SLAM
POsimioN. — Le royaume de Siam (Tsiam, Si-Yo-Thaïa, Juthia, Youdra) est compris entre les monts de Siam à l’est et les monts Birmaniens à l’ouest, depuis le point où les premiers se détachent des seconds sous le 24° degré de latitude septentrionale. Au nord'il touche à la province chinoise de Yun-Nan; à l’est à l'empire d’An-Nam, à l'ouest à l'empire Birman et aux possessions anglaises de Ye, Tavaï et Tenasserim.
Ce royaume se compose : 1° du Siam proprement dit (pays des Thaï); 2 du Laos moyen {Lac-Tchou ou Yan-Goma); 5° du Laos septentrional; tous trois sont compris dans la longue vallée de Siam; le Laos an-namitain que nous avons vu dans le bassin du Maï-Kang, forme le Laos méridional; 4° des États malais tributaires dans la péninsule de Malacca : Ligor, Ta-Loung, Soungaro, Quédah, Patani, Kalantan, Tringanou. Apart celui de Quédah, ces États sont plutôt des fiefs indépendants, quoique tributaires, que des enclaves directes.
Parmi le grand nombre d’iles qui surgissent sur les côtes de Siam, on distingue celles de Si-Tchan, Koh-Koud, Koh-Tchang, Bardia, Tantalam.
Érenpue. — La longueur de la vallée de Siam est d’environ 330 lieues ; sa plus grande largeur de 80 lieues, et sa superficie de 15,000 lieues carrées.
Monracnes. VAzLÉEs.— Les deux rangées de hautes montagnes qui entourent la vallée de Siam, envoient vers le fond de cette grande dépression plusieurs rameaux qui Lissent entre eux de fertiles contrées. La côte du golfe est tellement basse qu’à une distance de quelques milles on n’aperçoit que les arbres et nullement la terre, tandis que les iles dont la hauteur est de plus de mille pieds sont visibles de très-loin.
La côte occidentale du golfe de Siam offre un aspect extrêmement pittoresque : elle est d'abord basse, couverte de forêts épaisses, au milieu desquelles s'élèvent des palmiers; au delà règne la chaîne des monts Birmaniens dont les cimes aiguës sont innombrables ; les Siamois les ont nommées avec raison Sam-Roï-Yot (monts aux trois cents pics); leur altitude moyenne est de 5 à mille pieds; leur pente, très-escarpée vers Lest, est plus douce vers l’ouest. Les pics les plus hauts semblent absolument isolés. Finlayson remarqua trois monts coniques qui étaient séparés de leurs voisins par des intervalles profonds, et paraissaient s'élever immédiatement de la surface d’une plaine alluviale.
À l’est on aperçoit le vaste rideau des montagnes boisées qui forment les dernières pentes de la chaine de Siam jusqu’à Kang-Kao ou Hatian, ville maritime du Camboge. Dans l'excursion que fit M. Pallegoix chez les Tchongs qui habitent ces montagnes, ce
missionnaire reconnut le mont des Étoiles, le rameau de Sabab et la montagne de Pierres Précieuses.
FLeuves.—Le Meï-Nam, l’un des plus beaux Nils du monde, occupe le fond q l'immense vallée siamoise. Sa source est aux lieux où commencent les monts de Siam Un canal naturel navigable, nommé Anan-Myit, l’unit au Maï-Kang sous le 20e degr de latitude. Ce fleuve se jette dans le golfe par trois branches, dont l’orientale form le port de Bangkok, la moyenne celui de Ta-Tchin et l’occidentale celui de Mé-Klong
Au sud-est débouche encore dans le golfe de Siam la rivière de Bang-Pa-Kong ave le port de Bang-Pa-Fo et celle de Tchan-Ta-Bon (Chantibon ou Chantaburi}, qu à ses sources au nord du mont des Etoiles.
CLimar. — (Voyez pages 8 et 18.) L'année se divise en trois saisons nan-naôu (com mencement du froid), décembre et janvier ; na-rôun (commencement du chaud), février mars, avril; na-rôu-yac (commencement du chaud grand). De mai en décembre, épouille les arbres de leurs feuilles, comme le froid en dépouille les autres.L plus grand hiver des Siamois est pour le moins aussi chaud que notre plus grandété Aussi, hors le temps de l’inondation, couvrent-ils toujours les plantes de leursjar dins contre les ardeurs du soleil; mais, quant à leurs personnes, la diminutiond chaud ne laisse pas de leur paraître un froid assez incommode. Le petit élé estleu printemps, et ils ignorent tout à fait l'automne. Ils ne comptent qu'un grandMété quoiqu'il semble qu’ils en pourraient compter deux, puisqu'ils ont deux fois le sole à plomb sur leurs têtes.
MINÉRALOGIE. — Les Européens n’ont pu observer que la partie inférieure du cour du Meï-Nam, et le pays qu’il arrose jusqu’à son embouchure. Les montagnes qu'lson vues sont calcaires et fournissent à la capitale des matériaux pour les constructions se trouve sans doute des roches différentes dans les montagnes plus éloignées; carde voyageurs ont parlé de mines d'étain, d’or, de cuivre, de plomb, surtout de fer, d'autres métaux : elles sont très-négligemment exploitées, puisque les Chinois D’ travaillent pas. Enfin, dans le terrain de gravier d’alluvion, on rencontre deslpierre précieuses. : 2
Vécéraux. — Les productions végétales sont celles des provinces méridionalesd l’'An-Nam.
Animaux. — Les deux pays ont également les mêmes animaux. Les éléphants vier nent surtout des cantons situés entre le 14e et le 15° degré de latitude. Un Laocietdi à Crawfurd qu'ils étaient si communs dans son pays, qu'on les y employait à porte les femmes, et même le bois à brûler. Il y a aussi des rhinocéros et une bête sauvag qui se rapproche beaucoup de l'ours. | |
Espèce HUMAINE. — Les Siamois sont de race jaune. La population comprend encor des Cambogiens, des Karians et d’autres peuplades peu connues ; enfin des Chinois des Malais et d’autres étrangers.
DIVISIONS POLITIQUES. — Chaque État est divisé en provinces, en districts et en com munes. La populalion est estimée de trois à cinq millions d’habitants.
La capitale du Siam proprement dit est Bangkok; celle du Laos moyen est Chang Maï, dont le nom a été altéré en ceux de Zimaï et Jong-Maï; celle du Laos septentrion: est Kemalataïm : toutes les trois sont situées sur le Meï-Nam. |
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On a observé que la population siamoise se divise en deux nations, les Thaï-Yaï et »s Thaï-Noé, ou les grands et les petits. Les premiers composent les Siamois proprement its; les autres forment un peuple plus ancien et moins bien caractérisé. Mais tous Les eux de race jaune. Placés aux confins des deux races, les Siamois eurent toujours de anglants démêlés avec les peuples qui habitent au delà des monts Birmaniens, et de rès-bonne heure ils recherchèrent l'alliance des empereurs chinois.
Leur histoire ne remonte avec quelque certitude que vers Le vr siècle de notre ère. fut en l'an 638 que la religion de Goutama fut importée de Ceylan dans les pays iamois. De cette période jusqu'à nos jours, soixante princes ont gouverné cet empire.
En 1187, le trente-troisième résidait à Lakontaï, ville située sur les frontières du aos, par 20 degrés environ de latitude. Depuis lors la capitale fut transférée à Sio-Thaïa, ur les rives du Meï-Nam par le trente-septième monarque qui régnait vers 1350.
Auxve siècle, la version locale fait place à la version européenne. Dès l’an 1502, Jantse mêle aux débats indiens. Un de ses rois hasarde une démonstration avortée sontre la principauté de Malacca, et en 1314, des relations s'organisent entre ce compoi porlugais et les possessions siamoises de la presqu’ile. Un siècle et demi se passe snsuile en révolutions intérieures ou en invasions étrangères, et ce n'est guère que vers fin du xvrr° siècle que ces annales prennent un caractère d'intérêt général. L'œuvre du christianisme commencée dans ce pays par des moines franciscains et dominicains deGoa, fut continuée par la société des Missions françaises; trois évangélistes, Lamothe-Lambert, évêque de Beryte; Pallu, évêque d'Héliopolis et Cotolendi, évêque déMétollopolis y arrivèrent en 1662.
A cette époque régnait Tchaou-Naraïa, espritnovateurel intelligent, plus avancé que ses sujets, et décidé à faire l'expérience de notre civilisation européenne. Son accueil futhienveillant pour les missionnaires; il leur donna un terrain dans lequel ils fondèrent le séminaire de Saint-Joseph. Des chrétiens émigrés de la Cochinchine à la suite d'une persécution religieuse, vinrent se ranger sous leur autorité épiscopale, et formérent sur-le-champ un noyau de communion. Mais ce premier succès ne futrien auprès déceux que leur réservait le hasard.
Ce fut le hasard en effet qui conduisit à Ja cour de Tchaou-Naraïa un aventurier, Gonstantin Phalcon, Grec de Céphalonie, venu jeune à Londres, puis amené dans les Indes par Son protecteur ; tour à tour commis, marchand, soldat dans la milice anglaise, bro- Canteur, armateur et subrécargue. Après une série de voyages plus ou moins heureux, la tempête le jeta sur une côte en même temps que l'ambassadeur de Siam à la cour de Perse. Quelques services rendus à ce dignitaire furent l'occasion de sa fortune.
Revenu avec lui à Sio-Thaïa, Phalcon y vécut pauvre d'abord et nourri dans le sémihaire aux frais de l’évêque de Beryte. Mais, dans une audience que lui donna le roi, il fit preuve de tant de sagacité, il développa des vues si neuves et si justes sur la politique siamoise, que Tchaou-Naraïa se l'attacha d’abord comme ambassadeur, ensuite comme confident intime et premier ministre. Poussé au pouvoir par les évêques français, Phalcon ne les oublia pas quand il y fut assis. Chrétien grec en naissant, il s'était
fait protestant à Londres; il devint catholique à Siam par calcul plutôt que par convit tion : ambitieux et rusé, il protégea les travaux des missionnaires, obtint pour eux d Tchaou-Naraïa des priviléges et des secours, leur fit bâtir des maisons et des église Mais sa pensée dominante était plus politique que religieuse; il voulait arriver de évêques français au roi de France, et se créer un titre auprès de Louis XIV par de antécédents capables de toucher ce monarque.
En effet, il fut bientôt question à Paris d’une ambassade que le roi de Siam envoya à Sa Majesté Française sans que personne eût sollicité pareille démarche. On prit d'abor le fait pour une mystification; mais les pères Vachet et Pascal, missionnaires, levère facilement les scrupules. Ils présentèrent les lettres des évêques français qui témo gnaient du sérieux de l'ambassade, et du caractère des deux mandarins siamois, dép chés comme plénipotentiaires à Louis XIV. Alors ce fut une affaire d’État pour régl le cérémonial et l'étiquette de l'audience. On conseilla au roi d’en imposer par l'écl: extérieur à des hommes inaccessibles à toute autre influence; et Louis XIV se lais: affabler d’un habit tellement surchargé d'or et de pierreries, qu’il succombait sous. faix. On reçut les ambassadeurs à Versailles, au milieu d’une cour tout étincelante € brocart ; on les vit saluer le roi à la siamoise, en balayant la terre avec leurs bonne! pointus entourés de cercles d’or; puis on les fit assister à un diner de Sa Majesté, au je des grandes eaux, à une fête que Monsieur donna à Saint-Cloud, enfin à une magnifiqu partie de chasse organisée à Chantilly par le prince de Condé. Pendant les deux ma; de vie agitée, que ces pauvres mandarins passèrent en France, on les mit de tousde plaisirs, de toutes les cérémonies, de toutes les solennités. Ils repartirent émerveillés mais à demi morts.
Louis XIV ne voulait pas être longtemps en reste avec son frère le roi de Siam. L 21 septembre 1687, une ambassade française parut dans le fleuve du Meï-Nam. Elles composail du chevalier de Chaumont, de Cerberet et de La Loubère, chefs de la dépu tation, de cinq missionnaires et de quatorze jésuites. Dans le nombre était le pèr Tachard qui, sous le titre de mathématicien, cachait des instructions secrètes, plu étendues que les pouvoirs de l'ambassadeur. C'était l'homme de madame de Mainteno et du père La Chaise, chargé par eux d'amener le souverain siamois à une éclatantecon version. .
