de dévotion méritoire. Le cortége n’est composé que d'hommes : on voit cependant assez souvent venir, quelque temps après, auprès de la tombe, des femmes payées pour pleurer le défunt. Lorsque le convoi funèbre est arrivé au cimetière, l’iman place avec précaution le mort sur le côté, la figure tournée vers la Mecque, s’avance au bord de la fosse, et prononce d’une voix grave cette profession de foi : « Je crois en un seul » Dieu tout-puissant, et je n’adore que lui; je crois que Mahomet est l’envoyé d'Allah » sur la terre, et le prophète des prophètes. Je crois aussi qu’Ali est le vrai chef des » fidèles , que cette terre est à lui, etc., etc. » |
L’iman s'adressant ensuite au mort : « Sache bien, lui dit-il, que la mort est vraie; » que la visite que vont te faire Mounkir et Nékir, les deux anges des ténèbres et les » messagers d'Allah, est vraie; que le ciel et la terre existent ; que l'enfer, ainsi que » le jour du jugement, sont vrais ; aie la plus grande confiance dans toutes ces choses, » Car elles sont véritables. Maintenant que Dieu, ton maître, qui viendra un jour » relever tous les morts de leur tombe, t'accorde la faveur d'approcher de sa divinité » et de ses prophètes, et que sa grâce soit avec toi pour toujours! Amin! »
Alors l’iman s'éloigne d’une quarantaine de pas, et s’écrie : « Approchez Mounkir et » Nékir , voici un vrai croyant; venez, il vous attend! » — Il revient ensuite au bord de la tombe : « Dieu, grand et glorieux, dit-il, nous te prions humblement de rendre la » terre légère à ton serviteur; et puisse-t-il trouver grâce et miséricorde auprès de » toi! Amin! »
Autres cérémonies. Une sécheresse est regardée à Constantinople comme une calamité plus grande que la peste dont elle semble quelquefois augmenter les ravages. L'eau d’ailleurs est la boisson favorite des Turcs, qui montrent une recherche extraordinaire sur cet article, La renommée que certains lieux se sont acquis pour la fraicheur de leurs eaux, est un sujet qui occupe toujours les longues conversations des Caravanes , et pendant la sécheresse le sultan ordonne souvent des prières publiques pour obtenir du ciel la cessation de ce fléau. Un missionnaire assista une fois à ces exercices pieux prescrits en ces occasions. Parmi ceux qui obéirent à l'ordre du sultan étaient cinquante maîtres d'école, qui allèrent avec leurs élèves faire leurs prières dans la vallée des Eaux-Douces.
Après avoir choisi pour le lieu de sa dévotion une grande prairie, l’assemblée en fit trois fois le tour sous la conduite d’un iman; ensuite les maîtres s’assirent sur le gazon entourés de leurs élèves. Devant chaque maître on plaça deux sacs, dont l’un était vide et l’autre rempli de petits cailloux qu’on avait eu soin de bien laver. La cérémonie commença. Chacun des maitres assistants prit un caillou dans le sac plein, répéta une courte prière, et soufflant trois fois sur la pierre, la déposa ensuite dans le sac vide; à la fin de chaque prière, tous les enfants répondaient en chœur: Amin. Quand l’iman eut calculé qu'il avait été dit ainsi soixante et douze mille prières, il fit signe de les cesser. Les sacs contenant les cailloux sur lesquels les prières avaient été dites, furent réunis, vidés dans une grande outre de peau qu’on ferma soigneusement, et qu’on jeta dans le ruisseau qui arrose la prairie, pour y rester sous l’eau jusqu’au moment où ces prières auraient obtenu la cessation du fléau.
Ces superstitions si opposées à l'esprit simple et austère du mahométisme, s’y sont glissées dans les derniers siècles. Mais dans l'Orient, chrétiens et musulmans sont également superstitieux, grâce sans doute à cet universel amour du merveilleux qui caractérise les Orientaux.
