‹ Murs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récents; (volume 5)Chapitre 13 sur 89 · ABYSSINIE · texte numérisé non relu

ABYSSINIE

On ne saurait indiquer avec précision la situation de cette vaste contrée qui occupe la limite septentrionale de l'Afrique, et dont les bornes ne sont fixées que par le sort toujours incertain des armes. Toutefois nous donnerons ici les limites qui lui sont attribuées par la carte de Sait :

L'Abyssinie est comprise entre 9° et 15° 40' de latitude nord, et entre 53° 40' et 41° de longitude est; elle confine : à l'est au golfe d'Aden et à la mer Rouge; au nord au Sennaar (Nubie); à l'ouest au pays des Chilouks; au sud à ceux des Gallas, des Samanlys et au mont Tchakha (prolongement des monts de la Lune).

Les forêts, les lacs, les vallées profondes et les rivières de ce pays produisent un immense tableau d'une magnificence sauvage; et si les voyages y sont périlleux, ils offrent aussi bien des charmes par la variété des scènes pittoresques qui se déroulent à chaque pas aux yeux de l'observateur.

Les montagnes sont peu élevées ; on ne découvre de la neige que sur celles du Samen dans le Tigré, et sur celles de Naméra dans le Godjam; les monts Fanaches sont les plus élevés et les moins inaccessibles; les plus petits sont ceux d'Amhara.

Le climat de l'Abyssinie est moins chaud que sa position géographique ne semblerait l'indiquer; ce qu'il faut attribuer à la multiplicité des rivières, à l'abondance des pluies et à l'élévation du sol. L'hiver, ou plutôt la saison des pluies, dure depuis avril jusqu'en septembre : pendant les autres six mois où le soleil est vertical et le ciel sans nuages, la chaleur du jour devient insupportable. Sur les bords de la mer Rouge, entre les montagnes et la côte, la saison des pluies commence quand elle finit dans le reste de l'Abyssinie.

Quoique ni Bruce ni Sait n'indiquent des mines dans l'Abyssinie, il est probable que les montagnes renferment des métaux. Le premier des auteurs que nous venons de citer, parle d'or très-fin qui se trouve dans les provinces occidentales, au pied des montagnes de Dyre et de Tegla.

Indépendamment du maïs, de l'orge et du blé, on trouve encore en Abyssinie un autre grain nommé teff, graminée du genre des poa, dont ils font un pain blanc, léger, et facile à digérer. Le teff réussit dans tout le pays, quelle que soit la qualité du terrain. Lorsqu'on a réduit ce grain en farine, dans un moulin de pierre, on en fait des gâteaux fort estimés du peuple, et que le roi lui-même ne dédaigne pas. Venselé est une espèce de bananier qui fournit un aliment précieux pour les indigènes. On recueille communément deux moissons en Abyssinie, et même trois dans certains cantons. La vigne n'y est pas étrangère; mais on y fait peu de vin, parce que les naturels préfèrent une espèce d'hydromel. Les jardins offrent plusieurs espèces d'arbres fruitiers et de légumes : des plantes oléagineuses inconnues en Europe croissent en abondance dans les champs : enfin, l'atmosphère est embaumée de l'odeur suave qu'exhalent les roses, les jasmins, les lis et les œillets.

AFRIQUE. — ABYSSINIE

Nous ne pouvons donner une nomenclature de tous les animaux qu'on rencontre en Abyssinie ; nous dirons seulement que nulle part ils ne sont ni plus nombreux, ni plus

variés.

S'il nous fallait écrire en entier et dans ses moindres détails l'histoire de l' Abyssinie, ce ne sont point quelques pages qui seraient suffisantes ; aussi nous bornerons-nous à indiquer quelques faits, quelques époques mémorables.

Il est à remarquer d'abord qu'à partir de la huitième année du règne de Brazen (laquelle coïncide avec l'année de la naissance de Jésus-Christ) jusqu'à la quatorzième du règne d'Abreha (époque présumée de l'introduction du christianisme en Abyssinie), le nombre des années des règnes intermédiaires entre ces deux monarques s'élève à 330, nombre égal à celui des années qui, suivant les chroniques indigènes, séparent ces deux événements. Quelques historiens prétendent que les Axoumites n'embrassèrent la foi chrétienne que du temps de Constantin le Grand, sous le règne d'Abreha que nous avons nommé plus haut; s'il en est ainsi, ce dernier souverain n'est pas le même qui, peu de temps avant la naissance de Mahomet, conduisit une armée nombreuse d'Abyssiniens contre la Mecque, et dont la défaite miraculeuse faisait époque parmi les anciens Arabes. Quoi qu'il en soit, il paraît que, dès le ive siècle de l'ère vulgaire, la puissance des empereurs abyssiniens était bien établie, et qu'ils avaient porté leurs armes victorieuses dans une partie de l'Arabie, et depuis Zeilah jusqu'à la jonction du Nil et du Tacazze.