En effet, dès les premières audiences, les ambassadeurs de Louis XIV insistèrent su le désir que nourrissait ce monarque, de voir le puissant roi de Siam gagné au chris Lianisme. Plusieurs notes furent échangées à ce sujet : Tchaou-Naraïa y répondit; ilm dédaigna même pas de se faire controversiste, et dans une pièce officielle, rédigée san doute par Phalcon, il disait : « Un changement subit peut entrainer une révolution et je n’abandonnerais pas impunément une religion reçue et suivie sans discontinuatior dans mon royaume depuis 2229 ans. Aureste, je suis surpris de la vivacité avec laquell votre monarque soutient la cause du ciel; il semble que Dieu lui-même n’y prend aueui intérêt et qu'il a laissé le culte qu'on lui doit à notre discrétion; car enfin ce vrai Diet qui a créé le ciel et la terre et tout ce qui respire et existe, qui a constitué l'essence! des êtres et leur a inculqué des inclinations différentes, ne pouvait-il pas, en donnan aux hommes des âmes et des corps semblables, leur inspirer les mêmes sentiments sut la religion qu'il fallait suivre, et leur indiquer sans obscurité le culte qui lui était plus agréable? Puisqu’il ne l’a pas fait, on doit en conclure qu'il ne l'a pas voulu. Il es! donc naturel de croire que le vrai Dieu prend autant de plaisir à se voir honoré pa différents cultes qu’à être glorifié par une prodigieuse quantité de créatures qui, toutes, le louent à leur manière, »
Les arguments ne manquèrent pas au père Tachard pour combattre la thèse royale,
Mais ces controverses théologiques n’aboutirent qu'à un cercle vicieux d’insistances et Je refus. Les négociations politiques furent plus fructueuses; on obtint que des garnisons françaises occuperaient Bangkok et Mergui, Les deux boulevards des provinces sjamoises. Dans tout ceci, Constantin Phalcon agissait en diplomate habile et conséquent, Son seul appui dans le royaume était le roi; Tchaou-Naraïa défendait son favori contre les haines de ses courtisans et les murmures de son peuple. Or une abjuration perdait à la fois et le monarque et Le favori; il y fut contraire. IL conseilla le traité d'alliance, et l'admission d’auxiliaires français, parce qu'en cas de disgrâce ou de révolte, il trouvait là une force pour s'appuyer et un abri pour sauver sa tête.
Le commandant des troupes débarquées, de Farges, reçut donc parmi ses instructions secrètes, l’ordre de s’aboucher avec Phalcon dans les circonstances essentielles. Unegarde de vingt-quatre Français fut affectée au premier ministre ; d’autres officiers compatriotes furent enrégimentés dans les bataillons siamois; enfin le chef d’escadre Forbin, franc et bon marin, observateur clairvoyant et soupçonneux, se résigna à prendre le titre d’amiral et généralissime des armées du roi de Siam. Au travers du faste d'emprunt qu’on avait étalé devant l'ambassade, Forbin avait deviné la misère du pays ; derrière ces lambeaux d’or et d'argent, il avait vu des guenilles. Aussi n’éprouva-t-il qu'un médiocre désappointement quand, peu de jours après, admis à l'audience du roi, ilMe-trouva assis sur une natte d’osier, obligé de tirer un morceau de bougie de sa poche pour éclairer la salle du conseil. On donna au généralissime trente-six esclaves ebdeux éléphants, une petite maison misérablement meublée, avec douze assiettes, deux coupes d'argent, quatre douzaines de serviettes et deux bougies de cire jaune par jour. «Cenétait rien que ces mesquineries, ajoute le marin dans ses Mémoires, mais ce qui étaitintolérable, c'était la manière dont Tchaou-Naraïa traitait ses mandarins. À ceux quine parlaient pas assez, il faisait fendre la bouche jusqu'aux oreilles ; il la faisait coudre à ceux qui parlaient trop ; pour un geste maladroit c'était un bras que l’on coupaitune jambe pour un faux pas. Sans Phalcon, je n'aurais pas duré vingt-quatre heures dans cette gueuse de cour. »
Forbin resta donc, et le chevalier de Chaumont repartit vers la fin de 1688 avec trois ambassadeurs siamois, porteurs de présents pour le roi de France. Ils étaient chargés dé demander en retour quelques ingénieurs et un renfort de troupes.
Phalcon régnait toujours; il venait de réprimer, avec bonheur et bravoure, une révolte d'émigrés macassars qui avait mis en danger la capitale siamoise; il se croyait afférmi plus que jamais dans son poste suprême, quand un orage fondit sur lui. Le ministre parvenu avait voulu marcher trop vite en réformes : il avait ouvertement protégé les prêtres catholiques contre les talapoins; il avait livré la conversion du royaume auzèle des missionnaires jésuites ; il avait fondé des chaires, bâti des églises, créé des colléges chrétiens aux dépens des pagodes et des institutions bouddhiques. Tant de titres à la haine du sacerdoce indigène ne pouvaient pas s’accumuler impunément : le peuple, sourdement travaillé, cherchait un drapeau de révolte; les courtisans ne s’inélinaient devant le favori actuel qu'avec la pensée de le trahir. Phalcon s’aveugla; il se crüt plus fort que toutes les intrigues. Le roi, malade alors, n’avait point de successeurs, et les chances de l'héritage souverain se partageaient entre deux favoris, Monpit ébPitrarcha. Phälcon venait de se déclarer pour le premier, quand Pitrarcha fit assas- Siner son compétiteur, et arrêta de sa main le premier ministreau moment où il se rendait chez le roi moribond. Vainement de Farges voulut-il accourir de Bangkok au secours de Phalcon: effrayé par Les rapports des missionnaires, il resta à mi-chemin de Sio-Thaïa, et la révolution se consomma. Une espèce de capitulation, signée avec le chef des forces françaises, stipula que le royaume de Siam serait évacué par les garnisons
de Bangkok et de Mergui. Les missionnaires furent insullés dans la capitale di royaume, et les évêques eurent de la peine à sauver leurs têtes du mouvement réaction naire. ‘ Quant à Phalcon, après d’incroyables tortures, il fut conduit dans une forêtet déca pité sans appareil. Sa femme, qui avait excité la passion du fils du nouveau roi,fu d’abord violentée pour ses refus; ensuite vendue comme esclave, elle fut plus tranquill sans être plus heureuse. La veuve de Phalcon servit dans les cuisines du roi, et mouru femme de charge du palais. Dans les premières heures de représailles qui suivirent départ des troupes françaises, le sort des chrétiens de Siam fut affreux. Le séminair fut pillé, les jeunes filles furent livrées à la brutalité du soldat, plusieurs prêtres subi rent l’horrible supplice de la cangue, Mgr. de Lamothe-Lambert resta pendant unjou entier à la merci de la populace, qui lui arracha un à un les poils de la barbe, le traîn: dans la ville et le livra à des geôliers à demi mort. Une religieuse, venue de Manille fut promenée dans les rues avec un crucifix attaché sous les pieds pour qu'il fütMdi qu’elle avait foulé son Dieu. N Enfin, ces persécutions s’amortirent; elles avaient cessé quand le père Tachan reparut à Bangkok en 1690 avec les deux mandarins qu’il ramenait de France comm des messagers de paix. De nouveaux pourparlers eurent lieu, à la suite desquels l'évêque Liré de prison, fut remis à la tête du séminaire restauré. #3 L’usurpateur Pitrarcha régna jusqu’en 1700, époque à laquelle son fils prit sa place Sa dynastie, quirégna jusqu’en 1767, eut peu de démélés âvec les puissances européenn mais ses voisins lui causaient en revanche de terribles alarmes. Une guerre ci déchirait le royaume quand, vers 1759, l’aventurier Alompra, le vainqueur Pégouans et le restaurateur de la couronne birmane, rêva la conquête des province siamoises. Il marcha d’abord sur Martaban, occupa ensuite Mergui et Tanasserim, F il poussa vers Sio-Thaïa en 1760, ravageant, pillant, massacrant tout sur sa route, ILsi trouvait à trois journées de la capitale, quand une maladie mortelle Le surprit ni cette première invasion à quelques assauts infructueux. : 22 Sous le successeur d’Alompra, les Birmans restèrent tranquilles; mais son sec fils, Shembuan, tourna de nouveau ses vues vers les pays siamois. Il reprit Mergui el 1765, et, peu de temps après, Tanasserim; puis il marcha contre l’armée siamoise, le tailla en pièces, ravagea la contrée du Meï-Nan, promena la Lorche et le fer dans la co trée, et vint enfin camper devant Sio-Thaïa au mois d'avril 4767. Cette ville fut enlevée d'assaut, pillée, brûlée, dévastée à tel point qu’il fut impossible depuis de voir dansce ruines la Capitale de la contrée. Ses temples étaient au ras du sol, ses talapoins massacrés, son roi fusillé, ses princes déportés, ses grands dignitaires chargés de fers, sa population anéantie. Quand les Birmans se retirèrent, ils ne prirent pas même la peine de constater leur droit de propriété sur ces décombres. Sal % Après leur départ, une réaction ayant eu lieu, un prince chinois en profita pour s'emparer du trône et se faire proclamer sous le nom de Phia-Tak. Bangkok devinbla capitale du nouvel État. Phia-Tak passe pour avoir été, dans ses débuts, un prince de sens et de courage; il reconstitua le royaume demembré, ramena à l’obéissance Jes provinces de Pi-Sa-Sack et de Ligor ; mais, dans les dernières années de son règne, ce souverain eut de tels accès de capricieuse tyrannie et de cruelle superstition, quele bruit courut qu'il était devenu fou. Cette donnée fut exploitée par un général, grand dignitaire du royaume, nommé Chakri, qui souleva l’armée, altaqua le roi dans Bangkok, Je vainquit, le fil mettre à mort, et ceignit la couronne (1789). Il la conserva jusqu’en 1809, au milieu d’hostilités sans cesse renaissantes de la part de la Birmanie. Son successeur, Chan-Chée-Wéet (maître de la vie), défendit aussi ses États avec succès
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MOEURS, USAGES ET COSTUMES. 259 contre les agressions de ses voisins. Un complot de talapoins motiva vers ce temps l'arrestation de sept cents d’entre eux. Toutefois le prince borna le châtiment à cet acte d'autorité; les principaux coupables furent seuls dépouillés de leurs habits sacerdotaux, et condamnés à couper de l'herbe pour les éléphants blancs. Mort le 20 juillet 41824, ce roi a laissé le trône à son fils illégitime, Krom-Chiat, dont l’avénementbn'a pas rencontré d'obstacles sérieux, et qui gouverne en paix, à l'heure actuelle, les provinces siamoises.
Religion. — La religion des Siamois est le bouddhisme mêlé de quelques pratiques du brahmanisme. Bouddha y est adoré sous le nom de Somona-Codom. Les prêtres ou talapoins jouissent d’une grande considération, sont exempts du service militaire et acquièrent des richesses. C’est parmi eux, qu’on trouve les gens les plus instruits du royaume ; on leur confie l'éducation des enfants. Les temples sont nombreux et magni-
tes.Le plus beau d’entre eux est celui que Krom-Chiat, le prince actuel, a fait construire à Bangkok; c’est un bâtiment de forme pyramidale, terminé par une flèche légère de 200 pieds de hauteur. L'intérieur offre une grande salle carrée, pavée en pierreet ayant dans le milieu un grand nombre de petites images de Bouddha, entre quelles on voit des fragments de miroirs, du papier doré et des peintures chinoïises: Il s’y trouve de somptueux sanctuaires et une multitude d'habitations ombragées pourses talapoins. IL est une autre petite pagode isolée et presque solitaire, d’une lonnance et d’une symétrie parfaites, portant au fronton un dieu monté sur un éléphant, et à chaque angle saillant un des attributs caractéristiques des monuments du bouddhisme et du brahmanisme. À droite, à gauche et sur le devant du temple, figurentde petites chapelles votives ou praws, dont la forme rappelle celle des clochetons Satrasins. Un peu plus loin est un cénotaphe, dédié à Goutama, qui est le Bouddh actuel. Ce monument est en marbre chinois parfaitement sculpté; à son sommet, ébésous l'abri d’une espèce de toit, Bouddha est représenté couché, pendant qu'un desses disciples se tient en adoration devant lui. Cette espèce de mausolée votif a un caractère naïf et simple.
Les Siamois, en 1822, prétendaient que 2340 ans s'étaient écoulés depuis que le Bouddhisme avait été introduit dans leur pays, événement dont la date, à les en croire, se trouve rapportée dans leurs livres saints, et particulièrement dans celui appelé Pra-Sak-Ka-Rah, qui fut écrit par Bouddha lui-même, ou du moins sous sa direction.
Tous les Siamois ont coutume de se faire conférer la prêtrise dans le cours de leur Vie; mais ils peuvent la quitter ou la conserver, selon qu'ils le désirent.
