‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents (volume 3)Chapitre 24 sur 146 · SMOGLEUR · texte numérisé non relu

SMOGLEUR

{ Grande-Bretagne.)

britanniques, réservés au service de l’intérieur, ne doivent être composés que dé na- Lionaux. Les volontaires à cheval formaient naguère un corps appelé yeomanry cavalry, dont le service ne pouvait être comparé qu’à celui de la gendarmerie en France : cette institution, après cinq siècles d'existence, a été détruite en 1829, sous le ministère de lord Landsdown. Il est à remarquer que les grades militaires sont, comme les emplois civils, presque la propriété de ceux à qui ils sont confiés : ainsi un colonel ou un Capilaine cède, moyennant finances et suivant certains règlements, son régiment ou sa compagnie. C’est principalement dans la marine que l'avancement est réglé d’après le rang d'ancienneté. Quant à la levée des troupes de mer, elle se fait par recrutement, comme pour celle de terre; mais, en temps de guerre, le gouvernement est souvent obligé d’avoir recours aux enrôlements forcés, à celte coutume inique appelée la presse, et qui consiste à s'emparer par la force de ceux qui paraissent aptes au service mili- (aire. — Cette coutume n'est-elle pas une anomalie monstrueuse, incompréhensible dans un pays qui admet en principe la liberté individuelle !

« Examinons, dit un écrivain anglais, un à un les divers étages de notre édifice s0cial, et nous aurons lieu, dans cette revue, de relever plus d’une erreur commise par les publicistes étrangers et par nos propres écrivains politiques: Montesquieu, le premier de tous, dans le tableau qu'il a tracé de la constitution d'Angleterre (Esprit des lois, livre XI, chap. 6) a cru que l'excellence de cette constitution résidait exclusivement dans la pondération des pouvoirs, et il n’a pas réfléchi que quelque précaution que l'on prenne, l'équilibre ne peut manquer de se déranger bientôt, si le peuple luimême ne contribue à le maintenir par son respect pour les divers pouvoirs, non-seulement en leur seule qualité de pouvoirs, mais encore en la position spéciale où ils se trouvent placés chacun par rapport aux deux autres. Il est cerlain que, ce respect existant, notre constitution sera la plus belle, la plus noble, la plus durable du monde, parce qu’elle procure aux citoyens la plus grande masse de liberté dont il soit donné à l'homme de jouir en sociélé; mais si ce respect élait détruit où s’il n'avait jamais existé, la prétendue pondération des pouvoirs ne serait plus qu'une illusion et ne résisterait pas au premier despote commandant une armée, à la première émeute populaire qui voudrait la renverser. La hiérarchie en Angleterre peut être considérée sous deux rapports : celle qui est primitive et stable, et celle qui est accidentelle ou modifiée par les circonstances. »

A la tête dé la hiérarchie primitive se trouve le roi ou la reine régnante : aucune circonstance ne peut changer sa position; puis viennent les princes de la famille royale, qui sont aussi, en tout Lemps, supérieurs au reste de la nation, le roi ét la reine seuls exceptés. Nous trouvons après cela les pairs; ceux-ci sont aussi supérieurs au reste de la nation, mais leur position peut être modifiée, les uns à l'égard des autres, selon les charges ou dignités dont ils sont revêlus. Après ceux-ci viennent les personnes ayant droit au titre de gentleman, et formant ce que l’on appelle en Angleterre the gentry. Cette classe comprend les fils cadets de pairs, les riches proprié- (aires, les baronnets et autres personnes vivant noblement. Or, c’est surtout dans cette classe que la hiérachie accidentelle cause les plus grandes modifications et fixe la véri- table place que chaque individu doit occuper. Au-dessous de la gentry se trouvent les différentes professions industrielles. Observons toutefois, chose importante pour la stabilité de toute hiérachie sociale, que les places ne peuvent être assignées que par la naissance d’abord , par le roi ensuite, et, dans quelques cas fort rares, par la fortune ; mais il n’existe aucune personne ou réunion de personnes, en Angleterre, qui puisse élever un citoyen au-dessus du rang qu'il occupe naturellement. C'est par celle raison que les membres de la chambre des communes n’ont à ce titre aucune place dans la

hiérarchie. Ils sont considérés comme simples citoyens, chargés d’une mission spéciale et passagère. La chambre des communès en corps, au contraire, d’après le principe établi plus haut, se trouve placée immédiatement au-dessous des pairs, jouit du prédicat d'honorable, et est représentée par son président sur le tableau des préséances.

On chercherait vainement en Angleterre ce dévouement personnel et sans bornes, cette espèce de culte dont les rois de France étaient entourés avant la première révolution; l'Anglais est trop fier, trop républicain pour cela; comme homme, il se croit l'égal de son roi; mais en retour, rien n’égale le profond respect, l'humilité même qu'il témoigne en parlant de la souveraineté abstraite du roi. En disant que le roi a assisté à une cérémonie quelconque, et que la présence du monarque a ajouté à la solennité, un Anglais n’exprimera point le mot français de monarque par le mot équivalent de monarch, ni par celui de King ou de sovereign, ni même par le titre usité de His Majesty ; mais il dira Majesty tout court : the presence of Majesty; ne donnant point le titre de Majesté à la personne du roi, mais personnifiant la majesté royale dans l'individu présent. — Le peuple anglais se croit le droit de juger la conduite de son roi et d’en témoigner son approbation ou son mécontentement ; mais cela ne diminue point son profond respect pour la magistrature royale.

