AN-NAM
Posrrron, — L'empire d'An-Nam (repos du midi) est compris entre la province chinoise et les monts de Yun-Nan au nord, la mer de Chine au sud, le golfe de Tun- Kin à l'est et les monts de Siam à l’ouest. Ses rapports avec la configuration générale de l'Asie ayant été exposés à la page 15 et aux suivantes, nous nous bornerons ici à quelques observations spéciales.
Monracnes. — L'An-Nam est divisé en deux parties par une chaîne de montagnes détachée des Yun-Nan sous le 25° degré. Gette chaîne est habitée par les Kémoys, peuple noir et sauvage qui lui a donné son nom; au sud, depuis le point où les monts des Kémoys envoient un rameau au cap Padaran, jusqu'au cap Saint-James où ils se lerminent , ils portent plus particulièrement le nom de Tehampava.
Sur la côte orientale adossée à ces montagnes se trouvent deux États, le Tun-Kin au nord et la Cochinchine au sud. [ls sont séparés par un rameau qui se prolonge vers la mer, ne laissant près de celle-ci qu’un espace d'environ une lieue et demie, fermé par une forte muraille. Le Tun-Kin, Ton-Kin ou Tong-King, forme l’An-Nam septentrional et la Cochinchine l’An-Nam méridional.
- Entre les monts Tchampava et la mer de Chine est la contrée montagneuse de Giampa ou Tsiampa, nommée aussi Phan-Rang et Binh-Tuam.
Entre les monts des Kémoys et ceux de Siam s'ouvre une grande vallée longitudinale qui comprend au nord le royaume de Laos (pays des éléphants) et au sud celui de Camboge (Kam-Phou-Tche), connu aussi sous les noms de Tchin-La, Kao-Mien ou Youdra-Skan.
Érenvue. — Telle est la situation relative des cinq États principaux dont se compose l'empire d’An-Nam, sur une étendue de 570 lieues du nord au sud, et de 150 de l’est à l'ouest. Sa surface est d'environ 48,300 lieues carrées; ce qui fait environ un tiers de plus que celle de la France.
Toute la côte est bordée d’iles rocailleuses. Les iles principales qui sont Sous Sa dépendance sont : Phou-Kok dans le golfe de Siam, les îles des Pirates dans le golfe de Tun-Kin, Poulo-Condore et les Paracels. \ Li Fieuves. —Il est peu de régions mieux arrosées que l’'An-Nam. L'inondation pério-
dique des vallées et des plaines maritimes par le débordement des cours d’eau, est une circonstance commune à toutes les régions intertropicales.
Le Tun-Kin compte plus de 50 fleuves navigables. Le plus grand est le Sang- Koï, qui a ses sources dans l’angle formé par la chaine de Yun-Nan et celle des Kémoys.
Après un cours de 160 licues il se jette dans le golfe de Tun-Kin par quatre embou. chures.
La Cochinchine est sillonnée par une multitude de vallées transversales arrosées de cours d’eau qui descendent de la chaine des Kémoys. Leur longueur est, comme la largeur de la côte, peu considérable. Le plus important est le Hué qui forme à son embouchure un beau port où des navires de 200 tonneaux peuvent entrer en sûreté durant la mousson sud-ouest. On y voit naviguer une multitude de jonques chinoises qui forment un tableau très-animé. A seize lieues au sud s'ouvre la baie de Touran, l’une des plus belles qui existent ; elle est protégée par une petite péninsule terminée par un rocher dont la forme ressemble singulièrement à un lion couché, qui semble prendre son élan pour sauter dans la mer. |
Les cours d’eau de la contrée de Ciampa sont nombreux; mais leurs sources sont à peu de distance de leurs embouchures. Les côtes offrent peu de golfes et de baies.
Le Maï-Kang, dont nous avons parlé précédemment (page 50) fertilise le royaume de Laos et celui de Camboge. Il se jette par quatre embouchures dans la mer de Chine. Le lit des deux branches occidentales est si rempli d’iles basses et de bancs de sable, que la navigation en est obstruée pour les gros vaisseaux. Ges iles sont peuplées d’éléphants, de rhinocéros, de tigres et d’une infinité d’autres animaux. |
CLimar (voyez page 8 et 18).— Quoique cette contrée soit située dans le climat très chaud, la chaleur n’y est pas insupportable, surtout dans le voisinage de l'Océan où légale durée des jours et des nuits, les pluies périodiques et les vents de l’est, qui n'arrivent qu'après avoir traversé une grande étendue de mer, rafraîchissent la température. Quantité de fleuves, de rivières, de ruisseaux, de canaux d'irrigation, humectent l'air par leurs évaporations.
Au Tun-Kin, dans les plaines basses, les pluies commencent en mai et finissent"en août; les chaleurs de l’été sont souvent excessives, tandis qu’en décembre, janvier*et février, le froid est piquant et incommode à cause des brouillards. Sur ses côtes les ouragans et les typhons se déchainent avec la même fureur que dans les mers du Japon. Ils deviennent plus rares le long des côtes de la Cochinchine et sont entière ment inconnus sur les rivages de Camboge. Du reste le climat y est fort sain.
En Cochinchine, la plus grande chaleur ne s'élève pas au delà de 51 degrés #/; de Réaumur; en hiver elle ne baisse pas au-dessous de 41 degrés. Les hautes montagnes qui, au sud du parallèle de la baie de Touran, s'élèvent jusque dans la région dés nuages, occasionnent, de même que celles qui dans les autres contrées intertropicales se prolongent dans la même direction, un changement total dans l’ordre des saisons suivant que le pays est situé à l’est ou à l’ouest de la Chine. Ainsi les pluies commen cent ici à la fin d'octobre et durent jusqu’en mars. |
Dans le Camboge, pays de plaines basses, la saison humide y dure depuis la fin de juin jusqu'en septembre; c’est aussi alors le temps des orages et de ce qu’on appelle l'hivernage; pendant les huit autres mois de l’année, l'air est doux, pur et clair À Saï-Gong, vers la fin d'août, la Lempérature moyenne des vingt-quatre heures est de 21 degrés, par conséquent très-modérée. |
MINÉRALOGIE. — On ne connaît la minéralogie du pays que le long des côtes; partoül où l'expédition de Crawfurd aborda en 1821 et 1829, elle trouva que les principales montagnes étaient de granit et de siénite; les chaînes moins élevées offraient du quartz, du calcaire, du marbre. Le Camboge est pauvre en métaux, il n’a qu'un peu de fer. Il lui en arrive de Tun-Kin, de Siam, de Sincapour. Les métaux ne sont pas non plus abondants en Cochinchine, quoique les habitants parlent de mines d'argent et d’étain qui doivent se trouver au cap Avarella, En revanche le Tun-Kin a du fer, de
L'or et de l'argent en profusion. Le Ciampa recèle aussi beaucoup de métaux précieux. Un négociant chinois qui avait visité le Tun-Kin et que Crawfurd vit à Hué, lui dit que les mines de fer sont à six journées de route de Kécho, que ce métal y est à trèspon marché et qu’il est expédié dans toute la Cachinchine, excepté à Saï-Gong qui le reçoit de Siam. Les mines d’or et d'argent sont à douze journées de route à l'ouest de Ké-Cho- Les dernières produisent annuellement 400 pics (6,000 kiloôgrammes) de métal. Quant à l'or, on en ignore la quantité, parce qu'il en passe beaucoup en fraude dans VYun-Nan et le Kouang-Si, provinces de Chine. Les mines d'étain sont négligées.
De même que dans toutes les contrées orientales de l'Asie au sud de la Chine, toutes les mines sont exploitées par les habitants de cet empire qui viennent du Fou-Kiang, du Kiang-Nan et de Haï-Nan. On estime que le nombre de ces ouvriers chinois s'élève à 50,000.
Vécéraux. — La nature brille dans cette contrée de son plus bel éclat et y dispense degrands bienfaits. La végétation y est toujours active. L'air est rempli des parfums délicieux qu’exhalent un grand nombre de plantes aromatiques; le goût est excité el satisfait par les fruits Les plus exquis; enfin la beauté des fleurs et la richesse des campagnes offrent un spectacle digne d’admiration.