Vers l'an 530 ou 540 de notre ère, des missionnaires chrétiens revinrent en Abyssinie pour ranimer le christianisme qui allait s'affaiblissant. A peu près dans le même temps, El-Eschaas, roi des Axoumites, soumit une partie de l'Yémen ; mais soixante ou quatre-vingts ans plus tard, les Abyssiniens durent abandonner le territoire de l'Arabie, devant les Persans, qui les repoussèrent au delà de la mer Jlouge, et étendirent même leurs envahissements jusque sur une grande partie de la rive africaine de cette mer.

C'est au séjour plus ou moins long des Persans dans cette contrée, qu'il faut attribuer l'introduction d'un assez grand nombre de mots de leur langue dans celle des Abyssiniens. On ne sait pas bien précisément combien subsista la domination des Persans eu Abyssinie, mais on a tout lieu de croire qu'elle fut anéantie par les fanatiques et invincibles musulmans, qui portèrent le Coran, leur langue et leur écriture, dans les contrées les plus barbares et les plus reculées de l'Afrique. Leurs montagnes et la disposition physique de leur pays préservèrent de ce fléau les Abyssiniens qui purent même conserver leur religion.

Les expéditions des croisades parvinrent sans doute à la connaissance des Abyssiniens, puisque tous les ans une multitude d'entre eux s'y rendait ; cependant la haute noblesse sut les en détourner, et à la place des pèlerins on fît partir un évêque, qui, en revenant, tomba entre les mains des musulmans; ceux-ci lui imposèrent, par la force, la circoncision, circonstance qui amena, vers la fin du xme siècle, une guerre terrible entre les Abyssiniens et les Mores, et dont le souverain de l' Abyssinie profita pour agrandir ses États.

Du xme au xve siècle, les rois abyssiniens entretinrent constamment des relations avec l'Europe.

En 1439, l'empereur ZaraYacob envoya un ambassadeur au concile de Florence, et écrivit des lettres remarquables à ses prêtres de Jérusalem. Les rapports avantageux que ces prêtres abyssiniens firent de leur pays et de son commerce avec le sud de l'Afrique, engagèrent les Portugais à envoyer des émissaires en Orient pour y faire des découvertes. C'est ainsi que le cap de Bonne-Espérance fut doublé, et l'Inde découverte : ces expéditions par terre et par mer procurèrent aux Européens une connaissance plus

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positive de l'Abyssie. Pierre Gorilhan, un des agents portugais, parvint, en 1490, à la cour du négus, ou roi d'Abyssinie, qui résidait alors dans la province de Choa, et détermina Yilèghè, ou reine mère, à envoyer une espèce d'ambassadeur à la cour de Portugal. Cette démarche produisit une grande sensation dans toute l'Europe; la cour de Portugal y répondit par une magnifique ambassade, et quelques années après envoya à l'empereur d'Abyssinie, d'après ses propres sollicitations, un corps de 400 hommes avec une grande quantité d'armes pour l'aider à repousser les attaques d'un féroce musulman qui régnait sur le royaume d'Arras ou Harrar, situé à l'est de la province de Choa. Les Portugais parvinrent en effet à délivrer l'Abyssin ie de son mortel ennemi; mais le zèle immodéré que leur chef montra pour ramener l'empereur dans le giron de l'église catholique, le fît tomber dans la disgrâce de ce monarque. 11 perdit même la confiance de ses propres compatriotes, qui finirent par refuser de lui obéir. Différents missionnaires catholiques profitèrent du séjour des Portugais en Abyssinie pour s'y introduire; mais à la fin du xvie siècle, l' Abyssinie devint de plus en plus inaccessible par la conquête que les Turcs firent des places littorales de Suakem et de Massouah, et par les incursions des G al las. Cependant des ecclésiastiques y pénétrèrent encore isolément de temps à autre. C'est ainsi que s'y introduisit en 1599, déguisé en faquir, ou moine musulman, le moine catholique Melchior de Sylva, qui resta dans le pays jusqu'à l'arrivée du P. Paez, en 1603. Celui-ci, doué de plus de talents que tous les autres, s'acquit une grande influence à la cour d'Abyssinie, et atteignit le but des jésuites, qui était de faire embrasser à l'empereur et à sa famille la religion catholique romaine, et de les soumettre au siège de Rome. Cependant l'empereur Socinius abjura la religion catholique; et son fils, qui lui succéda bientôt, chassa en 165:2 le patriarche avec toute sa suite, à l'exception de deux individus qui furent mis à mort, parce qu'ils avaient osé rester : cet événement se passait en 1640. En 1648 et en 1679, d'autres missionnaires de la propagande eurent un destin pareil, et reçurent, à Suakem, la palme du martyre!