Croirait-on que dans un pays où les idées républicaines ont, sous certains rapports, jeté de si profondes racines, les hauts fonctionnaires de l'Etat; tels que le lord chancelier, le président de la chambre des communes et quelques autres encore, ne s’adressent jamais au roi, en qualité officielle, qu’en posant un genou en terre? — Toutes les fois qu’un crieur proclame soit une ordonnance de police, soit une vente publique, soit un effet perdu, il commence par répéter trois fois le vieux mot normand : Oyez! oyez! oyez! et finit invariablement par crier : God save the King! Les affiches qui se distribuent à la porte des spectacles, et qui contiennent les titres des pièces et les noms des acteurs, se terminent toujours par ces mots, imprimés en petites majuscules : Vivant rex et regina ! — En Angleterre aucune réunion n’a lieu sans que la santé du roi ne précède toutes les autres, et cela quelle que soit l'opinion individuelle des membres dont la réunion se compose. Si dans une de-ces réunions ou dans un spectacle public on joue des airs nationaux, God save the King précède toujours le Rule Britannia.

À la mort du roi, de la reine ou d'un des membres de la famille royale, le deuil ne se porte pas seulement à la cour ou dans les grandes solennités, mais lout Anglais audessus des dernières classes s'habille de noir, comme pour un proche parent. Il Y'a quelques années, lors de la mort de Guillaume IV, la majeure partie des habitants de Londres avaient pris le deuil, et les marchands de la cité tinrent leurs boutiques fermées pendant plusieurs Jours. Les actes du parlement ne sont jamais désignés, quant à. leur date, par l’année de l’ère commune, mais toujours et exclusivement par celle du règne du monarque sous lequel ils ont été rendus. Enfin, et pour dernière remarque, nous ferons observer que, tant dans les actes authentiques que dans les écrits familiers, on ne se sert jamais de l'expression de citoyens anglais, et rarement du mot d'anglais tout court; le terme consacré est celui de sujets anglais, de sorte qu’en Angleterre on se glorifie d'une épithète repoussée ailleurs comme entachée de servilité.

Les membres de la pairie anglaise jouissent de plusieurs grands priviléges, dont les principaux sont : de ne pouvoir être jugés que par leurs propres pairs, de ne pouvoir être arrêlés pour dettes; autrefois ce privilége s’étendait jusque sur leurs domes- Liques, mais celte partie a été abolie en 1770. Ces deux priviléges sont purement. politiques ; c'est pourquoi ils ont été adoptés par les nations du continent qui ont imité Ja constitution anglaise. En voici d'un autre genre : quand un pair siége comme juge dans la cause d’un autre pair, il ne rend point son verdict sous serment, comme un

juré'ordinaire, mais sur son honneur; c’est de la même manière aussi qu'il répond aux actions intentées contre lui à la cour de la chancellerie; mais quand il est interrogé comme témoin dans une cause civile ou criminelle, il faut qu'il prête serment ; car le respect que la loi témoigne à l'honneur d’un pair ne s'étend pas jusqu’au renversement de la maxime générale : {n judicio non creditur nisi juratis. Toutes les fois qu'un grand procès se juge dans une cour de justice, tout pair a le droit d’entrer dans la cour et de s'asseoir, la tête découverte, à côté des juges.

On s'étonne généralement de ce que les Anglais, si fiers de leur liberté, sont si obséquieux devant les pairs; mais on oublie que s’ils n'avaient pas un grand respect pour les pairs individuellement, c’est-à-dire, comme à l'égard du roï, pour la pairie personnifiée dans les individus, la chambre des pairs serait hors d’état de remplir les fonctions auxquelles elle est appelée dans l’ordre de la constitution. On ne se doute pas généralement, sur le continent, du féodalisme qui existe encore dans les mœurs anglaises.

Par la même raison, si la chambre des communes est encore l’objet d’une haute vénéralion, chacun des membres n'est guère estimé que selon les talents qu’il déploie ou le degré d'influence personnelle dont il jouit. Cela doit être ainsi pour que l'équilibre puisse se maintenir, et pour que la constitution réponde véritablement au but pour lequel les pouvoirs ont été institués.

Les pairs d'Angleterre se distinguent entre eux par cinqtitres différents, savoir : par ceux de duc, de marquis, de conte (earl), de vicomte et de baron.

Le titre de duc n’est pas très-ancien en Angleterre. Édouard I l’accorda à deux de ses fils ; le célèbre Prince Noir fut crée duc de Cornouaïilles en 1337, et Jean de Gand, duc de Lancastre , quelque temps après. Les premiers pairs qui obtinrent le titre de duc sans faire partie de la famille royale, le reçurent de Richard HT, en 1397. Aujourd'hui, le premier duc et comte d'Angleterre est le duc de Norfolk, de la maison de Howard ; il est en même temps contre-maréchal, et maréchal héréditaire d'Angleterre. Le duc actuel est le douzième duc de sa maison, le premier ayant reçu ce titre de Richard III, en 1483. Le président des ducs est le plus noble (Most Noble). Quand on leur parle ou qu’on leur écrit, on les traite de Votre Grâce,

Le prédicat des marquis est le plus honorable (Most Honorable). En leur parlant ou en leur écrivant on les traite, ainsi que tous les autres pairs, de Votre Seigneurie.

