‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents (volume 3)Chapitre 3 sur 146 · DAME TURQUE · texte numérisé non relu

DAME TURQUE

côté, à cause de leur extrême longueur, et relevées autour du corps par un cachemire, Ce costume est complété en hiver par une veste serrée, d’une couleur claire, verte et mouchetée, et doublée de fourrures. — Toutes leurs habitudes, si l’on en excepte celle de se lever de bonne heure, sont, en général, pleines de volupté et d’indolence. Leur temps est employé à s'habiller et à varier l’afrangement de leurs ornements, à prendre des bains et à se livrer au sommeil, ce qu’elles font à volonté; dans l'hiver, elles s’enveloppent sous les couvertures du tandour ; dans l'été, elles se cachent au milieu de leurs coussins, et, en cinq minutes, elles sont transportées dans le pays des songes. Elles sont tellement habituées à ce genre de vie qu’elles invitent leurs hôtes à dormir, avec le même naturel qu'une dame européenne inviterait ses amis à faire un tour de promenade. La civilisation a cependant fait des progrès jusque dans le harem, et quoique ces progrès n'aient pas encore influé sur les manières et les sentiments des femmes, toutefois l'oisiveté complète n’est plus considérée comme l’attribut nécessaire des dames turques de la haute classe. »

Les dames turques sortent, soit à pied, chaussées de bottines jaunes qui montent jusqu'au milieu de la jambe, et par-dessus lesquelles elles mettent des pantoufles de la même couleur, soit en araba, espèce de voiture du pays en drap cramoisi, peint et doré : là, elles s’enfoncent dans leurs coussins, et font plus usage de leurs yeux qu’aucuneé femme de la terre. On n’a jamais vu tant de coquetterie que chez les femmes turques quand elles sortent. Si l’araba marche lentement, la feridjhe est rejetée en arrière pour laisser voir ses glands d'or et de soie blanche; et si elles aperçoivent un groupe de beaux hommes, elles choisissent ce moment pour arranger, comme par hasard, léur yashmac. Pour vous former une idée de leurs voitures, représentez-vous celle que la belle marraine de Cendrillon lui avait faite avec une citrouille. Sa forme est celle d’un waggon couvert ; son extérieur est en drap cramoisi avec des franges et des glands de soie bleue; son intérieur ressemble à un morceau de pain d'épice. Quatre glaces rondes sont emboîtées de chaque côté des portières, et au lieu de fenêtres, il y a des jalousies dorées, si serrées qu’on n’y est nullement à l’aise, et l’on y respire péniblement.

Les bazärs ressemblent à une petite ville commerciale; chaque rue est appropriée à un genre particulier de commerce, depuis le comptoir du marchand de diamants jusqu'aux raccommodeurs de fourrures. Le Beizensteen est merveilleusement riche en bijoux; mais pour obtenir la permission de les voir, il faut.se présenter comme acheteur, sinon vous vous contentez de regarder ceux de moindre valeur qui servent d’ornements dans des montres de glace. Presque tous les bijoutiers sont Arméniens, ainsi que les changeurs. Les parfumeurs attirent particulièrement l'attention; leur quartier esl une véritable Arabie-Heureuse en miniature. C’est là que l’on comprend l'embarras des richesses, car tous les produits de l'Orient et de l'Occident viennent vous séduire à la fois, depuis le flacon svelte et allongé d’eau de Cologne jusqu’à la petite fiole dorée et soigneusement enveloppée d’Atar-Gull. L'atmosphère du bazar des aromates ne répand pas un parfum moins agréable, avec ses pyramides de girofles, ses piles de cannelle et ses sacs de muscades. Quel étalage de porcelaines de la Chine ancienne et moderne; quel étalage de soies, de velours, de satins de broussa , de gazes d'or! — Vous quittez les bazars, de Constantinople, les yeux éblouis de tant de magnificence.

