‹ Murs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents; (volume 5)Chapitre 10 sur 89 · FEMME RICHE ET FEMME DU PEUPLE AU CAIRE · texte numérisé non relu

FEMME RICHE ET FEMME DU PEUPLE AU CAIRE

( Egypte. )

MOEURS, USAGES ET COSTUMES

de celles-ci, et ne poussent point jusqu'au crime une faute que condamnent nos mœurs et notre religion.

» La légèreté de plusieurs des voyageurs qui viennent en Ëgypte amène quelquefois des résultats aussi fâcheux que ceux dont je viens déparier. En visitant les bazars d'esclaves, curiosité dont le touriste est très-avide, si une négresse ou une Abyssinienne leur plaît, ils achètent avec un peu d'argent le moyen de satisfaire leur caprice; puis, cette boutade sensuelle apaisée, ils croient être généreux envers l'infortunée, sur laquelle ils ont assouvi leur passion éphémère, en lui donnant la liberté. Mais, dans un pays où la femme ne peut vivre que sous la tutelle de l'homme, la liberté place l'esclave affranchie dans la déplorable alternative de la misère ou de la prostitution. C'est ainsi quel'étourderie égoïste de quelques Européens nomades contribue à entretenir cette espèce de mépris que les musulmans ont pour nos mœurs. »

Les Égyptiens sont essentiellement amis du merveilleux. L'une de leurs superstitions les plus répandues est la croyance aux génies. Race intermédiaire entre l'ange et l'homme, les djinns, créés avant Adam, sont nés du feu et vivent plusieurs siècles; ils peuvent revêtir toutes les formes et se rendre invisibles. Les bons génies sont révérés ; on craint les mauvais. Ces derniers sont connus sous le nom d'efrits, et il n'est sorte de méfaits qui ne leur soient attribués. Il y a des sautons, des omleys, des derviches, le mauvais œil, des liejahs (charmes); mais c'est en décrivant les mœurs des Turcs que nous en parlerons.

Les songes sont regardés avec respect par les Égyptiens, qui ont des jours heureux et néfastes : le dimanche, la nuit de ce jour au lundi (pendant laquelle est mort le prophète), sont des jours malheureux; mais le samedi, et surtout le mardi, appelé jour du sang, parce que plusieurs martyrs de l'islamisme ont péri ce jour-là, sont particulièrement sinistres. Le lundi, consacré au mariage; le jeudi, cl moubarac (ou le béni), sont les jours heureux. Il y a encore le vendredi, cl fadileh (l'excellent), choisi de préférence pour la consommation du mariage. Le pire des jours néfastes est le dernier mercredi du mois de safer, pendant la durée duquel peu de personnes osent s'aventurer hors de leurs demeures.

L'Égypte est fertile en astrologues, magiciens, alchimistes, bohémiens, enchanteurs de serpents (psyllcs), etc. Les karvis forment une classe de sorciers qui n'ont pas le don de seconde vue comme ceux du Tyrol ou de l'Écosse; leur science consiste à évoquer, dans le creux de la main d'un enfant pris au hasard, telle personne absente dont le nom est prononcé dans l'assemblée, et de la faire dépeindre par cet enfant, sans qu'il l'ait jamais vue, et sous des traits qu'on ne puisse méconnaître. Voici, à ce sujet, la relation d'un voyageur, M. Th. Pavie, qui nous paraît trop curieuse pour ne pas la rapporter :

« Le plus célèbre des karvis a eu l'honneur de travailler devant plusieurs voyageurs européens dont les écrits ont été lus avec avidité, et il a généralement assez bien réussi pour que sa gloire n'ait eu rien à souffrir de ces rencontres périlleuses. Voir cet homme, assister à une séance de magie, juger par mes propres yeux de l'état de la sorcellerie en Orient, trois choses qui me tentaient violemment : l'occasion s'en présenta.

» C'était au Caire, dans une des hôtelleries de cette capitale de l'Egypte. A la suite de quelques discussions qui s'étaient élevées entre nous au sujet du grand harvis , il fut unanimement résolu de le faire appeler. La table était presque toute composée d'Anglais.

» Vers la fin du dîner, le sorcier arriva. Il entre, fait un léger signe de tête, et va s'asseoir au coin du divan, dans le fond du salon; bientôt, après avoir accepté le café et la pipe comme chose due à son importance, il se recueille, tout en parcourant l'assemblée d'un regard scrutateur. Le devin est né à Alger; sa physionomie n'a rien de

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gracieux, son œil est perçant et peu ouvert, sa barbe grisonnante laisse voir une bouche petite, à lèvres minces et serrées; ses traits, plus fins que ceux d'un Égyptien, n'ont pas non plus le calme impassible et sauvage d'un Bédouin ; il est grand, fier, dédaigneux, et se pose en homme supérieur.

