POSSESSIONS RUSSES
Appelée aussi Amérique russe, la région nord-ouest de l'Amérique s'étend le long du détroit de Behring et se prolonge par la presqu'île d'Alaska et une longue chaîne d'iles, jusqu'aux terres asiatiques, c'est-à-dire les îles de Cuivre et de Behring et la péninsule du Kamtchatka, en formant le bassin maritime appelé la mer de Behring.
Les îles Aléoutes ou Aléou tiennes proprement dites sont au nombre de trois : Attou, Agattou et Semitch. A l'est de celle-ci, se présente le groupe des Andréanoff, composé de plusieurs îlots peu importants et de vingt îles longues en général de quinze à vingt lieues : ce sont Boulduire, Kiska, Kriseï ou l'île du Rat, Tanaga, Bobrotvoï, Goroloï, Semisopolnoï ou l'île des Sept-Cratères, Adakk, Silkhine , Tagilak, Goulduir, Kekoup, Segoulla, Amtchàtka, Kroueloï, lllak, Ounialea, Kouioidiok, Kanaga et Tchougoulla.
A l'est de ces îles se trouvent celles des Renards (Ostrova Lisii), dont les principales sont Oumnak, Ounalachka, Akoutan, Akoun, Ounimak, Spirkine, Cacalga, Sannakh, Choumaghine et Kadiak.
En réunissant la population de toutes ces îles, on aura un total d'environ 400 mâles, dont près de la moitié sont employés par les chasseurs russes. Ces naturels étaient autrefois beaucoup plus nombreux; ils avaient des chefs, un gouvernement particulier et une religion nationale; mais les Russes ont anéanti leur population avec leurs mœurs, leurs coutumes et leur liberté. Envoyés comme esclaves à la chasse et à la pêche, les insulaires périssent en grand nombre sur la mer ou dans des hôpitaux mal tenus.
Ounalachka renferme le plus grand nombre d'habitants. Ces insulaires sont d'une taille médiocre, leur teint est brun. Ils ont le visage rond, le nez petit, les yeux noirs. Leurs cheveux, également noirs, sont rudes et très-forts. Ils ont peu de barbe au menton, mais beaucoup sur la lèvre supérieure. En général, ils se percent la lèvre inférieure, ainsi que le cartilage qui sépare les narines, et y portent, comme ornements, des petits os façonnés ou de la verroterie. Les femmes ont des formes arrondies sans être belles; elles se tatouent le menton, les bras, les joues; douces et industrieuses, elles fabriquenS avec beaucoup d'art des nattes et des corbeilles. De leurs nattes, elles font des rideaux, des sièges, des lits. Leurs robes de peau d'ours ont le poil en dehors. Les baidares ou pirogues d'Ounalachka sont travaillées avec art; leurs formes sont pittoresques; à travers la peau transparente dont elles sont couvertes, on aperçoit les rameurs et tous leurs mouvements. Ces insulaires sont voués à des superstitions qui paraissent se rapprocher du chamanisme. Ils n'ont point de cérémonie de mariage. Quand ils veulent une femme, ils l'achètent du père et de la mère, et ils en prennent autant qu'ils en peuvent nourrir. S'ils se repentent de leur acquisition, ils rendent la femme à ses parents,
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
— RÉGION DU NORD-OUEST
qui alors sont obligés de restituer une partie du prix. Les peuples de cet archipel ne paraissent pas entièrement exempts d'un amour contre nature. Ils rendent des honneurs aux morts et embaument leurs corps. Une mère garde ainsi souvent son enfant privé de vie avant de le confier à la terre. Les restes mortels des chefs et des hommes riches ne sont pas du tout enterrés; suspendus dans des hamacs, l'air les consume lentement. La langue des Aléoutiens, différente de celle du Kamtchatka, paraît avoir quelque analogie avec les idiomes de Yeso et des îles Kouriles. Dans l'île à'Oumnak, la plus voisine du continent, les Russes ont un évêque, un monastère, une petite garnison et un chantier de construction.
La partie nord-ouest du continent américain, depuis le canal de Portland, sur la côte du grand océan Roréal, jusqu'au cap des Glaces, dans l'océan Arctique, et depuis la mer de Rehring jusque sous le 41e degré de longitude, forme ce qu'on peut appeler la Russie américaine. Il faut y comprendre aussi les archipels du Prince-de-Galles, du Ducd'York et de George-Trois, l'île de l'Amirauté, la longue chaîne des îles Aléoutiennes, qui , s'avançant jusque près des côtes de l'Asie, forme le prolongement de la péninsule d'Alaska, et sur la côte de la Nouvelle-Californie le comptoir de Boclega, à l'embouchure de la Slavinska-Ross.
Les archipels du Prince-de-Galles, de George-Trois et du Duc-d'York sont, ainsi que la grande île de I'Amirauté, des terres garnies de forêts de pins, et habitées par des tribus indigènes qui échangent des fourrures avec les Européens contre des armes à feu.
Les habitants de la baie de Tchirikitané, appelée par les Anglais baie de Norfolk, dans l'archipel du Roi-George, ressemblent, pour la taille et la figure, aux habitants de Noutka ; mais leurs cheveux rudes les rapprochent des tribus plus septentrionales et de la race des Esquimaux. Les jeunes gens s'arrachent la barbe, les vieux la laissent croître. Les femmes portent un ornement bizarre qui leur donne l'air d'avoir deux bouches, et qui consiste dans un petit morceau de bois qu'elles font entrer de force dans les chairs, au-dessous de la lèvre inférieure. Ces peuplades montrent beaucoup d'adresse dans leur manière de faire le commerce, et beaucoup de courage dans leur pêche de la baleine; leur tannerie, leur sculpture, leur peinture et leurs autres arts les présentent comme un peuple intelligent et industrieux. Ils conservent la tête des morts dans des espèces de sarcophages qui sont ornés de pierres polies.