“On fait dans les cérémonies pieuses une grande consommation du bois d’aigle, trèsodoriférant : on le brûle pour le service des temples. On en mêle aussi beaucoup dans les büchers qui doivent réduire en cendres les corps des gens de distinction. Les Chinois paraissent en faire principalement usage dans leurs temples, soit publics,
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soit particuliers, et comme chaque maison chinoise est munie d’un petit templeo sont logés les dieux domestiques, ils doivent en consommer une énorme quantitéL mode dont ils en usent est cependant fort économique. Ils réduisent d’abord leboïi en poudre fine, puis y mêlent une substance gommeuse, et de cette pâte enduisentdes bouts d’une espèce de jonc très-combustible, de manière à former une couche“asse épaisse. Ces petits bâtons se fichent droits dans les temples par une des extrémités,“ quand on les allume, brûlant à petit feu et comme du charbon, ils répandentun odeur faible, mais délicieuse. Ces espèces de flambeaux, mis en paquets et enveloppé de beau papier, se vendent dans presque toutes les boutiques.
On compte, dans le roÿaume de Siam, quelques milliers de chrétiens indigènes lis sont placés sous la protection de l’évêque de Métellopolis.
Gouvernement. —CGe qui domine tout dans les pays siamois, ce qui est au-dessus detout examen et de tout contrôle, c’est la royauté. Comme en Chine, il est défendu depro noncer le nom du roi. La nation se divise en hommes libres et en esclaves ; elle ne connait son maitre que par ses désignations attributives : Le seigneur de nos têtes ; Le propriétaire de tout, le grand, l'infini, l’infaillible seigneur. Tout est sacré en lui, les pieds, les mains, la tête, la bouche, le nez, les oreilles. Ce respect n’est pas seulement le résultat del'autorité terrestre du monarque; il prend sa source dans le préjugé religieux. Le corps du roi, suivant la croyance populaire, loge l’âme la plus avancée vers l’état de béatitude, et prouve les mérites d’une vie antérieure. Aussi une ligne de démarcation immense sépare-t-elle le souverain des plus hauts officiers de sa cour. Leur distance est même graduée dans le langage d’une façon assez bouffonne. Le roi, pour désigner un jeune prince du sang, ou un très-grand seigneur, prendra, comme échelle de qualification, des animaux plus ou moins nobles, en leur accolant une épithète qui jure de se trouver là. Il appellera, par exemple, celui-ci, le noble chien; l’autre, l’illustre rat; letroisième, le magnifique buflle, toutes désignations fort honorables et fort enviées. &:
À peu d’exceptions près, il n'existe pas de rang héréditaire à Siam : on n'y connait ni l'aristocratie de biens, ni l'aristocratie de titres : le peuple est à la merci du gouvernement; il lui doit ses services, soit comme ouvrier, soit comme soldat, quand celui-ciles réclame. La conscription militaire n’admet d’exceptions que pour les tal poins, les étrangers et les fonctionnaires. Tous les autres Siamois sont assujettis à le rôlement; ils doivent rester sous les drapeaux pendant quatre mois de l’année, à moins
qu'ils ne se rachètent par une somme d’argent ou par une taxe en nature. rx Depuis que Siam a été ruinée par les Birmans, le roi réside à Bangkok. Cette ville, Située sur le Meï-Nam qui l’enceint tout entière, montre en perspective les aiguilles dorées de ses pagodes, montant au ciel en cônes ou en pyramides. On voit sur la rive ses maisons avec leurs dômes de cocotiers et de banians; puis sur le fleuve une foule de barques chargées de naturels, qui viennent offrir leurs denrées ou proposer leurs services. Au loin, le palais du souverain étale sous sa pyramide conique des tranches de murs qui semblent s'ouvrir, comme la vallée, en éventail. Sur les bords du fleuve sont amarrées au rivage une rangée d'habitations flottantes, qui contiennent des boutiques chinoises, bien propres, bien décorées, bien tenues, el près desquelles viennent mouiller les jonques du commerce. Du milieu du fleuve, on peut entendre ces infatigas bles revendeurs crier à haute voix leurs denrées , leur porc frais, leur poisson saléet leur vaisselle. Toute la matinée, dit M. Finlayson, pendant le cours de notre trajet, le fleuve nous offrit une suite de scènes pleines d'intérêt. De nombreux petits canols ne portant pour la plupart qu’une seule personne, de petites chaloupes pontées”et d’autres embarcations se jouaient dans tous les sens. Comme l'heure du marché appro- Chait, c'était partout un redoublement de vie et d'activité. Là, des prêtres de Bouddha;
onduisant eux-mêmes leur barque, faisaient leur tournée de chaque jour, afin de “cueillir les aumônes des fidèles. Ici, une vieille femme promenait du bétel, des )lantins et des citrouilles. De ce côté, on n’apercevait que cargaisons de noix de coco. Je cet autre, on pouvait des yeux suivre mainls groupes d'indigènes qui passaient de maison en maison pour se rendre à leurs diverses occupations. Mais ce qu’il y avait de lus singulier parmi tout ce bizarre spectacle, assurément c'était de voir les maisons lles-mêmes flotter sur l’eau par rangées qui, à partir du bord, étaient profondes de juit, de dix, ou plus. Elles ne manquaient ni de propreté ni d'élégance. Entièrement bâties de poutres et de planches bien entendu, elles avaient une jolie forme oblongue, du côté du fleuve étaient munies d’une espèce de terrasse couverte sur laquelle on wait élalé de nombreuses espèces de marchandises, des fruits, du riz, de la viande, etc. C'était, de fait, un bazar flottant, dans lequel tous les divers produits Jéla Chine et du pays étaient exposés en vente. À chacune de leurs extrémités, les maisons attachées à de longs bambous enfoncés dans l’eau. Elles peuvent ainsi se mouvoir de place en place, suivant qu'il est besoin. Chacune d'elles est en outre pourvue d’un canot, afin que les propriétaires puissent aller et venir où leurs affaires és“appellent. Presque toutes les maisons réunies dans ce quartier semblent être Jccupées par des marchands qui la plupart n’ont sans doute pas grande fortune, et par des artisans, tels que des cordonniers, des tailleurs, etc. Ces derniers états sont sxercés presque exclusivement par les Chinois. Les habitations dont je viens de parler sont en général très-petites. Elles se composent d'une pièce principale au centre, qui eSbtoujours ouverte par devant pour l’étalage des denrées, et de deux ou trois cabinets. Elles ont de vingt à trente pieds de long, et à peu près la moitié de large; toutes ne Sont qu'à un seul étage qui est élevé au-dessus de l'eau d'un pied environ, et leur toit éSbtoujours fait de feuilles de palmier. Pendant le reflux, le courant devient trèsrapide, et alors il ne paraît pas que beaucoup de chalands fréquentent ces boutiques. Onvoit alors leurs propriétaires couchés, endormis devant leurs magasins, ou tuant lélemps de toute autre manière. À chaque heure du jour, cependant, de nombreuses chäloupes passent et repassent. Elles sont si légères et de forme si élevée, qu’elles montent avec vitesse contre le courant. Elles avancent au moyen de pagaies, et les longs canots en ont souvent huit ou dix de chaque côté. Le nombre des Chinois paraîl être considérable, et ils déploient à Bangkok la même activité, la même industrie que partout ailleurs où on les rencontre. Leurs embarcations sont généralement plus vastes, et leurs pagaies plus longues. Elles ont au centre une espèce de cabine faite de branches entrelacées qui sert à contenir leurs effets, et qui leur tient lieu de maison. Eaplupart d’entre eux colportent sur le fleuve des morceaux de porc frais qu'ils cherchent à vendre. |
Le prince Khroma-Tchit, le bâtard du roi, reçut, le 8 avril 1821, l'ambassadeur Crawfürd dans une salle spacieuse, ornée dans le style chinois. Comme tous les grands per- Sonnages de son pays, il est robuste et très-corpulent. Il dirige entièrement toutes les affaires du gouvernement ; c’est pourquoi les fonctionnaires publics viennent chez lui deux fois par jour. Quand, après de nombreuses conférences, le cérémonial à observer chez le monarque eut été réglé, l'ambassade s’embarqua dans les canots du roi; l’endroit où elle aborda n’était ni commode, ni propre, et cependant on se trouvait à la porle d’une cour du palais. Les Anglais se placèrent dans des palanquins, et après avoir parcouru un espace de 450 pieds, ils descendirent à la porte d’une cour intérieure, ils ôtèrent leurs épées et y laissèrent les Cipayes qui les avaient accompagnés jusque-là; ils s'avancèrent ensuite à pied, à travers d’autres cours bordées d’édifices assez beaux, jusqu’à une vaste salle devant laquelle huit éléphants étaient rangés en ordre. Les
Anglais s’assirent dans cette salle sur un tapis ; elle était remplie de gens mal vêtus qui faisaient beaucoup de bruit. Le bambou leur eut bientôt imposé silence. Au bout d'une demi-heure, les Anglais continuèrent leur marche, entre deux haies de soldats armés de mauvais fusils et fort mal vêtus. Arrivés à une porte, les Anglais ôtèrent leurs souliers : quelques-uns n’eurent pas la permission d’aller plus loin; les autres marchèrent vers une porte en avant de laquelle des musiciens faisaient entendre les sons de toutes sortes d’instruments ; l'effet n’en était pas désagréable. Des soldats armés de boucliers noirs et de haches d'armes formaient une ligne très-serrée en avant de plusieurs éléphants assez richement Caparaçonnés; enfin on entra dans la salle d'audience. Un paravent chinois en cachait l'entrée : quand on en eut fait le tour, on contempla la salle qui était immense et ornée d’une manière bizarre, mais magnifique. A l'exception d'un espace d’une vingtaine de pieds carrés en avant du trône, elle était remplie d’une foule de gens de toutes les classes, placés d'après leurs rangs. *
« Le rideau placé devant le trône, ajoute Finlayson, fut tiré à notre entrée: toutelh multitude prosternée avait la bouche presque collée à la terre: chacun restait immobile et silencieux ; c'était l'attitude pénible d'hommes s'adressant au Dieu de l’univers, plutôt que l'hommage d’un peuple d'esclaves.
» Élevée à une douzaine de pieds au-dessus du sol, et à six pieds en arrière du rideau , une niche voûtée n’était éclairée que suffisamment pour laisser apercevoir un homme assis sur un trône, les yeux dirigés en avant; on aurait dit d’une Statue de Bouddha. Le monarque était vêtu d’une tunique de brocart d’or. Il n'avait pas de couronne, ni aucune espèce d'ornement sur la tête; quelques emblèmes de la royauté étaient rangés près de lui : du reste, aucun joyau précieux ne distinguait sa personne, ni son trône. Des personnes placées en bas, derrière le rideau, agitaient de grands éventails pour rafraichir l'air. » F4
Quand les Anglais furent en vue du trône, ils ôtèrent leur chapeau et firent un salut à l'européenne, puis on les fit asseoir sur un tapis. Un individu caché par le ridea lut la liste des présents envoyés par le gouverneur général; alors le roi, homme très fort, sans être massif, adressa diverses questions à l'ambassadeur, à qui elles furent transmises successivement par plusieurs individus, à voix très-basse : il en fut de même de la réponse de l'ambassadeur. Durant cet entrelien, du bétel fut apporté dans des vases d'argent et des tasses d’or. Au bout de vingt minutes, le roi se leva pour s'en aller, le rideau se ferma; toute l'assemblée poussa un grand cri, et chacun se tournant sur ses genoux, fit de nombreux saluts en touchant alternativement, avec les mains jointes, son front et la terre. Les princes etles ministres s’assirent. Lorsque les Anglais quittèrent la salle d'audience, chaëun d'eux fut gratifié d’un chétif parasol qu'il aurait dû acheter au bazar pour une roupie (2 fr. 80 c.). C'était un cadeau du roi. A
Ils furent ensuite conduits dans les différentes parties du palais; cette course dura près de deux heures : il avait plu très-fort, les cours étaient remplies de boue et d'eau; cependant on refusa, malgré leurs instances, de leur rendre leurs souliers. Ils virent les éléphants blancs pour lesquels les Siamois ont un grand respect, et qui sont servis avec de grands égards; et divers autres animaux curieux, notamment des singes blancs: enfin on les fit entrer dans un grand temple, et avant qu’ils sortissent du palais, on Les régala d’une collation de confitures, et on leur rendit leurs chaussures. Dans une audience subséquente chez le ministre, la liste des présents du roi au gouverneur général de l'Inde anglaise fut lue à haute voix. Les efforts des Anglais pour obtenirun trailé de commerce assis sur des principes équitables furent vains. Ils mirent à la voile le 14 juillet et se dirigèrent vers la Cochinchine. | |
Le roi de Siam est aujourd'hui possesseur de six éléphants blanes, nombre inouï
jans les annales de la contrée, et regardé comme un favorable augure pour la propérité de son règne. Leur généalogie soigneusement constatée les fait venir du 6vaumé de Laos; aucun d'eux n’est originaire du pays siamois ou malais. La rareté
des éléphants blancs est sans doute le principal motif de l'exorbitante considération
Jont ils jouissent. Les sectaires de Bouddha, dans leurs idées de métempsycose , ont
dû croire qu'un animal peu commun, né dans les pays où l'espèce analogue est per-
fectionnée, devait se classer au nombre des êtres mortels les plus purs et les plus par-
faits. Le corps de l'éléphant blanc loge donc, suivant eux, une âme supérieure, à qui
le préjugé populaire à donné sur-le-champ le Litre et le nom de roi. Celui-ci est le roi
pur; l’autre le roi terrible: un troisième le roi clément, et ainsi des autres. Chacun de
ces éléphants a une table séparée avec six gardiens pour son service. Les défenses des
males sont garnies de clochettes d’or; une chaine à mailles d’or leur couvre aussi le
sommet de la tête, et un petit coussin de velours brodé est fixé sur le dos. Dans le clos
commun des nobles animaux se trouvent deux singes blancs qui sont là pour conjurer
toute maladie loin des royaux pensionnaires.