» Tandis que nous achevions de fumer, celui-ci son chibouk, celui-là son narguilé, le harvi, immobile dans son coin, cherchait à lire sur nos visages le degré de croyance que nous étions disposés à lui accorder; puis tout à coup il tira de sa poche un calam (sorte de plume) et de l'encre, demanda un réchaud, et se mit à écrire ligne à ligne, sur un long morceau de papier, de mystérieuses sentences. Dès qu'il eut jeté dans le feu quelques-unes de ces lignes, déchirées successivement, le charme commençant à opérer, un enfant fut introduit. C'était un Nubien de sept à huit ans, esclave au service de l'un de nos convives, récemment arrivé de son pays, noir comme l'encre du harvi, et affublé du plus ample costume turc. Le sorcier prit la main de l'enfant, y laissa tomber une goutte du liquide magique, i' étendit avec sa plume de roseau, et, abaissant la tête du patient sur ses doigts, de manière à ce qu'il ne pût rien voir, il le plaça dans un coin de l'appartement, près de lui, le dos tourné à l'assemblée.

» — Lady K... ! s'écria le plus impétueux des spectateurs. Et l'enfant, après avoir hésité quelques instants, prit la parole d'une voix faible. — Que vois-tu? lui demanda son maître, tandis que le harvi, de plus en plus sérieux, marmottait des vers magiques, tout en brûlant ses papiers, dont il tira une grande poignée de dessous sa robe. — Je vois, répondit le petit Nubien, je vois des bannières, des mosquées, des chevaux, des cavaliers, des musiciens, des chameaux... — Toutes choses qui n'ont rien à faire avec Jady K...,me dit tout bas un esprit fort. — Shoufta ibl Shoufta ibl regarde bien! criait îe spectateur qui voulait évoquer lady K... L'enfant se taisait, balbutiait; puis il déclara qu'il voyait une personne. — Est-ce une dame, un monsieur? — Une dame! Le harvi s'aperçut à nos regards qu'il avait déjà converti à moitié les plus incrédules. — Et comment est celte dame? — Elle est belle, reprit l'enfant, bien vêtue et bien blanche; elle a un bouquet à la main; elle est près d'un balcon, et regarde un beau jardin.

si — On dirait que ce négrillon a vu quelquefois les portraits de Lawrence, dit le maître de l'esclave à son voisin; il a deviné juste, et pourtant jamais rien de semblable ne s'est présenté à ses yeux. — Et puis, reprit l'enfant après quelques secondes, car il parlait lentement et par mots entrecoupés, cette belle dame a trois jambes!

» L'effort que fit le harvi pour ne pas anéantir le négrillon d'un coup de poing se trahit par un sourire forcé. Il lui répéta avec une douceur contrainte, une grâce pleine de rage : Shouf ta ibl regarde bien! L'enfant tremblait; toutefois il affirma que le personnage évoqué dans le creux de sa main avait trois jambes.

x> Aucun de nous ne put se rendre compte de l'illusion ; mais on fit retirer le petit nègre, qui fut remplacé par un autre en tout semblable. Durant cette interruption, le sorcier avait marmotté bon nombre de phrases magiques et brûlé force papiers. L'assemblée fumait, le café circulait sans cesse; l'animation allait croissant. On convint d'évoquer cette fois sir F. S..., facile à reconnaître, puisqu'il a perdu un bras. Le nouveau négrillon prit la place du premier, abaissa de même sa tête sur la goutte d'encre, et l'on fit silence.

t> — Sir F. S...! dit une voix dans l'assemblée, et l'enfant répéta, syllabe par syllabe, ce nom tout à fait barbare pour lui. Ainsi que son prédécesseur, il déclara voir des chevaux, des chameaux, des bannières et des troupes de musiciens : c'est le prélude ordinaire, le chaos qui se débrouille avant que la lumière magique de la goutte d'encre éclaire le personnage demandé*