Les comtes, vicomtes et barons ont pour prédicat: très-honorable ( Right Honorable). Quant à ces derniers, il faut remarquer que le titre de baron ne leur est jamais donné que dans les actes authentiques; en tout autre cas, on ne les désigne que sous le litre général de lord.

Les pairs actuellement siégeant au parlement sont les seules personnes en Angleterre qui aient le droit de prendre un des titres susdits, et leurs enfants sont les seuls qui puissent faire précéder leur nom du titre d’honorable. Ce prédicat est même, rigoureusement parlant, la seule distinction que la loi accorde aux fils de pairs, et la seule qu'ils aient le droit de prendre dans les actes judiciaires. L'usage a pourtant prévalu de donner: des titres de courtoisie à tous les enfants de duc et de marquis, au fils aîné ainsi qu’à toutes les filles de comte. Les enfants de vicomte et de baron ne peuvent point porter de titre. Les fils ainés de duc, de marquis et de comte portent ce que l’on appelle le second titre de leur père; ainsi le fils ainé du duc de Norfolk s’appelle le comte de Surrey; celui du marquis de Londonderry est le vicomte de Castlereagh, et celui du comte Spencer est le vicomte Althorp. Les fils cadets de comte et de marquis ne peuvent point porter de titre proprement dits; mais ils ajoutent celui de lord à leur nom de famille, qui dans ce cas, doit toujours

nécessairement être précédé du nom de baptême. Lord John Russell est un fils cadet du duc de Bedford. Toutes les filles de duc, de marquis et de comte prennent également le titre de lady qu'elles placent devant leur nom de famille, lequel est nécessairement précédé du nom de baptême. On voit quel soin minutieux on prend en Angleterre pour qu'au simple énoncé du nom d’une personne on connaisse sur-le-

champ son rang dans la société.

IL y a encore une remarque à faire au sujet du titre de baron: c’est que s’il n'existe point en Angleterre comme distinction nobiliaire, on l'y retrouve comme désignation de charge judiciaire : ainsi Les juges de la cour de l'Échiquier s'appellent les barons de l’Échiquier, sans que pour cela ce titre se joigne à leur nom, et moins encore à celui de leurs épouses.

On ne doit considérer comme noblesse en Angleterre que la pairie; il y existe cependant une distinction héréditaire qui s’en rapproche, et dont on ne trouve l'équivalent dans aucun autre pays de l'Europe : c’est celle des chevaliers baronnets. Les étrangers. les confondent tantôt avec les bannerets, dont la distinction est purement personnelle et militaire, et tantôt avec les barons; c’est ainsi que chez les écrivains allemands et français on lit souvent : « Le jeune baronnet, » pour désigner le fils d’un lord, ce qui paraît fort ridicule à des oreilles anglaises.

Le titre de baronnet est une distinction purement honorifique, créée en 1614, par Jacques Ier, qui en distribua un certain nombre moyennant finance; et les sommes qu'il en retira furent employées à achever la conquête de la province d’Ultonie, en Irlande : ce titre est héréditaire. Le privilége des baronnets consiste d’abord à pouvoir, comme les chevaliers des ordres, employer le mot sir au lieu du mot mister, au nominatif, devant leur nom, landis que, pour le reste des sujets anglais, ce mot n’est usilé qu’au vocatif et toujours sans nom propre. Toutefois il faut remarquer que ce mot de sir, de même que le don en espagnol et en italien, doit toujours nécessairement être suivi du nom de baplême, et ne s'emploie jamais immédiatement devant le nom de famille. Le second privilége des baronnets leur est encore commun avec les chevaliers des ordres ; il leur donne le droit de conférer à leurs épouses le titre de lady, précisément comme si elles étaient femmes d’un lord:-enfin, les armoiries des baronnets sont distinguées par un franc-quartier chargé d’une main de gueules, qui sont les armes de la province d'Ultonie.

Le respect que portent les Anglais aux titres de noblesse est si grand, qu'ils les regardent comme indélébiles. La fille d’un pair, qui, par sa naissance, a droit au titre de lady, bien que ce titre ne lui soit accordé que par courtoisie, le conserve lorsqu'elle épouse un roturier, et place ce titre de lady devant le nom de son mari, qui reste simple mister. Bien plus ; la veuve d’un pair qui épouse en secondes noces un pair d’un tiire inférieur à celui de son dernier mari, conserve pendant toute sa vie non-seulement le titre, mais encore le nom de ce premier mari. A la vérité, il y a des jurisconsultes qui sont d'avis que ce droit n’existe que pour les duchesses; mais l'usage l'a consacré.

La classe de la gentry, se distingue encore par le droit de porter des armoiries. C’est à tort que nous disons le droit, car toute personne pouvant disposer d’une certaine . somme, qui, avec les frais, monte à environ cent guinées, peut obtenir du héraui d'armes d'Angleterre le droit de faire peindre ou graver un écusson armorié sur les panneaux de sa voiture, sur sa vaisselle et sur son cachet. Il faut cependant convenir qu'il n'y a guère que les personnes jouissant d’un certain rang et d’une fortune indépendante qui se décident à faire cette dépense et les démarches qu’elle exige; d’ailleurs , si les larges écussons qu'étalent ces nobles de contrebande imposent à la multitude, ces

MOEURS, USAGES ET COSTUMES, oil

mêmes classes savent fort bien distinguer les cimiers de fantaisie qui surmontent ces écussons, des couronnes dont les pairs seuls peuvent décorer leurs armes.