Pendant une période de cent quatorze années , on vit se soutenir la lutte entre les souverains qui avaient embrassé le catholicisme, et les sujets qui ne voulaient pas abandonner l'hérésie d'Eutyches, que leur avaient transmis leurs ancêtres. L'Abyssinic ne jouit de quelque calme que depuis l'expulsion des jésuites. Ce fut alors que la résidence de l'empereur, qui avait été successivement à Coja, à Ibaha, à Gorgora, à Aukeber, à Dancaz et en d'autres lieux, fut tranférée à Gondar, où elle est toujours restée^depuis, et la cour impériale recouvra une partie de son ancienne splendeur.

A l'époque où Sait visita l'Abyssinie, elle était partagée en trois États indépendants les uns des autres : le Tigré, YAmliara et les deux provinces réunies à'Efat et de Choa. Depuis, elle a été divisée en six provinces ou ras qui ont reçu le nom de royaumes, gouvernées chacune par un chef indépendant; ce sont les royaumes à'Hururgué, de Tigré, de Lasta, à'Amhara, de Semen et de Choa. Ces princes sont en guerre ouverte et continuelle les uns contre les autres; et comme il est vraisemblable que l'un d'eux, vainqueur de tous les autres, rendra à l'Abyssinie son ancienne unité, nous suivrons dans la description de ce pays les premières divisions que nous avons indiquées.

La partie la plus au nord-est de l'Abyssinie, et qui répond à l'ancien royaume de Tigré, est habitée par une race d'hommes sanguinaires, féroces, perfides et corrompus.

Trois provinces avoisinent, à l'ouest, le Tigré; ce sont : Ouodjerat, Siré et Sémen. Si la première est un des greniers de l'Abyssinie, la seconde doit à ses plaines humides la quantité de palmiers et autres arbres fruitiers qui y croissent; on remarque dans la troisième plusieurs chaînes de montagnes : les principales sont le Lamalmon et l'Amba-Gidéon. Ce dernier, plateau escarpé, presque inaccessible de tous points, mais

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vasle et assez fertile pour subvenir aux besoins d'une armée, était la forteresse des Falasjan ou Falasyan juifs abyssiniens, jadis maîtres de la province de Salem.

Selon l'opinion du savant Marcus, c'est entre les années 643 et 830 avant notre ère que les juifs établirent leur colonie. Il paraît qu'à l'époque de la conquête de la Judée par Nabuchodonosor, vers l'an 596 avant Jésus-Cbrist, un grand nombre d'habitants se réfugièrent en Arabie et en Egypte, d'où ils purent passer en Abyssinie. Dès le temps d'Alexandre le Grand, ces juifs portaient dans ce pays le nom de Falasjan. Ils y ont conservé jusque dans ces derniers temps leur langue, leur religion, leurs lois, leurs mœurs, et, ce qu'il y a de plus remarquable, leur indépendance. Lorsque Bruce visita F Abyssinie, ils étaient assez nombreux, selon lui, pour pouvoir mettre sur pied une armée de 50,000 hommes : il paraît cependant que depuis l'année 1800, la partie du Samen qu'ils occupent est devenue une dépendance du Tigré.

Ces hommes ont le teint brun olivâtre assez foncé, le nez courbe, les lèvres moins bordées que celles des Gallas, le front saillant, l'ovale de la tète rétréci à la partie inférieure; l'ensemble de leur physionomie est peu agréable. Ils ne font preuve ni de force ni de courage.

Afin d'éviter tout contact avec des étrangers, ils n'ont recours qu'à eux-mêmes pour confectionner leurs vêtements et leurs instruments de travail. Ils confient les travaux agricoles et la surveillance de leurs troupeaux à des esclaves chrétiens. L'industrie métallurgique et la construction paraissent être leur spécialité; ils fabriquent les fers de charrue, les haches, les couteaux, les sabres, les fers de lance, etc.; ils construisent les maisons et les églises, ce qui leur a valu la protection des princes abyssiniens.

La province d'Amhara ou Gondar est peuplée d'une race d'hommes que l'on dit les mieux partagés de F Abyssinie en bravoure et en beauté- M. Coffin évaluait, en 1814, à 20,000 âmes la population de Gondar, résidence royale et chef-lieu de la province. Les maisons de cette ville sont construites, les unes en torchis, les autres en pierres rouges, et n'ont qu'un toit de chaume. On y compte quarante et une églises chrétiennes, dont la principale, qui porte le nom de Quosqaum, est construite avec beaucoup de luxe et a des murs tapissés de soie bleue, et ornés de glaces. L'un des quartiers de la ville est habité par des mahométans.