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» Le harvi ne comprend ni le français, ni l'anglais, ni l'italien ; mais, habitué à lire dans les regards du public, il devina qu'on lui proposait un sujet marqué par quelque signe particulier. Jadis on lui avait demandé de faire paraître Nelson, à qui, comme chacun sait, il manquait un bras et une jambe, et il avait rencontré juste, grâce à la célébrité du héros. Cette fois, il eut vent de quelque tour de ce genre; aussi, après bien des réponses confuses, l'enfant s'écria : — Je vois un monsieur! c'est un chrétien, il n'a pas de turban; son habit est vert... Je ne vois qu'un bras! A ces mots, nous échangeâmes un sourire, comme des gens qui s'avouent vaincus : il fallait croire à la magie... Mais mon voisin l'esprit fort, après avoir fait bouillonner l'eau de son narguilé avec un bruit effroyable, regarda le harvi. Je remarquai que notre pensée avait été mal interprétée par le devin, et qu'il chancelait dans son affirmation, supposant que nous avions ri de pitié. Il demanda donc à l'enfant : — Tu ne vois qu'un bras? Et l'autre? L'enfant ne répondit pas, et il se fit un grand silence. On entendit les petits papiers s'enflammer plus vivement sur le réchaud. — L'autre bras, reprit le négrillon... je le vois : ce monsieur le met devant son dos, et il tient un gant de cette main !

» La première personne évoquée avait trois jambes; la seconde, au lieu d'un bras de moins, se trouvait être au grand complet.

» Le harvi avait donc échoué complètement; mais enfin que voyait ce négrillon dans ie creux de sa main? Comment la farce se jouait-elle? Par hasard, je pus l'apprendre.

» Un mois après, à bord de la Zênobie, en route pour Bombay, je retrouvai le lieutenant St... et son négrillon, le même qui avait servi de compère au harvi. C'était assurément une soirée magique : le flot calme de la mer Rouge baignait mollement la ligne de sable qui s'allonge au pied des grands monts de la côte d'Arabie; les étoiles, reflétées dans les eaux, semblaient des lumières phosphorescentes se jouant à la proue du navire. L'instant ne pouvait être mieux choisi... Le lieutenant St... me donna donc l'explication suivante :

» Le grand art du harvi, c'est de savoir se faire entendre de l'enfant sans que personne de l'assemblée puisse distinguer un seul mot de ce qu'il dit, tandis qu'il semble murmurer des paroles mystérieuses. D'abord il effraye le compère improvisé, le menace de lui montrer le diable, lui dicte les réponses que parfois celui-ci entend de travers (comme dans le cas de la dame aux trois jambes), et, pour le forcer à parler, de son orteil il lui presse le pied d'une façon horrible; manœuvre dissimulée aux yeux du public par la longue robe dont s'enveloppe le sorcier. S'il devine juste, la gloire de la réussite lui revient de droit; s'il se trompe, on s'en prend à l'enfant; souvent le hasard l'a merveilleusement servi. Aussi la goutte d'encre est-elle considérée comme infaillible par les Égyptiens, dont le harvi est depuis longtemps en possession d'amuser les soirées. »

Il y a au Caire environ cinquante choaras (poètes) ; des moadditïns (conteurs d'histoires), et des anterhjeh (trouvères d'Antar). Les poètes de ce pays comparent leurs amantes à la lune, et ils trouvent d'abondantes figures dans les douces teintes de la rose, les parfums du jasmin, la force et la majesté du lion, la délicate élégance, l'agilité, les beaux yeux de la gazelle, la fécondité du Nil, la patience du chameau, etc. Il y a aussi des poètes titrés qui composent une romance par mois. Ces compositions sont chantées par les aimées dans les fêtes publiques ou particulières; le peuple les apprend ensuite.

La musique des Égyptiens n'est actuellement qu'un art dégénéré ; les divisions et subdivisions de la gamme la caractérisent; et la notation, dans laquelle le système des clefs est inconnu, est aussi toute différente de la nôtre. Leurs instruments sont le tambour et les orgues qu'ils ont inventés; des timbales (nonkakir), des las (cymbales), en

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usage lors des processions; des castagnettes de cuivre, assez semblables à de petites cymbales, et dont les danseuses se servent pour accompagner leurs mouvements: un tambour de basque (far); le daraboukals, autre tambour, généralement de forme conique, et terminé par une espèce de manche creux que l'on tient d'une main, tandis que de l'autre on frappe sur la peau qui couvre la grande ouverture; on en tire des sons assez agréables et combinés avec beaucoup d'originalité.

Les Arabes ont quelques instruments à vent : le chalumeau , le zamir (hautbois) , une sorte de flageolet à double pipeau, nommé zoumarah, pour lequel les mariniers du Nil ont une grande préférence, et une flûte appelée nay.