Parmi les cérémonies du mahométisme, il y a ce qu’on appelle le ramadan: c’est une sorte de pendant du carême de l'Église romaine. Pendant le ramadan, tandis que les pauvres travaillent comme à l'ordinaire, tout en observant le jeûne, les dévôts fréquentent les mosquées et lisent le Coran; mais le plus grand nombre croit satisfaire sa conscience en dormant jusqu'au moment où le coup de canon du soir annonce que le jeûne est fini pour ce jour-là. |
Dans la ville, c’est l'instant du coucher du soleil qui est le plus intéressant de la journée. À mesure que le soleil descend à l'horizon, toute la population musulmane semble s'éveiller. Les cafés, abandonnés pendant le jour aux chrétiens, commencent à se remplir de Tures, qu’on y voit assis, la pipe à la main, et attendant dans le silence le coup de canon du soir. Les rues habitées par les Turcs sont remplies de gens allant de tous côtés avec une vivacité de mouvements qui n’est pas ordinaire à ce peuple. Les boutiques sont encombrées de chalands; celles des pâtissiers, arrangées et décorées avec un luxe inaccoutumé, étalent leurs mets les plus recherchés. Une multitude de curieux empressés tiennent leurs regards fixés sur les horloges parfaitement réglées dont sont pourvues quelques mosquées. Tout le monde s'adresse la même question : Quelle heure est-il? Le port, est selon l’usage, sillonné par une flottille innombrable de caïques, se dirigeant sur les débarcadères de la Corne-d'Or. Tout ce mouvement se fait sans bruit, et c'est seulement lorsque l'attente universelle est enfin calmée par la délonation majestueuse du canon, qu'il semble que toutes les langues sont déliées comme par enchantement. Mais, même alors on n’entend ni cris ni clameurs; et en approchant de la ville par mer, on n'entend autre chose qu’un murmure confus qui s'échappe de la ville joyeuse.
Avec la nuit commencent les illuminations ; sur des cordes tendues entre les minarets des mosquées on suspend des milliers de lampes, qui représentent des chiffres, des devises pieuses, des figures fantastiques. Cependänt l’illumination ordinaire ne se compose que d’un cordon de feu suspendu autour des minarets, du haut desquels le muexzin appelle les fidèles à la prière. « Le 21 décembre, ou plutôt le treizième jour du ramadan, élait le jour anniversaire de la naissance du sultan; le solennel silence du jeûne, dit M. Southgate, fut interrompu à chaque heure de la prière, par le bruit du canon; et pendant la nuit, la ville présenta encore un aspect encore plus gai que celui des jours précédents. Tous les bâtiments de la flotte furent magnifiquement illuminés par des fanaux suspendus aux sabords et dans les haubans. Devant l'arsenal, se dé-
MOEURS, USAGES ET COSTUMES. 21 ployaient des illuminations représentant des ancres et tous les attributs de la marine. Sur le pont de bateaux récemment établi sur la Corne-d'Or, se déroulaient deux longues lignes de feux, dont les reflets produisaient dans les flots un effet magique. Entre les minarets des mosquées, étaient suspendus des emblèmes de feu; ici un croissant gigantesque; là, entre les flèches élancées de la mosquée de Soliman, on lisait : Ya Osman (le père des Ottomans), en caractères immenses; sur le magnifique temple élevé par le sultan, on voyait une barque dessinée avec des verres de couleur, et représentant celle qui portait ordinairement Mahmoud sur les eaux du Bosphore.