La principale production végétale est le riz qui fait la base de la nourriture des habi- {anis. Une espèce de riz vient même dans les terres sablonneuses des montagnes. Les terres donnent deux récoltes par an, la première en juillet, la seconde en novembre. Onrcultive aussi le sorgho , le maïs, l'arachide, l’igname, la patate, ainsi que le grenadier, le citronnier, le bananier, le jaquier, la vigne, le bétel, le café, le gingembre, lindigo; mais le bambou, l'ananas, y viennent sans culture. Le cocolier et l’aréquier sont communs; on expédie leurs fruits à la Chine. Les meilleurs fruits de la Cochinchine sont les oranges et les litchi.
La canne à sucre fait la richesse de ce pays; on en exporte annuellement de 90 à 60,000 pics ; une grande partie va en Chine.
“Crawturd pense que le vrai cannellier est indigène des montagnes au nord-ouest de Faï-Fo : on cultive cet arbre, et son écorce apportée au marché est tres-aromatique et abonde en huile essentielle. En Chine on préfère la cannelle de Faï-Fo à celledeGeylan.
Au Tun-Kin et en Cochinchine, on s'occupe de la culture du thé, mais le produit nesuffit pas pour la consommation, et il en faut faire venir de la Chine. Le coton se récolte dans tout l'empire; on en porte beaucoup aux Chinois. Le Camboge donne du poivre de bonne qualité, du cardamome, de l’anis.
“Les forêts sont remplies de bois excellents pour la charpente et l'ébénisterie : on y
remarque le sao (nuncela orientalis), le tek, le pin, l'ébénier, le bois de rose, le bois d'aigle, l'arbre à vernis, le guttier-gommier (cambogia guita), le calembäc, le bois odoriférant d'Agila et une infinité d’autres. “En Camboge et en Ciampa on récolte peu de soie : au Tun-Kin et en Cochinchine, au contraire, cette substance est si commune qu'on l'emploie à faire des cordages de havires. Partout on voit des müriers blanes, notamment dans le voisinage de Hué. La Soie du Tun-Kin passe pour la meilleure de l'empire, mais elle ne vaut pas celle de la Chine. Dans ces derniers temps, il en a élé importé des quantités considérables en Europe.
Animaux.— Plusieurs espèces de singes, des vampires ou grandes chauves-souris, des écureuils d’une taille extraordinaire, des pores-épics, des chats sauvages, des ours, des tigres, des panthères, des léopards, des antilopes, des cerfs, des buffles, des sangliers, des éléphants de seize pieds de haut, des rhinocéros, habitent les forêts ou les plaines de l’An-Nam. Les singes y sont remarquables par leur grosseur el leur har-
diesse : ils se réunissent quelquefois au nombre de deux ou trois mille, et ravagent promptement les champs où ils s'arrêtent. On nourrit plus de 500 éléphants pourle service du souverain. La corne du rhinocéros est si estimée que parmi les présent: remis à l'ambassadeur anglais, il y en avait quatre enchâssées dans un ceréle d’or.
On y trouve des oiseaux du plumage le plus brillant, le plus varié, des pigeons, des pélicans, des aigles, des hérons, des crocodiles, des serpents de toutes grandeurs, une grande quantité de tortues, beaucoup de poissons, des abeilles, des vers à soie, des fourmis blanches, de beaux coquillages, des huitres et d'énormes banes de corail.
On n'y connaît ni les moutons ni les ânes. L'éléphant, le bufle, le bœuf, le cheval, le cochon, la chèvre, le chien, le chat, sont les animaux domestiques du pays. Le bulle sert généralement aux travaux du labourage; on n’attelle le bœuf à la charruc que dans les terrains légers et secs. On élève des poules, des faisans, des canards.
ESPÈCE HUMAINE, — La physionomie des An-Namitains ressemble beaucoup à celle des Chinois ; mais ils n’ont pas les yeux obliques. Leur taille est généralement petite. De même que tous leurs voisins appartenant à la race jaune, ils ont la barbe rare, laide, torse; les cheveux rudes, droits, noirs; les yeux pelits et noirs, le teint jaunâtre, la forme du corps ramassée et carrée, les extrémités fortes. Il est rare d'en voir qui soient très-noirs; beaucoup de femmes surtout sont aussi blanches quel plupart de celles de l’Europe méridionale. ie |
Les An-Namitains ont le front petit et étroit; les joues rondes, la partie inférieure de la face large; l’ensemble est presque rond, et c’est ce qu’on remarque notamment chez les femmes, qui sont réputées d'autant plus belles que leur visage se rapproche plus de cette forme. Les yeux de ce peuple sont petits, noirs et ronds; il n’a pas la paupière gonflée et abaissée du Chinqis, ce qui lui donne un air de vivacité qui manque à l’autre. L’An-Namitain a le nez petit, mais bien fait; la bouche notableméiit grande, les lèvres saillantes, mais non épaisses; la barbe très-peu fournie, cependant il La soigne avec une extrême attention. On voit des An-Namitains qui ont à peine une douzaine de poils au menton ou sur toute la mâchoire inférieure; ceux dé lèvre supérieure sont un peu plus abondants. Ils ont généralement le cou court; mais il y à dans la forme de leur tête un caractère de beauté, et dans l'expression de leur physionomie, un degré d'harmonie, de vivacité, d'intelligence et de gaieté, que l'on cherche inutilement dans celle du Chinois et du Siamois.
Les Kémoys appartiennent à la race nègre; une partie de cette famille de méme nom habite l'ile de Madagascar. Les Kas, les Panongs et les Tchongs qui errent dans les forêts des monts de Siam, paraissent être aussi de cette race; les Lawas des montagnes du Ciampa, et les insulaires de Poulo-Condore sont, dit-on, de la souche malaise. |
DIVISIONS POLITIQUES. — Les cinq grandes contrées qui composent l'empire d'An: Nam forment cinq vice-royaulés ou gouvernements qui se sous-divisent chacuneh plusieurs provinces, les provinces en arrondissements et ceux-ci en bailliages, qui sont composés de communes. 1
L’étendue de chaque principauté, sa population et sa capitale, sont portées dans le tableau suivant : |
PRINCIPAUTÉS. | LiuEs cannérs. POPULATION. CAPITALES.
Tun-Kin. 18,000,000 Ké-Cho, nommée aussi Bac- Kinbh ou Tun-Kin, sur le Sang-Koï.
Cochinchine,. 2,000,000 Hué ou Phou-Khouan, sur la rive gauche du fleuve de ce nom.
C’est la capitale de l'empire.
Ciampa. 600,000 Phanari. Le Ciampa fait aujourd'hui partie de la Cochinchine.
Camboge. 4,000,000 Camboge ou Levek, situé dans une grande île du Maï-Kang.
Laos. 1,400,000 Hanniah ou Lan-Tchang, sur le Maï-Kang.
Quelques auteurs ne portent que 42 ou i5 millions d'habitants, En général, l'empiréd'An-Nam est peu connu dans l’intérieur ; il n’a guère été exploré que sur les côtes. Nous n’avons point compris dans ce tableau les peuplades indépendantes, ni läpopulation du royaume de Bao ou Boatan, que quelques voyageurs ont mentionné comme tributaire du Tun-Kin.
Dans l'origine, des tribus de race nègre peuplèrent les diverses contrées de l’An- Nam A l’époque de la première dispersion des peuples, d’autres tribus de race jaune s’aventurant dans ces contrées, soumirent ou refoulèrent les nègres dans les montagnes etdans l'Océanie. Les Kémoys actuels et le fond de la population an-namitaine seraient les résultats ethniques de ces événements, dont le souvenir s’est effacé de la mémoire des hommes. (Voyez page 52.)
Vers le milieu de la première période avant l'ère chrétienne, l’empereur Tsin-Chi- Hoang-Ti porta la guerre dans le Tun-Kin et la Cochinchine; il y envoya (214) une multitude de Chinois qui y établirent les mœurs, les usages el la religion de l'empire Céleste. Ces colonies donnèrent de nouveaux habitants au Ciampa et au Camboge.
Au 1 siècle de notre ère les différents États de l'An-Nam formaient des royaumes
séparés reconnaissant la suzeraineté des empereurs chinois. A cette époque, ils prétendirent se choisir eux-mêmes des chefs; la Chine intervint militairement (Voyez pages 101 et 102) et rétablit son autorité. Comme en Chine, le bouddhisme eut à lutter dans l'An-Nam contre les doctrines de Confucius; le résultat y fut aussi le même:le bouddhisme devint la religion du peuple et les doctrines de Confucius restèrent celle de l'empereur, des lettrés, de tous les fonctionnaires publics, quoique plusieurs d’entre eux professent publiquement le culte de Bouddha.
