‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents (volume 3)Chapitre 25 sur 146 · ÉCOSSE · texte numérisé non relu

ÉCOSSE

La limite de l'Écosse avec l'Angleterre va dunord-estau sud-ouest de l'embouchure de la Tweed à celle du Sark, dans le golfe de Solway. Elle suit la Tweed jusqu'à Carham, gagne le Cheviothill, suit le faite des monts Cheviot jusqu’à la source du Jed, va joindre le Liddel, l'accompagne pendant environ trois lieues, jusqu’au confluent de l'Esk, etrencontre ensuite le Sark. Tout le reste de l'Écosse a la mer pour bornes : à l’est est la mer du Nord, au nord et à l’ouest l'Atlantique. Toutefois, si l’on fait abstraction des iles nombreuses et assez considérables qui dépendent de l'Écosse et l’avoisinent au nord et à l’ouest, il faut cesser d’assigner au territoire écossais des limites aussi générales. Alors le détroit de Pentland le sépare des Orcades au nord ; à l’ouest, le Minch le sépare de Lewis, la plus septentrionale des Hébrides ; l’'Inner-sound de Skye; le Mull-sound de Mull; le Sound of Jura de Jura; le golfe de Clyde d’Arran, et le canal du nord de l'Irlande. Cette dernière exceptée , toutes les iles que nous venons de citer dépendent de l'Écosse : on peut nommer encore Bute et les Shetland, au nord-est; Islay, Colonsay, Tirree, Col, Rum, et Rassay, à l’ouest. La partie occidentale est échancrée d’une manière bien remarquable; les eaux de l’Atlantique y ont pénétré sur tous les points fort avant, ont formé des presqu’iles sans nombre, et semblent ne s'être arrêtées qu’au pied de montagnes indestructibles : les presqu'iles de Galloway, de Cowal, de Cantyre, de Benediraloch, de Morvern, d’Ardnamur-chan, de Morer, de Knoydart, de Glenelg, d’Applecross, de Greinord, etc., sont effectivement couvertes de montagnes pour ainsi dire isolées. Sur la côte orientale, au contraire, on ne trouve pas d'îles, et les presqu'iles de Tarba, de Cromarty et de Fife ne sont que des promontoires formés par des ramifications bien marquées des chaînes qui couvrent l'Écosse.

L'Écossais Chambers se sert d’une image étrange pour donner une idée de la contiguration de son pays :« L'Écosse, dit-il, n’offre ni la forme hexagone de l'Espagne, ni le profil rectangulaire de la France; elle ne ressemble pas à une botte comme l'Italie, à une pomme de terrecomme l'Irlande, à un tronçon de serpent comme la Suède, ni enfin comme la Russie, à une baleine dont la gueule béante menace l'Europe, et la queue la Chine et l'Amérique. Elle a l'apparence assez grotesque d’une vieille femme accroupie qui se chaufferait devant un bon feu. Le Sutherland pourrait figurer son visage, Ross sa guimpe, dont Cromartyserait l’agrafe; Caithness représenterait satoque, à laquelle l'archipel des Orcades et des Shetland s’attacherait comme un panache flottant. L'ile de Skye formerait sa main droite, et l'ile de Rull sa main gauche, étendues toutes deux vers les Hébrides occidentales, ainsi que vers la flamme du foyer; Perth, Argyle, Inverness, Angus et les autres comtés des Highlands composeraient le corps monstrueux de la géante que termineraient les comlés de Lowland, représentant ses jambes el ses genoux ployés. »