On aurait tort de supposer que la hiérarchie sociale telle que nous venons de la décrire n’existe en quelque sorte qu'en théorie, ou qu’elle n’a d’effet que dans certaines occasions rares et officielles. Jamais, même dans la conversation la plus familière un Anglais n’omettra de donner à une lady le titre qui lui appartient, Pour adresser la parole à un baronnet, il faut nécessairement savoir son nom de baptême, afin de pouvoir l'appeler sir Richard ou sir George; tout ecclésiastique est Your Reverence; tout juge, Your Worship; enfin, ce qui pourra paraître incroyable chez un peuple aussi vérilablement libre que l’est le peuple anglais, quand des personnes de rangs différents se trouvent réunis autour d’une table ou dans un salon, le baronnet n’aura garde de se lever ou de quitter la société avant le pair, ni le simple gentleman avant le baronnet. Ce serait un manque de savoir-vivre qui exposerait le délinquant à se voir exclus de la bonne compagnie.

L’étranger, dit un auteur contemporain mais anonyme, qui veut se former une idée exacte du caractère des Anglais ne doit pas seulement les observer dans la métropole : il faut qu'il aille dans la campagne; qu'il séjourne dans les hameaux et les villages; qu’il visite les châteaux, les fermes, les chaumières ; qu'il erre au milieu des parcs et des jardins, des verts sentiers et des haies qui les bordent ; qu'il visite l'église champêtre; qu'il assiste aux foires el aux autres divertissements de la campagne; qu’il sym: pathise avec les habitudes et l'humeur des gens de toutes les conditions.

Dans certains pays, les familles éclairées et opulentes vont toutes se concentrer dans les grandes villes, et la campagne n’est habitée que par de grossiers paysans. Dans la Grande-Bretagne , au contraire, la métropole n’est qu’un simple lieu de rendez-vous, où les classes supérieures consacrent une petite portion de l’année à une vie dissipée et bruyante. Après cette espèce de carnaval, elles reprennent les habitudes de la vie des champs, qui paraissent leur convenir davantage. Les divers ordres de la société sont répandus sur toute la surface du royaume, et, dans les lieux les plus retirés on trouve des personnes de toutes Les classes.

Les Anglais semblent faits pour ce genre de vie : ils en aiment également les travaux et les plaisirs , et ils ont une vive sensibilité pour les beautés de la nature ’; cette passion est innée chez eux. Les habitants des villes eux-mêmes, élevés au milieu de leurs murs de brique et du tumulte de leurs rues, s’accoutument sans peine à l'existence paisible de la campagne. Le négociant se choisit une retraite dans le voisinage de la métropole, et il est aussi fier des fleurs de son parterre ou des fruits de son verger, que du succès de ses opérations commerciales. [l n’y a pas jusqu’à ceux dont l'existence doit s’'écouler dans l’obscure boutique et dans les occupations suballernes du commerce inférieur, qui ne cherchent à se rappeler le riant aspect de la nature. Dans les quartiers” les plus sombres et les plus bruyants de la cité, la fenêtre du salon offre l'apparence d’un parterre. Chaque endroit où se trouve un peu de terre végétale se couvre de gazon et de fleurs, et les ombrages distribués avec goût sur les places publiques leur communiquent quelque chose de l'aspect d’un parc.

Ceux qui ne voient l'Anglais qu’à la ville sont disposés à se former une opinion peu favorable de son caractère social. IL est ou absorbé par les affaires, ou distrait par les mille engagements qui dissipent le temps et qui divisent l'attention dans cette grande

(4) Dans leur pays bien entendu; car à l’étranger l'Anglais est l’être le moins enthousiaste qui se puisse rencontrer, et souvent on l’a vu , devant les sites les plus magnifiques, les monuments les plus grandioses de l'Italie, s'écrier froidement et avec dédain : « Ge n’est que cela ! »

capitale. Aussi, il a presque toujours un air de presse et d’agitation; partout où il se trouve, il est sur le point de se rendre ailleurs ; au moment où il parle d’un sujet, son. esprit s'occupe d’un autre. Quand il va voir un ami, il calcule comment il économisera son temps, afin de faire dix ou douze visites à des indifférents. Une immense ville, comme Londres, est faite pour rendre les hommes intéressés et personnels. Dans leurs courtes entrevues , ils ne peuvent parler que de lieux communs : ils ne présentent que les surfaces de leur caractère; la froide atmosphère dans laquelle ils vivent resserre leur cœur et n’en laisse pas épanouir les meilleures qualités.

C’est à la campagne que l'Anglais se livre à ses sentiments naturels. Il s’affranchit des froides formalités et des civilités négatives de la ville; il renonce à ses habitudes réservées, et devient gai et cordial. Il rassemble autour de lui toutes les aisances de la vie élégante des villes, mais il en bannit la contrainte. Sa maison des champs réunit à la fois tout ce qui convient à une retraite studieuse ou aux exercices de la campagne. On y trouve également des livres, des tableaux, de la musique, des chevaux, des chiens et des équipages de chasse de toute espèce. IL n’impose pas plus de gêne à ses hôtes qu’à lui-même; mais, dans le véritable esprit de l'hospitalité, il rassemble tout ce qui peut leur rendre sa maison agréable, et laisse chacun se livrer aux inspirations de son goût.

