ESCLAVE SERVANTE A ALGER
MOEURS, USAGES ET COSTUMES
exact que ceux qui avaient été tentés jusqu'à ce jour, et qui étaient venus échouer devant les mœurs des indigènes, et surtout devant celles des Mores, qui sous aucun prétexte ne laissent pénétrer chez eux. On sait qu'ils reçoivent les hommes dans la skiffa, espèce de vestibule de leurs maisons, mais ne laissent jamais franchir le seuil intérieur, de sorte qu'on ne sait pas quelle est leur population. N'ayant pas voulu forcer la consigne pour vérifier le nombre des habitants de chaque maison, le maire se contenta de la déclaration du More, chef de la famille. Depuis, il a obtenu dans l'intérieur des maisons la présence d'un médecin français pour constater, après un décès, la nature de la maladie et de la mort. La première fois que celui-ci se présenta, ce fut au lit d'une femme; à sa vue, toutes celles qui pleuraient autour du lit se sauvèrent effrayées de cette infraction inusitée; mais après leur avoir fait entendre que c'était une mesure de santé publique qui intéressait toute la cité, la raison eut plus d'empire sur leur esprit que la coutume, et dès lors le docteur français fut admis dans toutes les maisons où l'appelait ce triste ministère.
Les Mores ont un usage à peu près analogue à celui de la visite du médecin après la mort : le beit-el-mal doit recevoir la déclaration de chaque décès.
Chez les Mores, l'administration municipale n'a pas la même nature et la même existence que chez nous; les pouvoirs correspondants à ceux du maire sont disséminés en plusieurs autorités, ainsi : un magistrat est chargé du service des canaux souterrains, qui remplacent dans chaque maison les lieux d'aisance, et qui tous communiquent aux égouts dans lesquels toutes les immondices ont un commun rendez-vous. Un autre démembrement du pouvoir municipal est la police, qui est fort bien faite du reste. Quand un vol ou un assassinat est commis dans une rue, tous les habitants sont frappés d'une contribution pour n'avoir pas livré le coupable; par ce moyen, ils sont tous intéressés à veiller à la sûreté publique; aussi se commet-il rarement un crime dans ces rues qui, cependant, sont toutes étroites et obscures.
La nuit, de nombreuses patrouilles, revêtues d'obscurs costumes, sans armes apparentes, parcourent toutes les rues, se glissent dans l'ombre, et sont aussi redoutées présentes qu'éloignées. Elles vont sondant chaque porte; et si par hasard elles en trouvent une ouverte, on monte dans la maison, on en réveille le maître, puis elles continuent leur tournée. Le lendemain, un des gardes de la nuit vient demander au propriétaire négligent l'amende d'usage en faveur de la vigilante patrouille.
Les Mores ne sortent presque jamais la nuit ; les juifs, qui sont à leurs yeux en état permanent de suspicion, sont exposés à des peines graves, s'ils circulent dans les rues après le coucher du soleil. Ceux qui veulent obtenir cette permission se présentent au bureau de la police, et on leur donne, comme aux agents de celle-ci, une lanière de nerfs de bœufs, qui sert à les faire reconnaître par la ronde de nuit, à laquelle ils produisent cette espèce de mot d'ordre muet.
Rien n'est plus surprenant pour un étranger que la vue des rues d'Alger pendant la nuit. Comme nous l'avons dit, les rues sont fort étroites, au point que beaucoup d'entre elles ne permettent point le passage d'un cheval. Elles ne sont éclairées, çà et là, que par de petites lanternes en papier, que chaque passant porte à la main, et qui forment autant de petits fanaux ambulants. Ces rues sont tapissées à droite et à gauche de petites boutiques fermées, et sur le devant desquelles sont des auvents ouverts qui n'ont pas plus de huit ou dix pouces de largeur. Ces auvents servent de couche à des indigènes auxquels on donne quelques sous par mois; de sorte que vous traversez la ville au milieu d'une double rangée d'hommes endormis ou éveillés, qui rêvent à haute voix, se remuent, et jouissent d'un fort bon sommeil sur ce lit dur et incommode, mais qui par là procurent à la ville une grande sécurité; au
AFRIQUE. — BARBARIE
moindre bruit, au moindre cri d'alarme, celle population lout entière est sur pied.
« La garde de la ville, dit le docteur Shaw, est confiée à la tribu des Biscaras, répartie, tous les soirs, par leurs émirs, dans les rues, où ils couchent devant les boutiques sur des nattes, des matelas, voire même sur le pavé; si par hasard il arrive qu'on parvienne à voler sans qu'ils s'en aperçoivent, ils répondent de la valeur des objets enlevés, payent et sont punis sévèrement. L'émir qui les commande doit au dey un tribut annuel qu'il prélève ensuite sur chacun de ses subordonnés. »