L'Écosse doit à sa position l'extrême variation de son climat; elle lui doit aussi, en hiver, une température plus douce que celle des contrées occidentales situées sous la même latitude ; mais cette saison y dure davantage; en été, les brises modèrent la chaleur. Les vents sont très-variables : suivant le journal météorologique de Castle-Huntly, il paraît que sur la côte orientale, le vent souffle du sud-ouest, de l’ouest et du nordouest, deux cent vingt-six jours en un an; du sud et du sud-est, vingt-trois jours; de l’est, soixante-deux ; du nord-est et du nord cinquante-quatre. Il paraît certain que sur la côte occidentale le veut vient du sud pendant les deux tiers de l’année, principalement en été et en automne, et contrarie souvent les travaux de cette saison. Gette contrée, comme tous les pays de montagnes, est sujette aux pluies; on évalue de trente à trente et un pouces la quantité de pluie qui tombe annuellement. Les vents dominants sur la côte occidentale y apportent l'humidité de l'Atlantique, ce qui rend cette partie plus sujette aux pluies que les autres d'environ un cinquième; on estime qu'il pleut et qu'il neige sur cette côte occidentale pendant deux cent cinq jours, et qu’il y fait beau pendant cent soixante,

Quoique n'ayant jamais été réellement soumise, l'Écosse subjuguée au premier siècle par Agricola fut considérée comme la conquête de Rome pendant plus de trois cents ans. WA

Les ruines et les monuments que l’on rencontre dans tout le royaume et qui se rapportent aux trois époques les plus obscures de l’histoire, nous font remonter aux événements les plus anciens et nous conduisent à la réunion définitive des deux couronnes de la Grande-Bretagne. Les recherches historiques nous portent à croire que les Cimbri ou Kymri, sortis de la Chersonèse cimbrique, formèrent la population originaire de l'Écosse et furent les maîtres du pays jusqu’au débarquement des Calédones ou Picti. Ceux-ci, venus de la Norwége sur les côtes septentrionales, chassèrent les Gimbri vers Je sud et s’établirent dans la basse Écosse (low lands), où ils furent toujours distingués des habitants des hautes terres (high lands) occidentales.

Les Aitlacotti passèrent de l'Irlande dans le comté d’Argyle, vers le milieu du troisième siècle, et devinrent la souche des montagnards écossais.

À la chute de l'empire romain, les Cimbri et les Altacotti formèrent une alliance et combattirent longtemps contre les Pieti pour la domination; ce ne fut qu’en 845 qu’un traité conclu entre leurs souverains mit un terme aux débats sanglants de ces deux nations et les soumit à Kenneth II, roi d'Écosse. Les Danois et les Norwégiens s'emparèrent ensuite du pays où ils firent peser leur joug pendant plusieurs règnes, jusqu’à ce que le courage des Écossais eût affranchi le sol natal.

Le royaume resta divisé sous les dénominations suivantes jusqu'au règne de Malcolm IT (commencement du onzième siècle).

Au nord de l'Écosse, le Pictland ou pays des Pictes, au midi le Valencia et le Cumbria, noms qui rappelaient la domination romaine; et au pied des Crampians les vallées de Strathcluyd peuplées par les descendants des Attacotti. Toutes ces divisions furent alors confondues et composèrent le royaume d'Écosse. Guillaume le Conquérant, qui l’envahit, respecta son indépendance.

Les agressions des souverains de l'Angleterre commencèrent à se faire sentir dès le douzième siècle ; Henri HT fut d’abord glorieusement repoussé par Alexandre IT; mais bientôt Édouard Ier, profitant de la mort d'Alexandre IT, détruisit les archives de l'Écosse, dans le but d'attribuer à l'Angleterre la suzerainelé du pays. Il donna à l'Écossais Jean Baillot ou Bailleul le litre de roi (titre purement nominal, puisque celui qui le portait demeura sous la dépendance du monarque anglais), et l’accabla ensuite des plus grandes humiliations. Le malheureux roi d'Écosse dut à chaque instant se rendre à la barre du parlement anglais pour y rendre compte et y faire les plus honteuses concessions, qu'il désavoua après, en proclamant l'indépendance de sa patrie. Édouard , qui n’attendait qu’un prétexte pour prononcer la confiscation du royaume et la forfaiture du vassal, put aisément s'emparer d’un pays qui n’était point préparé à se défendre, conduisit le roi à Londres el emporta le palladiumde la souveraineté écossaise, la fameuse pierre appelée Znisfail. Alors la population se soulève, le généreux Wallace, à la tête de ses compatriotes, combat en héros pour leur délivrance; mais l’inimitié des partis, l'inégalité de la lutte les font succomber, et Wallace trahi est livré au vainqueur et périt du dernier supplice.