Il n’est point de peuple qui égale les Anglais dans l’art des jardins pittoresiiues. Ils ont profondément étudié la nature, et il en est résulté pour eux un sentiment exquis de ses belles formes et de ses combinaisons harmonieuses. Ses charmes, qu’elle ne fait voir ailleurs que dans des solitudes sauvages, sont rassemblés, en Angleterre, autour des modestes asiles de la vie domestique. Les Anglais semblent avoir surpris ses grâces les plus furtives et les plus cachées, pour les répandre, d’une manière magique, autour de leurs habitations champêtres.

Rien n’est plus imposant que le tableau qu’un parc anglais présente. De grandes prairies y étendent leurs beaux tapis de verdure, qu'ombragent çà et là des bouquets d'arbres gigantesques, dont les rameaux projettent dans l'air leurs magnifiques ombrages. La pompe solennelle des bosquets et des bois s’harmonise parfaitement avec les troupeaux de daims qui les parcourent en silence, le lièvre qui bondit sous la feuillée, et l'oiseau ‘sauvage qui fend l'air comme un trait. Tantôt le ruisseau qui les divise forme, en murmurant, ses méandres naturels, el tantôt il s'épand comme un lac. Plus loin , dans quelque endroit retiré, vous trouverez un étang que la truite anime par ses rapides évolutions, et qui reproduit dans ses eaux limpides toutes les oscillations des arbres qui les environnent, tandis qu’un temple rustique ou quelque statue champètre , que l’âge et l'humidité ont couverts de mousse, donnent à cette retraite une sorte de majesté classique.

Mais ce qui charme encore davantage, c’est le talent créateur qui décore les simpiles habitations des classes moyennes. La portion de terrain située le moins fayorablement, et la plus stérile, devient bientôt un petit paradis, sous la main d’un Anglais. D'un œil prompt et pénétrant, il saisit tout le parti qu'on peut en tirer, et compose, dans sa tête, le futur paysage. Il ne tarde pas à commencer l'exécution de ses projets, et ses procédés sont aussi simples qu’ingénieux. Des arbres dont il cherche à étendre l’'ombrage, d’autres qu’il émonde avec prudence; des fleurs, des plantes dont il mêle avec adresse les nuances délicates ; l'introduction d’un tapis de verdure, une ouverture qu'il dirige vers un cours d’eau, ou les teintes bleuâtres d’un endroit écarté; voilà tous ses artifices. Il exécute tous ses travaux avec une application persévérante et paisible, comme un peintre qui termine avec amour un tableau de prédilection.

Le séjour des gens riches à La campagne a répandu, dans l’économie rurale, un cer-

tain degré de goût et d'élégance auquel les dernières classes ne sont pas restées étrangères. Le prolétaire lui-même s'applique à embellir sa chaumière et la petite portion de terrain qui l’environne. La haie touffue qui sert d'enceinte à son petit domaine, le banc de gazon placé devant la porte, les plates-bandes qu’entoure le buis, le chèvrefeuille qui tapisse le mur, le pot de fleurs qui décore la fenêtre, le houx planté près de la maison et dont le feuillage éternel égayera l’aridité de l'hiver, tout annonce une influence qui découle des plus hautes sources, pour se répandre ensuite sur les niveaux les moins élevés. Si l'amour, comme le prétendent les poëtes, se plaît dans les chaumières , c’est sans doute dans celles des paysans anglais.

Le goût de la vie champêtre dans les hautes classes a exercé, dans la Grande-Bretagne, une influence puissante et salutaire sur Île caractère national. On trouverait difficilement une plus belle race d'hommes que celle des gentilshommes anglais. Au lieu de cette apparence molle, efféminée, qui distingue les hommes des classes supérieures dans la plupart des autres pays, ils ont un heureux mélange d'élégance et de force, de fraicheur de teint et de vigueur de constitution, que l’on attribue principalement à ce qu’ils vivent beaucoup en plein air, et à l’ardeur avec laquelle ïls se livrent aux exercices de la campagne. Ces rudes exercices donnent également du ton et de l’énergie à l'âme, et quelque chose de mâle et de simple aux manières, que les folies et les dissipations . de la ville ne changent pas sans peine et qu’elles ne détruisent jamais entièrement. Dans la campagne aussi, les différents ordres de la société semblent disposés à se rapprocher davantage, et à réagir favorablement les uns sur les autres. Les distinctions ne sont pas aussi marquées ni aussi difficiles à franchir que dans les villes. La manière dont la propriété a été distribuée en petits domaines a élabli une gradation régulière, depuis le noble pair jusqu’au simple cultivateur, et, en réunissant les deux extrêmes de la société, elle a, en quelque sorte, infusé dans chaque rang intermédiaire un esprit d'indépendance. À la vérité, cel état de choses a éprouvé, en dernier lieu, quelques changements. Pendant les années de détresse, les grandes propriétés ont absorbé les autres, et, dans certains districts, presque anéanti l'honorable classe des petits fermiers; mais ce n’est qu’une modification accidentelle au système général dont on vient de parler.