L'instrument à corde le plus simple est le rebab, monocorde sur lequel s'accompagnent les improvisateurs et les conteurs : c'est une espèce de basse sans caisse qui rend des sons mélodieux imitant souvent la voix humaine; on en joue avec un archet. Le kemencjeh est un violon dont la caisse est faite avec les trois quarts d'une noix de coco, percée de petits trous; il a trois cordes, composées chacune de plus de cinquante crins de cheval. Le kissar, lyre éthiopienne, ressemble au luth antique. Ils ont une espèce de harpe appelée canoun, et dont on joue avec le plectrum; et Youd, ou guitare à sept cordes, dont les vibrations sont également dues au plectrum.

Les alatyeh (alatij au singulier), ou chanteurs de profession, forment une caste méprisée et de mœurs dissolues. Les cantatrices sont appelées avualem (au singulier aimée l), mot que les Européens appliquent, à tort, à toutes les danseuses.

En même temps artistes et courtisanes, les aimées sont ordinairement déjeunes et jolies femmes. Leur costume est à peu près celui que nous avons décrit pour les dames élégantes; mais il a ce cachet particulier qui partout distingue la femme galante : il dessine davantage leurs formes, laisse la gorge et les bras à découvert, et se fait remarquer par la profusion de bijoux et d'étoffes précieuses, ridicule affectation de fausses richesses.

Ces femmes dansent par groupe de deux ou quatre. Quoiqu'elles mettent une certaine symétrie dans leurs mouvements, elles ne forment point de figures et de tableaux réguliers comme nos danseuses de théâtre. Quant à la nature de leurs danses, elle est tellement licencieuse, qu'on ne peut en parler qu'en termes généraux.

En se présentant sur le dourka, elles commencent par quelques pas, en agitant au-dessus et autour de leur tête leurs castagnettes de cuivre dont elles jouent avec beaucoup d'expression. Elles se troussent ensuite en avant, en arrière, à droite, à gauche, et, ce prélude achevé, commencent la danse : Alors, dit Clot-Bey, les jambes demeurent immobiles, de même que la partie supérieure de leur corps, excepté les bras qu'elles écartent, arrondissent, abaissent ou élèvent selon les diverses phases du sentiment lascif qui paraît les animer. Agités par une trépidation incessante, qu'elles accélèrent tour à tour avec une audacieuse énergie ou ralentissent langoureusement, leurs hanches et leurs reins, assouplis à toutes les contorsions, feignent avec impudeur les émotions physiques les plus sensuelles ; c'est le

Vibrabunt sine fine prudentes Lascivos docili tremore lumbos ,

dont se servit Martial pour dépeindre la danse des filles de Gadès.

Les aimées ont du reste plusieurs sortes de danses : l'une, hardie et brutale, est exclusivement empreinte du génie égyptien; une autre, mêlée de quelques pas, paraît

1 La traduction du mot aimée est femme lettrée.

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combinée avec la danse grecque. Il en est une que l'on appelle nalileh (danse des guêpes); les danseuses feignent d'avoir été piquées par une guêpe, qu'elles cherchent dans leurs vêtements en criant : Nalleh-ohl nalleli-oli! (ah ! la guêpe! ah ! la guêpe ! ) , et pour saisir l'insecte imaginaire, elles dépouillent peu à peu leurs vêtements et ne restent bientôt couvertes que d'un voile qu'elles font flotter et laissent s'enlr'ouvrir de temps en temps. On comprend ce qu'un tel spectacle peut inspirer à ceux qui y assistent...

Lorsque la danse est arrivée à son plus haut degré de lasciveté, il y a des instants de repos, dont les aimées profitent pour venir faire aux spectateurs des agaceries qui s'adressent surtout au principal invité; elles s'asseyent sur les genoux de celui-ci, et prennent avec lui des licences dont on s'effaroucherait dans le mystère quand on n'y est pas habitué.

Quelques-unes de ces femmes arrivent à acquérir une certaine opulence ; mais elles forment une caste à part , comme en Europe la race des Gitanos.

Les gaouasijrs étaient d'autres danseuses qui exécutaient en plein vent des scènes chorégraphiques non moins licencieuses. Mais depuis peu une ordonnance leur a défendu de parader comme autrefois dans les rues du Caire et d'Alexandrie.

Le but moral qu'on s'était proposé par la prohibition des danseuses publiques est loin d'avoir été atteint, car ce qui n'était qu'immoral dans la danse de ces dernières, devient infâme dans celle des kowals ou danseurs.