En 1506, Robert Bruce, qui avait pris le commandement des armées, se fit proclamer roi, et, huit ans après, l'indépendance de l'Écosse fut cimentée par la bataille de Bannookburn.

A dater de cette époque commença une série continuelle de révolutions. Jacques Ier à sa sortie de la Tour de Londres, veut réprimer l'anarchie et meurt assassiné. Pendant quatre siècles, une suite de revers poursuit les Stuarts jusqu’à l'abdication de Marie Stuart en faveur de Jacques VI, son fils, qu’en 1603 la mort d'Élisabeth appela au trône d'Angleterre. Il y monte sous le nom de Jacques Ier et réunit les deux couronnes sur sa tête. Mais c’est seulement en 4707 que les deux royaumes sont définitivement compris sous le nom de Grande-Bretagne et que les intérêts de l'Écosse et les détails de son hisloire se confondent avec ceux de l'Angleterre. | |

Aujourd'hui l'Écosse est divisée en trente-trois comtés dont la superficie ne forme que 3,830 lieues, en y comprenant les îles, Elle présente deux grandes régions naturelles : la haute et la basse Écosse; mais on peut la partager d’une manière plus exacte encore en Lrois divisions : la région méridionale, la région centrale et la région septentrionale. La première est séparée par le golfe de Forth à l’est et par celui de Clyde à l’ouest; ces deux golfes sont joints ensemble par le grand canal qui traverse le royaume, La seconde est séparée de la troisième depuis le golfe de Murray , ou de Moray, au nord-est, jusqu’au lac ou golfe Linnhe au sud-ouest, par une suite de lacs à travers lesquels passe le canal calédonien, qui, long de trente lieues, joint la mer du Nord à l'océan Atlantique.

Les Écossais ont conservé leurs anciennes lois et leurs institutions; la justice est administrée par une haute cour (court of session ,) dont les décisions ne peuvent êlre soumises qu’à la révision de la chambre haute du parlement, et qui statue sur les procès civils et criminels ; par la cour du justicier (court of justiciary), le premier tribunal criminel du royaume et dont les membres font deux fois par an une lournée

dans les différents districts; par celle de l'Échiquier de lamirauté, el enfin par celle des commissaires composée de quatre juges qui décident les questions de mariages , de divorces, etc. Chaque comté a son shérif, magistrat électif auquel il appartient de faire poursuivre les criminels, d’instruire les procès, et de faire exécuter les jugements. Les cités et les bourgs royaux ont aussi des magistrats inférieurs, des juges de paix, ainsi qu'un officier royal appelé coroner, qui, lorsqu'il s'agir de mort violente, est chargé de l'enquête qui a toujours lieu. Le jury cependant est établi sur des bases différentes; ses jugements ne s'appliquent qu’au criminel , et la simple majorité est suffisante pour condamner et absoudre. Si l'unanimité, exigée en Angleterre pour condamner est trop favorable a l'accusé, en Écosse cette simple majorité lui est beaucoup trop défavorable. Certaines superfluités honorifiques et qui ne sont profilables qu'à très-peu de personnes aux dépens de la masse, sont encore conservées à l'Écosse; nous voulons parler de ces grands officiers de la couronne, au nombre de huit, qui, maintenus quand la couronne n'existait plus, perçoivent environ 20,000 livres sterling d'appointements.. L'ordre du Chardon d'Écosse, est également maintenu. Il ne se compose que de douze chevaliers et du roi. Les chevaliers portent un cordon vert et une plaque décorée d’un chardon avec cette devise : Nemo me impune lacesset ; vulgairement : Qui s’y frotte s'y pique. |

L'Écosse, qui, d’après l'acte d'union de 4707, n’est taxée pour l’impôt territorial qu'à la quarantième partie de ce que paye l'Angleterre, exerce au parlement, par ses 46 pairs et ses 53 députés, le huitième du pouvoir législatif, et prend environ le douzième des hauts emplois de l'administration.