Les Camaountes, petit peuple païen, habitent au milieu des montagnes qui environnent Gondar. On ne connaît rien de la religion de ce peuple, dont la langue est l'ambarique. Les hommes ne viennent que rarement à Gondar; les femmes y apportent du bois le samedi; elles ont d'immenses pendants d'oreille de fer ou de tout autre métal, ce qui rend leurs oreilles si longues qu'elles tombent jusque sur leurs épaules.

LeGojam, qu'entoure le Nil, ce qui lui donne l'apparence d'une grande presqu'île, est un des plus beaux pays de la contrée que nous décrivons. Certains auteurs prétendent que la population, qui vit dans les montagnes où le Bahr-el-Azrak prend sa source, est aulochthone, et qu'elle n'a jamais subi aucun mélange avec les autres Abyssiniens. Les femmes sont remarquables par leur beauté.

La petite province de Maïcha ou Maïtcha, autrefois habitée par des Agaous, l'est actuellement par des Gallas qui ont embrassé la religion et les mœurs abyssiniennes.

Les Galfates habitent la province de Damiet; ils parlent une autre langue que les Abyssiniens.

Les individus qui peuplent le royaume de Choa sont ceux qui ont le mieux conservé dans toute leur pureté, l'ancienne civilisation et la littérature éthiopienne. Les pro-

1 Ce nom signifie exilé.

vinces les plus méridionales se trouvent, pour la plupart, dans la dépendance des féroces Gallas; on cite surtout les royaumes d'Angot et une partie de celui de Narea. Les habitants de ce dernier sont d'une couleur moins foncée que les Siliciens, selon Bruce; d'autres voyageurs réfutent celte opinion et assurent que les Naréens sont seulement moins bruns que les Abyssiniens.

On voit, d'après l'esquisse topograpliique qui précède, combien la population de l'Abyssinie est mélangée. Aussi, faisant abstraction des habitudes particulières à chacune de ces peuplades, nous ne pouvons que décrire les mœurs générales des Abyssiniens proprement dits, ou, comme ils s'appellent entre eux, des Agazians.

Les Abyssiniens ont la taille élevée, bien prise, les membres vigoureux, les cheveux longs, la barbe rare, les traits du visage se rapprochant de ceux des Européens. Toutefois, ils se distinguent des autres peuples connus par une teinte qui leur est propre, el que Bruce compare tantôt à l'encre pâle, tantôt au brun olivâtre, tandis que les Français de l'Institut la rapprochent du bronzé. Au reste, on peut remarquer chez ce peuple des nuances assez tranchées : selon l'Anglais Pearce, ceux des plateaux élevés ont la peau claire, ceux du Tigré sont presque blancs ; au contraire, ceux qui habitent les contrées marécageuses sont noirs, ou presque noirs. Cette dernière nuance paraît cire regardée comme un trait de beauté, puisque ceux qui ont la peau claire la noircissent en la tatouant.

La défiance et les obstacles physiques séparent les Abyssiniens de l'Europe; il en résulte pour eux un isolement au milieu de peuples mah orné tans ou païens qui empêche à la civilisation de faire des progrès, malgré l'esprit et les talents naturels dont ils sont doués. Comme on le verra dans notre Histoire et Cérémonies religieuses, trois partis religieux divisent l'Abyssinie, et ne contribuent pas peu à augmenter l'anarchie qui déchire ce pays.

L'Abyssinie n'est plus aujourd'hui cette contrée gouvernée par un prince qui prenait le titre de négous nagast za Ithyopya (roi des rois d'Éthyopie) : parmi les chefs qui prennent celui de roi, il en est bien qui reconnaissent en apparence l'autorité du grand négous, mais qui, de fait, déposent à leur gré un monarque qui n'a point d'armée et dont ils règlent à volonté la liste civile. Ces monarques, despotes absolus, vendent les gouvernements à des subalternes non moins despotes. Le vizir ou premier ministre est appelé ras. La noblesse se compose des descendants de la famille royale dont le nombre s'accroît singulièrement par la polygamie que le culte défend et que l'usage maintient. Les princes qui peuvent avoir des prétentions au trône sont tenus en prison ; et tandis que quelques auteurs nous apprennent que le droit de propriété est à peu près nul, d'autres nous parlent de l'existence d'une espèce de magistrat chargé de taxer les récoltes et de fixer la redevance du fermier envers le propriétaire, mesure qui supposerait des égards pour le peuple. Ce qui parait plus certain, c'est que la justice est aussi prompte que barbare. Il y a des tribunaux formés de douze assesseurs, présidés par un juge, et dont les séances ont lieu en plein air.