» Mais toute cette splendeur était éclipsée par la magnificence du Bosphore. Sur ses deux rives, et dans presque toute son étendue depuis Constantinople jusqu’à la mer Noire, les palais, les kiosques, les cafés, les maisons particulières, se baignaient dans des flots de lumière. C'était vraiment un spectacle digne des Mille et une Nuits, et qui ressortait d'autant plus que l'obscurité du ciel était vraiment merveilleuse. Les diadèmes de feu qui couronnaient les minarets semblaient suspendus dans les airs par un pouvoir magique. Les rues étaient aussi illuminées, quoique d’une manière moins brillante; la foule assiégeait les cafés, où des conteurs amusaient les assistants: dans d’autres réunions, la musique, bien que défendue par la loi austère de l’islamisme, charmait les heures de la nuit. Une rare faveur avait été octroyée à la population en faveur du jour de l'anniversaire de la naissance du sultan. Les rues restèrent ouvertes toute la nuit, et je profitai de cette faveur impériale pour passer la plus grande partie de la nuit au milieu des scènes que je viens d’essayer de raconter.
» Pendant toutes les nuits du ramadan, les principales rues furent éclairées assez médiocrement, il est vrai, mais l’intérieur des mosquées était illuminé de la manière la plus brillante. La liturgie mahométane comprend un service spécial pour le ramadan qui se célèbre dans les mosquées pendant la nuit … » Cette splendide période d’humilité se termina le 7 janvier, quand le coup de canon du soir annonça le premier jour du mois de chewall. Alors commença la fête du Baïram, proclamée, comme le jeüne l’avait été par des décharges d'artillerie qui durèrent plusieurs heures. Dès lors, la joie devint universelle; les cours spacieuses des mosquées impériales étaient remplies de la foule la plus bruyante que j'aie jamais vue en pays turc. Des crieurs publics allaient dans toutes les directions, criant : Baïram ! baïram! avec une voix et une figure aussi joyeuses que celle de nos écoliers, quand l'heure de la récréation leur permet de se précipiter hors des classes. Les mendiants demandaient la charité au nom du baïram, mot magique, dont sans doute ils avaient déjà éprouvé la puissance pour ouvrir les bourses et les cœurs.
» Le jeûne est considéré par les mahométans comme d'obligation divine, mais la célébration des fêtes est facultative; le Coran n’en parle pas. Les cérémonies religieuses de ces fêtes sont célébrées avec une grande splendeur : le sultan, successeur du prophète, y assiste entouré de tous les grands officiers de l'État. Cependant la partie impériale des cérémonies, si l’on peut parler ainsi, est, malgré sa magnificence, moins intéressante que les réjouissances populaires.
» Le premier jour, l'appel à la prière fut suivi, aux cinq heures canoniques, d’un salut de toute la flotte. Pendant tout le temps de la première fête, et les trois premiers jours de la seconde, les boutiques restèrent fermées, et tous les travaux furent interrompus. La population musulmane remplissait toutes les rues; on ne pouvait trouver de place dans les cafés. Hommes, femmes, enfants, tous élaient en habits de fêtes; jamais les turbans blancs ne m'ont paru si propres et si fraichement plissés. Les femmes turques, par groupes de cinq à six personnes, accompagnées de leurs enfants revêtus de leurs plus beaux costumes, circulaient dans les rues. On faisait des visites
à ses amis ; quand on les rencontrait dans la rue, on les embrassait sur les deux joues. L'inférieur donnait le même signe d’attachement à son patron, en lui baisant La main. Les effendis à cheval et les femmes dans leurs arabas couvraient le pont qui unit Stamboul à Salata; des escamoteurs exerçaient librement leur métier dans les rues fréquentées. Les vendeurs de fruits, de confitures, de conserves, vantaient d’une voix de stentor les merveilles de leurs magasins, et les mendiants recommençaient à vous importuner de plus belle, au nom du baïram. On eût dit que ce mot portait avec lui une invitation au plaisir et à la gaieté. Tout cependant se passait sans désordre; on ne voyait ni presse, ni spectacles indécents, ni gaieté folle, ni éclats de rire bruyants, ni surtout ces querelles et ces rixes sans cause qui accompagnent invariablement les grandes fêtes de nos pays civilisés. On trouve la raison de cette différence dans la modération habituelle, et l'empire sur soi-même qui caractérisent les Turcs, et aussi dans l'absence de ces grandes douleurs qui affligent toujours une partie de notre population. Pendant le baïram, les autorités turques déploient une grande vigilance pour éloigner les musulmans des boutiques où se débitent les liqueurs spiritueuses, et qui, J'ai honte de le dire, sont presque exclusivement fréquentées par les chrétiens, La seule partie de la population qui donne toute carrière à sa gaieté, ce sont les enfants ; les uns sont montés sur des ânes, les autres courent sur des chevaux ou se livrent au mouvement rapide des balançoires, dont j'ai vu au moins quatre espèces à Constantinople. On les voit jouer et sauter dans les cours des mosquées, tirer des pétards, manger des bonbons, absolument comme font les enfants dans les Élats-Unis d’Amérique au glorieux anniversaire du 4 juillet.