Appuyée sur l'Angleterre, l'Écosse se nourrit en partie de la séve de son robuste soutien. Elle s’est soumise, il est vrai, aux lois anglaises concernant les douanes, les accises et le commerce, mais ces lois lui ont été plus profitables que nuisibles; elles ont établi les choses sur un pied d'égalité et d'équité qui n'existait pas auparavant. Quels que soient les droits que l’industrie et le commerce ont eu à payer, ils sont loin d’être aussi onéreux qu’une prohibition absolue. Avant sa réunion à l’Angleterre, les importations et les exportations de l'Écosse étaient peu considérables: l’industrie y était encore dans l'enfance. Aujourd’hui ce pays se distingue par ses fabriques de toile et de coton, par ses tissus de laine, par ses fonderies et ses usines ; ses pêcheries ont acquis plus de développement, et le commerce est devenu une de ses plus grandes ressources. Leith, Dundee, Abroath, Montrose, Aberdeen, Peterhead, Banff, Inverness et Glascow, sont Les principaux ports qu’alimente ce mouvement commercial.

D'après le traité d'union, l'Écosse entrelient en état de défense quatre forteresses, savoir : Edimbourg, Stirling, Dumbarton et Blakness, ainsi que plusieurs forts occupés par des garnisons, tels que ceux de George, d’Auguste, de Guillaume , de Charlotte et quelques autres encore. Par un acte récent du parlement, les lois sur la milice ont été élendues à tout le pays.

Les Écossais acquièrent presque tous une médiocrité de connaissances qui tient le milieu entre Le savoir et l'ignorance, et qui est très-convenable dans la conduite ordinaire de la vie. Ces connaissances, le sentiment de l’émulation raisonnablement développé, et quelque chose d’entreprenant dans le caractère, les conduisent rapidement à la fortune et aux honneurs. Leurs députés aux communes se créent la plupart une très-grande influence. L'homme politique, le jurisconsulte, le manufacturier, le commerçant et le campagnard possèdent, chacun dans sa sphère, une somme de connaissances pratiques qu'en France les mêmes classes n’ont pu acquérir, l'initiation chez elles étant moins ancienne, et les moyens d'expansion plus récemment et moins sagement mis en œuvre. L'Écosse est ainsi que l'Angleterre, le pays pratique des

lieux communs raisonnables en politique, en morale, en législation, en économie politique ou domestique. En général les Écossais sont moins lourds que ne pourraient le faire supposer leurs longs raisonnements, et leur pesante manière d'étudier les questions les plus frivoles, et l'Écosse est peut-être celle des provinces du royaumeuni où le savoir solide est aujourd’hui le plus universellement répandu.