Les travaux champêtres n’ont rien qui rabaisse et qui dégrade l humanité : ils nous placent constamment au milieu de scènes imposantes et d’une majesté naïve. Un cul- Livateur peut être simple et rude, mais il ne saurait être vulgaire. Aussi l’homme Île plus dintingué par l'élégance de ses manières n’est point sans cesse révolté dans ses rapports avec les paysans, comme dans ceux qu’il est quelquefois forcé d’avoir avec les ouvriers des villes. Il met de côté les formes réservées, et, oubliant les distinctions de rang, il s’associe avec plaisir aux joies simples et cordiales de la vie commune. Les plaisirs de la campagne tendent a unir tous les hommes, et il semble que le son du cor et les cris des chiens harmonisent tous les sentiments. C’est par cette raison sans doute que les classes aristocratiques sont plus populaires dans la Grande-Bretagne que dans quelques autres contrées, et que les autres classes ont supporté des charges excessives sans trop se plaindre de l’inégale distribution des fortunes.

C’est ce mélange des différentes conditions qui à donné un caractère particulier à la littérature anglaise. De là le fréquent usage de comparaisons empruntées à la vie champêtre, et ces incomparables descriptions de la nature qui abondent dans les poëtes britanniques, depuis {a Fleur et la feuille de Chaucer, et qui ont, en quelque sorte , introduit dans nos cabinets la fraicheur et le parfum de nos paysages. Les écrivains bucoliques des autres pays semblent n'avoir rendu que des visites occasionnelles à la nature et ne connaître que ses charmes généraux, mais les poëtes anglais ont vécu

intimement avec elle; ils l’ont suivie dans ses retraites les plus mystérieuses, ils ont observé ses plus légers caprices. Que le vent fasse frémir le peuplier; qu’une feuille, détachée de l'arbre, vollige sur le sol, qu'une goutte d’eau étincelle dans la source ; que la violette répande dans l'air son doux parfum; que la marguerite épanouisse au soleil ses pétales cramoisis; leur attention sera éveillée sur-le-champ, et ils en tireront quelque moralité touchante!

Ce goût des esprits les plus distingués pour la campagne a produit une influence extraordinaire sur l’aspect du pays. Une grande partie de l’île est de niveau, et paraitrait monotone sans les charmes de la culture ; mais elle est, en quelque sorte émaillée de châteaux et de palais; et, qu’on nous permette cette comparaison, les pares et les jardins semblent y former une espèce de broderie. Elle n’est pas riche en aspects imposants et sublimes, mais elle offre à chaque instant de petites scènes de bonheur et de tranquillité champêtre. Chaque vieille ferme, chaque cabane couverte de mousse, a un caractère pittoresque. Comme les routes serpentent sans cesse à travers les haies et les bocages, l'œil est perpétuellement captivé par de petits paysages pleins de repos, de charme et de grâce.

Toutefois le principal attrait des campagnes de l'Angleterre, c’est le sentiment moral qu’elles font prévaloir. Elles rappellent des idées d'ordre, de sécurité, de principes anciennement établis, d'usages antiques, de coutumes révérées. Tout y paraît être le produit d’une longue série de siècles d’une existence paisible et régulière. La vieille église, avec son portail massif, sa tour gothique, les vitraux peints de ses fenêtres, conservés avec un soin scrupuleux; les monuments des chefs et des guerriers d’un autre âge, ancêtres des maîtres actuels du sol; les pierres sépulcrales de plusieurs générations successives d'honorables cultivateurs, dont la postérité laboure encore les mêmes champs et s’agenouille au même autel; l'habitation du pasteur, avec ses constructions irrégulières , en partie modernes et en partie gothiques, selon les goûts des différentes époques et de ses différents maîtres ; le sentier qui conduit au cimetière à travers des campagnes riantes et des haies d'aubépine; le village voisin avec ses vénérables chaumières et ses vieux arbres qui prêtaient déjà leur ombrage aux jeux des aïeux de la génération existante ; l'antique manoir seigneurial, isolé dans la plaine ou sur le haut de quelque colline, et qui semble protéger la scène environnante; tous ces caractères habituels d’un paysage annoncent une tranquillité antique, une transmission héréditaire d’attachements locaux et de vertus qui semblent être le produit du sol, et qui donnent une forte garantie et une idée intéressante du caractère moral de la nation.

C'est un spectacle agréable, le dimanche, quand le timbre argentin de la cloche du village commence à se faire entendre dans le silence de la campagne, de voir les paysans se diriger vers l’église, à travers des prairies verdoyantes, avec une joie modeste, et parés de leurs plus beaux habits. Ce n’est pas avec moins d'intérêt que le voyageur les voit le soir, réunis à la porte de leur chaumière, considérer avec satisfaction les petites commodités et les embellissements qu’ils avaient eux-mêmes ajoutés à leurs demeures.

C’est ce goût pour les jouissances intérieures, ce sont ces paisibles joies de famille,

dont les frivoles distractions du monde ne sauraient offrir l'équivalent, qui constituent le bonheur et qui font la gloire de l’heureuse Angleterre.