Le docteur Richardson, qui a visité Le Laos en 1850, décrit ce pays comme abondant en éléphants et en bétail. Les femmes sont extrêmement jolies et blanches; elles ontde grands et beaux yeux noirs, et ne ressemblent en rien aux Chinoises. Les jeunes vont la gorge découverte; mais le reste de leurs vêtements est plus modeste. La langue éstun dialecte du siamois. Une caravane composée de mille à deux mille chevaux et muléts vient tous les ans de la Chine au Laos. j
“Lois. —Le code pénal de Siam offre beaucoup d’analogie avec celui de l'empire chinois, surtout dans sa large et indistinete application de la bastonnade à tous les délits. Ainsi, les petits larcins sont punis de trente coups; les vols plus graves, de soixante, quatre-vingts, cent COUPS, et d’un emprisonnement proportionnel, le tout uivant l'importance du cas. L’incendie est expié par la perte du poignet, le meurtre Ma décapitation; on livre aux éléphants ou aux tigres le criminel de haute trahison. sacrilége, s’il faut en croire des auteurs anciens, était jadis l’objet d’un supplice ible. On fixait la tête du patient à peu de distance d’un amas de charbon, puis, à ignal donné, deux soufflets de forge attisaient ce combustible, qui rongeait à t feu la tête de la victime. La peine affreuse du pal semble aussi avoir élé en usage dansle royaume. Elle est tombée en désuétude. Il faut rendrecettejusticeau codesiamois,
que le châtiment n’y fait point acception de personnes: Le talapoin, le dignitaire de RÉtat sont passibles des mêmes peines que l'ouvrier et le cultivateur. L'inégalité des condilions vient se briser devant l'égalité des devoirs sociaux. La loi civile est moins louable en cela que la loi criminelle : les plaideurs sont souvent jugés selon leur rang, élrarement suivant leurs droits. Il n’y a pour les affaires de ce genre ni juridiction, ditribunaux spéciaux. Les autorités militaires ou administratives décident de tout, et chaque nouveau règne apporte un système judiciaire différent de celui qui l’a précédé.
Revenus. — Les revenus du gouvernement siamois consistent en deux taxes sur les Spiritueux, sur le jeu, sur la pêche: des droits de douane, le monopole de certaines denrées, une capitation sur les Chinois, des tributs imposés aux étrangers, des corvées et des contributions foncières complètent celte organisation fiscale. Le roi de Siam est souvent monopoleur, d’autres fois il est simplement commerçant; Sans garder le privilége exclusif d’un article, il se réserve une portion des bénéfices réalisés par la vente. L'étain, l'ivoire, le cardamome, le bois d’aigle, les nids d’hirondelles salanganes, les œufs de tortue, ressortissent au monopole royal, tandis que le sucre et le poivre sont livrés au commerce, moyennant quelques servitudes douanières. Le gounement envoie en outre à Java, en Chine, au Bengale même, des jonques chargées de
denrées siamoises qui lui appartiennent. Ces armements entrent et sorlent franes de toute redevance; mais les transports du commerce et les navires étrangers venant, soit du littoral de l'Asie, soit de l'archipel malais, sont passibles d’un droit de tonnage exorbitant, et d’un tarif sur les marchandises exportées. Quant aux importations, les Européens seuls sont assujettis à une taxe ad valorem sur le montant des factures d'entrée.
À l'aide de ces diverses ressources, le gouvernement siamois parvient à se faire un revenu annuel de 16 à 17 millions; ses dépenses s'élèvent à peu près à la même somme, et il est rare que le trésor royal contienne des épargnes.
Armée.—Une armée de 30,000 soldats à tenir constamment sur pied n’est pas Ja moindre charge du royaume. C’est pourtant quelque chose de bien misérable et de bien impuissant que ces troupes mal armées, mal équipées, et n'ayant pas, pour suppléer à la discipline et à la tactique, ce courage instinctif qui caractérise les races birmanes. Les cadres siamois se composent presque tous d'infanterie ; le royaume de Laos fournit seul un nombre insignifiant de cavaliers. Le drapeau de ces corps est aux armes-de Siam, qui sont un éléphant blanc sur un champ rouge. On cite dans la contrée vingt places fortes, si l’on peut appeler de ce nom des villes entourées d’un mur sans fossé. Bangkok elle-même n’a que des remparts dégarnis, les canons restant sous des-hangars abrités, afin, disent les ingénieurs du pays, qu'ils ne se gâtent pas; aussi, pour rassurer le roi contre toute surprise, les navires européens sont-ils obligés de déposer Jeur artillerie à terre avant de remonter le Meï-Nam. |
En nous dirigeant, dit un voyageur, vers la demeure royale, un curieux spectaele nous atlendait; c'était le Prah-Klang, le premier ministre, qui, monté sur un magnifique éléphant, se rendait au palais. À ses côtés, devant et derrière lui, galopaient des cavaliers et marchaient des fantassins. Ces gardes du corps, avec leur costume moitié européen, moilié asiatique, avaient la tournure la plus grotesque du monde. Leur uniforme consistait en un justaucorps de méchant drap écarlate boutonné “s devant; des culottes larges et flottantes qui n'allaient qu'au genou : leur tête étai couverte d’un singulier chapeau à larges bords et terminé en pain de sucre, coiff | peinte au vernis et faite de cuir de rhinocéros à l'épreuve du sabre. Leurs armes les” plus communes étaient de longues piques : quelques-uns avaient pourtant des fusils sans baïonnette, parfois même sans baguette. È
Langue. — La langue monosyllabique des Siamois paraît compliquée et difficile. Son alphabet a trente-neuf ou mieux trente-huit consonnes. Les voyelles et les diphthongues y Sont nombreuses et presque insaisissables pour les Européens el pour les Hindous. Les caractères se tracent de gauche à droite. Ce qui distingue surtout cette langue, ainsi que celles de l’Asie orientale, c’est une grande simplicité de combinaisons grammaticales. Il n’y a d'inflexion ni de noms, ni de verbes; de sorte que le Siamois, pour dire : Notre Père qui êtes dans les cieux, dit littéralement : Père nous être au ciel Les livres sacrés sont écrits en langue pali comme ceux des An-Namitains. "A
Caractère. — Les mœurs des Siamois comme celles des Birmans se ressentent de leur position géographique entre l’Hindoustan et la Chine. Bas el rampant vis-à-vis de supérieurs, insolent et haut à l'égard de subalternes, lâche et vain, mou, intéressé, faux, fripon, voleur, le naturel de Siam a peu de qualités pour balancer tant de défauts. L'abbé Gervaise, qui les à observés il y a plus d’un siècle, n’a pas chargé le portrait quand il dit « que comme ennemis ils ne sont nullement à craindre, et qué, comme amis, on ne peut faire aucun fond sur eux; » et ailleurs : « Ils méprisent en général toutes les autres nations, et sont persuadés qu’on leur fait la plus grande injustice du monde, quand on leur dispute la prééminence, » Tout Européen arrivé à
Ps
DlamoOIs.
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(Asie.)
jiam, quelque salaire qu'il soit disposé à offrir, n'obtient qu'avec peine d’un Siamois les services domestiques. Le dernier paysan se considère comme supérieur aux plus obles seigneurs des autres contrées. Ainsi, et l’on ne saurait dire par quel motif, la ation la plus pauvre et la plus arriérée de l'Asie orientale est en même temps la plus aineet la plus infatuée de son mérite. Le beau côté du caractère siamois se résume n quelques vertus négatives, la sobriété, la patience et l'amour de la paix. Dans outes les villes du royaume et au sein même des campagnes, un homme, un étranger lésarmé ne courent aucun péril; les meurtres, si fréquents dans la presqu'ile et dans archipel malais, sont ignorés à Siam.
Costume. — D'après le témoignage unanime des voyageurs, les Siamois sont de taille nédiocre et même petite, mais ils ont le corps bien fait; leur teint est d’un brun nélé de rouge. Par la forme de leur visage, ils ressemblent aux Chinois; leurs oreilles ontun peu plus grandes que les nôtres. Ils se coupent les cheveux très-court. Les emmes les relèvent sur le front, sans pourtant les rattacher.
Tout le monde va nu-pieds et nu-tête; ils s'entourent les reins et les cuisses, jusquau-dessous du genou, d'un pagne d'environ deux aunes et demie de long, de toile jéinte ou de soie, ou simple ou bordée d’une broderie d’or ou d'argent. Ils ont pris aussi dé leurs voisins les Malais l’usage des babouches, pantoufles très-pointues. qu'ils quittent en entrant chez eux. ; a
Les mandarins portent de plus une chemise de mousseline; ils la dépouillent el l'entortillent au milieu de leur corps quand ils abordent un personnage plus élevé qu'eux en dignité : ils la conservent néanmoins en présence du roi, et n’ôtent pas non plus le bonnet haut et pointu dont ils se couvrent la tête. En hiver ils mettent quelquefois sur leurs épaules un lé d’étoffe ou de toile peinte en manière de manteau, ou enmanière d'écharpe. Le roi et tout ce qui tient à la guerre est habillé de rouge.
Deux enfants, âgés d'environ six ans, l’un fils et l’autre neveu du ministre d'État
quipréside à toutes les relations entre la cour et les Européens de quelque rang qu'ils soient, vinrent à bord voir le vaisseau anglais, el apportèrent un présent de fruits et de confitures. Ils étaient élégamment vêtus, mais depuis la ceinture jusqu'aux pieds seulement, et avaient le corps enduit d’une légère couche de couleur jaunâtre, fabriquée avec du safran ou du bois de sandal réduit en poudre. Ils portaient autour du cou divers ornements d’or et de pierres précieuses, mais dont aucun n'avait beaucoup de valeur. C'était, par exemple, une longue chaine de pierres lunaires montées sur or jetée sur leurs épaules, et d’un de leurs colliers pendait un gros et large bijou doré {out garni de diamants, de saphirs et de rubis, mais de qualité inférieure et du prix leplus vil. Comme la plupart des enfants indiens, ils montraient und merveilleuse précocité de manières, ne paraissaient nullement gênés, et se comportaient de la façon la plus convenable.