L'esprit de parti, tout passionné qu'il paraisse être en Écosse, comme en Angleterre, ne marche cependant qu'à la suite de l'intérêt national, qu’il ne fait jamais oublier. Quand Muir, Palmer et Gérald, au début de la réforme, déployaient le drapeau de l'insurrection et appelaient leurs concitoyens aux armes, jamais il ne fut question de faire intervenir l'étranger dans ces querelles domestiques. Toute allusion au rappel de l'union des deux royaumes fut même soigneusement écartée, l'Écossais tout mécontent qu’il pouvait être, se rappelant qu'il habitait la même île que l’Anglais. Les deux peuples ont pu se combattre pendant des siècles, aujourd’hui les mêmes intérêts les rapprochent comme le même sol les fait vivre. A Edimbourg et à Glascow comme à Londres, on trouve tous les amours-propres d'accord pour déguiser aux yeux de l'étranger le côté faible de la nation. La haute opinion que ces insulaires ont d'eux-mêmes, la supériorité qu'ils s'accordent comme peuple sur toute autre nation, les défauts mêmes de leur caractère, cette roideur et cette contrainte qui leur sont particulières, sont peut-être les principaux mobiles du patriotisme anglais. A Édimbourg et à Glasgow, ainsi qu’à Londres, le gouvernement a su tirer un merveilleux parti de cette susceptibilité nationale; il s’est surtout bien gardé de la dédaigner , et souvent il renonce à faire sentir son action plutôt qued’y porter atteinte. Nous nous étonnons de la violence des publications réformistes et des feuilles démocratiques de Glasgow, d'Édinbourg et des comtés du sud; le gouvernement n’en est jamais inquiété. Cette tolérance porte un coup mortel au prosélytisme, qui a besoin de persécutions; elle a de plus pour effet de diminuer la fougue des attaques : les gens qu’on ne poursuit pas, qu’on n’écoute pas, peuvent crier à la tyrannie. En un mot le gouvernement sait fermer l'oreille à propos, la police s’efface à l'occasion et permet le tumulle à certaines doses.

Dans les villes du sud de l'Écosse, le prodigieux développement de l'industrie est le résultat d’une tolérance analogue. On s’effrayait vivement au début, on criait à l’imprudence, à la folie, les intéressés étaient prêts à réclamer une direction modératrice; cifrayés eux-mêmes du mouvement qui les emportait, ils eussent voulu que la main du pouvoir en ralentit la furie; le pouvoir plus calme parce qu’il était désintéressé, ne s’est pas ému de ces vaines terreurs. Il a senti que le meilleur moyen de protéger, c'était de laisser faire. L'expérience a prouvé qu'il ne s'était pas trompé. Sa sécurité, son indifférence même, ont fait naître la confiance; l'impulsion donnée s’est continuée, et l'industrie a vaincu.

La capitale de l'Écosse, ÉninBourG (en anglais Edinburgh) ne se composait vers la fin du seizième siècle que d’une rue principale, qui s’étendait depuis le château jusqu’à l’abbaye d’Holy Rood, et de quelques ruelles adjacentes. Pendant les divisions intestines qui désolèrent si longtemps cette contrée, les murailles fortifiées qui entouraient la ca- Pitale s’opposèrent à son accroissement; mais quand la réunion de l'Écosse et de l’Angleterre fit cesser les querelles des seigneurs, le gouvernement sentant la nécessité de rassembler le peuple en grande masse pour le gouverner plus facilement, favorisa l'agrandissement de la ville, la population prenait un accroissement si rapide, que l'espace devint bientôt insuffisant, et en 1767 les magistrats oblinrent, par acte du parlement, l'autorisation de bâtir une ville nouvelle au delà du ravin septentrional. Les” familles nobles et riches qui demeuraient dans la vieille ville émigrèrent dans la nou-

velle. Un chaudronnier occupa l'hôtel du lord président Dundas; celui du duc d'Errol ful transformé en cabaret; l'appartement d'Olivier Cromwell fut habité par le clerc d’un shérif, et un tourneur délogea de la maison de lord Drummore, parce qu’il s’y trouvait trop à l’étroit. En 1763 on ignorait même le nom d’un parfumeur, d’un coiffeur, d’un mercier; un parapluie était un objet de luxe et de curiosité, et les femmes d'une haute considération osaient seules prendre un maitre à danser: Mais avec l'aspect de la ville les mœurs des habitants changèrent, et en 1783 il y eut des cours de parfumerie, de coiffure, et on établit des écoles de danse. L’accroissement de la population ne s’est pas ralenti depuis cette époque; en 1814, il y avait à Édinbourg 102,000 habitants, elle en renferme aujourd’hui 165,000.