Les exemples ne manqueraient pas pour prouver que les jeux et les amusements d’aujourd’hui ne ressemblent plus à ceux de la vieille Agleterre. Les Anglais de notre époque ont la prétention d’être polis et graves; leurs ancêtres étaient rudes et gais. L'esprit d'industrie, de spéculation et d'entreprise s’est emparé de toutes les classes; on ne prend goût à rien, on ne s'intéresse à quelque chose qu’en vue d’un profit réalisable.

Tout est devenu objet de spéculation. Le steeple chase, le pigeon shooting, le cricket, la course à pied et à cheval, toutes les variétés du turf, le coursing, la canine fancy, les combats de coqs, les regata , et tous ces mille prétextes d'exercice et d’'amusement n'ont été inventés que pour stimuler la passion du jeu. Voilà la grande transformation qui s’est opérée. Ce ne sont plus des sujets de distraction que l’on cherche; ce sont des affaires que l’on fait : la fortune en dépend. Aussi que de soins, que de peines pour assurer le triomphe : le Jockey, pour être accepté, ne doit pas avoir plus de quatre pieds de haut; on exige qu'il soit d’une maigreur extrême, que ses cuisses grêles et arrondies s'adaptent parfaitement à la courbe du cheval; s’il pèse quelques livres de plus que le tarif, on le rejette, à moins qu'il ne consente à se faire maigrir. Le coq de bataille n’obtiendra aucun pari s’il n’a les plumes ébouriffées, le plumage noir, sans aucune tache blanche, la tête haute, la crête ardente, droite et bien plantée, le regard assuré, la démarche fière ; son chant doit être sonore, retentissant, son bec recourbé, l'os de la patte tres-fort et couleur de sang, et son ergot plein de vigueur. — Quel ‘ plaisir, peut-on éprouver à voir des chiens égorger un blaireau ou éventrer des rats ?.. Le principal attrait réside dans les gageures que ces exercices provoquent.

Le coursing lui-même, malgré son antiquité, est devenu un sujet de lucre pour les amateurs. Le coursing remonte à une époque bien antérieure au règne d'Élisabeth; mais, sous le gouvernement de cette grande reine, des lois furent rendues qui en réglèrent les conditions et les usages. Les voici en peu de mots. Un lièvre ne pouvait être poursuivi par plus de deux lévriers à la fois ; en second lieu, celui qui retenait le lièvre devait attirer l'attention des chiens à trois reprises différentes, avant de lancer le lièvre, celui-ci devait avoir devant lui deux cent quarante yards, avant qu’on lâchât les chiens; enfin, celui des chiens qui rapportait le lièvre sans aucune déchirure gagnait le prix à son maître. Cette loi est encore en vigueur aujourd'hui.

Mais le grand législateur de tous ces plaisirs excentriques, c’est le Bell’s Life in London : c’est lui qui décide les cas douteux, qui s'érige en censeur, qui prononce en dernier ressort, qui proclame le nom du vainqueur, qui décerne l'éloge ou le blâme, et qui rend des arrêts souverains.

Il ne faut pas croire que les gageures soient exemptes de ces petites filouteries si communes dans le commerce. Il est maintenant avéré que sur dix paris, il n’en est pas deux qui suivent leur cours ordinaire sans être entachés de mauvaise foi; et, chose remarquable, c’est que ces fraudes sont commises par des hommes de haut rang et bien nés. Les courses de chevaux n’ont plus d'autre objet que le gain des paris; on sacrifie à la vitesse les plus belles qualités du cheval, et de là une dégénérescence telle que les chevaux anglais de course sont maintenant hors de service à l’âge où leurs devanciers brillaient de tout leur éclat. On doit remarquer encore l’habileté que l’on met à varier les moyens, à créer mille subtilités pour favoriser les enjeux. Ge n’était pas assez de la course ordinaire sur un terrain nivelé. Celui-ci ne parie que sur le trotting match, la course au trot; l’autre lui préfère le dead heat, la course à outrance; un troisième ne pariera qu’autant que la course aura lieu sur le versant d'une colline, tandis que les plus madrés se retranchent dans les paris du steeple chase. La course au clocher réunit même aujourd'hui le plus de suffrages ; c’est la plus belle des courses, dit-on, ou plutôt c’est celle qui offre le plus d’attrait aux amateurs du turf. Que l’on imagine pourtant ce qui peut en résulter pour le cheval coureur et celui qui le monte. La course au clocher se fait à travers plaines et fossés ; il faut franchir des haies, courir à travers champs, sauter des fossés, gravir des collines escarpées, ou les descendre bride abattue. Cent fois pour une, dans cette course dangereuse, cavaliers et chevaux risquent de se tuer; mais la perspective de ces dangers et de ces obstacles à surmonter offre à la spéculation

des chances sans nombre; voilà pourquoi aujourd'hui la course au clocher est plus que jamais en vogue auprès des parieurs.