» Un autre trait caractéristique des deux baïrams peint trop bien l'état actuel de l’islamisme pour qu’on n’y fasse pas attention. Un Turc n’est jamais plus musulman que pendant Le temps du jeûne et des fêles, il se sent rappelé à lui-même et à sa religion. Quelque négligent qu'il puisse être à faire ses dévotions pendant le reste de l'année, il est rare qu’il manque aux cérémonies extraordinaires de cette époque, ou qu'il ne se ressente pas des sentiments qui agitent le reste de la population. S'ila quelque connaïissanee parmi les Francs infidèles, il a soin de s’en éloigner à cette époque. Un respectable chrétien de Constantinople m’assurait qu’il y a quelques années encore, les chrétiens ne se considéraient pas comme en état de sécurité parfaite pendant le ramadan et Les deux baïrams, et se hasardaient dans les rues le moins qu'ils pouvaient. Heureusement ces temps sont changés. »
Mœurs. — On peut définir l'Ottoman : un être qui prie et qui fume, À pied, à cheval, debout, couché, à bord d’un vaisseau, qu’il dorme, rêve, chante, pêche, chasse, achète, vende, écrive, raconte, lise, s'amuse, s'ennuie, étudie, le Ture n’a pas plutôt entendu la voix perçante qui jaillit des minarets, qu’aussitôt il étend son tapis, tombe à genoux ét prie. Jamais à l'heure voulue il ne manque à ce devoir d'adoration et de reconnaissance. Nous rencontrerions difficilement parmi nous un chrétien assez zélé pour quitter la table et aller dire sa prière? Aucun bon musulman ne se férait scrupule de rentrer dans sa chambre et d'interrompre ainsi le meilleur et le plus délicat dés repas. La régularité dévote du musulman est frappante. L'œil fixé dès le matin sur l’orient à peine rosâtre, il épie le premier réveil de l’astre, il déplie son tapis avec un soin merveilleux, s’agenouille et passe un quart d'heure dans cette situation. Après cela, il n’est plus à reconnaitre. Ce n’est pas le même homme : il redevient gai, charmant, hospitalier, bon compagnon. Qu'on ne croie pas à tous les récits qui ont été faits sur la barbarie, sur la grossièreté, sur la dureté inhospitalière des Ottomans. Un voyageur raconte qu’il se promenait un jour dans le magnifique cimetière, espèce de palais de la mort, qui se trouve aux portes de Constantinople, et dont les colonnades sont des.
cyprès aux mélancoliques ombrages. Un Turc, jeune encore, s’approcha de lui, cassa en deux une croix et lui en offrit la moitié en souriant. Il accepta sans trop savoir quel était le sens de cette familiarité singulière. Quand il s’en informa auprés de voyageurs plus versés que lui dans les mœurs orientales, il lui fut répondu que c'était une trace de l’ancienne hospitalité de l'Asie. Ce jeune Turc avait reconnu en lui un étranger et lui avait fait connaître par ce symbole qu’il était le bienvenu dans son pays, et qu’il pouvait partager le bien que produisait le territoire; symbole touchant et gracieux, qui n’a rien assurément de barbare.