Les revenus du roi consistent en fournitures de grains, de fruits, de miel; les tributs en or sont rares et peu considérables.

L'armée, payée par des concessions de terres, s'élevait autrefois à 40,000 hommes, dont 4,000 cavaliers. Quelques soldats ont de courts fusils dont ils font usage en les appuyant sur un pieu. La bravoure de ces hommes n'étant point dirigée par la tactique, n'a guère d'autre résultat que de les faire massacrer en plus grand nombre. La victoire les rend féroces, et dans leurs triomphes peu fréquents, ils portent en trophée les parties naturelles de leurs ennemis morts.

Les habitations sont des cabanes rondes, avec un toit dont la forme conique est

AFRIQUE. — ABYSSINÏE.

nécessité par la violence des pluies. Celles des chefs se composent de plusieurs corps de logis.

Les Abyssiniens sont d'un naturel excellent et enclins à la piété ; ilsont moins de vices que les Européens, mais on ne peut en dire autant des habitants du royaume de Tigré, qui sont très-vindicatifs, surtout pour cause d'homicide. Au reste, les divers auteurs qui ont parlé du caractère de ces hommes ne sont pas tous d'accord sur ce point, et il y a une telle divergence d'opinions entre les voyageurs qu'il y aurait témérité à porter un jugement définitif.

Ces peuples sont rigoureux observateurs des règles de la civilité et de leurs devoirs. En général, lorsqu'ils se présentent au ras, ils se découvrent jusqu'à la ceinture; il en est d'autres qui ne mettent que la poitrine à nu et replacent aussitôt leur vêtement ; il ne leur est permis de s'asseoir qu'après les premiers mots échangés. Dans les réunions particulières, tous sont assis en cercle, et confondus sans distinction de rang. Ils se témoignent réciproquement des sentiments affectueux et sont remplis d'égards les uns envers les autres. La manière de se saluer entre égaux consiste à se baiser la main et à se répéter plusieurs fois le même compliment.

Les Abyssiniens font preuve d'une indolence orgueilleuse jusque dans leur manière de manger. Les grands seigneurs se font mettre dans la bouche les aliments grossièrement apprêtés dont leur table est couverte. Après de nombreuses discussions, il paraît certain que les viandes crues avec une sauce de sang frais, au lieu de répugner aux Abyssiniens, excitent leur appétit. Ces viandes sont servies sur un gâteau apprêté par les femmes avec du froment ou autres grains, et qui leur sert en même temps de serviette. Les aliments liquides se servent dans des vases de terre noire à couvercles de paille. Comme leurs doigts remplacent la fourchette, les Abyssiniens ont la coutume fort louable de se laver les mains avant de se mettre à table. Leur principale boisson, appelée maïze ou borïza, est une espèce de bière qui anime la sauvage gaieté de leurs festins. Les deux sexes s'y livrent publiquement, sinon à la débauche, au moins à des plaisanteries qui pèchent par une grande licence.

Les rois et les ras ont auprès d'eux des bouffons qui plaisantent tout le monde, et des poètes qui n'ont d'autres moyens d'existence que de réciter ou d'improviser des vers pendant les soirées ou veillées. Il y a même des Corinne : Pearce cite une femme qui s'était adonnée de bonne heure à l'étude de la poésie, et qui était parvenue à une grande célébrité. Elle allait aux veillées, non pour aucun salaire, car elle était riche, mais pour accroître sa réputation.

Les hommes n'ont qu'une épouse légitime, ce qu'il est aisé de comprendre, car le mariage n'est qu'un lien civil, facile à rompre, et qui ne reçoit aucune sanction religieuse. Cependant les gens à qui leur fortune le permet, entretiennent des concubines, quoique la religion désapprouve ces dérèglements. Ce qui doit surprendre après ce que nous venons de dire du mariage, c'est que celui qui manque à la foi conjugale est repoussé de sa communion : c'est là un non-sens étrange, puisque le mariage n'est pas consacré.

A la mort d'un individu, fût-il étranger, tous les voisins témoignent une grande douleur, et s'empressent d'apporter chez le plus proche parent du défunt, des provisions de bouche en quantité considérable, d'où il résulte que l'ivresse ne tarde pas à remplacer les témoignages d'affliction dont on faisait parade une heure auparavant. L'enterrement ne coûte rien : ce sont les voisins qui aident à creuser la fosse. Mais, en revanche, les prêtres font payer cher les prières des morts : on a vu des familles entières ruinées pour se conformer à l'usage qui veut que les prêtres reçoivent pendant six mois, à titre de salaire, les viandes et le maïze nécessaires à leur consommation.