Les jeux que préfèrent les Égyptiens sont le dalimeli (jeu de dames), le taoutah (trictrac), et surtout lesetreng (jeu d'échecs), auxquels ils passent des journées entières. Ils estiment peu les cartes; ils connaissent pourtant quelques parties qu'ils appellent lib-el-koumar (jeu de hasard ou de gain), parce qu'ils les intéressent avec de l'argent.

Ils considèrent peu les exercices gy m n astiques; cependant on voit quelques lutteurs, et, dans les fêtes publiques, on voit parfois les fellahs s'escrimer avec des nebouts, longs bâtons dont ils s'efforcent de frapper leurs adversaires. Mais leurs luttes sont peu habiles et témoignent de leur nonchalance et de leur mollesse.

Ils préfèrent l'équitation, qu'ils regardent comme un amusement noble. Un de leurs exercices favoris est le djerid, qui rappelle nos anciens tournois et carrousels. Pendant que deux cavaliers courent au galop l'un sur l'autre, un d'eux lance avec force et comme ùn trait, à son adversaire, un bâton de palmier de quatre à six pieds. L'adresse consiste à éviter le djerid ou à le recevoir dans la main.

Les Égyptiens ont des marionnettes, et surtout des jongleurs, escamoteurs, etc. On voit aussi des individus qui montrent des animaux savants.

Quelques comédiens donnent des représentations dans des maisons particulières. Les pièces qu'ils jouent sont dépourvues d'intrigue autant que de naturel et d'esprit. C'est l'enfance de l'art dramatique, et sous une forme élémentaire entièrement privée d'attraits.

Différents peuples qui habitent l'Égypte. — Nous ne parlerons point des Arabes- Bédouins dont nous avons déjà dit un mot à l'article Turquie d'Asie, et que nous aurons occasion de retrouver en arrivant à la description de l'Algérie. Il en est de même des Turcs d'Europe, des Albanais et des autres peuples qui ne sont point aborigènes de l'Égypte.

Cophtes. — Ces peuples, appelés aussi Gobthes, peuvent être regardés comme les propriétaires de l'Égypte, dont ils furent les habitants primitifs, puisqu'ils descendent des anciens Égyptiens mêlés aux Perses, depuis Cambyse, et aux Grecs depuis Alexandre «et les Plolémées. Répandus dans le Délia, ils habitent surtout la haute Égypte; dans le Saïd ils habitent presque exclusivement des villages entiers.

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Les Cophtes ont le teint basané, le front plat, les yeux relevés aux angles et peu couverts ; les joues hautes, le nez plutôt court qu'épaté; la bouche grande, plate, éloignée du nez, bordée de larges lèvres; les cheveux demi-laineux, la barbe rare et pauvre. Leurs jambes sont arquées, sans mouvements dans le contour; ils ont les doigts des pieds allongés et plats. En somme, leur corps est peu gracieux.

Leur caractère n'a aucune des conditions qui pourraient les faire aimer des Européens. Ils sont mélancoliques, taciturnes, sombres, dissimulés surtout comme toute race qui a vécu longtemps sous l'oppression; bas, rampants, serviles envers leurs supérieurs, il semble qu'ils veulent s'en venger sur leurs subalternes envers lesquels ils sont d'une dureté, d'une arrogance extrême. Fins, sobres, avares, ils ont une rare aptitude pour tout ce qui a rapport à la comptabilité. C'est ce qui avait déterminé les mameluks, ces hommes qui se faisaient un point d'honneur de leur ignorance, à remettre la plupart des fonctions administratives entre les mains des Cophtes, et ceux-ci en profitèrent pour se venger des vexations de toute sorte que leurs dominateurs exerçaient à leurs dépens. Le maniement des fonds, l'arpentage des terres leur ayant été confiés, ils pouvaient aisément frustrer le trésor de leurs chefs, et il faut avouer qu'ils ne se firent pas faute de ces concussions, qui du reste ne leur inspiraient aucun scrupule.

Les Cophtes sont extrêmement superstitieux et d'une grande dévotion aux saints, dont chacun est invoqué par eux pour un objet particulier, ainsi que nous le verrons dans notre Histoire et Cérémonies religieuses de tous les peuples.

Ils ont un grand nombre d'écoles, mais destinées aux garçons seulement; peu de leurs femmes savent lire. On y enseigne principalement les psaumes de David, les Évangiles, les épîtres et les Apôtres. 11 est peu de Cophtes, surtout dans la basse Egypte, qui parlent encore la langue de leurs ancêtres; l'arabe est la seule en usage aujourd'hui parmi eux. De même qu'au temps des mameluks, beaucoup de ces hommes sont employés dans l'arpentage et la comptabilité. Dans les villes ils sont artisans : tailleurs et orfèvres au Caire; fabricants de nattes dans la province de Menouf; ils distillent de l'eau de rose dans le Fayoum, tissent le lin à Syout, et enfin sont agriculteurs dans les villages.