Une partie de la population se compose de riches, d'écrivains et de professeurs distingués, d’un grand nombre de gens de loi et d'étudiants; Édinbourg est par conséquent, le rendez-vous du luxe, des modes, de la politesse et du goût. Elle est particulièrement célèbre pour ses écoles de droit, de médecine, de littérature et de philosophie. On y fabrique principalement des toiles renommées, des châles, de la soirie, des casimirs, des meubles de goût et surtout de belles voitures qu’on exporte en grande partie.

Les jouissances simples et naturelles de la famille semblent suflire aux Écossais, aussi la vie est-elle beaucoup plus réglée à Édinbourg qu'à Londres. Les esprits contemplatifs chez qui l'imagination même a des allures raisonnables se plaisent dans leur intérieur; on ne se trouve bien que chez soi (at home); le coin du feu absorbe la meilleure partie des soirées, et ce n’est que fort accidentellement que l’on va chercher des distractions au dehors. La musique est cultivée avec plus de succès chez les Écossais que chez les Anglais; cel art, comme la conversation et la lecture, étant de ces plaisirs que l’on se procure aisément chez soi. Le piano est à peu près le seul instrument dont les Ecossais sachent tirer parti. Quoique les gémissements aigus de la cornemuse excitent chez les dilettanti d'Édinbourg un singulier enthousiasme; on peut se figurer qu'il y a là beaucoup de cet esprit de nationalité, de ce patriotisme un peu étroit que les habitants du royaume-uni appliquent à tout. Par les mêmes raisons, le goût des spectacles n'existe pas chez les Écossais, ils préfèrent de beaucoup le plus mauvais sermon au plus beau drame et à la meilleure comédie. Anssion peut dire qu’il n'y a pas de théâtre à Édimbourg. Quelquelois il est vrai, des acteurs de passage se réunissent dans une pelite salle noire et enfumée qui ferait honte à une de nos villes de province, et jouent devant une cinquantaine d’auditeurs décemment vèlus et une centaine de pauvres déguenillés, quelque drame insipide ou quelques farces anglaises ou écossaises bien grossières, souvent aussi d’effroyables mélodrames remplis d’ineidents horribles où certaine vérilé atroce et triviale parait dans toute sa laideur et sa nudité repoussante. Dans telle de ces affreuses pièces, l'héroïne arrivait sur la scène tenant en main l'épée qui venait de percer le cœur de son bien-aimé. Cette épée était teinte de sang ; la malheureuse passait sa main sur cette lame et la retirait toute rouge; elle la regardait d’un œil fixe, puis la montrait aux spectateurs avec égarement, Ce n’é- Lait pas tout encore : elle étendait le sang dans sa main, sur ses bras nus, le regardait de nouveau avec désespoir, le montrait encore aux assistants, l'essuyait enfin avec ses

longs cheveux flottants, et se jetait à la renverse en poussant de ces éclats de rire sardoniques d’un effet prodigieux quelquefois, mais dont les acteurs médiocres font en Angleterre un abus vraiment déplorable, Voilà où en est encore le drame en Écosse, pays essentiellement littéraire, qui cependant n’a jamais eu, et qui probablement n'aura jamais ni théâtre, ni acteurs, ni poëtes dramatiques. Du reste les Écossais avouent d'autant plus volontiers leur infériorité à cet endroit, que sous tout autre rapport ils ont une excellente opinion d'eux-mêmes, et que, comme poëtes, philosophes ou criti-