On peut lire, dans la Description de Camboge, extraité des livres chinoïs par M: Abel Rémusat, de curieux détails sur l’histoire de ces temps anciens (Nouveaux Mélanges asiatiques, t. I). La nature de cet ouvrage ne nous permet pas de faire le tableaudes vicissitudes par lesquelles ont passé les États de l’An-Nam. Au reste, ils ont été entrainés dans l'orbite de la civilisation chinoise.
Au xvi° siècle, la dynastie Tun-Kinoise, dite des Ly, ayant depuis plusieurs années gouverné avec sagesse et douceur, les princes finirent par laisser les rènes de l’empire Luti les mains du choua, espèce de maire du palais qui rendit sa charge héréi et réduisit le roi à n’avoir plus que le simulacre de la puissance.
C’est à cette époque que les navigateurs portugais visitèrent les différents pays LA composent l'empire d’An-Nam, et qu’un grand nombre de missionnaires vinrenty prêcher l'Évangile. Le Tun-Kin, la Cochinchine, le Ciampa, le Camboge et Le Laos tendirent de plus en plus à former un seul corps politique.
Dès l'an 1133, un gouverneur de la Cochinchine, profitant des querelles intestines que faisait naître l'administration du pays, usurpa le pouvoir souverain dans-celle portion de l'empire. D'abord il fut tributaire; il devint ensuite un rival dangereux. Ses successeurs, intrépides guerriers, conquirent le Camboge et le Ciampa. Amollis à leur tour par les plaisirs, ils laissèrent opprimer les populations par leurs ministres et leurs favoris. Des insurrections éclatèrent. En 1774, une armée du Tun-Kin envahit la Cochinchine sous prétexte de délivrer le roi de la tyrannie de son mauvais ministre, Le prince, effrayé, le livra; l'armée ennemie s’avancça; le roi s'enfuit avec précipitation dans la basse Cochinchine. Il s’ensuivit une affreuse guerre civile qui désola tousdes États de l'An-Nam. Trois rois furent successivement décapités; un grand nombrede princes de la famille royale périrent dans les supplices : des usurpateurs les rempla cèrent. En 1787, Ngaï-En-Choung, fils du dernier roi décapité, était parvenu à ras sembler une armée nombreuse; mais il fut vaincu et se réfugia dans Phou-Kok, grande ile du golfe de Siam. Après une nouvelle tentative infructueuse, il se fontifie dans cette île, prit des navires et forma une nouvelle armée. Dans le même temps; il envoya en France son fils avec l’évêque d’Adran, missionnaire qui jouissait d'une grande considération. La France saisit cette occasion d'établir son influence ets0t commerce dans l’un des pays les plus riches de l'Asie; elle s’engagea à fournir àson nouvel allié vingt vaisseaux de guerre, sept régiments et un million de piastres: Elle devait recevoir en échange quelques parties déterminées du territoire de l’empiresbe flotte expéditionnaire arrivée à Pondichéry y fut retenue, sous de faux prétextes; "pa le gouverneur anglais. Pendant ces délais, la révolution française éclata, et de celle grande expédition une vingtaine d'officiers français, ainsi que quelques Anglais“el Danois, arrivèrent avec l’évêque d’Adran à leur destination. A force de persévérantt et d’audace, Ngaï-en-Choung parvint à chasser les descendants des usurpateurs “de la Gochinchine, et les poursuivit dans le Tun-Kin, dont il se rendit maitre (1809). L'an: cien roi étant mort pendant le temps de la conquête, Ngaï-en-Choung, prétexlant que la dynastie des Ly était éteinte, se présenta pour lui succéder comme son parenl. Trois ofliciers français furent faits mandarins de première classe, en récompense de
leurs” services. La ville de Hué, fortifiée par eux, devint la capitale de l'empire.
Quoique cette nouvelle capitale, étant sous les yeux du roi, fût privilégiée dans ses embellissements, le pays en recut bientôt le contre-coup; des canaux furent ouverts, des routes furent percées. La culture du sucre, jusqu'alors bornée à des essais, prit quelque développement et attira les acheteurs chinois et européens.
Cette période de progression dura jusqu’à la mort de l’évêque d’Adran. Tant que se maintint son influence, ce prélat chercha de toutes les manières à en faire profiter sa patrie, mais c'était le temps où la France, absorbée par ses guerres continentales, wavait ni la volonté ni le pouvoir de songer à des établissements lointains. A la paix seulement, un capitaine de commerce fut chargé par Louis XVIIL d’une lettre et de quelques pauvres présents pour l’empereur de la Cochinchine. Ni les dons, ni l’envoyé métaient faits pour imposer beaucoup à une cour qui voulait du faste et de la représentation. Plus tard, au mois de décembre 1817, mouilla pourtant dans la baie de Touran la frégate La Cybèle de 40 canons. Son commandant, M. Achille de Kergariou, était cette fois chargé d’une mission plus régulière et plus large. Il ne s'agissait de rien moins que d’un retour aux bases posées par le traité de 1787, c’est-à-dire de la cession de Touran et d’un fragment de son littoral. C'était offrir à un roi vainqueur ls mêmes conditions qu’à un prétendant. Ngaï-en-Choung, connu aussi sous le nom de Gya-Long, ne vit dans cette démarche qu’une puérile jactance, et l'on en resta avec France dans des termes d'autant plus froids que l’évêque d’Adran venait de mourir.
Gya-Long prouva par sa douleur qu’il était digne d’un pareil ami. Un magnifique mausolée fut élevé au prélat dans la ville de Hué, et ce témoignage de deuil public ne fübqu'une expression bien affaiblie de ses regrets particuliers. Deux ans après, l'empereur suivil au tombeau le vénérable évêque.
Avant d’expirer, il avait réglé la succession au trône. Son fils légitime, l'élève
d'Adran, celui qui avait visité avec lui la France, et qui, par ses soins, avait élé instruit dans la foi catholique, avait succombé en 1799 à une cruelle maladie. Toute descendance au premier degré se trouvant éteinte par cette mort, Gya-Long voulut dé son vivant faire reconnaître son fils illégitime Minh-Man, à l'exclusion de ses pelits-fils, et il réalisa ce projet malgré la prévoyante opposition de quelques mandarins.
…Minh-Man monta donc sur le trône à la mort de son père (1820). I était alors âgé de irénte ans environ, petit de taille, presque sans barbe, et légèrement marqué de pétite vérole. IL n'avait pas, comme son père, un caractère àpre et belliqueux; on l’esti- Mail parmi les lettrés pour son érudition et pour sa science. Il possédait à fond la langue littéraire des Chinois, il avait écrit plusieurs livres dans cet idiome, et ses gouts, ses préjugés, son instinct pacifique le portaient à faire prédominer à sa cour l'influence chinoise à l'exclusion de l'influence européenne. Il se soumit d'abord à une Cérémonie d’investiture qui réduisait son titre de souverain à celui de simple vice-roi dél'empire de Chine. La conséquence de cette direction nouvelle fut une espèce de défaveur pour les mandarins français, sourde d’abord et résultant moins des faits que desintentions, puis, plus ouverte, plus avouée, plus pesante. Les chrétiens, protégés pan Gya-Long, avaient fondé, à l’aide de ses largesses, de nombreux établissements ; non-seulement Minh-Man retira d'eux son patronage, mais il les poursuivit encore d'avanies tracassières. L'ambassade anglaise que le gouverneur général du Bengale ‘envoya à Hué y parut dans les derniers mois de 1824, et ne rencontra ni des obstacles Moins sérieux, ni des antipathies moins vives. |
Deux ans ne s'étaient pas écoulés que la position des mandarins français, MM. Chaignaux et Vannier, était devenue insupportable. ils s’'embarquèrent en 1825 et revinrent
en France. Depuis lors, toutes les tentatives faites pour regagner une influence perdue ont été infructueuses.
Les différents États qui composent l’An-Nam ont commencé à manifester le désir de reprendre leur indépendance, et déjà plusieurs révoltes ont éclaté. Celle de 18334u étouffée et les chrétiens persécutés se sont réfugiés dans les montagnes du Ciampa L'année suivante le roi de Siam voulut placer sur le trône le prince Houng-Him ; Len treprise échoua; mais l'empereur est, dit-on, peu rassuré sur l'avenir.