Ils marient leurs filles très-jeunes et ne forment d'alliance qu'entre eux. On conduit l'épouse au bain trois jours avant la cérémonie, qui a lieu ordinairement à minuit, et qui est célébrée par une messe. La consommation du mariage n'a lieu que le lendemain de la consécration, après que le prêtre, qui a prononcé les paroles sacramentelles, est venu lui retirer une espèce de lien nommé zennar, qu'il lui a passé au cou pendant la cérémonie.

Les enfants ne sont baptisés que trois jours après leur naissance. Les familles sont, dit-on, fort unies.

Les Cophtes ont adopté l'habillement des musulmans; mais ils préfèrent les nuances sombres, et se distinguent, dans les villes, par la couleur de leur turban, qui est noire, grise ou bleue. Les femmes cophtes, que ce soit en public, ou chez elles, même devant leurs plus proches parents, ont toujours le visage soigneusement voilé.

Les juifs, qui ont la même physionomie que ceux d'Europe, habitent principalement le Caire, où ils ont un quartier à part dont les rues sont étroites, sombres, sales, infectes, et fermées par des portes guichetées; ils peuvent s'y séquestrer, et rester, si cela leur convient, entièrement étrangers au reste de la population. Les beaux individus de cette race, les jeunes surtout, rappellent ce caractère de tête que la peinture a consacré à Jésus-Christ. Au reste, toujours méprisés et repoussés sans jamais être chassés, ils sont, en général, mal vêtus, et semblent faire ostentation de leur misère.

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Ils ont la figure hâve, des habits sales et déchirés ; on attribue leur apparence maladive à la consommation excessive qu'ils font de l'huile de sésame.

Les juifs ont en Egypte le caractère et les mœurs qui les firent abhorrer au moyen âge. Avares jusqu'à la plus sordide cupidité, ils s'efforcent de dérober à tous les yeux !a fortune qu'ils peuvent avoir, en affectant des dehors misérables. Ignorants, religieux jusqu'au fanatisme, ils sont actifs, d'une souplesse insinuante, et ne reculent devant aucun moyen pour réaliser le plus mince bénéfice. Il faut leur reconnaître d'ailleurs des mœurs pures et sévères; il n'y a point de courtisanes parmi leurs femmes, qui, de même que celles des Cophles, se voilent scrupuleusement le visage.

Les familles d' Arméniens qui se trouvent en Egypte y sont venues à la suite des conquérants turcs. Ces hommes, qui n'ont pas de quartier particulier, ont exercé, par leurs richesses et les services pécuniaires qu'elles leur permettaient de rendre aux pachas, une si grande action sur l'administration des provinces, et une influence si prépondérante sur les affaires du gouvernement ottoman, qu'on eût pensé que l'empire était exploité de compte à demi par les Turcs et les Arméniens. Du reste, ils ont envers les indigènes les mêmes sentiments de hauteur que témoignent les Turcs. Ils exercent particulièrement des professions financières ou mercantiles, pour lesquelles ils montrent une grande aptitude et beaucoup d'activité.

Les Raïas (peuples indigènes qui ne professent pas l'islamisme) ne forment qu'une partie assez minime de la population, et leur influence politique n'a sur les affaires présentes et sur l'avenir de l'empire qu'une médiocre influence, tandis que c'est le contraire en Turquie.

C'est, dit M. Clot-Bey, une chose qui frappe l'observateur et mérite d'être considérée comme une donnée très-importante, que le caractère transitoire que les Turcs ont imprimé à tout dans leur établissement politique. Il y a longtemps que l'on a dit qu'ils ne font que camper dans leurs possessions ; nous avons vu, en parlant des mœurs des musulmans, que cette assertion n'est pas seulement une métaphore, qu'elle est encore vraie dans son acception propre.