“Nourriture. — La nourriture des Siamois consiste principalement en riz qu'ils mangent avec une substance appelée balachang, bizarre composé de choses succulentes et nauséabondes ; mais d’un usage si général, que personne ne songe à prendre un repas sans en mélanger plus ou moins ses aliments. La religion n'éleva qu'une bien faible barrière contre le désir que tous les Siamois éprouvent de manger de la nourriture animale. Ce désir, ils le satisfont, et pour cela, transigent adroitement avec leur conscience. Ils croient, ou feignent de croire, qu'ils ont obéi à l’injonction dela loi, quand ce ne sont pas eux-mêmes qui tuent les animaux. Ils n'hésitent donc pas à acheter en vie, sur la place du marché, des poissons, des volailles, etc.; mais prient ceux qui les Yendent de les tuer avant de les leur remettre, et sont persuadés que tout le crime en est au compte de ces derniers. Leur dévotion parfois va jusqu'à les pousser à faire acqui-
sition d’un grand nombre de poissons vivants, afin de leur rendre la liberté, et ilarriy souvent que le roi relâche de cette manière, sans les payer, tous ceux qu'on prende de certains jours. Cependant, le privilége de pêcher est vendu par Le roi au plus hau! et dernier enchérisseur, et de cette source il tire un revenu annuel très-considérable Les Siamois, du reste, sont plus recherchés dans leurs aliments, et se laissent moin! aller à satisfaire leurs appétits que les Chinois. | L'eau est la boisson ordinaire des Siamois, et ils ont coutume de la parfumer : l'exemple des Chinois, ils boivent en outre du thé à leurs repas; mais cet usage n’exist( que dans la capitale. Les vins qu’on trouve à Siam viennent de la Perse ou dé l'Eu rope, et les plus communs sont ceux d'Espagne. On y trouve aussi plusieurs espèces. liqueurs fortes : le tari et le nari sont des sucs naturels qui se recueillent de deux pal miers, par le moyen d’une incision faite au haut de leur tronc. Les Siamois font encore usage d’une autre liqueur qu'ils appellent Lau et les Européens arack; cette eau distillé provient du riz fermenté : ils la boivent pure, et prétendent qu'elle est bonne pour réparer les forces de l'estomac épuisé par une transpiration continuelle. | Dans les banquets, les convives sont assis sur des nattes ou sur des tapis à quelqu distance les uns des autres, et chacun d’eux est servi à part. Le même ordre est observe dans les repas ordinaires : le mari mange à une table, la femme à une autre, elle enfants sont servis aussi séparément. La vaisselle la plus commune chez les grands est la porcelaine de la Chine et du Japon; cependant les ambassadeurs européens virent au festin de la cour une grande quantité de vases d'argent, bassins ronde d'une grandeur flémesurée, qui contenaient du riz, et des vases d’or où il y avait des fruits. s dg Funérailles. —1a manière dont les morts sont traités ne peut être réputée co moins bizarre des coutumes propres aux Siamois. Elle est plus ou moins coûteuse, selon le rang que les individus occupent dans la société et selon la fortune delle drs proches. Les pauvres, on les jette avec indifférence et sans cérémonie dans le fleuve. Les gens qui sont un peu plus élevés sur l'échelle sociale, on les brûle, souvent très-imparfaitement, et on laisse leurs os, à demi consumés, blanchir sur la plaine ou devenir la proie des animaux carnassiers. Les enfants qui meurent avant l'âge de la pousse des dents, on les dépose dans une fosse très-peu profonde, à un des bouts de laquelle on plante un poteau. On enterre de même les femmes que la morl surprend en état de grossesse. Après cependant que quelques mois se sont écoulés,on exhume leurs restes et on les brûle. + | Sauf l'exception ci-dessus mentionnée, l'usage de brûler les morts s'étend à toutes les classes. Cette solennité se célèbre autour de l'enceinte des temples ou dans celle enceinte même. À cet effet, l’enceinte de chaque temple est généralement munie d'un très-haut hangar, de forme pyramidale, ouvert de tous côtés, el soutenu sur de grands
piliers de bois, d’une élévation suffisante pour que le corps puisse se consumer sans que les flammes embrasent le toit. Mais il ne faut pas croire que sous ce hangar soil brûlé quiconque le veut. Œ.
Une singulière coutume s’observe en beaucoup de cas avant la cérémonie de la combustion. C’est celle qui consiste à couper en d'innombrables petits morceaux toutes les parties charnues du cadavre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus absolument que lesos. La chair ainsi hachée est ensuite jetée à des chiens, à des vautours et à d’autres oiseaux carnivores, qui, comptant sur de telles aubaines, fréquentent ces lieux en grand nombre. Des Européens virent une de ces pyramides couverte de vautours, et l'enceinte toute remplie de chiens. C'était un spectacle dégoûtant à l'extrême, qui attestait suffisamment la fréquence de cette coutume. La pratique passe pour en être charitable,
igne d’éloge, el les Siamois pensent ne pouvoir mieux mériter du ciel qu'en faisant ervir le corps humain à la nourriture, qui est le soutien de la vie des bêtes de la laine et des oiseaux de l'air. Il parait probable que ce bizarre usage se rattache à leurs tions d'une existence future, et que sans doute il a pris sa source par quelque voic létournée dans l'ancienne doctrine de la métempsycose qui forme un des principes ondamentaux de leur religion *. |
Une coutume différente règne parmi les Siamois des plus hautes classes, et comme € corps doit toujours finir par être brülé, elle est aussi sotte, aussi inexplicable que l'autre est barbare et révoltante. IL s’agit de l'usage d’embaumer les morts. Ce qu'il ya de plus original et de plus bizarre, c’est que le cadavre n'a pas plutôt reçu ce degré de préparation qui le rend capable de se conserver un plus long espace de lemps, qu'on s'empresse de le réduire tout entier en cendres. Si ce n’était cette sorte l'inconséquence, nous n’hésiterions guère à attribuer l’origine d'une semblable pratique à cette chaleur d'affection filiale, et à cette dévotion pour leurs ancêtres qui dislinguent à si haut point les Siamois et les Chinois.
L'art d'embaumer, tel que les Siamois le connaissent, est extrêmement imparfait, quoiqu'il ait été par eux pratiqué à une époque très-ancienne. Leur peu d'habileté à cel égard est d’ailleurs caractéristique de l'ignorance générale où languit ce peuple, entout ce qui concerne les arts d'utilité ou d'agrément, dont la civilisation s’enorgueillit.
| La besogne est ordinairement laissée aux soins des parents du défunt, qui se font lissister par des personnes que l'habitude a rendues un peu moins maladroiles.
Après qu'on a lavé le cadavre avec de l'eau, la première opération consiste à lui verser dans la bouche une grande quantité de mercure cru. Les gens seuls des hautes classes, cependant, peuvent employer une matière si coûteuse. Les autres y substituent du miel, mais on prétend que c'est avec beaucoup moins de succès. On place ensuite le mort dans la posture d’un vivant qui serait agenouillé, et on lui fait tenir Ie mains jointes à hauteur du visage dans une attitude de dévotion. Puis on entoure Ilésextrémités des membres d’abord, et après, le corps lui-même, d’étroites bandes |d'étoffes qu'on serre aussi fortement que possible. Le but de ces ligatures est d’exprimer et d’étancher toute l'humidité que le cadavre contient. Elles servent aussi à le [maintenir dans la posture requise, et c’est dans un pareil motif qu'on coupe les nerfs des bras et des jambes les plus susceptibles de se contracter. On enferme alors cette |éspèce de momie, sans la changer de position, dans un vaisseau qui ferme hermétiquement, et qui est de bois, de cuivre, d'argent ou d'or, selon le rang du défunt. Un tube
| où un bambou creux , inséré dans la bouche, sort par le couvercle de la boîte, et se | prolonge à une hauteur considérable au delà du toit de la maison. Un pareil tuyau | part du fond, et se termine dans un vase placé dessous pour recevoir tout ce qui | dégoutte du corps. Si le mort avait pendant sa vie le rang de prince, les excréments | recueillis de la sorte sont transportés avec beaucoup de pompe et de solennité dans une barque royale resplendissante d’ornements vers un endroit particulier du fleuve, au-dessous de la ville, où on les jette dans l'eau. Ceux qui découlent du corps d'un FA à . « . x L roi, on les met sur le feu dans un chaudron, et on les y fait bouillir jusqu’à ce qu une | L On retrouve parmi les bouddhistes de Ceylan une coutume tout à fait analogue. Pendant la guerre
que les Anglais eurent à soutenir dans cette île contre les indigènes, un des principaux chefs de ceux-ci füt condamné à mort. Il devait avoir la tête tranchée, et on lui annonça que Ses parents n'auraient | pas la permission de rendre à son corps les honneurs funèbres en usage dans le pays. « Eh bien! tant | Eu répliqua-t-il; je préfère qu'on laisse dévorer mon corps par les jackels et les autres bêtes de proje. »
matière huileuse monte à la surface. Cette huile, soigneusement écumée, sert en cer. taines occasions, comme lorsque ses descendants ou les membres de sa famille von! offrir leurs pieux hommages à son esprit qui est remonté au ciel, à oindre la singulière statue appelée Sema, qu'on place ordinairement dans les temples après sa mort.
Bien qu'on ait la précaution d'employer des tuyaux et une boîte bien close, l'odeur qui s'échappe du mort est, dit-on, souvent très-désagréable. Au bout de quelques semaines, néanmoins, elle commence à diminuer, et le corps se ride, se dessèche tout à fait. .
Quand le corps a été ainsi préparé par ce procédé grossier, et que l’époque conve. nable est venue, on le retire dela boîte pour le brüler ; pendant l'intervalle, les parents ont pris toutes les mesures nécessaires pour cette grande opération. Au jour dit, de très-bonne heure dans la matinée, une multitude de prêtres se rassemblent à la maison morluaire. Après avoir reçu des robes d’étoffe jaune, et bien déjeuné, ils répètent des prières en langue pali. Lorsqu'ils ont achevé cette première cérémonie, on emporte le cadavre vers le lieu où l'attend le bûcher. À quelque distance du temple, d’autres prêtres le reçoivent, et tandis qu’ils le conduisent vers le hangar, ils psalmodient, toujours en langue pali, un verset qui a été traduit de la manière suivante :
Eheu! mortale corpus ; Ut fumus sic nunc ascendit, sic et Animus tuus ascendat in cœlum”.
Dès que le corps a fini de brüler, les cendres, ou plutôt les petits fragments d'os qui restent , sont soigneusement recueillis, et l'usage auquel on les emploie est assez étonnant. On a encore recours au ministère des prêtres, de nouvelles prières sont récilées, et diverses cérémonies indispensables sont accomplies : après quoi, les cendres qu'on à rassemblées sont réduites en pâte avec de l’eau, et façonnées en une pelite statue de Bouddha qui, dorée et finie par les prêtres, est ou placée dans le temple, ou conservée par la famille du défunt.
Cette dernière cérémonie est accompagnée de dépenses considérables. Aussi, lorsque les gens des classes pauvres ne peuvent obtenir des prêtres qu'ils la célèbrent gratis pour un de leurs parents, ils gardent ces cendres chez eux jusqu’à ce qu'ils aient amassé de quoi l’accomplir d’une manière décente.
Il est d'usage, comme nous l'avons dit, d’inhumer les femmes qui sont mortes enceintes. Or, c’est une croyance populaire que les nécromanciens ont le pouvoir d'exécuter les choses les plus miraculeuses, quand ils peuvent se rendre maîtres d'un enfant qui a élé ainsi enterré dans le ventre de sa mère. Aussi a-t-on coutume de monter la garde près des tombes de ces femmes, afin d'empêcher qu’on n’emporte leurs enfants. Les sorciers, néanmoins, tentent parfois l’aventure, et il faut entendre les gens du pays raconter comment s’accomplissent ces horribles exploits. Tous les spectres imaginables, disent-ils, tous les animaux féroces et sauvages, (ous les démons de l'enfer viennent s'opposer à ces actes d'impiété, ou du moins vendre chèrement à l’audacieux qui entreprend de les commettre la victoire qu'il remporte sur le ciel. Pour sortir vainqueur de la lutte, celui-ci doit garnir sa mémoire de termes cabalistiques qu'il lui faudra réciter dans un certain ordre déterminé: il doit aussi avoir le corps aguerri aux coups. Cuirassé de la sorte, il se rend à la tombe, déterré le cadavre et l’ouvre. À mesure qu'il avance dans sa besogne, ses adversaires devien=
“Hélas ! mortel est le corps ! Comme maintenant monte cette fumée, que de même aussi ton âme monte au ciel. à L
sent de plus en plus redoutables; il coupe la tète, les mains et les pieds de l'enfant; puis, avec tout cela, s’en retourne chez lui. Là, il les adapte à un corps de terre, et il place cette statue de nouvelle composition dans une espèce de temple. L'œuvre est lors accomplie; le possesseur est devenu maître du passé, du présent et de l'avenir.
Les cérémonies funèbres qui s’observent à la mort d'un roi diffèrent en quelques points le celles qui ont été décrites ci-dessus; mais l’ensemble est le même. Tout le peuple prend le deuil. Les personnes de tous les rangs, les hommes, les femmes, tout le monde enfin, se rase la tête, et non pas une seule fois, mais trois de suite. Un immense concours de curieux se réunit pour voir brûler le corps, et jamais, à ce qu'il parait, en aucune occasion il n’y a dans le pays un spectacle plus imposant.