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Pearce rapporte que deux ecclésiastiques se disputèrent la robe d'une pauvre femme, seul objet passable qu'elle eût encore après sa mort.

Dans les fêtes qui succèdent aux rigueurs du carême, le principal amusement des classes inférieures est le jeu du kerra, qui a beaucoup d'analogie avec le mail : de nombreuses troupes de jeunes gens se réunissent, et il arrive que des villages entiers se défient. Il n'est pas rare alors de voir le sang couler.

Les denrées sont au prix le plus modique dans ce pays : un bœuf vaut 2 ou 5 talari 1 ; une poule se vend 5 centimes. Quant aux objets de moindre valeur, on se les procure par voie d'échange.

Jusqu'à l'âge de quinze ans, les enfants restent dans un état de nudité complète ; les adultes ont un costume qui rappelle l'élégance et la simplicité antiques. Il consiste en un caleçon, une large tunique à manches, et une sorte de manteau de toile blanche de coton, dans lequel ils se drapent avec beaucoup d'aisance, mais qu'ils laissent quelquefois de côté. La coiffure ordinaire est un large turban. Les femmes ont des robes qui tantôt voilent leur sein, et tantôt partent seulement de la hauteur des hanches.

Les gens du commun portent en outre une ou deux peaux sous leur robe, dans laquelle ils s'enveloppent la nuit; ils ont pour oreiller une espèce de fourche, dans laquelle ils passent la tête pour ne pas déranger leur chevelure dont ils prennent grand soin, ainsi que nous le verrons plus tard. Quant à ceux d'un rang élevé, sans déployer un grand luxe, ils ont cependant des coussins en soie, qu'ils placent sur des sofas. Ils ont aussi des tapis de Perse, et, dans l'intérieur des maisons, ils font usage d'une jolie poterie de terre un peu transparente.

Après ce que nous venons de dire sur les chrétiens, rien ne doit étonner de la part des nations sauvages de l'Abyssinie.

Les Gallas paraissent descendre des tribus nomades de l'Afrique centrale méridionale; ils sont divisés en une multitude de tribus, comprises en trois corps de nations. Ceux du midi sont peu connus; ceux de l'occident ont reçu le nom de Bertuma-Galla, et appellent leurs chefs de guerre loubo; ceux de l'est s'appellent Borena-Galla, et leurs chefs mooty. Ces chefs, dont l'autorité n'est que temporaire, donnent audience dans de misérables cabanes, et ont des courtisans et des gardes qui assaillent à coups de bâton l'étranger qui les visite, et qu'ils présentent ensuite au roi, en le complimentant d'être un homme brave et intrépide qui ne s'est pas laissé renvoyer.

Les Gallas adorent la lune, quelques astres, des arbres, des pierres, etc.; cependant les plus civilisés ont, dit-on, embrassé le mahométisme. Le mariage, l'entretien des parents âgés, le droit de propriété, sont consacrés par des lois. L'exposition des enfants est permise aux guerriers. Dans leurs excursions, ils se nourrissent de café réduit en poudre; mais chez eux, ils ne mangent que de la viande crue, se barbouillent le visage du sang de l'animal tué, et en suspendent les intestins autour de leur cou, à moins qu'ils n'en entrelacent leur chevelure. Leurs incursions ont toujours lieu subitement, et les suites en sont désastreuses. Tout tombe sous leurs coups : l'enfant périt dans les entrailles de sa mère, et les adolescents, après avoir été privés de virilité, sont emmenés en esclavage. Ces peuples, nomades et pasteurs, se distinguent des autres nègres par une petite taille, de longs cheveux et la teinte brun foncé de leur peau.

Les C h ang allas ou Schangallas sont divisés en tribus qui se subdivisent en familles, dont chacune est gouvernée par le plus ancien des membres que l'on nomme cheha. Ces individus étaient déjà connus des anciens, qui les désignaient sous le nom de mangeurs

1 9 fr. à 1 3 fr. SO c.

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de sauterelles, d'éléphants, d'autruches, parce qu'en effet ils se nourrissent de ces animaux. A l'exception de quelques-uns qui se sont faits musulmans ou qui ont ombrasse le christianisme, ils sont tous idolâtres. Le visage de ces nègres se rapproche de celui des singes; ils vont nus et ont pour armes des flèches empoisonnées, des lances, des sabres et des boucliers. Ils n'ont d'autre demeure que l'ombrage des arbres pendant une partie de l'année, et des cavernes creusées dans les rochers quand la saison devient pluvieuse ou froide. Ils n'ont qu'une femme; le cheba seul peut en posséder deux. Le mariage n'est d'ailleurs chez eux qu'une sorte d'échange; le frère donne sa sœur à celui qui lui offre la sienne; s'ils n'ont pas de sœur, ils se procurent à la guerre une femme à laquelle ils donnent cette qualité, et qu'ils échangent ensuite contre la femme qui leur plaît. Les femmes sont très-précoces, et deviennent mères dès l'âge de dix ans. Les Abyssiniens chassent comme des bêtes fauves les Changallas qu'ils réduisent à l'esclavage.