Un Turc n’a pas de vie privée, si l’on excepte la vie du harem. Il mange, il boit, il dort au grand jour ; il fume sa chibouque à la face du peuple, Presque tous les cafés ont des balcons, et ceux qui n’en ont pas restent ouverts à la curiosité des passants. Rien de moins amusant pour un Européen étranger que d'exposer ainsi à la vue de tous son repas modeste. Souvent une armée de petits Turcs avides observent chacun des morceaux et comptent les bouchées de votre repas. Qu'importe à notre musulman: il reste là toute la journée, humant son café, fumant sa pipe, grave comme une idole, et n’accordant pas la moindre attention à ceux qui font tant d'attention à lui. Du café, quelques saucisses, voilà toute la consommation faite par les habitants. Les délices vaporeuses du tabac leur sont évidemment beaucoup plus chères que toutes les recherches de la table.
En Turquie le plus triste isolement est réservé à l’homme qui ne sait pas manier la pipe. Si vous ne fumez pas, vous êtes regardé comme le plus innocent des barbares, ou plutôt vous êtes une énigme, un logogriphe, une chimère; on ne sait d’où vous venez, ni qui vous êtes, on n’a pas la plus légère idée de l’homme qui ne fume pas. Autant vaudrait s’enquérir si vous buvez et si vous mangez. Quiconque à fumé du tabac ture pardonne aux Ottomans cette habitude. Ce n’est pas du tabac que fume le Turc, c'est un parfum. Ne pas fumer au milieu de gens qui fument, c’est vouloir rester paria. Quatre ou cinq personnages qui allument gravement leur cigare au même flambeau et grossissent le même nuage de fumée, s'unissent par je ne sais quelle sympathie.
On pourrait appliquer à la pipe le mot d’Ovide : « Smolliet mores, nec sinit esse feros ; la pipe adoucit les mœurs et eivilise la férocité. » Comment conserveriezvous des sentiments de haine contre ce paisible fumeur qui croise si tranquillement les jambes, et aspire si doucement auprès de vous la vapeur de sa chibouque!
C’est en Turquie qu’on trouve la figure réellement virile, car c’est toujours et partout la physionomie de l’homme avec barbe, moustaches et favoris, qui à force de se montrer devant vous finit par vous causer un véritable et profond dégoût. C’est là que vous appréciez ce que vaut une figure de femme; vous la cherchez partout, et partout en vain; dans les villes, dans les villages, autour des forêts, sur les bords des lacs. Que ne donnerait-on pas pour être délivré de cette éternelle barbe, de cette sombre physionomie qui se représente partout, qui vous persécute, vous hante, ne vous quitte pas. Au lever du soleil, à midi, le soir, ce vieux et triste fantôme, venu du Palus- Méotide, se représente plus impérieux, plus ennuyeux que jamais. Quelquelois , il est huit heures du matin, vous allez, déjà fatigué, déjà las de votre course, vous laissez tomber la bride sur le cou de votre cheval; puis sur le seuil de quelque petite cabane, vous croyez apercevoir le voile, la robe, attributs du sexe absent et exilé. Vous hâtez le pas. « Quoi! il existe encore des femmes, vous écriez-vous, je vais entrevoir le nez d'une femme turque! » Vous approcher, vous espérez; vous franchissez un fossé, une haie, une vieille muraille. À peine la tête de votre coursier se trouve-t-elle à douze pieds du seuil, la vision disparait, le fantôme s’évanouit, le voile rentre dans la maison; à sa place un museau de bouledogue, ou un turban surmontant une face plus féroce encore, est là pour vous recevoir.