Le diner existe pour la race musulmane comme pour nous. On place au milieu de la chambre une espèce de table dont l’élévation n’est pas de plus de huit pouces au-dessus de terre, et sur laquelle on dépose un plateau de bois, d'argent ou d'argent plaqué ; selon la fortune de la famille. Le potage en occupe le centre, et tout autour sont disposés des sorbets à la rose, des saucières de porcelaines remplies d'anchois, de dragées,

og EUROPE, — TURQUIE D'EUROPE.

de gelées, de caviar, de morceaux de pain sans levain et servis chauds, enfin des cuillers de buis. On s’assied autour de cet appareil, les jambes repliées sous Le corps, chacun déploie une serviette, s'appuie sur un coussin, on fait des ablutions, et l’opération commence. Au potage succède un grand plat rempli de petits morceaux de viande et de volailles d'espèces diverses. Il faut les aller chercher dans ce mélange confus, soit avec une cuiller, soit avec les doigts. L’étranger, accoutumé à la fourchette civilisée, a peine à supporter la cérémonie hospitalière qui est le comble de la politesse envers le convive. La cuiller sépare un de ces petits morceaux de viande dont le plat est chargé : puis, avec le bout du doigt, le Turc qui vous invite le saisit délicatement ; après quoi on le présente à l'étranger qui ne saurait refuser une telle offrande. D'ailleurs, on y met toutes les formes possibles : le sourire est doux, la main grasse et potelée, et votre répugnance est bientôt vaincue. Les mets qui se succèdent ensuite, bravent toutes les lois symétriques recommandées par les savants de la gastronomie européenne. Vous y trouvez des fritures, des légumes, du poisson, de la pâtisserie, des crèmes, des dragées, le tout sans ordre et sans autre programme que le caprice du cuisinier. Une pyramide de pilau s'élève au centre, et sert de couronne indispensable ou plutôt de tiare à l’ensemble du repas. Une eau délicieuse, des sorbets, et depuis quelque temps le vin, liqueur révolutionnaire que l’on a osé intercaler dans les repas des descendants de Mahomet, servent de breuvage. On enlève le plateau et ce qui le couvre, on apporte les nappes brodées, l’eau de rose et les aiguières; les ablutions recommencent, et le repas est terminé. Chacun se lève, s’étend sur son coussin, fume sa chibouque, afin agit comme il lui plait. Cette parfaite liberté du convive après le repas, est une des plus frappantes marques de raffinement et de civilisation dont un peuple puisse se vanter. Elle prouve une grande connaissance du bien-être individuel, un extrême respect pour les jouissances d'autrui, un culte de l'indépendance qui ferait honneur aux salons les plus célèbres de Paris et de Londres. Ordinairement, après le diner, on passe dans un autre appartement. Le massalghi, ou conteur, vient occuper les loisirs de la famille, et tuer le temps dont la fuite est pesante dans un pays tel que la Turquie. Les plus habiles et les plus inventifs font, comme à Naples, des histoires qui ne manquent pas d'intérêt; d’autres empruntent des fragments aux Mille et une Nuits; quelques-uns essayent le récit comique, ou tombent dans la farce, ou esquissent un roman myslique. Les plus habiles et les plus estimés répètent des tirades de Hafiz et de Sadi. Il y a de l’harmonie dans leur voix, de la grâce dans leur attitude, de l'éclat dans leurs locutions. Ce qui est surtout admirable, c’est leur habileté à ne pas finir leur contes, au moment où l'attention de l'auditeur est vivement excitée; lorsque la catastrophe la plus intéressante menace le héros, notre conteur qui était accroupi, se relève, salue, s’élance vivement et prend la fuite. On court après lui, on le rattrape dans la rue, mais il est trop tard, il ne veut pas rentrer, il ne rentrera que sur un pont d'or. Voilà une habile façon de gagner son argent. Pendant que dure cette diplomatie, père et mère, fils et filles restent tous nonchalamment étendus, les yeux fermés, enfoncés dans leurs coussins moelleux, savourant le souvenir des événements racontés, attendant avec extase le dénoûment que l’on achète. Les récits des narrateurs, ce sont pour les Turcs leurs poëmes, leurs journaux, leurs drames, leurs revues. Pour eux, les jouissances intellectuelles ne vont pas plus loin. Pendant cette extase littéraire, des flots de fumée s’exhalent des chibouques, et tous Les membres de la famille fument à l’envi; lorsque le conteur achève son histoire, un nuage épais couvre toute la chambre, et le plus robuste des Européens n’y tiendrait pas.

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