Religion.— Le confucianisme est la religion des hautes classes. Le bouddhismewes celle du peuple. Il v est moins chargé de mystères et plus simple que dans la Chine Toutes les communes ont des temples; chacune a son génie tutélaire. On rend aus: un culle au ciel, à la terre, aux forêts, aux vents, aux eaux, aux montagnes Ily des talapoins qui vivent dans des monastères; quelques-uns gardent le célibat Lt bonzesses aussi formaient autrefois des communautés qui avaieni des revenus : aujou: d’hui elles ne vivent que d’aumônes. En général, les prêtres sont moins nombreux moins respectés que dans le Siam et dans les autres contrées de l’Asie. Les pagode y ont aussi moins de magnificence.
Le nombre des chrétiens est aujourd’hui de plus de 300,000. Malgré les persécution qui se sont élevées de temps en temps contre eux, ils sont restés fermes dans lafo Dans la guerre de 1834, quatorze cents chrétiens cochinchinois de tout âgeq avaient fui leur pays pour se soustraire à la persécution, ont été ramassés par lc Siamois et emmenés en esclavage. "
Gouvernement et lois.—Le souverain porte le titre de dova.— Le gouvernement: le même qu’en Chine. Ses lois sont aussi les mêmes, mais exécutées plus mal et pli arbitrairement. Il y a cinq degrés de juridiction y compris le tribunal du monarqui La torture est encore en usage, et quelques peines sont très-cruelles. L’adultères;pe exemple, est condamné à être foulé aux pieds par les éléphants, ce qui s'exécute ( la manière suivante. Le coupable est conduit hors la ville, et là, en présence de foule du peuple, on le place, pieds et poings liés, vis-à-vis de l’éléphant, auquelMo donne lecture de la sentence pour qu’il l’exécute dans toute sa rigueur. L'animal prend d’abord, l'entoure et le serre avec sa trompe; et après l'avoir tenu pendat quelque temps suspendu comme pour le faire voir à tout le monde, il le jette en l'ai et fait en sorte qu’il retombe sur ses défenses où il reste accroché; puis le rejetant terre, il vient dessus avec ses pieds et le met en pièces. Malgré ce supplice, la foi cor jugale est peu respectée dans le pays de l'An-Nam. |
Nul Européen n’a visité un port cochinchinois sans avoir pris sur le fait le gran argument du bambou. M. Crawfurd le vit appliquer à de pauvres acteurs ambulanisq avaient déplu à Son Excellence le mandarin des éléphants, dans une représentatit donnée dans la cour de son palais. Les pauvres malheureux expièrent, dans le co
tume scénique, quelques incongruités de gestes ou de langage. On administra cinquante coups au jeune premier, vingt à l’ingénue, dix au Cassandre : le tout à la satisfaction de l'assistance. M. Laplace fut plus heureux encore. Il trouva le moyen de faire bâtonner un mandarin qui s'était permis d'accompagner le commandant français aux montagnes de Marbre, et de lui laisser visiter la pagode souterraine, sans avoir obtenu pour ces deux faits l'autorisation préalable de la cour de Hué. Le bâton est le nerf de la civilisation orientale; c’est avec le bâton que Gya-Long à construit des galères de guerre, et Minh-Man des frégates. C’est le bâton qui discipline les miliciens aux plumets rouges et jaunes; c’est encore Île bâton qui nivèle tout devant 8. M. Cochinchinoise, noblesse et serfs.
Le roi fait sa résidence à Hué, situé sur le fleuve de ce nom à deux lieues de la mer. 1éS rues de cette ville sont larges et en partie pavées en cailloux; mais, dans le milieu, la terre reste nue pour faciliter la marche des éléphants et des bêtes de somme. La plupart des maisons sont en briques ou en pierre; toules sont couvertes en feuilles de palmier, en chaume ou en tuiles. Ses ouvrages extérieurs et intérieurs onl élé construits solidement par des ingénieurs français. M. Finlayson, voyageur anglais, à surtout remarqué les greniers, les magasins, les casernes, les arsenaux de terre et de mer. La plupart de ces bâtiments s'élèvent sur les bords d’un canal navigable qui traverse la ville. Le fossé qui environne Hué a trois lieues de circuit et cent pieds de large; les murs ont soixante pieds de haut; les remparts sont garnis de 4,200 pièces d'artillerie ; une citadelle de forme carrée défend la place. On voit à Hué une fonderie le canons et des chantiers de construction, desquels sortent des bâtiments de guerre, les-uns d’après le modèle de ceux de l'Europe, les autres qui offrent un mélange de fa forme asiatique et de l’européenne. La garnison est nombreuse. Le palais du roi est massif; ses ornements, quoique bizarres, sont d’une grande richesse. La cour est ordiiairement gaie et brillante; et les officiers ainsi que les ministres qui, pour la plupart, Sont eunuques, cherchent à se distinguer par la magnificence de leur habillement el deleur train, mais sans y faire pompe d’ornements en or ni en argent.
Le roi donne souvent audience à ses sujets. Il se tient alors à la porte de son palais, monté sur un éléphant superbe, et dans une espèce de tour richement décorée : personne ne peut l'approcher, et il ne reçoit que par l'entremise de ses eunuques les süppliques qui lui sont adressées. Les arrêts qu’il rend sont aussitôt exécutés.
Les vice-rois et les gouverneurs des provinces donnent aussi, chaque jour, quatre
heures d'audience publique dans un grand salon de leurs palais; c’est là qu’ils rendent justice. La sentence prononcée, la peine est immédiatement appliquée.
. La police est faite avec la plus grande vigilance. Les meurtres sont très-rares. Les
dénombrements sont faits avec soin, surtoul afin de connaître les hommes en état de porter les armes ; car chaque habitant qui a atteint sa dix-huitième année est astreint
au-service militaire qui n’est que de huit mois en temps de paix.
Les communes sont investies du droit de répartir les impôts entre les habitants et
de nommer leurs chefs à la pluralité des voix. Elles ont des fonds destinés à l’acquit
des dépenses communales.
Les Tchongs qui peuplent les épaisses forêts des monts de Siam obéissent à un roi
| Qui jouit d’une autorité absolue, et fait observer les lois et coutumes. Ces lois soût, diton, très-sévères et les délits peu fréquents. Mgr. J. B. Pallegoix, évêque de Mallos, les a visités en 1838. L'habillement des hommes consiste en une simple toile serrée
autour des reins; celui des femmes est une espèce de jupe d’étoffe grossière. Revenus. — Nous n'avons pas de renseignements précis sur les revenus de l’An-Nam; mais ils doivent être considérables, car la population est nombreuse et les impôts sont
très-élevés. La majeure partie des contributions se paye en nature. L'exploitation de. mines pour le compte du gouvernement, un droit d'entrée de 10 pour cent sur‘toute. les marchandises, et un huitième des productions de toutes espèces, sont les source d’une partie des revenus. On dit que le roi possède un trésor considérable.
Armée.—Tout homme de l’âge de dix-huit à soixante ans est tenu au service mili: taire et constamment à la disposition de l’État. Après trois ans de service, le solda peut retourner chez lui; au Tun-Kin, il n'obtient cette faculté qu'après sept ans L'armée est considérable. 800 éléphants font partie du train qui lui appartient; il: en à 150 dans la capitale. La cavalerie, montée sur des chevaux petits, mais beauxe vigoureux, et dont la race est nombreuse, lance des dards avec adresse et en failu exercice journalier. La force navale qui autrefois ne se composait que de chaloupe: canonnières et de grandes galères, compte aujourd’hui des vaisseaux à trois mâtse des bricks. Les soldats sont payés en argent et en riz. Ils sont exercés suivant les prin: cipes de la tactique européenne. Les places fortes sont construites d’après le système d'Europe. Elles contiennent d'immenses magasins d'armes et particulièrement de calanes ou cimeterres de fabrique japonaise qui sont d’une excellente trempe. « AHué dit M. Finlayson, le commandant de l'artillerie nous conduisit dans l'arsenal. Il serai interminable d’énumérer toutes les différentes sortes de pièces qu’on nous montra soil en cuivre soit en fer, leurs tailles et leurs mille autres détails. Quatre immenses bâti: ments élaient entièrement remplis de canons en tout genre, les uns montés, les autres démontés. Il y avait aussi un nombre de mortiers considérable, et un énorme appro: visionnement de boulets et de bombes. On nous fit surtout admirer une multitude de fort belles pièces en cuivre qui avaient élé fondues sous la direction du dernier roi, et entre autres il en avait neuf d’un prodigieux calibre. L’officier qui nous conduisail fit observer qu'elles étaient trop grosses pour servir en guerre, mais que le dernier roi les avait fait fabriquer pour éterniser sa mémoire et rappeler les ouvrages exécutés sous son règne. Elles élaient montées sur des affûts qui n'étaient pas finis avec moins de perfection que les canons eux-mêmes. Les affüts étaient en général merveilleusement soignés, et faits d’un bois très-dur et très-solide appelé 540, qui se tire, en grande parlie, de la province de Saïgon.….. »
« Comparativement aux armées des princes indigènes de l’Inde et à celles du roide Siam, dit M. Finlayson, les soldats que nous vimes en Cochinchine faisaient unetrèsrespectable figure. Quoique d’une taille excessivement petite, ils sont bien faitsvet d’une constitution robuste. Ils seraient, à ce qu'il semble, d’excellentes troupes légères. Leur costume est à la fois élégant et commode; à mon avis, il aurait été diff: cile d'en imaginer un qui fût mieux approprié tant à la nature du climat qu’au bienêtre du soldat, et qui à ces deux points réunit davantage celui de la beauté de l'aspect auquel on vise toujours dans les uniformes militaires.