Autour du bûcher qui doit avoir l'honneur de consumer le royal cadavre, sont formées diverses enceintes. Dans la première est assise une rangée de prêtres qui récitent'à haute voix des prières tirées des livres saints de la religion de Bouddha. Derrière eux se tient le nouveau roi. Dans les enceintes suivantes les princes de la famille royale et d’autres personnages de distinction ont pris place. On va voir, par limanière dont le monceau de bois du milieu est allumé, combien on a mis d’attention à l'arrangement des choses même les plus simples. Une trainée de poudre va du bas du bücher au siége qu’occupe le roi; d'autres semblables vont à ceux qui sont occupés par les princes du sang, avec cette différence dans leur direction .que la première est la seule qui aboutisse précisément jusqu’au bücher. Celle de la personne quispar son rang vient après le roi, n’y arrive pas tout à fait, et il en est de même dés autres par ordre de dignité. On met le feu à toutes ces trainées en même temps.
La dernière des enceintes est entièrement consacrée à des représentations théàtrales, à des exercices gymnastiques, à des tours de force ou de passe-passe. Les pièces qu'on joue en cette circonstance portent les diverses dénominations de Siamoises, de Birmanes, de Pégoues, de Laosiennes et de Chinoises; mais elles sont appelées ainsi plutôt parce que les acteurs appartiennent à ces divers pays, que par suite d'aucune différence essentielle dans la forme dramatique.
Les signes extérieurs de respect dont le feu roi est honoré par les sujets de son Successeur doivent nécessairement élonner un étranger; ils sont sans bornes; car ltatue formée de ses cendres est érigée sur l'autel, on ne la prie guère avec moins de dévotion que celle de Bouddha.
Habitation. — Les villes de Siam ne brillent guère par l'architecture de leurs monuments publics, si nous en exceptions les édifices sacrés qu’on appelle Pra-Cha-Di (le toit du Seigneur). Les palais sont des bâtiments séparés les uns des autres, et qui le sont nullement considérables; ils sont bâtis dans le style chinois, couverts de trois ou quatre toits superposés, en tuiles, et qui vont toujours en diminuant, quelquefois terminés par un petit clocher, et plus remarquables par leur bizarrerie que par leur beauté. Ce sont des plaques d’étain en forme de tuiles qui recouvrent le palais du roi. Les maisons ordinaires sont petites, mais accompagnées d’assez grandes cours; elles sont en claies de bambous ou en planches minces. Les étrangers ont des maisons débriques; on emploie aussi la brique pour les palais et les temples. Ges édifices sont bas à proportion de leur grandeur, et n'ont pas de magnificence; seulement la charpente du toit des derniers est vernie de rouge avec quelques filets d’or.
Famille. —Les habitudes domestiques des Siamois sont douces : la femme n’y vit pas Murée comme en d’autres contrées de l'Asie. Les épouses du roi lui-même se pro- Mènent sans voile dans de larges bateaux qui descendent ou remontent le Meï-Nam. Ce privilége de liberté est du reste le seul dont jouissent les Siamoises, assujetties à une position d’infériorité laborieuse. Tous les gros travaux retombent sur elles : elles por-
tent les fardeaux, labourent [es champs, fournissent des rameurs aux embarcations ç des surveillants aux troupeaux de buffles, se partagent entre elles les soins extérieur et les détails du ménage, conduisent en un mot la maison et la famille, sans qu l'homme y ait aucune peine. Lui se borne à jouir de tout cela en maitre et en supe rieur : il mange seul, servi par sa femme; elle et les enfants ne prennent leur repa que quand sa desserte est enlevée. Jamais le Siamois n’admet sa compagne dans | bateau où il se promène, et, quand elle partage la couche conjugale, un oreiller plu bas témoigne qu'elle n’est à que comme inférieure au chef du ménage. La polygamie reconnue à Siam dans les lois civiles et religieuses, n’est guère pratiquée que parle riches, et Loujours en proportion de leur fortune. Le roi actuel a trois cents femmes el son Prah-Klang quarante.
Le mariage est à Siam un lien purement civil : les talapoins n'y interviennent qu pour offrir et vendre leurs prières. Une fiancée est mise à prix comme une marchan dise; elle appartient à l’homme qui l’achète. Le divorce, très-commun parmi le naturels, s'obtient sans difficulté : il suffit pour cela du consentement des parties, qu rentrent chacune dans la jouissance des biens qu’elles ont apportés à la communauté
Chasse. — Les habitants font la chasse aux tigres, ours, rhinocéros, buffles, vache sauvages et aux cerfs. La manière dont ils viennent à bout du rhinocéros est for curieuse; quatre ou cinq hommes tiennent en main des bambous solides, et dont: pointe fort aiguë a été durcie au feu. Ils parcourent ainsi armés les lieux ou se trouv cet animal, en poussant des cris et frappant des mains pour le faire sortir desa retraite Quand ils voient l’änimal furieux venir droit à eux, ouvrant et fermant alternativemen: sa large gueule, ils se tiennent prêts à le recevoir en dirigeant droit à sa gueule: pointe de leurs bambous, et saisissant le moment favorable, ils lui enfoncent l'arm dans le gosier et jusque dans les entrailles avec une dextérité surprenante, puis ik prennent la fuite à droite et à gauche. Le rhinocéros pousse un mugissement terrible. tombe et se roule dans la poussière avec des convulsions affreuses, tandis que les auda cieux chasseurs battent des mains et entonnent un chant de victoire, jusqu’à ce quel monstre soit épuisé par les flots de sang qu’il vomit; alors ils vont l’achever sans crainte. w
Pour la chasse des autres animaux, ils se servent des armes à feu; mais quelquefois ils prennent les cerfs et les chevreuils au filet. Après avoir fermé toutes les issues avec de forts filets, ils mettent le feu aux broussailles, et ceux qui veillent aux filets reçoivent à coups de massue les bêtes épouvantées et les assomment. LA
Littérature. — Quant à la littérature siamoise ,'elle est bien loin de celle des Chi: nois pour le génie et l'invention. On en comple de deux espèces, l’une en langüe vulgaire, l’autre en pali. La première est toute rhythmique : ce sont des chansons, des romances, des poëmes, assujettis à un mètre qui varie à l'infini. L'amour est le grand pivot de ces compositions, tantôt licencieuses, tantôt naïves. On ne cite point chez eux, comme chez les Chinois, des drames écrits; le soin d'improviser un dialogue est laissé’ aux acteurs dans les représentations scéniques. L'autre espèce de littérature, écrite en pali, se distingue et par la perfection de la langue, et par lime portance du sujet. Elle comprend tous les thèmes sacrés, les chansons dédiées aux dieux, les hymnes des talapoins et les versets sacramentals.
Musique. — Les Siamois sont naturellement très-passionnés pour la musique, etiles personnes même de distinction ne croient pas déroger à leur dignité lorsqu'elles tâchent d'acquérir du talent dans cet art. Cette musique est d'ordinaire fort harmonieuse, et plait beaucoup plus à l'oreille d’un Européen, que l'ignorance complète de ces peuples dans les arts plus utiles de la civilisation né pourrait le porter à conclure. f
La musique des Siamois diffère de celle de toutes les tribus barbares, en ce qu’elle se ue sur une clef différente, sur celle précisément qui caractérise les airs pathétiques ropres à certaines nations de l'Europe. Il n’y a certainement dans les leurs nul son ur ou désagréable, nulle transition soudaine ou inattendue, rien de criard ou qui agace es nerfs. Au contraire, ils sont tous doux, suaves, jolis, et gais à un point qui inspire a plus vive surprise. Ces Asiatiques n’en sont plus à l’époque où le son tout seul leur ausait du plaisir; les musiciens, chez eux, visent à un but beaucoup plus élevé, à celui lintéresser les sentiments, d’éveiller des pensées, ou d'exciter les passions. Aussi ntsils différents genres de musique auxquels ils ont recours suivant qu'ils veulent proluire tel ou tel autre effet.
JS ont quatre espèces d'instruments, le klani qui ressemble à un flageolet ; Le tukai Corps creux comme une guitare; le klong-nong système de cymbales de différentes raudeurs, et le ran-nan, qui est composé de barres de bois plates sur lesquelles on rappeavec un petit maillet.
Architecture. — Les Siamois, comme d’autres tribus de race mongole, semblent s'être orméune idée du beau, qui diffère également de celle que s’en forment les Européens bles Indiens. Ils la doivent peut-être aux formes caractéristiques de la contrée et à elles-des animaux gigantesques qui la peuplent. De là viendrait ce goût des angles, les pointes, du bizarre, qui sont plus prisés par eux en architecture que les contours moelleux, la dignité, la noblesse et la symétrie. De là ces figures d'animaux grotesques, monstrueux, qui décorent les habitations des chefs et celles des particuliers. Pourtant “és ornements ne sont pas dépourvus d’un certain degré de vigueur et de hardiesse dans l'exécution.
S'ilen faut croire les anciens voyageurs, rien n’égalait la magnificence de Sio-Thaïa iuxjours de sa prospérité. Près du palais était un temple en forme de croix et surmonté de cinq dômes couverts de calin, étain blanc aux éblouissants reflets. IL s’élevait surplusieurs bases qui soutenaient quarante-quatre pyramides de différentes dimensions, surchargées d'ornements et dorées à leur sommet qui se terminait tantôt en pointe, tantôt en dôme. La galerie qui régnait en dedans du temple, offrait plus de quatre cents statues très-bien dorées, toutes semblables et assez bien faites. Dans les environs de Siam se voyaient d’autres monuments : un temple à l'usage des Pégouans vec une statue de Bouddha qui, droite, aurait eu cent vingt pieds de hauteur; le temple de Berklam, remarquable par ses ciselures ; enfin la pyramide Pouka-Fon, érigée enlhonneur d’une victoire remportée sur un roi de Pégou, ouvrage magnifique quoique Massif ct haut de cent vingt pieds. On parvenait au sommet par un escalier découvert. Lépiédestal de la partie supérieure était octogone el se terminait par une aiguille : des saillies, des corniches, des colonnes à chapiteaux et des globes ornaient ce bel édifice. Aujourd'hui toutes ces merveilles n'existent plus : l'invasion birmane, qui à passé comme un ouragan sur le sol siamois, en a déraciné ces vieux édifices.
… ndustrie. — L'industrie est peu avancée : quand un artiste se fait remarquer par son habileté, le roi ou les grands le mettent en réquisition. Beaucoup de travaux sont effectués par les femmes ; d’autres sont abandonnés aux Chinois. |
Commerce. — Le royaume de Siam trafique avec la Malaisie, l'Hindoustan et la presquille ; mais les principaux échanges ont lieu avec la Chine, et surtout avec Canton, Émouy, Limpo, Siang-Haï, et avec Îles insulaires de Haï-Nan. Ce commerce se fait au moyen de jonques montées par des Chinois qui apportent à Bangkok de la poterie, de la porcelaine, du vif-argent, du thé, des vermicelles, des fruits secs, des soies écrues, dés satins et d’autres étoffes manufacturées, des nankins, des souliers, des éventails, des ombrelles, du papier à écrire, du papier pour les sacrifices, des baguettes d'encens
et d’autres articles de moindre importance. Les Cargaisons de retour consistent ce poivre blanc, sucre, étain, cardamome, bois d’aigle et de Sapan, quinquina, coton ivoire, noix d’arek, poisson salé, cuirs de bœuf, d’éléphant, de rhinocéros, de tigre de léopard, etc., peaux de se rpent, cornes de buffle, nids de salanganes, bois de sanda peaux de raie apprêtées, etc., etc.
Le commerce de Siam paraît avoir prisun grand développement sous le prince actue Du temps de la Loubère, c’est à peine si deux ou trois jonques chinoises venaïer annuellement mouiller dans le Meï-Nam ; aujourd’hui il faut compter au moins deu cents transports servant à ce cabotage. La population chinoise, qu'on estimait 4,000 âmes vers la fin du xvrr° siècle, doit aller aujourd’hui à 200,000 individus, c'es à-dire au douzième à peu près de la population siamoise. D’après les calculs de M. Craw furd, le plus exact et le plus récent explorateur de la contrée, le commerce de Sia avec la Chine peut être évalué à 24,562 tonneaux qui, à raison de vingt bras pou chaque cent, donnent un chiffre de 4,912 marins. Le cabotage avec la Cochinchine, raison de seize hommes par cent tonneaux, détermine un personnel de 4,500 marins en tout 9,412. Si à ce nombre on ajoute celui des matelots qui naviguent sur des bâti ments chinois, on oblient un total de 11,518 marins qui forment le pivot du move ment commercial du royaume.
TANAH-MALA YA.
Posrrion, érenpue.— Le Tanah-Malaya (terre des Malais), ainsi nommé par ses habi- Ants mêmes, est la péninsule de Malacca. Cette péninsule sépare la mer de Chine de “eéan Indien. Elle est comprise entre l’isthme de Krà, au sud de la province anglaise léTanasserim, et le cap Romania situé par longitude 101° 4?, latitude 1° 30. Sa ongüeur est de 260 lieues. Sa largeur qui, à l'isthme, est de 23 lieues, va généralement'en augmentant depuis ce point jusque vers le 5 degré de latitude, où elle est de 56 lieues : là, elle commence à diminuer graduellement jusqu’au cap, où elle se termine japune rentrée circulaire dans laquelle s'emboîte, pour ainsi dire, l’ile de Singhapoura ju Sincapour (ville du Lion).