Les Osmanlis n'ont donné à l'empire qu'ils ont fondé aucun élément de durée. Ils ont livré au caprice du hasard ou à l'arbitraire de la force, leurs institutions administratives et militaires, si l'on peut appeler de ce nom une organisation grossièrement ébauchée. Ils n'ont pas compris que, pour prendre de solides racines dans leurs nouvelles conquêtes, il ne s'agissait pas seulement d'occuper le sol, mais surtout d'en absorber les habitants par la fusion des religions, des institutions, des races. Les barbares qui envahirent l'Europe lors delà chute de l'empire romain se convertirent à la religion des vaincus, inspirèrent leurs codes de leur législation, s'assimilèrent leur langue, et de cette fusion féconde, vivifiée par l'incubation du temps, sont sortis, avec notre état social actuel et les progrès modernes, les génies divers des nationalités européennes. Les Ottomans, au contraire, infatués de la supériorité de leur croyance, ne firent aucune concession aux vaincus, qu'ils tinrent humiliés sous leur joug, et demeurèrent complètement séparés d'eux. Il n'y eut donc pas, dans l'empire turc, combinaison d'un élément de force, d'énergie vivace, promesse d'avenir, apportée par h>s conquérants, et d'un élément de civilisation, héritage du passé, conservé par les vaincus; il n'y eut pas, comme cela s'était passé en Europe, au moyen âge, infusion d'un sang neuf et généreux dans un corps d'où la vie s'en allait; mais il y eut juxtaposition stérile d'un élément barbare immobilisé dans sa présomptueuse ignorance, à côté des ruines d'une société détruite par une décadence de plusieurs siècles.

Ainsi établi, l'empire ottoman s'était fermé toute voie au progrès ; il n'avait aucune garantie intrinsèque de durée. Il renfermait deux races placées en présence l'une de

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l'autre, en contact quotidien , mais avec des intérêts contraires, des mœurs différentes, des idées opposées, se méprisant ou se haïssant. Il n'y avait pas dans l'empire un peuple unique, mais, dans le même État, deux nations, dont l'une possédait, à défaut de la puissance dans le présent, la supériorité du nombre.

Or, l'unité nationale est la condition exclusive de la vitalité des empires ; il n'y a d'avenir que là où elle se trouve.

Les conséquences que peut avoir la profonde division qui scinde en deux grandes parts les populations de la Turquie, ont frappé tous les esprits sérieux. « La population des raïas, dit M. Urquhart *, a une importance et une puissance politique telles, qu'elle peut arrêter la régénération de l'empire ottoman. »

Que l'on remarque la différence qu'il y a, sous ce rapport, entre l'Egypte et le reste de la Turquie. L'Egypte n'a pas de dissensions intérieures à redouter, elle ne peut craindre que la moitié de ses habitants appelle à son aide l'invasion étrangère pour renverser la domination de l'autre moitié. Je suppose, ajoute M; Clot-Bey, qu'il y ait quelques raisons dans les accusations que les ennemis de l'Egypte portent contre sa situation actuelle; mais je veux qu'ils reconnaissent qu'elle forme une partie bien distincte de l'empire ottoman, la seule partie qui ait de l'avenir, parce que c'est la seule dans laquelle on trouve l'unité de race.

Les raïas ne participent ni aux mêmes charges, ni aux mêmes avantages politiques que les musulmans. Ainsi, ils ne contribuent pas de leur personne à la défense du pays. En revanche, ils ne jouissent pas de l'égalité civile, et payent des impôts particuliers, etc. Opérer un rapprochement entre les raïas et les musulmans en accordant à ceux-là l'égalité des droits, tel est le but que doit se proposer en Turquie toute la politique prévoyante qui veut sincèrement la régénération de l'empire ottoman. C'est vers ce résultat que paraît tendre celui des conseillers du sultan qui se distingue le plus par ses idées libérales, Reschid-Pacha. Je souhaite ardemment que les projets généreux dont le hali-chérif de Gul-Hané a été l'expression, puissent être menés à bonne fin. Pour ma part, dit M. Clot-Bey, si j'avais à donner un avis au vice-roi d'Egypte, je lui conseillerais d'établir l'égalité civile et politique entre ses sujets musulmans et ses sujets raïas. Cette œuvre aurait pour lui moins de difficultés et d'embarras que pour la Porte; car dans ses États les raïas sont bien moins nombreux, bien moins puissants, bien moins redoutables aux musulmans que dans le reste de la Turquie; sa tentative serait très-utile comme expérience pratiquée sur une échelle peu considérable; elle préparerait le reste de l'empire ottoman à une révolution qui, dans son intérêt, doit s'opérer le plus tôt possible. Ici encore, Méhémet-Ali prendrait l'initiative de l'exécution d'une mesure progressive et réformatrice, et commencerait pour la Turquie un nouvel ordre de choses. D'ailleurs il ne ferait que se continuer lui-même; il a déjà fait beaucoup pour l'émancipation des raïas en les admettant à remplir des charges importantes dans l'administration , et en choisissant parmi eux les préfets de ses départements.