» Voici de quoi ce costume se compose principalement. C’est d'abord un casque conique, mais sans pointe, fait de petites branches tressées avec soin, verni eten général doré. Il est solide quoique léger, et parfaitement imperméable. Sur le sommet de ce casque, les uns portent une aigrette de crins de cheval rouges, et de plumes, d'autres n’y ont rien du tout, Ce casque se met par-dessus le turban ordinaire du pays, et s'attache par deux lanières sous le menton. Quand le temps est sec, et que Îles soldats ne sont pas de service, ils rejettent la partie de leur coiffure dont je parle sûr l'épaule; elle ÿ est retenue par la mentonnière, et alors ressemble à un petit boucliér:
Ils ont ensuite sur le corps une large jaquette de serge rouge ou de gros drap dela même couleur, avec un collet court et serré. Ce vêtement est simple, a de longues manches, et est atlaché sur le devant par des ganses et de petits boutons. II tombe
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Soldat Cochinchinois.
(Asie.)
usqu'aux genoux, et est fendu de chaque côté. Par-dessus celui-là se portent un ou jeux autres habits, selon l’état du temps; ceux-ci sont de serge jaune avec passe-poils le diverses couleurs faisant contraste. Pour la forme, ils ressemblent absolument au remier vêtement, sinon qu’ils n’ont pas de manches. Une paire d’amples culottes lescendant à peine au-dessous du genou, et faites d’une grosse étoffe de soie rouge u blanche, complète le costume. L'arme, comme il a déjà été dit, est ou un mousquet ou une lance. Le plus grand nombre des premiers semble être de fabrique franaise. Is sont munis d’une baïonnette comme les nôtres, mais beaucoup plus légère. Les soldats de Cochinchine paraissent même prendre plus soin de leurs armes à feu que »cux d'Europe. Ils portent toujours la batterie couverte, et à l'approche de la pluie, ls enveloppent soigneusement le fusil tout entier d’un fourreau d’étoffe. Leurs fourniments sont pareils à ceux des troupes européennes; mais le cuir dont ils sont faits sstrorné de figures d'or. Leur giberne est moins grande que celle d’un soldat anglais. l'eus la curiosité d'examiner l’intérieur d'une d'elles, et voici l'inventaire des différents objets que j'y trouvai contenus :
» Un jeu d'échecs;
» Une petite fiole d'huile parfumée ;
Une petite corne, percée d’un fort petit trou, et qui paraissait renfermer de la poudre pour amorcer ;
Un paquet de petits bambous creux, renfermant chacun une charge de poudre, et fermés par un bout avec du papier;
» Point de balles, ni de plomb.
» En dehors et sar le dessus de la giberne, est attachée une espèce d’anneau en osier quisert à suspendre une couple de bâtons gros d’un pouce, et à peu près longs de six, quifont une partie nécessaire de l'équipement de chaque soldat. IL y a un anneau semblable au bois de la lance. C’est en frappant ces bâtons les uns contre les autres, et non en échangeant comme chez nous un mot d'ordre, que les sentinelles indiquent quelles se tiennent sur leurs gardes. Le bruit est aussi fort, aussi aigu qu’il le faut. Elles frappent trois coups chaque demi-heure, qui se répètent successivement sur toute la ligne des postes.
> La longueur de la lance est d'environ douze pieds. Le bois en est de bambou, arbre merveilleusement propre à cet usage. La tête a huit pouces de long. Deux paquets de crins de cheval ornent le sommet... »
&Le palais du roi est entouré de chaque côté par de magnifiques casernes. On ne sait, continue M. Finlayson, ce qu'il faut admirer le plus de leur propreté, de la convenance déleur place, ou de l'élégance de leur architecture. Les râteliers pour les armes, les armes elles-mêmes, les lits de camp sur lesquels les soldats couchent, les chambres des officiers, tout était disposé avec le plus grand ordre, avec la plus parfaite régularité. Les soldats, quoique non armés, étaient symétriquement rangés sous les portiques, ct {ous en uniforme. Cet uniforme est bleu pour certains régiments, el blanc, vert, gris pour d’autres, mais tous ont les manches rouges. On distingue les officiers à une petite broderie circulaire qu'ils portent sur chaque épaule en guise d'épaulettes. Ges casernes soutiendraient aisément la comparaison avec les plus belles qu'on puisse voir en Europe. »
À voir ces grands ouvrages exécutés par les Cochinchinois sous la direction; de quelques officiers français, on se demande ce que seraient devenues les colonies anglaises dans l'Inde, si une étroite alliance avec la France eût été conclue. Maintenant que le crédit des Français n'existe plus, il sera curieux de voir si, sous l'influence de Ja Chine, les An-Namitains seront capables de conserver cette puissance
qui a élevé leur pays à son rang actuel, et les a rendus, sous tant de rapports, supé. rieurs aux peuples voisins.
Langue.— Les ouvrages les plus estimés en Europe sur la langue an-namitaine sont de M. Taberd, évêque d’Isauropolis et vicaire apostolique en Cochinchine. Il les publiés en 1839 à Singapour, où il s'était réfugié pour se soustraire aux persécutions dirigées contre les chrétiens. Il a prouvé que cette langue n’est qu’un dialecte chinois.
Caractère. —Les An-Namitains sont doux, affables et inoffensifs, quoique adonnés au larcin; ils commettent rarement des meurtres. Ils sont polis, prévenants et attentifs pour les étrangers, et dans toute leur conduite ils montrent une civilité véritable, une urbanité entièrement inconnue de la masse des habitants de l'Asie méridionale sont, de plus, vifs, gais, enjoués, obligeants et hospitaliers, et dans leurs rapports naturels bons et simples; mais omettre les formalités cérémonieuses commandées par l'usage, commettre la faute la plus légère, réelle ou imaginaire, entraîne une punition immédiate; le bambou les leur fait expier.
La docilité avec laquelle ils se soumettent à ce châtiment dégradant est vraiment extraordinaire. Leur obéissance ne connaît pas de bornes, et ils ne manifestent nipar actions ni par paroles la moindre résistance à la décision arbitraire qui les atteint Ml n'est donc pas surprenant que ce système ait fini par abâtardir leur esprit et lessait rendus rusés, timides, fourbes, menteurs, vaniteux, impudents, bruyants, exigeants et tyranniques quand ils sont sûrs de pouvoir l'être impunément. La moindre opposition ou la plus légère marque de fermeté quand ils font les hardis et crient bien fort, les rend extrêmement soumis et même rampants. Tel est Le triste résultat de l’esclavage et de l'oppression continuels; néanmoins on reconnaît qu'ils sont doués de sensibilité morale, de candeur, de sagacité; mais ils ont une vanité excessive et se regardent comme la première nation du monde, après les Chinois toutefois, auxquels ils accordent la prééminence. Ce qui constitue le trait le plus caractéristique de la plupartdes naturels, c’est une malpropreté au-dessus de toute description. Leurs vêtementsen lambeaux semblent vivants d'insectes vermineux, que les Cochinchinois, hommes ou femmes, regardent, dit-on, comme une friandise. Un goût aussi révoltant suffirait pour éloigner tout Européen d’une passion cochinchinoise, si de grosses lèvres, d'où suinte une salive rougie par le bétel, et des dents noircies à l’aide d'acides, étaient des préservatifs impuissants. La figure de ces femmes a cependant quelque expression de douceur, et les formes de leurs corps ne manquent pas de souplesse et de grâce: Moins négligés dans leurs personnes, les grands du pays ont d’autres défauts Mils sont fourbes, avares, rapaces et fripons. En général on reproche aux Cochinchinoïs d'être dissolus dans leurs mœurs. En public, les deux sexes se comportent avec réserve el avec modestie. Les faiblesses des femmes mariées causent, dit-on, Lin» dignation et l'horreur générale, et nous avons vu que les lois les punissent avec une sévérité révoltante. Quant aux femmes non mariées, elles jouissent de la plus grande liberté, et l'opinion publique ne les condamne pas lorsqu'elles en abusent.