Les anciens la nommaient Chersonèse d’or, à cause de l'abondance de ce métal qu'ils sliraient, et qui fait encore une de ses principales richesses.
Elle tient par l’isthme de Krà à celte partie du continent asiatique qui comprend 1Pest le royaume de Siam et l'empire d'An-Nam, et à l'ouest l'empire des Birmans et quelles géographes modernes ont nommée Presqu'île au delà du Gange, Inde Transganjétique, Inde Orientale, Inde extérieure, Indo-Chine. M. de Rienzi, dans ces derniers lémps, a proposé d'appeler toute celte région Grande Chersonèse d'or. <
Iwentre point dans notre plan de prouver que toutes ces dénominations sur les-
quelles on est si peu d'accord, ne sont nullement fondées en géographie, soit physique, soit ethnographique, soit historique. Au reste, Malte-Brun lui-même pose en principe que cette grande région n’est pas, à proprement parler, une péninsule. Ce serait donc réellement chose utile que de la faire disparaître de nos livres. Monracnes, rLEuvEs. — Le Tanah-Malaya est formé de deux pentes étroites, réunies sur l’arête de l'extrémité méridionale des monts Birmaniens, dont nous avons déjà noté l'origine et la direction générale (pages 17 et 24). Cette chaîne de montagnes qui, dans léwrai système géographique, est de deuxième ordre, parce qu'elle se détache immédiatément de la dorsale du continent, s’abaisse au sud; mais dans le nord elle s'élève de 4 à 6 et 10 mille pieds au-dessus du niveau de l'Océan, et est jalonnée de pics d'une hauteur considérable. Elle forme en général la limite naturelle entre les peuples derace jaune à l’est et ceux de race blanche à l'ouest. Sur ses flancs et dans ses con- Wre-forts parallèles ou divergents, que recouvrent d’épaisses forêts, errent depuis les temps les plus reculés des tribus des trois races humaines, dont les mélanges ont produit des variétés qui forment une sorte de liaison entre les souches primitives.
Les montagnes sont primitives, et composées tantôt de quartz, tantôt de granit et
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de porphyre. On y trouve de l'or, de l’argent et du fer. L'intérieur du pays n’est pa bien connu à cause de la difficulté qu’on éprouve à le parcourir : car on n'y trouve qu vastes forêts vierges, remplies de bêtes féroces, de reptiles venimeux ou d’insectes extr( mement incommodes, des taillis où il faut s'ouvrir une route la hache à la main, et de marais impraticables. , |
Une multitude de cours d’eau descendent des flancs de l’arête centrale.et se jetten dans les découpures peu profondes des côtes qui sont parsemées d'iles nombreuse: Les plus remarquables de ces îles sont Saint-Mathieu, Djonkseylon, Lancaouï, Poule Pénang ou Prince-de-Galles sur la côte occidentale, Sincapour à l’extrémité sud Tioman, Ridang, Tantalem sur la côte orientale. Nous en verrons la description dan l'Océanie. |
Crawfurd traversa le détroit de Malacca en 4821. « Entre la pointe méridionale del presqu'île et l’île de Sincapour, la côte, dit-il, est haute et escarpée; quant aux mon tagnes qui se prolongent dans la partie nord de la presqu'’ile, elles sont disparues à no yeux; à peine apercevait-on des collines. Dans l’intérieur, elles étaient couvertes dl forêts touffues; on n’y voyait pas une créature humaine. Des espaces remplis di rochers porphyritiques, et absolument inhabités, étaient fréquents ; leurs extrémité venaient aboutir à la mer, en formant des baies sablonneuses. Les bons mouillages ; sont nombreux. »
ESPÈCE HUMAINE. — Quatre races d'hommes vivent dans la péninsule de Tanah-Malaya les Malais et les Samangs, sauvages bruns, nommés aussi Diacong et Benoua, erran dans les montagnes et les terres basses; des nègres qui vivent particulièrement danse parties les plus septentrionales , et des Karians qui sont disséminés sur presque tout la chaîne Birmanienne. : 100
Outre ces quatre races, il y a encore des Chinois, des Siamois, des Bougouis, de: Mores, et d’autres colons venus des pays et des îles d’alentour et des contrées del'Eu rope.
Divisions PoLxTIQUES. — Le Tanah-Malaya comprend seize États principaux qui sont à partir du sud-est : Djohor, Pahang, Roumbo, Malacca, Salangor, Pérak, Poulo-Pénang avec le Lerritoire de Wellesley sur la côte, Tringanou, Kalantan, Patani, Quédah, Soun: gara, Ta-Loung, Ligor, Salang, Tchaïÿa. Les neuf derniers dépendent du royaumedt Siam ou comme vassaux ou comme partie intégrante de ce royaume. |
La population de ces différents États s’élève à environ un million d'hommes.
Les nègres étaient primilivement maîtres de la presqu'île qu’ils nommaient Oujoung- Tanah (terre des Oujoung (voyez page 82). Les richesses du sol y attirèrent dans les temps anciens les flottes de l'Occident et de l'Orient.
Au xr° siècle de notre ère, les Chinois, les Arabes et les Hindous y firent un commerce actif. Vers l'an 1160 une grande émigration de Malais sortie de l’île de Soumädra,
nda Sincapour, puis Malacca en 1232. En 1276, ces peuples étaient encore païens and un de leurs sultans, Mohammed-Schâäh, embrassa l’islamisme et étendit son mpire sur la péninsule et sur plusieurs îles adjacentes.
Au xvie siècle, les Hollandais et les Anglais eurent un comptoir à Patani, capitale e PÉtat de ce nom, sur la côte orientale: mais, dès 14700, les dangers extrêmes que s personnes et les marchandises y couraient sans cesse, firent abandonner Patani pour atavia, Siam et Malacca.
Les Portugais sous Albuquerque s’emparèrent de Malacca en 1511. Le rajah se retira l'extrémité méridionale de la péninsule et ÿ fonda l'État de Djohor. En 1641, les jollandais enlevèrent Malacca et le cédèrent aux Anglais en 1825.
Étars MaLars.— On n’a sur ces États que des données fort incomplètes. Du reste, eur religion, leur gouvernement, toutes leurs habitudes politiques et sociales, se étrouvent à peu près chez les autres tribus malaises, dont nous traiterons spécialeient dans le volume de l'Océanie.
Maracca. —Un quai en ruine, un fort démantelé, sortant d’un bouquet d'arbres; üurle premier plan quelques habitations chinoises, bizarrement peintes et alignées sur plage; tel est l'aspect que présente aujourd'hui cette cité autrefois rivale de Goa, ‘elté clef des mers de Chine que les Portugais, les Hollandais et les Anglais se sont lisputée tour à tour avec un acharnement si opiniâtre. Ce n’est plus qu'un établissenent fort secondaire, surtout depuis que le commerce s’est concentré à Poulo-Pénang titla côte de Quédah, et dans les ports libres de Tanjan-Pénang et de Sincapour itjourd'hui la Tyr de l'Océanie. Aussi les Anglais ont tenu à se faire adjuger Malacca, Moins parce qu’il pouvait leur être utile, que parce qu’il est situé de façon à pouvoir leur nuire. ,
Cette colonie, gouvernée par un résident anglais, est le siége d’un évêque portugais dépendant de l'archevêque de Goa, primat de l’Inde portugaise. Outre les Malais, on y trouve un grand nombre de Chinois et des Hindous, quelques Portugais catholiques et protestants, des Hollandais et des Anglais. Cinquante cipayes forment la seule force du pays. On y a établi un collége anglais-chinois qui possède une bibliothèque assez curieuse, et une imprimerie chinoise et anglaise.
Savvaces. — Les tribus errantes dans le Tanah-Malaya et sur la plus grande partie delà chaîne des monts Birmaniens et de ses contre-forts, sont encore, sinon les principaux habitants, du moins les vrais indigènes de ces contrées. C’est à M. l'abbé °C. Jurine, directeur du séminaire des missions étrangères, que la science ethnographique doit, sur ces sauvages, les précieux documents qui ont élé insérés dans le Bullétin de la Société de Géographie, en novembre 1839. Nous en ferons de larges extraits ; ils nous dispenseront de visiter en détail les nombreuses tribus sauvages qui sont disséminées dans cette région montagneuse , depuis les frontières du Thibet jusqu’au cap
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Romania, et qui du reste, pour former des tribus différentes, n’en sont pas moins semblables sous une infinité de rapports. |
« Il existe, dit ce missionnaire, dans cette partie de l’Indo-Chine connue sous le nom de Birmanie et de haut Siam, plusieurs petiles nations qui sont encore restées presque ignorées jusqu'à nos jours. Leur éloignement du littoral et le peu de relations qu'elles ont avec les peuples qui habitent les côtes n’ont permis aux Européens de recueillir que des notions vagues sur leur existence et sur leur nombre. Les mœurs surtout de ces Indiens, leurs habitudes nomades, leurs croyances religieuses, leur forme de gouvernement, objels tous si dignes de nos observations et bien capables d’exciter notre curiosilé, nous ont été presque entièrement inconnues. Parmi celles de ces nations qui paraissent devoir nous intéresser davantage et mériter le plus notre attention, on peut mettre en première ligne celle qu’on nomme nation des Æarians. Quoiqu’on ne sache pas au juste quelle est sa population, elle doit être considérable, vu l'étendue des terres sur lesquelles elle se trouve dispersée. Elle s'étend depuis les lieux qu'habitent les pelites corporations de peuples sauvages qui confinent avec la Chine du côté de la province de Yun-Nan, jusques au-dessous de l'embouchure de la Tanasserim vers l'isthine de Krä. Ainsi, ces tribus de Karians sont disséminées sur une partie des pays inculles du territoire siamois, vers l’ouest, et dans les vastes forêts de l’intérieur de la Birmanie, sur out cet espace comprenant la longue chaine de montagnes qui descend.du Thibet et se prolonge jusqu’à la péninsule malaise, en courant du nord au sud-sud-est, et décrivant plusieurs lignes parallèles, mais assez irrégulières. On m'a assuré qu'ily à plusieurs peuplades de cette même nation qui se trouvent répandues sur les moulagnes de la province d’Aracan, où elles s'occupent de divers travaux d'agriculture et du soin d'élever des troupeaux. Quelques tribus ou fractions de tribus sont aussi
dispersées çà et là dans le Pégou; on en rencontre des familles nombreuses non Join
de Rangoun. Ce sont elles qui alimentent en partie les marchés de cette ville. Ellesy envoient le miel, la cire, le cardamome, l’ivoire, et fournissent en abondance de à volaille pour approvisionner les navires qui viennent mouiller en grand nombre dans le fleuve. Cependant on peut dire que toutes ces tribus sont encore aussi peu connues que les contrées couvertes de forêts où elles mènent leur vie errante et agricole.
» Le premier Européen qui, en s’enfonçant dans leurs vastes forêts et en habitant avec eux dans leurs petites huttes, a pu les examiner avec plus de soin et les mieux connaître, est M. Barbe, missionnaire de la mission de Siam. Cet ouvrier évangélique fit une course dans ces derniers temps chez les peuplades de cette nation, qui sont dans l'intérieur de la côte de Tanasserim. Il fut tout étonné de trouver un peuple extrêmement bon, hospitalier, exempt des vices grossiers qui règnent parmi la plupart des Indiens. }
» Les détails suivants, continue M. Jurine, sont le fruit du court séjour que j'ai fait
dans leurs bois, et des informations que j'ai eu soin de prendre, tant au Pégou qu'à,
la côte Tanasserim, sur cette singulière nation, sans contredit l’une des plus intéressantes qui se trouvent dans ces contrées reculées de l'Asie, et qui conserve at
sein de la barbarie une douceur, une droiture, un amour de la paix, et beaucoup d’autres qualités qu’on est étonné de rencontrer chez des hommes sans instruction et habitués à vivre isolés dans les forêts, au milieu des bêtes féroces.
» Les Karians, que les traits du visage rapprochent assez des Européens, ontleteint. moins bronzé et moins cuivré que les Birmans leurs voisins, et n'emploient point ces dessins de tatouage, dont ces derniers se zèbrent la plus grande partie du corps. Les hommes ont une stature avantageuse et sont bien constitués, agiles, forts, robustes, actifs, et surtout très-endurcis à la fatigue. Accoutumés dès leur jeune âge à errer età
Karian.