Le chasseur d'aujourd'hui est un vrai fashionable ; dans son costume, dans ses chevaux il déploie le luxe et la magnificence; ses piqueurs sont nombreux, ses chenils ressemblent à des palais. Ce n’est plus cette bonhomie, ce sans façon d’autrefois ; ses manières sont polies, mais froides, et la mode de réunir à là campagne un grand nombre de personnages distingués lui donne un air d’affectation qui n’était point dans les mœurs des chasseurs du vieux temps. La civilisation le veut ainsi. Le chasseur d'il y a vingt ans, était si l’on peut employer cette expression tout d’une venue; simple, mais franc ; quand il chassait, c'était pour le plaisir de chasser ; à sa table régnait la gaieté; les vins n'y étaient peut-être point aussi délicats ni aussi recherchés que dans les modernes country houses ; mais ils coulaient à larges flots; les titres ou la naissance n'y jouissaient de la prééminence qu’autant qu'ils élaient accompagnés de trophées nombreux conquis à la chasse du renard. C’est au parieur le plus heureux que s’adressent aujourd'hui tous les hommages.

Mais la fureur du jeu n’est pas concentrée dans les paris du turf : elle s'étend à tout el sur tout; et comme les gentlemen rougiraient de se présenter à la bourse, ils se font construire de fort jolis temples où le biribi, la roulette et tous les jeux de hasard sont en pleine activité. C’est en vain que la presse et l’opinion publique les ont flétris du nom de hell (enfer), leur nombre, leur importance ne font que croître et grandir. Le club de Crockford, celui de Molton-Maubray et celui de la Chasse au Renard et celui d'Éphraïm Bond à New-Market sont également dignes d'attention Que l’on juge de la prospérité de ces établissements par le fait suivant. Il y a quelques années Éphraïm errait dans New-Market en vendant des éponges et des crayons; eh bien, cet intervalle a suffi pour faire de cet homme un important personnage. Aujourd’hui, grâce au succès de son entreprise, l'enfant d'Israël brille parmi les hommes fashionables, ses chevaux sont les plus beaux, et il n’est pas de course remarquable où il ne remporte quelque prix. « Ce n’était pas encore assez, dit un écrivain anglais, il nous fallait, comme en France, un salon des étrangers. Point de pudeur, point de subterfuge; on brave la vindicte des lois, et, pour réunir les sacrificateurs autour de l'autel, on dédaigne ces formes mystérieuses sous lesquelles les maisons de jeu de l'Angleterre avaient jusqu'à ce jour dissimulé leur existence. Le nouveau club s'adresse aux journaux le mieux accrédités, et par leur intermédiaire apprend à tous les avantages qu'il offre, ce qu'il veut, où il va, d’où il vient. Cinquante mille livres sterling forment le chiffre de son capital, et les joueurs sont officiellement avertis que l’on procédera d'après la méthode française : cinq schellings pour la plus petite mise, et deux cents : livres sterling pour la plus forte. »

« Ainsi, on le voit, plaisirs, fêtes, exercices, amusements, tout devient une sé sion de jeu, tout est transformé en paris; ce n’est ni pour améliorer nos races, pour développer l’habileté de nos marins que l’on établit des courses, que des A de navigation sont institués, mais bien pour avoir un prétexte de jouer, pour créer de nouvelles chances, et pour alimenter les caprices du joueur. La chasse elle-même n’a pu s'affranchir de cette influence fatale: on joue, on parie en courant la bête; c'est une martingale continuelle. »

La boxe actuelle se traîne dans la fange ou s’expatrie. Tous les jours de nouvelles infraclions aux règles établies contribuent à la dépopulariser, et à lui faire perdre ce caractère de loyauté qui la distinguait. Croirait-on que dans une de ces solennités gymnasliques, qui à eu lieu à Manchester, les deux champions ont osé se présenter sur le terrain avec des souliers dont l'extrémité était enveloppée d’un morceau de fer, et

dont la semelle était couverte de clous! Après une lutte de vingt-huit minutes, l'un des combattants, baigné dans son sang, était emporté mourant loin du théâtre de sa défaite. Cette modification a été universellement flétrie par les plus chauds partisans du pugilat. De telles infractions aux règlements de la boxe doivent nécessairement porter un préjudice grave à l'existence déjà si compromise de cet exercice.

Jadis une réunion, un diner, un bal ne se terminaient que par d’ ue orgies. Tout . cela est aujourd'hui bien changé. Qui ne connaît Almack? Là règne en souverain maitre un conclave féminin devant lequeltoutplie et tout fléchit; ses décrets suprêmes sont sans appel; c'est lui qui pèse dans sa balance les quartiers de noblesse du membre qui brigue l'honneur de faire partie de l’illustre assemblée, et qui décide dans sa sagesse si les portes du sanctuaire s’ouvriront pour le postulant; décision qui, sujette à faillir comme celle de tous les humains, a coûté souvent bien des larmes, Là, le luxe s'allie au bon goût, l'aménité à la grandeur, le plaisir à l’élégance. Là, vous trouverez des hommes de toutes les nations; des femmes d’une rare beauté, aimables sans afféterie. Les modes françaises y font fureur ; les fleurs, la gaze, les robes de tulle et de crêpe y sont arlistement ornées de bouquets de violettes, d’aubépine, de päâquerettes; là brillent les aigrettes de diamants et les colliers de perles.

Dans les réunions les plus bourgeoises le roast beef et le pudding, ces deux mets classiques et populaires ne sont offerts qu’accompagnés de plats empruntés à la gastronomie exotique. La soupe à la tortue n’est plus exclusivement réservée aux aldermen, et chez tous les marchands de comestibles vous voyez étalé l’innocent animal, avec cette inscription solennelle : Soup to morrow.

Page 1