Costumes. — Bien que les An-Namitains vivent sous un climat non-seulement doux, mais chaud, tous sont vêtus : l’homme le plus pauvre est habillé au moins de tête at genou, Le turban en compose l’objet le plus cher; il est toujours en crêpe; celuides hommes est noir, celui des femmes bleu; quand on porte le deuil, il est blanc.
Une tunique lâche, qui ressemble un peu à une chemise à larges manches, descend presque jusqu'aux genoux et se boutonne du côté droit, compose la principale portion de l'habillement; on en porte généralement deux, celle de dessous est en soie blanche on en augmente le nombre suivant l'état de la température. L’accoutrement des femmes est à peu près le même, mais plus léger; la poitrine est presque toujours
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Naturel et Soldat Cochinchinois.
découverte. Les deux sexes ont des pantalons de couleurs variées; les pauvres ont des habits de grosse cotonnade; néanmoins ils préfèrent les soieries communes. Les riches séparent d'étoffes de Chine et de Tun-Kin; ils se servent de pantoufles venues du premier de ces pays.
Durant les grandes pluies, Les gens du commerce ont un habillement bien calculé pour défendre le corps de l'humidité, et il n’est peut-être pas de pays où il soit plus fécessaire. Il est fait de feuilles de palmier cousues étroitement ensemble , et imperméable à la pluie; il consiste en un chapeau, forme de panier, qui a deux pieds et demi A trois pieds et plus de diamètre; il s’abaisse sur les épaules et se noue sous le menton. Une casaque sans manches couvre le corps. Ainsi vêtu, un An-Namitain continue à travailler sans interruption et a l’air de ne pas s’apercevoir des Lorrents de pluie qui tombent.
Nous trouvons, dans le Voyage pittoresque autour du monde, des détails plus précis sur le costume des Cochinchinois : « Touran n’étant qu'une bourgade assez mesquine, én quelques minutes nous arrivâmes sur la grande place qui était en même temps le
lieu du marché. Là se pressait une multitude d'hommes et de femmes, d'acheteurs ou dévendeurs demandant ou offrant leurs denrées. Dans cet endroit, c'était un pêcheur portant sa nasse pleine au bout d’un rotin, et tenant à la main un régime de bananes; ailleurs deux femmes affublées de longues robes, les pieds nus et la tête coiffée d’un chapeau de paille en forme de champignon, surveillaient étalés avec symétrie sur une nalte, de la poterie, des poissons, des fruits, des gâteaux de sucre et des confitures chinoises. Plus loin des marchands mesuraient leur riz dans des sacs, pendant que des paysans proposaient leurs cochons et leurs volailles; à droite on vendait des toiles de coton et des étoffes de soie ; à gauche des porcelaines et du bétel. De tous côtés, enfin, celte scène se produisait pleine de vie et d’étrangelé.
» Les naturels que nous trouvâmes dans l'enceinte de ce bazar n'avaient rien d'uniforme dans leurs costumes. La coiffure, la robe, le pantalon variaient suivant les classes, et parfois encore suivant la fantaisie de l'individu. La mise la plus générale des femmes consistait en une chemise de coton brune ou rouge, descendant jusqu'au Milieu des jambes, et un large calecon de nankin bleu. Les femmes de distinction se reconnaissent à une tunique en soie ou coton, à larges manches, croisées jusqu'au Menton, aux pantalons tombant jusqu’à la cheville, aux turbans qui retiennent leurs cheveux sur la tête, et aux pieds chaussés de pantoufles recourbées. Le costume des hommes de la même classe reproduit fidèlement les détails de celui des femmes. Quelquelois ces dernières laissent pendre leurs cheveux en longues tresses qui touchent presque la terre, ou bien elles les massent dans un énorme chignon fixé par un peigne au sommet de la tête. Les cheveux courts sont la marque d’un état infime. Quant aux hommes, leur coiffure est tantôt un mouchoir en forme de turban, tantôt un chapeau ou un bonnet dont la forme varie, mais qui est combiné toujours de manière à mettre le visage à l'abri du soleil. C’est dans ce but encore qu'ils se servent de larges plumes, ou d'ombrelles en papier fort, ou d’éventails de palmier et de latanier. Dans les classes laborieuses, les costumes sont calculés de manière à ne pas gêner la liberté des mou- Yements. Ainsi, les femmes du peuple qui vont à la pêche ou qui travaillent dans les vizières n’ont pour se couvrir qu'un caleçon finissant au genou et une toile qui leur lombe en serviette sur le sein. D’autres fois elles endossent une espèce de tunique à Collet et chaussent des sandales plates et relevées au-dessus du sol, comme on en porte dans l'archipel malais : enfin la chemise courte, le pantalon à mi-jambe et le mouchoir en turban complètent les variétés des divers accoutrements populaires. »
Le costume des mandarins mérite une mention particulière. Les mandarins civils
portent sur la tête une espèce de calotte noire, ornée par devant d’une plaque d’or, longue de plusieurs pouces. Sur cette plaque figure le nom de l’empereur en caractères chinois. La calotte se trouve garnie de chaque côté d’une aile de neuf pouces environ de bauteur, beaucoup plus large à son extrémité qu’à sa base et faite de gaze noire, tendue sur un fil de laiton. Une robe de soie verte brochée et à dessins, un pantalon de soie rouge et des babouches forment le reste de son costume. Chez le mandarin militaire, la coupe du vêtement diffère peu : seulement la robe est de soie unie, etla calotte, au lieu d'ailes de moulin, porte un ornement latéral en fil de laiton qui affecte les formes d'un bois de cerf, tandis qu’une espèce d’appendice fourchu s'élève au sommet de la tête.
Les Cochinchinois portent des bourses dans lesquelles ils mettent leur bétel et leur tabac. Elles sont fort jolies; et d'habitude se placent en travers sur l’épaule”des hommes. Les unes sont de simple soie bleue, Les autres brodées d’or; mais il y ena de tous prix, depuis un demi-dollar jusqu’à quinze dollars. Les gens de distinction les font porter par leurs domestiques. |
Habitations. — Les habitations des An-Namitains, vastes et commodes, sont généralement bâties avec des murs de terre et recouvertes en tuiles. Ils font peu usage des feuilles de palmier. La disposition intérieure de chaque maison est assez singulière, Plus de la moitié forme une salle ouverte à tout venant, où ils reçoivent leurs visites; traitent de leurs affaires, et, s’ils sont marchands, étalent leurs marchandises. At fond de cette salle est un autel avec d’autres emblèmes de religion. Les appartements privés sont disposés en retrait par derrière; ce sont toutes de petites chambres carrées qui n’ont qu’une seule ouverture. Leurs lits consistent en un banc de bois, haut d’environ un pied et couvert de nattes.
Nourriture.— Dans la collation que le mandarin des éléphants offrit à MM. Crawvfurd et Finlayson, on posa sur Ja table des viandes rôties, telles que porc, gibier, volailles et des fruits de diverses espèces. Le mandarin resta sur son estrade tranquille spectateur de ce qui se passait autour de lui. Toute la vaisselle, jaltes, plats, assiettes, était en porcelaine de Chine. Vers la fin on apporta de petits verres à liqueur de la fabrication la plus grossière, avec une-bouteille de vin français fort commun. Les couteaux, à manches dorés, venaient aussi de France. Les deux mandarins français, MM. Vannier et Chaigneaux, beaux vieillards d’une aimable expression de physiono* mie, assistaient à ce repas, en costume cochinchinois. | ?
