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On remarque le long de la côte d'Écosse des villages qui consistent en un petit nombre de chaumières. On les rencontre semés parmi les dunes, ou cachés au fond de quelque glen (vallon), ou perchés sur le sommet d’un rocher, au pied duquel se brisent les vagues de la mer. Dans ces villages vit une race d'hommes dont les mœurs, extrêmement curieuses, sont cependant peu connues; race particulière qui, pour l’origine, le sang, les idées, les habitudes, les usages, le dialecte, n’a rien de commun avec les populations avoisinantes, soit qu’elle provienne d’une souche étrangère, soit qu'il faie attribuer ce résultat à son isolement du reste du monde.
Aberdeen montre, par un exemple frappant, comment une même ville peut renfermer deux races, non-seulement distinctes, mais encore tout à fait différentes. Les rues qu'habite à Aberdeen la population maritime, ne sont séparées que par quelques chan- Liers de deux places, nommés squares des pêcheurs. Les maisons de ces squares sont de pauvres cabanes couvertes en terre, et disséminées parmi les dunes de l'embouchure de la Dee. C’est le quartier des ftee-folks (pêcheurs). Ils forment une population à à part et ont la double industrie de la pêche et du pilotage.
Jusque dans ces derniers temps, les deux classes de citoyens d’Aberdeen ne pouvaient pas comprendre le dialecte l'une de l’autre, quoiqu'il y eût entre les deux langues un certain nombre de mots communs. Le dialecte d’Aberdeen est plus doux. Celui des fittee est plus labial que guttural.
Un pêcheur, homme de la côte orientale d'Écosse, ressemble plus à un Français de la même classe que tout autre Anglais ou Irlandais. Le type des poissardes françaises s’y retrouve aussi fréquemment ; il n’est point de voyageur qui n’en soit d’abord frappé.
Les villages qu'habitent les pêcheurs et l’intérieur de leurs demeures présentent un aspect singulier. Le long de chaque rangée de cottages sont tendues, en dehors, des cordes auxquelles pendent des vestes, des jaquettes, des mouchoirs aux couleurs éclatantes, et autres vêtements qui sèchent au soleil. On y voit aussi divers engins de pêche. Quand le soleil ne se montre pas, on les expose devant le feu et jusque sur la cheminée. Pendant que les honimes sont en mer, la plupart des femmes s'occupent à trier ou à vendre le poisson; il ne reste que des mères avec leur nourrisson et des enfants folâtres; çà et là on aperçoit quelque mouette solitaire, ou quelque cormoran dont on a rogné les ailes et qu'on retient dans une demi-captivilé. Ces oiseaux se promènent gravement dans les rues ou sur le faite des maisons; souvent aussi ils s'avancent à la rencontre des vagues qui viennent mourir au pied des dunes.
Les cottages n’ont d’autres planchers que la terre. Le soir de chaque samedi on Île recouvre d’une couche de sable. Les chaumières se composent de deux pièces, un but et un ben. En face de la porte d'entrée, un feu de tourbe brûle sur un lit de briques, et la fumées’échappe par un trou que l’on a ménagé dans le toit. Quand vient la nuit, les hakes (morceaux de bois en forme de triangle ayant des clous pour crochets) auxquels on a attaché le poisson, afin de le faire sécher, sont placés dans l’intérieur des habitations. Quelques planches, jetées dans un coin, servent de lit aux enfants; vis-à-vis est un berceau en bois. Les siéges consistent en chaises et en escabeaux de sapin; une petite table ronde, également de sapin , occupe le milieu de la chambre; tout cela est propre el brillant; des rames, des paniers d’osier, des filets sont disposés tout autour. Ge sont les richesses de ces braves gens et leur gagne-pain.
Cependant, la nuit approche, on allume la crisie, ou petite lampe en fer. La famille s’assemble autour du foyer, on se croirait reporté au temps des patriarches. La vieille grand’mère tient sa petite-fille sur ses genoux, la femme du pêcheur allaite son dernier né, le mari travaille à réparer ses filets, les plus jeunes enfants jouent et se roulent sur Je plancher, tandis que ceux qui sont déjà grands secondent activement leur père.
Les hommes qui habitent le rivage de la mer ont en quelque sorte une existence double. Comme les autres paysans, ils appartiennent à un village, à une paroisse ; ils ont un jardin et parfois un coin de terre à cultiver; mais ils ont de plus, pour occuper leur pensée et leur imagination , les mille bruits, les mille aspects de l'Océan. La vente de leur poisson, le soin de leur barque et de leurs filets, occupent tous leurs instants. Ils affrontent des dangers qui renaissent sans cesse; si leurs moyens de subsistance sont plus prompts et plus faciles , en revanche ils ont toujours la mort devant les yeux, et c’est là justement ce qui les attache à leur métier. |
Les pêcheurs écossais sont loin de montrer ces sentiments d’inhumanité qu'on reproche aux pêcheurs du comté de Sussex, en Angleterre.
Pour ces hommes simples et ignorants, un nom contient tout, depuis un siége au parlement jusqu’à une humble chaire dans une école de village. |
Ils sont constamment en quête de surnoms nouveaux. Comme ils descendent tous d’un petit nombre d’ancêtres qui leur sont communs, et que depuis un temps immémorial ils ne se sont point mêlés aux autres habitants des basses terres, il n’y a souvent pour un village entier que deux ou trois surnoms. Ainsi l’on compte à Burkie vingt-cinq George le Vacher. | * On cite l'histoire d’un facteur de la poste aux lettres qui avait si complétement oublié son propre nom, qu'il colporta partout le village une lettre adressée à lui-même, s'enquérant à qui cette lettre pouvait être destinée.