Il nous reste à parler des différentes nations chrétiennes auxquelles on a donné, non-seulement en Égypte, mais dans tout le Levant, le nom générique de Francs. Celte population comprend diverses catégories dont chacune forme un groupe distinct.

La première, et la plus honorée des indigènes, est celle des consuls, des chanceliers et des attachés aux consulats.

Les consuls généraux résident à Alexandrie : les puissances représentées par des

1 La Turquie et ses ressources.

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dignitaires de ce grade sont la France, la Russie, l'Autriche, l'Angleterre, l'Espagne, la Belgique, la Suède, la Hollande, la Sicile, la Prusse, la Sardaigne, le Danemark et la Toscane. Le drapeau national flotte à l'extrémité d'un mât placé sur le faîte de la maison de ces hauts dignitaires, et les armes de leur gouvernement sont blason nées sur la porte de leurs hôtels.

Le Caire a des vice-consuls; les principales puissances ont à Damiette, à Rosette, à Suez, à Ken n eh et à Kosseyr des agents choisis pour l'ordinaire parmi les chrétiens indigènes.

Le rang que l'Égypte a pris dans le monde politique, depuis que Méhémet-Ali dirige ses destinées, a élevé la position du consul général d'une grande puissance, auprès du vice-roi, au niveau des postes diplomatiques de première importance. Ce sont de véritables ambassadeurs qui ne se bornent pas à protéger les intérêts civils ou commerciaux de leurs compatriotes; ils entretiennent des rapports avec le vice-roi, auquel ils ont fréquemment à faire des communications de la part des cabinets qu'ils représentent, et avec lequel ils traitent des questions politiques difficiles et de haut intérêt.

Les négociants forment la seconde catégorie; leur résidence la plus commune est Alexandrie; il faut y joindre les commis qui vivent ordinairement chez leurs patrons.

La troisième classe se compose des marchands et des restaurateurs.

11 y a ensuite la classe des industriels, et, en dernier lieu, celle des hommes de peine, domestiques, etc.

Quant aux Européens au service du gouvernement, ils forment une catégorie particulière.

Tous ces groupes forment une espèce de colonie réunie presque tout entière dans ies mêmes quartiers. La distinction des rangs y est rigoureusement observée; l'étiquette poussée très-loin, et les membres de chaque classe ne dépassent pas dans leurs relations le cercle qui leur est tracé par leurs fonctions, leur profession ou leur fortune. Les Francs sont hospitaliers, généreux, et, pour secourir leurs compatriotes nécessiteux, ils font souvent entre eux des collectes qui ne tardent pas à produire des sommes importantes. A Alexandrie, les Européens ont élevé à leurs frais un hôpital où sont recueillis les Francs qui ne peuvent se faire soigner chez eux. Les mœurs sont, il faut l'avouer, assez relâchées dans la société franque; les intrigues d'amour y sont communes; néanmoins, il ne manque pas de personnes honorables qui observent soigneusement les convenances et les lois de la morale.

Les voyageurs sont bien traités en Egypte; ceux qui ont un nom illustre sont reçus avec distinction. Le vice-roi leur donne souvent pour logement un de ses palais ou les fait héberger dans la demeure d'un de ses grands officiers; ceux qui, sans avoir un grand nom, sont dans l'aisance, peuvent parcourir en liberté le pays, au moyen d'un firman ou passe-port, que l'on obtient toujours par l'intermédiaire du consul delà nation à laquelle on appartient.

Ce firman est conçu en ces termes :

« De notre divan, l'an de l'hégire, le...

» Notre ancien ami (nom de sa nation), M. N., se rendant dans nos domaines pour visiter les lieux d'antiquités et autres lieux curieux et utiles à ses recherches, il nous a été présenté par son consul, en foi de quoi nous lui avons délivré notre firman pour lui servir et valoir pendant son voyage dans l'étendue de nos domaines. Les moudyrs, mamours et tous magistrats civils ou militaires, à qui ce firman sera présenté, ne doivent pas négliger de lui accorder les égards, les soins et les services qui pourraient lui

AFRIQUE. — ÉGYPTE

être agréables, afin qu'aucune plainte ne nous soit portée par le voyageur. Nous vous recommandons qu'aucune insulte ni tort ne lui soit fait par les fellahs ou autres, et de lui procurer tout ce dont il pourra avoir besoin en ne payant qu'au taux du pays pour les montures, barques, provisions, etc. ; je regarderai comme rendus à moi-même tous les services que vous lui rendrez. »

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