Le nom d'AGAOUYS ou Agauws appartient à deux nations de l'Abyssinie; l'une habite dans la province de Lasta, l'autre occupe les environs des sources du Bahr-el-Azrak. La plupart sont devenus chrétiens. Possesseurs de contrées fertiles et inaccessibles, pourvus d'une armée que l'on porte à 4,000 hommes de cavalerie et à un plus grand nombre de fantassins, les Agaouys disputent avec succès leur indépendance aux Gallas et aux Abyssiniens qui cherchent en vain à les soumettre.

On ne sait rien des Gafates, si ce n'est qu'ils sont nombreux, vivent dans le Damot dont le territoire produit du beau coton, et parlent une langue à part.

Quant aux Guragues, ce sont des voleurs intrépides et rusés qui n'habitent que dans le creux des rochers qui se trouvent au sud-est de l'Abyssinie.

COTE D'HABESCH.

Les voyageurs anciens et modernes se sont accordés pour comprendre toutes les côtes africaines, depuis l'Egypte jusqu'au Bab-el-Mandeb, sous le nom générique de Troglodytique, de côte d" Abex ou d'Habesch, ou de Nouvellc-Ai*abie.

Selon le témoignage des anciens et l'opinion des écrivains arabes, la chaîne de montagnes qui longe le golfe Arabique est riche en pierres fines et en métaux, et on y aurait exploité une mine d'or. Mais la chaleur et la rareté de l'eau rendent la partie basse à peu près inhabitable.

Les habitants y sont retenus dans l'état sauvage par la nature du sol et du climat. Divisés en tribus, sous des chefs héréditaires, ils vivent encore, comme jadis, des produits de la pêche et de leurs troupeaux de chèvres. Ils habitent toujours dans le creux des rochers, ce qui leur a fait donner par les anciens le nom grec de Troglodyte. Bruce comprend sous le nom général d'Agazi ou Ghéz (c'est-à-dire pasteurs) ces peuples qui, d'après les anciens, sont d'origine arabe. Ils parlent la langue ghéz; et l'on sait qu'elle offre beaucoup de similitude avec la langue arabe dont elle paraît dériver. C'est le son rudé et bizarre de cet idiome qui a fait dire, dans l'antiquité, que les Troglodytes sifflaient et hurlaient au lieu de parler. La circoncision paraît avoir été pratiquée par les deux sexes. Les femmes étaient en commun, excepté celles des chefs de tribus; elles passaient sur leur corps une couche de blanc de céruse, et suspendaient à leur cou des coquillages qui devaient éloigner les sorts qu'on pouvait leur jeter. Quelques tribus ne tuaient pas leurs bestiaux, et se nourrissaient de lait; d'autres

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mangeaient des serpents et des sauterelles. Les plus misérables se rendaient, en troupes comme les bestiaux, au bord des lacs ou des mares d'eau pour y étancher leur soi!'. Néanmoins, ils composaient avec des fruits sauvages une espèce de liqueur vineuse. Si nous nous sommes étendu sur ce portrait des anciens Troglodytes, c'est qu'il est encore applicable au moins en grande partie aux habitants actuels de la côte d'Habesch.

Après la Baie-Saie ou le golfe immonde formé par l'enfoncement de la côte, et au fond duquel se trouve le port des Abyssiniens, on trouve la côte Baza, Beja, Bedjah ou Bodscha, qui, suivant les géographes arabes, est un royaume séparé de la Nubie par une chaîne de montagnes riches en or, en argent et en émeraudes.

Les hommes qui peuplent cette contrée ont reçu le nom de Bugihas par Léon l'Africain, de Bogaïles dans l'inscription d'Aksoum, et de Bedjalis chez la plupart des Arabes. Ils ne sont soumis à aucune espèce de gouvernement, et ne reconnaissent que l'autorité patriarcale, religieusement conservée dans chaque famille. Pleins de loyauté entre eux, d'hospitalité envers les étrangers, ils pillent les peuplades agricoles et les caravanes. Leurs bœufs ont d'énormes cornes, leurs brebis sont tigrées, lisse nourrissent du lait et de la chair des animaux domestiques. Tous les hommes sont monorchides; il y a des tribus qui se font arracher les dents de devant. En signe de paix ou pour commander le silence, ils élèvent une robe au bout d'une pique. On voit aussi une société de femmes qui fabriquent des armes et vivent à la façon des amazones. Ils parlent un dialecte dérivé de la langue ghéz, suivant Bruce; mais, selon un historien arabe, ils appartiendraient à la race des Berbers ou Barabras.