Wordsworth décrit ainsi les femmes des pêcheurs de Calais : « vieilles, ridées, à la voix rude et glapissante. » Ceci peut s'appliquer à quelques-unes des femmes des pêcheurs écossais, mais non pas à toutes : plusieurs d’entre elles sont des matrones aux yeux brillants, aux joues fraîches, aux robustes appas. Leur costume diffère complétement de celui des paysannes écossaises. Leurs couleurs favorites sont le bleu, le blanc, le jaune. Par-dessus leurs cheveux tressés avec soin, elles portent une cape étroite et un mouchoir de couleur qui se noue sous Le menton. Les jeunes filles bordent ce mouchoir de dentelle; quelques-unes même, quand vient le dimanche, se coiffent d’un bonnet. Les femmes mariées portent l'owereroon, ou cape d’une forme antique et disgracieuse, laquelle se termine en pointe sur le haut de la tête. On en voit qui ne dédaignent point d’endosser les jaquettes de leurs maris; d’autres se revêtent d’un justaucorps de laine, coupé aux manches et sur le devant de la poitrine; d’autres enfin s’affublent d'une couverture rayée de bleu. Leur robe de dessus descend à peine plus bas que celles de nos dames d'Opéra. L’étoffe en est communément rayée de blane et de jaune. Aux environs d'Édimbourg, toutes ont de gros souliers et des bas bleus. À Aberdeen on en rencontre qui n’ont pas de souliers, ou qui portent des bas auxquels le pied manque, et qu’on appellle moggins.
Lorsqu'on songe à quel point la crainte de n’être pas mises à la dernière mode tourmente les dames de la classe moyenne, on ne peut s'empêcher d’applaudir aux gouts slationnaires des pêcheurs ; ce qu’ils aiment et admirent dans leurs femmes ce n’est point leur parure, mais leur bonne mine et leur robuste santé; ils les préfèrent mille fois à ces dames pâles, frèles, maladives, dont la taille, comprimée dans un étroit corset, ressemble à celle d’une guêpe, et que les pensionnats d’une capitale de l'Europe nous rendent à moitié instruites et à moitié corrompues.
Les filles de ces pêcheurs se marient presque toutes fort jeunes. On ne voit guère parmi elles ce qu'un philosophe de nos jours appelle poétiquement le stigmate de la civilisation, une vieille fille. C’est que pour ces bonnes gens une femme active qui seconde son mari dans ses travaux est un trésor. Ces unions, que l’amour seul a formées, sont rarement malheureuses. La prostitution est une chose inconnue. Seulement
il arrive quelquefois que le premier enfant vient au monde avant les neuf mois de rigueur.
La vie laborieuse et constamment occupée des femmes de pêcheurs exerce sur leur moralité une influence salutaire. Elles ne perdent jamais leur temps en compagnie de ces femmes désœuvrées que l’oisivité et la paresse conduisent au crime. Une autre circonstance heureuse, c’est l’étroite union des familles. Les divers membres dont chacune d’elle est composée habitent sous le même toit ; ils participent aux mêmes délassements et aux mêmes travaux. Les plus jeunes croissent sous les yeux de leurs aînés; ils se forment par les conseils de leurs parents ; ils profitent de leur longue expérience. Il n’en est pas ainsi dans les districts manufacturiers où, moyennant quelques shellings par semaine, les enfants quittent de bonne heure le toit paternel et grandissent à l'aventure. | |
Chaque classe de la société a ses formules de serment et fait peu de cas de celles qui ne lui sont point particulières. Un gentleman promettant quelque chose à un paysan jure sur son honneur qu’il tiendra sa parole. « Ne jurez pas sur votre honneur, réplique celui-ci; mais diles aussi sûr que nous mourrons, et je vous croirai. » Un homme de loi d’Aberdeen, interrogeant les pêcheurs de Collieston et de Fenny-Fauk, dans un procès de contrebande, leur fit prêter serment à tous sans leur arracher le moindre aveu; quelqu'un conseille de leur imposer la formule suivante : « foi de pêcheur! » — Non point ! s’écrie le premier témoin, auquel on demande de prononcer ces mots sacramentels : Je jurerai tout ce qu’on voudra, je ferai tous les serments, excepté celui-ci.
Les pêcheurs professent une grande vénération pour les idiots. « Mais vous avez un autre enfant dont vous ne parlez pas, » disait une bourgeoise de Peterhead à la veuve d’un pêcheur. — « C’est un pauvre garçon dont l'esprit est au ciel, répondit celle-ci : il ne faut pas s'inquiéter pour lui, c’est l’oint du Seigneur. »
Ils ont sur la mort des idées empreintes d’une sombre superstition. Suivant une croyance reçue, lorsqu'un malade doit succomber, une lumière mystérieuse que ne portent point des mains mortelles, part de sa maison à l'heure de minuit, et, traversant les airs, va s'arrêter sur la place où, le lendemain, on creusera pour lui une fosse. La veille du jour où un naufrage a lieu en mer, le spectre des pêcheurs qui y perdront la vie apparaît à leurs camarades; puis il s’enlève dans un linceul de flamme ou un chariot de feu.