Dans un autre repas offert à l'ambassadeur anglais, la table était couverte de conf” tures, de gelées, de volailles rôties, et d’une grande variété de fruits. Le mandarin, déposant ces façons froides et guindées qu'il avait toujours affectées, descendit de soi siége, causa avec beaucoup de familiarité et plusieurs fois éclata de rire. Quatre ot cinq jeunes enfants qui étaient survenus l’environnaient. Les mandarins mangeaient avidement avec leurs petits bâtons chinois, dont ils se servent avec beaucoup de grâce et de dextérité. Du lard et des œufs couvis étaient les morceaux qu'ils paraissaient trouver les plus savoureux. Un Européen aura peine à croire que dans cette contrée, ainsi que dans beaucoup de parties de la Chine, on dédaigne les œufs frais, tandis que ceux qui ont acquis un certain degré de putréfaction sont fort estimés, et que”cés derniers coûtent sur les marchés trente pour cent plus cher que les autres. Les œufs même qui renferment déjà des petits sont encore prisés davantage. Parmi les nombreux mets que le roi envoya à l'ambassade anglaise, il y avait trois platées d'œufs non: seulement gâtés, mais qui contenaient encore de jeunes volailles déjà emplumées: On assura ces personnages qu’ils devaient considérer cet envoi comme une marque de distinction spéciale. Conservant quelque doute, ils les firent porter aux soldats qui
fille Cochinchinoise.
Jeune
( Asie.
aient chargés de leur garde; mais ceux-ci se hâtèrent de les avaler avec la voracité a plus voluptueuse.
La base de la nourriture des An-Namitains est le riz. Ils ne goûtent que sobrement les autres mets. Les personnes riches sont très-friandes des nids de salanganes, espèce l'hirondelles de mer très-communes dans ces parages. Ces nids sont d’un merveilleux ecours pour l’apprêt des aliments. Ils leur donnent un gout excellent et si varié qu’on les croirait accommodés avec du poivre, de la cannelle et du girofle. Le comnerce en est réservé au roi seul, qui les envoie particulièrement en Chine où ils sont rès-recherchés. Les rôtis d’éléphant sont des mets réputés saints; on les réserve pour lesoccasions solennelles. C’est à peine si on peut en avaler un morceau, tant celte “hair est coriace et nauséabonde.
La boisson ordinaire est une espèce de thé qu'ils cultivent, mais qui n’a ni le goût ile parfum de celui de la Chine. Ils ont de beaux raisins, et ne font pas de vin. Ils rent du riz une espèce de bière et des liqueurs fortes. Ils se servent aussi d'une eau distillée de leur calembâc qui est extrêmement agréable et salutaire.
Fêtes. —La plus grande fête des Cochinchinois a lieu à l’époque où commence leur année, c'est-à-dire alternativement après la douzième ou la treizième lune. Alors toute la population est en alerte, les parents, les amis se visitent et se rassemblent ; ontue les canards et les pores; on boit à grands verres une liqueur spiritueuse obtenue de la fermentation du riz. On se fête; on se donne de Ia joie, on prend la revanche des fatigues de la veille, on se fait fort contre les misères du lendemain. Les mariages et les funérailles sont encore une occasion de réjouissances semblables.
Spectacles. — De tous les divertissements, celui que lAn-Namitain aime le plus est le théâtre; tous les voyageurs s'accordent sur ce point. De même qu’en Chine, on ne paye rienpour entrer au spectacle. Tantôt les comédiens donnent des représentations particulières pour une somme fixée, tantôt ils jouent publiquement sous un hangar. Dans ce cas, les spectateurs, au lieu d'animer les acteurs par des applaudissements, leur jettent dépétiles pièces de monnaie. Il y a des drames réguliers et des espèces d’intermèdes. Le récitatif, dans ces derniers, est souvent mêlé d’airs gais qui se terminent par un chœur général, accompagné de la bruyante musique des gong, des tambours et des trompeltes. Celte musique n’a pourtant rien de désagréable. À chaque reprise, des chœurs dédanseuses exécutent des pas gracieux, dans lesquels les pieds agissent peu; elles déploient les grâces de leur taille fine, et les attitudes qu’elles font prendre à leur tète,.à leurs bras et à leur corps, ravissent d’aise les gens qui les regardent. Les costumes sont fantastiques , et dans la plupart des pièces une espèce de bouffon comique jouenun rôle essentiel. Une pièce dure de trois à six jours ou soirées, avec des intervalles convenables.
“Les combats du tigre contre l'éléphant rappellent des scènes européennes.
«Dans une prairie d’un demi-mille carré, dit M. Crawfurd, on avait rangé sur différentes lignes quarante-cinq à cinquante éléphants, accompagnés chacun de leur mahout ou cornac. Le gouverneur, les mandarins et une suite nombreuse de soldats élaient assis dans une enceinte particulière, tandis que la foule des spectateurs oceupaitle côté opposé. Le tigre, lié par une forte corde qui entourait ses reins, était attaché à un poteau placé au centre de la prairie. Nous reconnümes bientôt que le combat serait inégal. En effet, on avait arraché les griffes de cet animal, et ses lèvres cousues ensemble ne lui permettaient pas d'ouvrir la gueule. Lorsqu'on eut détaché lacorde qui le retenait, il essaya, en bondissant, de franchir les barrières; mais Voyant l'inutilité de ses efforts, il se coucha par terre, jusqu’à ce que l'approche d’un éléphant qui s’avancait vers lui avec ses longues défenses le força de se relever pour
faire face au danger. Son attitude belliqueuse et ses horribles mugissements épouvantèrent l'ennemi qui prit la fuite. Le tigre le poursuivit, et, lui appliquant les pattes de devant sur le dos, le contraignit d'accélérer sa retraite. Le mahout réussit cependant à ramener l'éléphant à la charge, et cette fois il attaqua avec une si violente furie, prenant le tigre en dessous au moyen de ses défenses, qu'il le lança à une distancede trente pieds. Le tigre resta étendu sur le gazon comme s’il eùt été mort : il n'avait pourtant aucune blessure grave; car, à une seconde attaque, il se remit en défense, et s'étant élancé à la tête de l'éléphant, il appuya ses pattes de derrière sur sa trompe. Celui-ci fut blessé si cruellement qu'aucune menace, aucune excitation ne purentMe ramener au combat; il franchit tous les obstacles et s'enfuit. A la vue de ce mouvement rétrograde, l'assistance se scandalisa; on cria que le mahout avait mal remplies fonctions, et le pauvre diable, amené devant le gouverneur, les mains liées derrièrele dos, reçut cent coups de rotin pour expier les terreurs de sa monture. :
» Alors un second éléphant se présenta, attaqua à son tour, puis fit place à d’autres: Cependant, à mesure que les assauts se renouvelaient, le malheureux tigre faisait moins de résistance. Chaque fois les antagonistes trouvaient le moyen de le saisir el de le lancer au loin; et chacune de ces secousses épuisait graduellement la victime: Enfin, quand il eut rendu le dernier soupir, un éléphant s’approcha, l'enlaça dessa trompe, le balança plusieurs fois et le projeta à une distance de trente pas: Gefut la dernière scène de ce drame. 44
» Ensuite vint un combat d’un genre différent : on voulut nous faire voir avec qvëlle intrépidité une ligne débat renverse le front d'une troupe ennemie. On avait, pour cela, pratiqué un retranchement en avant duquel se trouvaient des pièces de bois couvertes de matières combustibles et de feux d'artifice : il y avait également quelques petites pièces de canon; en moins d’un instant tout fut enflammé et produisit unfeu considérable. Les éléphants s’avancèrent en bon ordre, d’un pas rapide et assuré Mais lorsqu'ils se virent près des flammes, il s’en trouva peu qui eussent le courage de passer outre ; la plus grande partie prit la fuite en désordre dans toutes les directions: Une seconde tentative, tout aussi infructueuse, mit fin à ces divertissements. » |
Jeux.—Le hasard voulut que le jour de notre débarquement, dit un navigateur, fût celui d’une fête solennelle en Cochinchine. À mesure que nous avancions dans village, des groupes bruyants se croisaient devant nous. Ici une douzaine d'adoles cents jouaient au ballon avec une vessie gonflée; là d’autres sautaient par-dessusmun bâton placé horizontalement; à notre droite, des hommes organisaient un combat de coqs; à notre gauche, des enfants excitaient l’une contre l’autre des cailles vertes®el jusqu’à des sauterelles; ailleurs on jouait aux cartes et aux dés; ou bien encoreon maintenait en l'air une espèce de balle, en la recevant sur la plante des pieds”ÆEr voyant ces Cochinchinois faire la preuve dans ce jeu d’une prestesse incroyable”on se rappela l’anecdote que Barrow raconte à ce sujet : « Un des matelots du Lion vaisseau de l'ambassade de Macartney, s'étant pris de dispute avec un naturel, pensa qu'il fallait vider cette affaire d’après la méthode anglaise. Il se posa en boxeur ramassa ses deux poings à la hauteur de l'œil, et, après avoir caleulé sa botte, ilstap: prêtait à frapper, quand son adversaire pirouetta sur lui-même, et le dos tourné, lu décocha gravement un tel coup de talon sur la mâchoire, que l'Anglais faillit tomber à la renverse. »