Laissant de côté Aïdab ou Djidyd, Fedjah, Dorho ou Deroura, Suakem ou Souâkin, la côte voisine, le promontoire de Ras-Ageeg ou Ahehas, l'île Duhalac ou Dalhac, la petite île ou plutôt le rocher stérile de Massaouah (lieux qui n'ont rien d'assez intéressant pour nous arrêter), nous arriverons à la contrée qui porte le nom de Dankali; elle est arrosée par des pluies périodiques qui commencent à l'époque où elles ont complètement cessé en Abyssinie. Les habitants portent le nom générique de Danakils.

La partie septentrionale est appelée Sa m ha r; le reste porte le nom de Dumhoëta- Choho. Les Ciionos sont pasteurs ; ils cultivent quelques champs, mais leur récolle ne peut suffire à leur consommation. On les dit cruels et sanguinaires, et l'obéissance qu'ils gardent envers leur chef disparaît dès que leur intérêt n'y est plus subordonné. Non contents d'exercer leurs brigandages sur les étrangers, leurs diverses tribus sont entre elles dans un état d'hostilité permanente. Ils professent l'islamisme et ont un langage particulier qui renferme beaucoup de mots arabes.

Plusieurs tribus nomades errent sur la côte de Samhar ou Samhara; on remarque les Chilos, très-noirs de peau, et peu connus; les Hazortas, petits de taille et qui ont le teint cuivré. Ces derniers obéissent à des chefs dont le plus puissant habite Zoulîa; ils peuvent mettre sur pied trois mille guerriers. Des creux de rochers forment leurs habitations. Ils sont pasteurs, et changent de localité suivant que les pluies font éclore un peu de verdure sur le sol brûlé qui les vit naître; car, lorsqu'elles ont cessé dans les plaines, elles commencent dans les montagnes. Lorsqu'ils abandonnent ces dernières, ils en rapportent des provisions de sel qu'ils ont recueilli et qu'ils échangent contre des grains.

Au sud des Chilos on rencontre les Danakils; ils forment plusieurs tribus, dont la principale, appelée Dumhoëta, peut mettre un millier d'hommes sous les armes, et possède les villages de Douroro et d'Ayth. Les hommes en état de faire la guerre pourraient s'élever à 6,000; mais ils sont si pauvres qu'ils ne peuvent acheter les armes

AFRIQUE. — ABYSSIN IE

qui leur seraient nécessaires. Ces hommes ont le teint noir, les cheveux crépus. La forme pyramidale qu'ils donnent à leurs tombeaux ferait supposer qu'ils appartiennent à un ancien peuple qui aurait fait jadis partie de l'empire de Méroé. Tous parlent la même langue et ont embrassé le culte de Mahomet.

Le territoire nommé Bahar-Nagaeh (roi de la mer) dans les vieilles relations, s'étendait depuis Souâkin jusqu'au delà du détroit de Bab-el-Mandeb. Les Nébaras, qui habitent entre Débaroa et Massaouah, sont les seuls chrétiens du Dankali. Nous ne savons rien des Belessouas, des Hadarems, des Kedemts et des Ouimas.

A l'est de l'ancien royaume d'Adal, s'étendaient celui de Mara, ainsi que les pays d'Angot et de Gedem, tous soumis depuis longtemps aux Gallas qui ont adopté la religion et les mœurs des vaincus. Les Gallas qui occupent l'ancien royaume d'Adal sont appelés Adal-Gallas ; mais leur plus puissante tribu a reçu le nom d'Assoubho-Galla S et habite une vaste contrée qui comprend le pays d'Angot et celui des Dohas pasteurs, et qui est bornée à l'est par la mer, au nord par le Dankali et les tribus nommées ïaltal et Mantilli, à l'ouest par les Dobas-Changalas et la rivière de Sabaletté, au sud par la rivière d'Anazo.

Il y a encore beaucoup d'autres tribus que nous ne pourrions que nommer. Nous terminerons celle partie de l'Afrique par quelques mots sur les Soumouliset les habitants du royaume de Hururgué. Les premiers jouissent des avantages d'une civilisation moins arriérée que celle des Gallas, qui ne sont pas encore parvenus à les soumettre; quant aux autres, ils parlent trois langues : le somouli, le hururgué et l'ancien adal. On peut en dire autant des tribus de Mara et d'Adal, qui jusqu'ici n'ont point été envahies !>ar les Gallas.

1 La dénomination de assoubho signifie sel, en langage somouli.

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