ques, ils se croient sans rivaux. Cette prétention a pu être légitime un instant; mais aujourd'hui les grandes lumières sont éteintes, l'illustration véritable a fait place au mérite secondaire, et ces hautes prétentions ne sont plus fondées que sur des titres rétroactifs. En un mot, le génie littéraire de l'Écosse est remarquable encore, mais moins puissant que son génie industriel, qui paraît bien autrement assuré de l'avenir. Cependant, si depuis Walter Scott on a publié peu d'excellentes choses, on en a publié encore moins de mauvaises ou tout à fait médiocres. Ce fonds de fierté et de respect pour soi-même qui distingue chaque individu l'empêche de se compromettre et de faire de ces débauches d'esprit non moins déplorables que dégradantes. Ailleurs la vanité remplace l’amour-propre; la vanité ose beaucoup plus, parce qu’elle est plus confiante. Une des causes de la suprématie intellectuelle de l'Écosse et de l'éclat que depuis un demi-siècle Édinbourg a jelé comme ville scientifique et littéraire, c’est la concentration. La société de cette ville, moins fractionnée que celle de Londres, a des limites qu’on peut facilement embrasser. L'homme d’un vrai talent est à peu près sûr de ne jamais rester ignoré dans la foule, et trouve sans difficulté des personnes qui apprécient son mérite. Toute personne dans son camp et dans sa caste occupe aisément le rang auquel elle a droit.

La politesse en Écosse n’est pas hautaine et gourmée comme en Angleterre; mais elle n'est pas non plus familière comme en France, où les connaissances d’un jour sont souvent trailées sur le même pied qu’un ami d'enfance. La politesse écossaise se borne à être naturelle et franche, et va quelquefois envers les étrangers, jusqu’au dévouement. |

Les Anglais qui, pendant plus de deux siècles se sont plu à donner aux Écossais tous les défauts et tous les ridicules possibles, déblatèrent contre la parcimonie écossaise, et prétendentqu’au delà de la Twed, l’avarice s'étend à toutes les classes. Parmi la multitude de faits caractéristiques à l’aide desquels les Anglais s'efforcent de justifier leurs railleries, en voici une rapportée par M. Fred. Mercey, et qui nous parait assez ingénieusement imaginée.

« Un indigent rencontre un jour dans une des rues d'Édimbourg un ministre qui passait pour très-riche, et lui demande une guinée. — Une guinée! mon ami; comment veux-tu que je te donne une si forte somme? lui répond le prêtre.—Alors donnezmoi un schelling? — C’est encore beaucoup trop. — Alors un farthing? — Pas plus un farthing qu’un schelling, on ne peut faire la charité au premier venu.—Vous me donnerez du moins votre bénédiction? — Soit, mon enfant; passe pour la bénédiction. — Fi donc! s’écrie le mendiant, qu’ai-je besoin de votre bénédiction? si elle eût valu un farthing, vous ne me l’auriez pas donnée! »

Ces épigrammés peuvent avoir un fonds de vérité, mais on doit aussi les considérer comme des médisances nationales ; et il y aurait de linjustice à les prendre à la lettre. L'économie est souvent obligatoire chez les Écossais; ils sacrifieront beaucoup moins au désir de paraître que les Anglais ; mais en revanche, ils ne se refusent aucune des jouissances du confort. Au lieu de dépenser fastueusement les trois quarts de son revenu en trois mois, et de vivre misérablement pendant les neuf autres mois, caché dans ses terres ou dans quelque bicoque du continent, l'Écossais préférera vivre toute l'année sans faste, mais aussi sans privations.

La démarcation des classes est peut-être plus profonde encore en Écosse qu’en Angleterre. Le besoin des distinctions sociales n’y est pas moins impérieux. L'aristocratie y étale le même orgueil et les mêmes prétentions qu’à Londres, mais en mélant à sa hauteur une sorte de simplicité et de bonhomie, reste des mœurs patriarcales des clans abolis. D'ailleurs les mêmes armoiries fastueuses remplissent les panneaux des