Chasse, — Outre les diverses méthodes usitées dans l'Inde et à Ceylan pour la chass des éléphants, les Cochinchinois en emploient d’autres avec suceès. Tanlôt, recon naissant à certaines traces l'arbre contre lequel l'animal s'appuie pendant la nuit; le scient presque entièrement vers le pied, et, quand le soir l'éléphant vient reprendre
on poste, il perd l'équilibre sous ce tronc qui cède, tombe et se voit surpris par le hasseur. Alors, lié entre deux femelles qui le domptent à coups de trompe, il chenine bon gré mal gré vers l'écurie qui doit lui servir de prison. Tantôt, tombé dans ine fosse recouverte de branchages et de feuilles, le pachyderme est dompté par le etueret obéit par épuisement. Alors commence pour le captif une éducation domesique : un cornac ou mahout le soigne, le panse, lui porte à manger, monte sur son arge cou, le guide, le flatte ou le corrige, ne le quitte pas d’une minute, fait si bien mfinque désormais il s'établit entre le maître et l’élève une communauté de vie et de volontés. Chez l'éléphant ce n’est pas toujours la crainte qui domine; il ne se borne pas,vis-à-vis de son mahout, à une obéissance négative; il lui donne, quand l'oceasion le-veut, des preuves de sympathie intelligente et d’actif attachement. Le soleil est-il roprfort? il coupe avec sa trompe de jeunes branches touffues, et les présente à son “ondücteur pour qu'il s’en fasse un abri : fatigué par la chaleur, celui-ci vient-il à ‘endormir? il ralentit son mouvement pour ne pas le réveiller, retient presque son soufflé afin que nul bruit ne dérange le repos de son ami. Il est cependant des époques ces animaux, devenus tout à coup mutins et indomptlables, entrent dans de longs iccès de fureur, renversent sur leur passage les hommes, les arbres, les maisons, écrasent tout jusqu’à leur cornac. Celui-ci cherche à deviner et à prévoir ces effrayants paroxysmes; aux premiers symptômes, il a recours aux femelles qui battent le mâle récaleitrant ; puis quand ce moyen ne suffit pas, pour éviter l'énorme responsabilité quispèse sur lui, il tue sa monture en lui enfonçant dans le crâne l’aiguillon dont il se sert d'habitude pour la diriger.
Arts et Sciences. — L'agriculture n’est pas aussi florissante qu’à la Chine. La fabrica- Hondes toiles de coton blanches est très-active au Tun-Kin; on n’a pas l'habitude de lesimprimer en couleur; la nation n'aime pas les toiles teintes. Les manufactures l'éloffes de soie sont très-importantes. Le vernis fourni par l'arbre nommé augia es expédié en Chine ; on le prépare aussi dans le pays, et les objets en laque sont trèscommuns; on connaît l’art d'y ajouter des ornements en or et de l'incruster en nacre de perle. On estime que le laque de Tun-Kin est plus beau et plus durable que celui du Japon.
Les An-Namitains savent fondre et façonner les métaux, mais cette branche d'industrie n’a pas fait de grands progrès chez eux; par exemple, ils ne sont pas en étal defabriquer leurs armes à feu, parce qu'ils ignorent l’art de donner une trempe convenable à l'acier; cependant ils savent très-bien imiter les ouvrages des étrangers; à l'aide des ingénieurs établis chez eux, ils sont parvenus à fondre des canons dans l’arsenal de Hué, et à donner une nouvelle forme à leurs fortifications. Les Européens les approvisionnent de fusils. L’orfévrerie n’a pas un beau poli, parce que l'on manque de-bons modèles, les objets en filigrane sont exéculés avec beaucoup de délicatesse.
L'architecture navale a fait de grands progrès dans l'An-Nam. Les galiotes de promenade sont d’une beauté extraordinaire : leur construction est très-solide; et elles sont richement décorées en figures monstrueuses de dragons et de serpents d'une Sculpture singulière, diversement peintes et dorées. Des mâts, des perches chargées de flimmes et de banderoles, des queues de vache teintes en rouge, des lanternes, des parasols et autres décorations suspendues aux deux côtés de la galiote indiquent le rang de la personne qui se trouve dessus. Du reste les bâtiments marchands ressemblent aux jonques chinoises.
On vante l'habileté des médecins et des chirurgiens cochinchinois. Quand un médecin a entrepris la guérison d’un malade, ordinairement dans un délai convenu, Sül le guérit, il reçoit la somme pour laquelle il s’est engagé d'avance; s’il ne le guérit pas, il perd le prix de ses visites et de ses remèdes.
Les An-Namitains sont encore loin des Chinois et des Japonais sous le rapport des! sciences. Ils sont en général plus remarquables, dans les opérations de l'esprit, par! une mémoire heureuse et une imagination brillante, que par les combinaisons et les! raisonnements. Ils possèdent un talent particulier pour l'éloquence, qu'ils cultivent!
avec d'autant plus de soin qu’elle fait parvenir aux emplois les plus honorables. On
trouve parmi eux des improvisateurs qui composent sur-le-champ, en vers, des drames. entiers dont on leur donne le sujet. La chimie leur est inconnue. Ils n’ont pas été plus loin que les Chinois dans l’astronomie. Ils ajoutent beaucoup de foi à l'astrologie et à l'influence des astres. Il y a des écoles publiques où l’on donne des lecons de morale, d'économie politique et rurale, d’art militaire, d’éloquence et de poésie. La base principale des études est toujours la connaissance des livres de Confucius.
Commerce. — Le commerce intérieur est fort animé. Un magnifique canal entoure la capitale; il longe les remparts dans toute leur étendue et offre l’avantage d’arrivér par eau aux différents quartiers de cette vaste cité. Un autre canal unit la rivière de Huéà la baie de Moukgot au sud. 11 à été construit par le père du roi régnant. Ses bords sont habités jusqu’à environ deux milles de la rivière, et on y aperçoit de temps en temps de grandes maisons bien bâties et entourées de murs. Il arrose de vastes rizières.
Le principal bazar de la capitale forme une rue spacieuse, longue d’un mille environ, et de part et d'autre garnie de boutiques dans toute sa longueur. La plupart de ces boutiques ne sont que de misérables huttes, faites de feuilles de palmier; mais les autres dépendent de maisons plus solides, principalement construites en boiset recouvertes en tuiles et en chaume. Dans celles-ci comme dans celles-là, néanmoins, règne la plus grande pauvreté. On ne voit dans presque toutes que des rogatonsde papier doré ou de couleur, dont il se fait une énorme consommation dans les cérémonies religieuses et dans les funérailles. Puis, de la porcelaine chinoise, mais de l'espèce la plus commune; des éventails, soit du pays, soit de Chine ; des boîtes de laques"des soies et des crêpes, mais en fort petite quantité; des médicaments, au contraire, sans nombre; des vêtements d’étoffe grossière tout confectionnés; de larges chapeaux en feuilles de palmier, et une sorte de jaquette de la même matière; du riz, des légumes et des fruits; enfin du sagou fait avec les graines d’une espèce de nymphæa ; telles sont les marchandises le plus communément exposées en vente. Il n'y a que fort peu d'objets en fer travaillé; ce sont des clous, des haches, des ciseaux à tailler qui, quoique très-grossiers, sont d’un prix exorbitant. Les boutiques sont généralement tenues par des naturels du pays. C’est à peine si parmi eux on aperçoit un seul mat: chand chinois.
JL est défendu aux An-Namitains de sortir de l'empire sans la permission du souverain. Quand ils l’obtiennent, ils expédient leurs navires en Chine, aux ports du détroit de Malacca et à Sincapour. Comme ils sont hardis, actifs, laborieux, vigoureux, obéissants, ils peuvent devenir d'excellents marins. Le commerce par mer entre les différentes parties de l'empire est très-important; ce cabotage occupe plus de 2,000 jonques. Les Chinois et les Japonais font le commerce principal de l'empire d'An-Nam. L'accès des ports du Tun-Kin est interdit aux navires européens ; ils ne peuvent entrer qu'à Touran, Faï-Fo et Saïgong.