La péninsule d' Alaska, au sud de la mer de Rehring, est couverte de montagnes dont deux sont remarquables par leur hauteur et surtout parce que ce sont deux volcans qui ont été vus en éruption en 1786. Elle n'a pas moins de 200 lieues de longueur sur une largeur de 10 à 12. Les Russes y ont un petit établissement.
Les habitants de la côte du détroit de Rehring paraissent être de la même race que les Tchouktchis, sur la côte opposée d'Asie, quoiqu'ils leur fassent, dit-on, la guerre. Leurs hameaux, plus nombreux qu'on ne le supposerait dans un semblable climat, sont situés le long des rivages de la mer jusqu'au golfe Kamtchatkien, auquel le capitaine Cook avait donné le nom de baie de Rristol, parce qu'en effet il ressemble à cette baie d'Angleterre.
Toute la partie qui borde la mer et le détroit de Rehring est peuplée de Tchouktchis; ils se divisent en deux tribus : les stationnaires, et les errants ou Rennes. Les premiers occupent les bords de la mer et toutes les localités où l'on peut pêcher commodément ; ils font, pour l'hiver, des provisions de morceaux de rennes, de phoques, de morses, dans des magasins creusés en terre, où ils conservent aussi de l'huile de poisson dans des outres de peaux. Les Tchouktchis errants sont fiers, et regardent avec mépris les hommes des nations voisines. Les rennes sont leurs seules richesses.
La partie orientale de la péninsule d'Alaska, presque séparée du continent par le
MOEURS, USAGES ET COSTUMES
lac Chelekoff, esl habitée par ies Koniaghis. lis paraissent de la même race que les Aléoutiens, ainsi que les Kenaïts, leurs voisins à l'orient. Ceux-ci ont donné leur nom au golfe Kenaïtzien, appelé par les Russes Kenaïs-Kaïa-Gouba, auparavant désigné sous le nom de rivière de Cook; malgré les apparences, on n'a pas trouvé ici de grand fleuve. Plus à l'est demeurent les Tchougatches, peuplade d'une taille avantageuse, et qui parle un idiome rapproché de celui des Tchouktchis. La baie remplie d'îles et appelée Entrée de Norton par le capitaine Cook, porte, sur les cartes russes, le nom de golfe Tchougatchien. Une rivière sépare la tribu des Tchougatches de celle desOuGALAKHmïoutis, voisins du célèbre mont Saint-Élie, pic volcanique, et dont on estime l'élévation à 2,829 toises. Ce fut aux environs de cette montagne que Behring aborda dans la baie qui porle son nom, ou, dans l'idiome des indigènes, celui d'Iakatak. Les Russes y ont élevé un petit fort; mais leur dernier établissement, nommé Sitka ou Nouvelle-Arkhangel, est situé deux degrés plus au sud dans l'une des îles que Vancouver avait nommées l'archipel du Roi-George. Un climat moins rigoureux y laisse croître avec vigueur le pin, le cèdre américain et plusieurs autres arbres. On y cueille des baies d'un excellent goût; le poisson y est abondant et délicieux. Le seigle et l'orge y ont réussi.
La Nouvelle-Arkhangel est le centre des opérations de la compagnie russe; c'est la principale station de la Russie américaine. Elle se compose d'une centaine de maisons renfermant un millier d'habitants, d'un port abrité de tous les vents, d'un chantier de construction pour les navires, d'un hôpital, d'un hôtel destiné au gouverneur et d'une église. On y fait un commerce considérable de fourrures. La forteresse, garnie de 40 pièces de canon, donne au palais du gouvernement une sorte d'élégance qui contraste de la manière la plus pittoresque avec l'aspect sauvage des sites qui l'entourent. La maison réservée aux officiers, les magasins et les casernes, sont tenus avec la plus grande régularité; l'hôpital, fondé par la compagnie commerciale, se fait remarquer par la propreté qui y règne. Le palais du gouvernement renferme une riche bibliothèque composée des meilleurs ouvrages russes et étrangers; une collection d'objets rares; enfin, tout ce qui peut contribuer à rendre la vie supportable dans un établissement aussi éloigné du monde civilisé.
Les divers comptoirs fondés par la compagnie russe-américaine font annuellement pour 800,000 francs d'exportations en fourrures pour la Russie.
Les Russes tirent de ces contrées des pelleteries qui proviennent principalement des loups marins et des autres animaux du genre des phoques, ainsi que des loutres de mer. Ces derniers, vivement poursuivis, commencent à devenir rares. Les Indiens, employés comme chasseurs, apportent de l'intérieur du continent des peaux de renards bleus, noirs et gris. Déjà les partis de chasseurs russes franchissent les montagnes Rocheuses, et se croisent probablement avec les chasseurs canadiens et américains. La compagnie russe d'Amérique possède un fonds de six millions et demi. Les principaux intéressés sont des négociants de la ville d'Irkoutsk en Sibérie. Les factoreries semées sur les côtes du continent et dans les îles sont des amas de cabanes, entourés d'une palissade en bois. Elles sont protégées par deux frégates et deux corvettes continuellement en station dans ces parages.
Les peuplades de la côte nord-ouest, dit un voyageur russe *, se divisent en une foule de races qui se distinguent par les noms de certains animaux : ainsi, il y a une race de l'Aigle, du Loup, du Corbeau , de l'Ours; et lorsqu'on entre dans un village, on sait bientôt à quelle race il appartient, car la cabane du chef est couronnée d'un symbole qui représente cet animal peint avec plusieurs couleurs. Ce symbole les accompagne
1 Achille Scbabelski. — Voyage aux Colonies russes, etc.