voitures chargées de grands laquais poudrés, portant la canne, signe distinctif de la noblesse de leurs maîtres. Le même esprit d'exclusion préside'aux réunions de plaisir, et, telle personne de la caste inférieure ne peut, par exemple, figurer au même quadrille que telle autre de la caste supérieure. Néanmoins , cette hauteur aristocratique n'exclut pas la politesse et n'est offensante que d’une manière toute négalive. Ces vanités bourgeoises qui sèchent de douleur de ne pouvoir jouir de na priviléges insignifiants attachés au titre de noble, de ne pouvoir se mêler avec aucune classe de la société que la leur en sont seuls affectés. On ne rencontre guère dans l'aristocratie écossaise de ces grands seigneurs impolis de propos délibéré, insolents avec calcul. Les hommes d'une haute naissance laissent aux parvenus ces ridicules odieux. L’orgueil timide et la hauteur maladroile, si communs autrefois, corrigés par les voyages et des relations plus fréquentes avec celte société de Londres , que naguère encore les Écossais accusaient de mollesse et de fadeur (soft and washy) , ont fait place à plus d’aisance et à plus de liant. On ne rencontre plus que rarement, dans certaines classes de la société, de ces tartufes de mœurs, gens de noblesse douteuse, et par cela mêmes pleins de morgue et d’insolenec, qui, tout à la fois altiers et fourbes, ambitieux et parasites avec du savoir-faire et de l'audace, régentaient la société qu'ils effrayaient et qui les méprisait.

La langue écossaise est un composé du celtique et de différents idiomes du nord. On y remarque facilement plusieurs dialectes : l’écossais proprement dit, ou le lowland scotch, parlé autrefois à la cour des rois d'Écosse, et dans lequel Jacques V composa plusieurs poésies gracieuses, le border language, idiome mélangé que l’on parle vers les frontières de la région méridionale, et auquel appartiennent les ballades que chante le peuple; et l’idiome des Orcades, remarquable par le mélange d’un grand nombre de mots norwégiens. Le gaelic ou le celtique et le caldonach. Cependant l'anglais est répandu dans toutes les parties de l'Écosse, mais il y est aussi mal prononcé que dans le midi de l'Angleterre. Les habitants des hautes et des basses terres se dislinguent par leur langage, leurs coutumes et leurs vêtements : tandis que les derniers offrent dans leurs manières plusieurstraits de ressemblance avecles Anglais; les autres par leur langue et leurs usages , se rapprochent des Gaulois et des Irlandais. Les monlagnards ont toujours montré le plus grand attachement pour tout ce qui rappelle icurs ancêtres. Ils ont remplacé la harpe du barde par la cornemuse du pâtre, mais leur musique n’a pas varié dans son harmonieuse simplicité. Une grâce naïve et touchante caractérise encore leurs chants consacrés à l'amour ; ceux qui par un rhythme plus vif et plus cadencé invitent au plaisir de la danse, conservés à dessein dans les armées anglaises, y excitent l'Écossais au combat. Le costume national, qui, dans les révoltes dont l'Écosse fut si souvent le théâtre, était un signe de ralliement, fut proscrit par le parlement après le dernier soulèvement en faveur du dernier Stuart; mais il est redevenu général dans les montagnes; on l’a même conservé dans les régiments de cette partie de l’Écosse. IL consiste en un justaucorps, en une espèce de jupe courte appelé feil-beg, ou halt, et un long et large manteau, le plaid, qu’ils rejettent sur l'épaule et qu’ils retiennent à l’aide d’une épingle ou agrafe d'argent appelée broach, leur cuisse est nue, mais leur jambe est couverte d'un bas fait, ainsi que les autres parties de l'habillement, d’une étoffe de laine à carreaux de diverses couleurs nommée tartan. Ces bas sont, depuis la chaussure jusqu'aux genoux, retenus avec des jarretières de laine bigarrées. Leur coiffure est un petit bonnet qu'ils ornent d'une plume. Le costume des femmes de la montagne diffère principalament de celui des autres Écossaises par l'espèce de manteau dont elles s’enveloppent et surtout par le tartan dont elles s’habillent aussi.

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