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Le temps n’a rien changé. L’Asie reste comme autrefois ennemie de la population féminine en l’ensevelissant dans les entrailles de la terre. Vous ne découvrirez nulle part, dans quelque contrée de la Turquie que vous portiez vos pas, les doigts longs et effilés, la blanche main, le regard étincelant et doux qui caractérisent la fille d'Êve. « ILmesemble encore, dit M. Michel-Jacques Quin, apercevoir ce qui a si souvent offensé ma vue pendant ma longue traversée, la botte-pantoufile, le cimeterre damasquiné, l'œil féroce et inquiet, l'expression orgueilleuse et indolente, la main maigre et musculeuse, la barbe épaisse et dure du souverain maître de ces climats. Je suis heureux, je l'avoue, depuis que j'ai perdu de vue cette éternelle taille grosse et courte environnée d'un châle qui n'en finit pas, cet énorme yalagan, cette gigantesque pipe et cette canne plus gigantesque encore; tout cela, je dois en convenir, ne cache pas trop mal les véritables défauts de la nature turque, la lourdeur et l'épaisseur des membres, la massive et gauche fabrication de la charpente humaine et la disgrâce naturelle de l'individu. » |
Un Turc peut-être fort beau et fort agréable dans les romans et dans les tableaux, mais toujours seul il finit par causer un insoutenable ennui; les Turcs n’ont pas mieux conservé la bergère, la triste caricature que les Européens nomment la bergère, et qui, portant des sabots en France et allant nu-pieds en Suisse, ne se rattache à l'espèce féminine que pour lui faire injure. Ils ne connaissent que les bergers, Corydons peu agréables qui conservent tout l’orgueil et toute la gravité musulmane. Vous découvrez de loin un troupeau, même de porcs, vous courez, vous espérez Philis ou seulement Toinon. Hélas’ le guide du troupeau est quelque chose de plus étrange que Caliban, mais quelque chose d’incontestablement viril. Demi-Robinson, demi-ours, cet intéressant personnage, enveloppé dans une vieille capote longtemps battue des vents d'hiver, est endormi au coin d’une haie, symbole peu touchant de la vie pastorale et de ses délices. Le soir, quand vous arrivez à un petit bouquet d’arbres et à quelque misérable chaumière placée au milieu d'eux, c’est encore un homme qui vous reçoit dans cette auberge turque. — « Pour diner, dit un voyageur, nous n'avions que trois œufs durs, une croûte de pain et une poignée de sel; pour souper, on nous offrait une mesure de café noir de la capacité d’un dé à coudre. En vérité, c'était trop peu; j'insistais. Le seul habitant de la cabane, de souffler le feu aussitôt, de nettoyer les tasses, de revenir à la charge et de m'offrir toujours, comme c’était la coutume, ce que j'avais une fois refusé, du café. Puis, comme je faisais grand bruit, mon hôte s'en alla sans doute dans le but de me faire préparer un repas plus convenable. 11 me semblait, dans mes idées européennes, que les préparatifs culinaires appartenaient spécialement au sexe faible, et J'espérais que mon insistance aurait pour résultat l’arrivée de trois ou quatre habitants du harem. J'attendais les assiettes et les plats portés par ces dames. O déception! Un long plateau de bois pesant sur la tête de mon hôte descendit du premier étage sans être accompagné de la moindre houri, vieille ou jeune. »
Tout ce qu’on a dit de plus beau et de plus éthéré sur la femme, sur son importance, sa dignité, sa beauté, n'empêche par l'existence d’un fait bien remarquable et qui lui semble contraire. L’Asie, son berceau, la condamne à la captivité ; c’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle gémit ; à peine l'Orient se montre dans l'histoire, qu’il nous apprend à renfermer nos femmes et nos filles. C'est une fausse idée de croire que la reclusion des femmes date du Coran de Mahomet. L’'Européen peut trouver cela singulier, bien patriarcal, mais il est certain que l’effet de cettesimilitude dansles visages, dans les tournures, dans les costumes, devient fastidieux à la longue. Il ne respire que lorsqu'il arrive en Bulgarie, où il trouve enfin des familles chrétiennes semées à travers la population musulmane. C'est chose charmante et nouvelle de voir ces femmes chrétiennes jouir de
la liberté que le Christ est venu leur apporter. Leur figure est découverte, et la croix rouge brodée en soie qu’elles sont obligées de porter sur l'épaule ou sur la poitrine produit le plus piquant effet. On se rappelle involontairement les croisades. Presque toujours leurs traits sont jolis et délicats; un mouchoir est noué coquettement autour de leur tête. Souvent les jeunes filles bulgares se groupent autour des fontaines. C’est : auprès d’une de ces fontaines enchantées, après avoir traversé les villages mahométans où l’on ne découvre que des figures viriles, c’est là que vous rêvez involontairement à la tristesse d'un monde qui n'aurait pas ce que Milton appelle impoliment le beau défaut de la création, la femme.
Pendant que l'Orient reste cloué à ces usages, Constantinople, qui n’est que la porte de l'Orient, commence à les répudier. Un voyageur qui arrive de l’Inde ou de l'Égypte s'étonne de trouver Bysance si européenne. Les hommes composent la majorité des passants, sans doute, mais un grand nombre de robes et de voiles ne laissent pas que de glisser dans les rues de la ville. Et ici, par voile, n’entendez pas un morceau de mousseline ou de dentelle carrée d’une délicieuse transparence, coquettement jete sur la tête, un voile qui ne voile rien; il ne ressemble point à cette prison hermétique que les Turcs appellent un voile: celui-là est un véritable manteau pour la figure, une enveloppe jalouse et épaisse destinée à mettre la beauté à l’abri des regards profanes. S'il était fidèle aux premiers règlements de l’islamisme, il formerait un rempart inviolable derrière lequel se cacheraient les yeux, le nez, la bouche, le menton et le front de celle qui le porte, ainsi le veut la loi; mais la loi est éludée. Tout en continuant d’attacher ce voile autour de sa tête, la femme musulmane l’abaisse avec une négligence assez bien calculée pour éveiller l’attention, provoquer les regards, piquer la curiosité. La femme reste femme en dépit des lois et des mœurs. Entre la chevelure et les yeux, un espace reste à découvert, poli, blanc, rayonnant, orné de deux arcs à la courbe d’ébène. Dieu sait que de soins, d'artifices, de ruses même la belle musulmane et la femme de chambre mettent en œuvre pour faire ressortir avec avantage ce gracieux symbole. C’est là le genre d’attraits qui domine à Constantinople, — les sourcils. Quelquefois, il arrive que le voile trompeur descend un peu plus bas encore et découvre une partie des yeux; il arrive encore, Ô Mahomet! que les plis inférieurs du même voile découvrent, en se drapant avec beaucoup de grâce, des lèvres vermeilles faisant la plus agréable moue que on puisse imaginer, et des joues fraîches, grasses, rosées, qui donnent une fort bonne idée du paradis inventé par ce grand législateur.
Un fait également certain, c'est que la plupart des femmes turques se fardent, si l'on doit nommer fard cette légère teinte rose, excusable supplément que les couleurs naturelles doivent au pinceau de poil de chameau. La vie de la femme turque est une longue somnolence. Dormir est la grande récréation et la principale occupation de la femme turque ; elle dort par habitude, elle dort pour se distraire, elle est plus que somnambule. Ses paupières se ferment, et sa volonté se lient ad libitum ; elle regarde la veille comme un état bizarre et contre nature. De là cet embonpoint maladif, cette pâleur froide et mate. Pardonnez à la jolie femme qui. a épousé le sommeil en s’alliant à un mari turc, la couche de carmin à laquelle elle a recours. Voyez dans l'appartement d'une femme turque comme tout y est bien arrangé pour le sommeil.
« Nous entrons, dit miss Pardoe, dans la cour spacieuse de la maison où nous étions attendues (la maison d’un marchand turc), et nous montons un vaste perron qui conduisait au harem ou appartement des femmes. Nous arrivons dans une grande antichambre de trente pieds carrés environ, et sur les deux côtés de laquelle ouvraient plusieurs chambres, cachées par des rideaux de drap brun, bordés de franges. Un immense
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miroir remplissait un espace vide entre deux portes, et un long corridor conduisait de cette antichambre à l'appartement principal du harem, dans lequel nous fûmes introduites par un esclave noir.
» Lorsque je dis nous, je parle de moi et d’une dame grecque qui m accompagnait, car aucun homme, excepté ceux de la famille et le médecin, ne sont jamais admis dans l'intérieur d’un harem turc.
» L'appartement dans lequel nous fûmes reçues était vaste et rempli d’une douce chaleur, garni de très-beaux tapis et entouré de sofas élevés d'à peu près un pied, et couverts de peluche cramoisie. Les coussins, appuyés contre la muraille ou étendus sur le sofa, étaient brodés de fils d’or et de soie. Dans un angle du sofa, on voyait le tandour, meuble si peu semblable à tous ceux que nous possédons en Europe, que je ne puis m'empêcher d’en faire la description.
» Le tandour est un meuble de bois sur lequel se trouvent deux couvertures cachées par une troisième, beaucoup plus petite, en soie très-riche. Au milieu est fixée une table à déjeuner, soutenant un vase de métal plein de cendres chaudes de charbon de bois. Des deux côtés qui ne touchent pas au sofa, des piles de coussins sont entassés sur le parquet, à peu près à la même hauteur que le tandour, pour la commodité de ceux dont le rang dans la famille ne leur permet pas de prendre place sur ce sofa.
» Les fenêtres étaient à l'extrémité de l'appartement soigneusement garnies de jalousies. Au fond de la chambre, dans une niche cintrée, se voyait un vase de terre rempli d’eau, et un verre posé sur une soucoupe de cristal. De chaque côté de cette niche, était attaché un cordon de soie, auquel pendaient des serviettes richement travaillées et frangées d'or; une copie du Coran, recouverte d’un mouchoir de gaze d’or, placée sur un morceau de bois de rose ciselé.
» Au milieu de l'appartement se trouvait le mangal, grand vase de métal d'environ un pied de hauteur, posé sur un guéridon de même métal, et rempli, comme celui du landour, de charbon de bois. La famille était composée du père et de la mère, de leur fils et de sa femme, de leur fille et de son mari, et d’un plus jeune fils adoptif. Les dames élaient assises sur les coussins, cachées jusqu’au cou sous les couvertures du tandour. Quand elles se levèrent pour nous recevoir, je fus frappée de la beauté de la fille, dont les grands yeux bleus et la chevelure d’un brun doré étaient complétement différents de ce que je m'étais attendue à rencontrer dans un harem ture. La femme du fils était belle, grande, brillante; elle avait les yeux noirs, mais ses autres traits n’élaient pas agréables, quoiqu’elle eût, comme la plupart des femmes de son pays, cétte peau douce, blanche et veloutée, qu’elles doivent à l'usage constant du bain. C'est à ce même usage que je crois pouvoir attribuer la perte de leurs cheveux, qui, en devenant luisants et lustrés, ne conservent pas de force : aussi sont-elles obligées de se servir de fausses tresses; elles les portent en profusion, entrelacées dans les plis de mouchoirs brodés qu’elles tournent autour de leur tête de la manière la plus disgrâcieuse, et qu'elles attachent avec de grosses épingles de diamant ou d’émeraude; en général, elles aiment beaucoup ces ornements. Elles portent toutes des chemisettes, espèce de vêtement de gaze de soie, bordées de rubans étroits, et de larges pantalons de coton de couleur qui tombent jusqu'aux pieds, qu’elles ont presque toujours nus, excepté quand par hasard elles les enferment dans de petites mules jaunes qui couvrent à peine les orteils, et leur servent à marcher dans la chambre, avec la plus grande aisance, trainant derrière elles leurs grandes robes flottantes. Plus souvent, elles marchent pieds nus dans le harem. Leurs habillements de dessus sont de coton des couleurs les plus brillantes. Celui de la fille, par exemple, avait un fond bleu, avec une frange verte et mouchetée. Ces robes, faites d’un seul morceau, sont coupées à la hanche de chaque
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