Asie.)
travailler dans les forêts, ils supportent facilement la faim, la soif et les autres privaons Les femmes, qui sont toujours leurs compagnes inséparables dans leurs travaux champêtres et dans leurs voyages du désert, ne sont pas en général de hante taille, mais la nature m'a paru les avoir favorisées d’une heureuse constitution; leur physjonomie porte, ainsi que! celle des hommes, l'expression de la douceur et de la bonté, et quoiqu'elles jouissent d’une grande liberté, elles se distinguent par la réserve, la modestie de leur maintien et la forme décente de leurs habillements. Elles ont une robe ou plutôt un sarrau à la mode malaise, sur lequel elles portent un autre vêtement fortrremarquable par les divers dessins faits avec les fruits qui ont la forme de petits grains de verre dont il est parsemé et tout chamarré. Arrangés et distribués avec art par ces femmes sauvages, ces fruits produisent par leur symétrie et leur blancheur, sur un fond brun, un effet fort singulier. La beauté de ce costume est encore relevée aux yeux des naturels par un grand nombre de colliers que les Karianes portent habituellement. Ces femmes paraissent faire un grand cas de cette espèce d’ornements; elles en font même avec des os de serpent, qu’elles polissent en les frottant contre des pierres ; elles s'enveloppent la tête d’un large tissu, dont elles laissent flotter les deux bouts sur leurs épaules. L'’habillement de l’homme, sans être aussi curieux et aussi singulier que celui de la femme, diffère totalement de ceux qui sont en usage parmi les’autres peuples de ces contrées de l'Asie. Il a de la grâce et de la majesté, et rappelle assez bien un vêtement des anciens. C’est une espèce de toge qui a une ressemblance frappante avec les dalmatiques, à l'exception qu’elle n’est point ouverte par les côtés. Elledescend jusqu’à mi-jambe, les manches en sont larges, mais fort courtes. Ordinairementle Karian a son bras droit tiré hors de la manche, afin d’être plus libre, car c'estdée cette main qu'il tient toujours une arme tranchante pour se défendre contre les animaux Sauvages et s'ouvrir un chemin à travers les broussailles. Quelquefois il se Serre les reins avec une ceinture de même tissu que sa robe, qui prend alors la forme dunelongue blouse dont les larges manches seraient coupées au-dessus du coude. Un mouchoir ou une piece de toile enveloppe sa tête, et quelques colliers de perles ornent Soneou et descendent souvent jusque sur la poitrine. Voilà en quoi consiste tout l'habillement de l'homme: la couleur de l’étoffe, qui est une toile forte et bien tissue, est d'unblanc sale, coupé par quelques raies rouges. Ce sont les personnes du sexe qui lissent toutes ces étoffes, et une jeune fille, avant de se marier, doit savoir faire tous. les habits en usage chez les Karians. Tous ces Indiens portent les cheveux longs, ce qui cohtribue beaucoup à entretenir chez eux la vermine, dont ils sont passablement pourvus. On remarque dans les lobes inférieurs de leurs oreilles une large ouverture propre à recevoir des ornements. Les femmes, et surtout les jeunes filles, pour se parer onbsoin d'y faire entrer des bouquets de fleurs de différentes couleurs; les hommes ÿ passent de petits cylindres creux en argent ou en bois très-dur; c’est là qu'ils logent leurs cigares, et qu’ils placent aussi des fleurs. Ils n’emploient ordinairement ces pärures que dans les jours consacrés à quelque réjouissance, ou lorsqu'ils vont faire quelque visite à leurs amis et qu’ils reçoivent l'étranger sous le toit hospitalier de leurs pauvres cabanes.
» Leurs maisons sont fort simples et de chétive apparence; élevées du sol de 12 à 15 pieds, elles portent sur des poteaux enfoncés en terre. Les parois en sont faites avec des écorces d'arbre ou des feuillages attachés contre des claies de bambou. Le toit est couvert de chaume, de paille de riz ou de larges feuilles. Le plancher consiste en longues lattes de bambou liées ensemble, et recouvertes de quelques nattes grossièrement travaillées. On monte dans ces petites cabanes par une échelle longue et très-étroite , ebil faut avoir la légèreté et l’habileté du sauvage pour y grimper sans être exposé à
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faire de lourdes chutes à cause du peu de solidité de cette échelle et du peu de fixité de ses barreaux, qui se meuvent en tournant sous les pieds et les font glisser. L'intérieur se divise ordinairement en deux petils appartements, séparés par une légère cloison. Le premier qui se trouve près de la longue échelle est l'endroit où l’on reçoit l'étranger et où le sauvage, revenant fatigué de ses travaux, se repose en attendant qu'on luiait préparé son riz; l'autre est celui où est placé le foyer pour faire la cuisine. Ona soin pendant la nuit d'y entretenir un grand feu, afin de se garantir des fraîcheurs causées par de fortes rosées qui rendent l'atmosphère entièrement humide. C’est près decefe, que les Karians s'accroupissent tous les soirs, les hommes d’un côté et Les femmes de l’autre, et qu'après avoir mangé le riz, fumé le tabac et mâché l’arek et le bétel, ilsse livrent au sommeil. On ne voit dans ces petites hultes, pour tout meuble, que quelques vases de terre pour faire cuire le riz, quelques bambous ou calebasses pour aller puiser de l'eau, et quelques corbeilles pour serrer de pauvres vêtements, porter les légumes ou autres provisions. Voilà tout ce qui compose les palais de ces rois du désert. Les plus belles cabanes ne se font remarquer que par quelques bois de cerf et quelques défenses de sanglier; des cornes de rhinocéros et des dents d'éléphant, marques des victoires de ces naturels sur les destructeurs de leurs moissons, en font seules l'orne ment. Au reste, ces hommes simples ne peuvent s’imaginer qu’on puisse lirer vauilé d'une jolie maison, et qu’on doive donner beaucoup de soins à élever une hutte quine doit leur servir que de demeure transitoire. e!
» Quant à leurs récoltes de riz, ils les cachent dans les broussailles à quelque distance de leurs cabanes, dans des lieux secrets et préparés à cet effet; il en est de mêmedes autres objets qui pourraient être à leur pouvoir et dont ils ne font pas un usagejoutnalier : celte coutume, disent-ils, vient des anciens, et c’est pour cette raison qu'euxmêmes l'ont toujours suivie. Ainsi, un usage que la nécessilé a sans doute forcé leurs ancêtres à adopter à cause des irruptions de leurs ennemis, a passé en une espèce/de loi sacrée parmi les descendants. Il faut avouer cependant que l’exiguïté et le peu‘de solidité de leurs habitations seraient peu propres à renfermer leurs provisions de ri. Très-souvent ces huttes ne leur servent que pour un an. Rarement une famille reste plusieurs années dans un même lieu ; elle parcourt ainsi les vastes solitudes, en coupant et brülant chaque année une certaine étendue de la forêt pour planter son riz, el ensuite elle va renouveler son pénible travail dans un autre endroit, souvent distant d'un grand nombre de lieues du premier qu’elle vient de quitter. PL |
» l'est difficile de se faire une juste idée des obstacles que l’on rencontre à voyager dans ces pays déserts, et des difficultés qui naissent, pour ainsi dire, sous les pas-du missionnaire dès son entrée sur les terres des Karians. Des herbes d’une hauteur prodigieuse, des touffes de bambou, plusieurs sortes de multipliants (grands arbres dontiles branches viennent se replanter sur la terre), et une infinité de plantes parasites, dont la plupart armées de piquants très-aigus, s’entrelacent les unes aux autres, et, s'atti chant aux arbres, forment des barrières difficiles à franchir, et rendent Le pays presque impraticable, Aux peines que l’on éprouve à traverser les marais où l’on risque souvenl de se trouver engagé, aux dangers auxquels on est exposé à passer les torrents rapides, où seulement quelques arbres entrainés par le courant vous servent de pont, eb aux difficultés à surmonter pour pénétrer dans ces épaisses forêts, où il faudrait toujours avoir un instrument tranchant à la main pour s'ouvrir un passage, se Joint encore une chaleur presque toujours excessive. L'air lourd et brûlant, sous une atmosphère humide et chaude, vient peser sur les poumons d’une manière accablante, et gène péniblement la respiration. Harassé de fatigue, et souvent dévoré d’une soif ardente, le voyageur n'ose se désaltérer dans les ruisseaux qu'il rencontre, l'eau en général n’y étant pas saine.
» On est encore exposé, dans ces courses du désert, à faire dés rencontres périlleuses. Les tigres, qui sont très-hombreux dans ces forêts, viennent souvent jeter la terreur et l'épouvante dans l'âme du voyageur, ét augmeñter ses peines et ses eémbarras. L'éléphant, le fhinocétos, l'ours noir, lé buffle sauvage, le sanglier, abondent dans tous ces pays, et font quelquefois des dégâts affreux dans les champs dé riz. Cependant il parairait que ces animaux attaquent rarement l'homme, à moins qu’ils ne soient provoqués; satiné remarqué bien importante à faire, c’est qu'on entend rarement dire que quelqu'un des naturels soit dévenu la victiütie de ces terribles bêtes : accoutumés dès leur jeune âge à combattre contre elles, ils semblent peu les redouter: Il me souvient que
lusieurs fois ils se sont égayés à mes dépens, en s'apercevant que je ne pouvais, me défendre dès le principe d’un cértain sentiment de frayeur, lorsque les tigres venaient faire entendre leurs cris aigus près de ma petite cabane. Ces bonnes gens avaient cependant Soin dé me dire aussitôt en riant pour dissiper nos craintes, de ne rien appréhender; qué le tigre ne m’attaquerail pas Lant qu'il y aurait des Karians pour ma défense. Il ést bon de remaïquer aussi que ces vastes forêts ne sont pas uniquement peuplées de bêtes féroces, elles sont remplies de cerfs, de daims, de singes et de beaucoup de gibier. Nulle part je n'ai vu une si grañdé quantité de tourterelles et de perriches; les paons, les coqs sauvages s’y voient en abondance, ainsi qu’une infinité d'oiseaux des espèces les plus variées et les plus belles :. Le terrain, considéré en luimême, paraît être très-propre à là culture. Les plaines et les vallées sont couvertes d'une végétation qui annonce partout un sol très-fertile.….
» Les Karians n’ont point encore de lois écrites; ils se gouvernent simplement d'après des usages traditionnels. La coutume, l'exemple de leurs ancêtres, sont lmbase de leur jurisprudence, ou plutôt forment toute leur législation. Ils ont des chefs de district, c’est-à-dire qu'un certain nombre de familles, qui se trouvent rapprochées les unes des autres, reconnaissent pour chef quelqu'un de ceux qui jouissent de plus de considération, et qui savent le mieux parler la langue des peuples leurs voisifs, pour présider leurs petites assemblées et pour veiller au maintien de leur liberté. Le pouvoir de cés chefs est très-restreint; on peut dire qu'ils ne sont réellement que les premiers de leurs égaux. Il n’y a rien qui les distingue à l'extérieur des autres particuliers, qui, en les mettant à leur tête; n'ont point eu l'intention de se donner des maîtres, mais seulement des conseillers et des protecteurs; aussi est-ce plutôt de la déférence qu’ils leur rendent qu'une véritable obéissance.
ÿ Quant à l'origine de cette histoire, il m'est impossible de la faire connaitre. Il est difficile de la découvrir et dé la débrouiller au milieu des traditions très-obscures d’un peuple qui n’à pas de caractères d'écriture, el qui par conséquent n’a point d'annales, éb ne conserve aucun écrit qui puisse donner quelque éclaircissement à ce sujet. Je sais que quelques étrangers qui; dans le Pégou ou sur la côte de Tanasserim, ont
vu par hasard des individus de cette nation, frappés des récits singuliers que leur faisaient les Birmans, ont voulu les faire descendre des Égyptiens. Quelques-uns ont été plus loin, et ont prétendu que ce pourrail être une fraction d’une tribu d'Israël qui se serait séparée des autres en certaine circonstance ignorée, pendant le temps de leurs différentes captivités, qui aurait énsuite passé dans les Indes; et qu'énfin, pressés et poussés de proche en proche par les autres peuples, les descen-
Les Karians paraissent faire peu de cas du gibier, qu’ils ne peuvent d’ailleurs se procurer que dificilément, à cause du petit nombre d'armes à feu qu’ils possèdent. Ils mangent cependant avec plaisir du cerf, du sanglier, et surtout la chair d’une espèce de singe très-commun dans leurs forêts.
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dants de ces fils de Jacob seraient successivement parvenus jusque dans les forèt: qu’ils habitent maintenant. Mais toutes ces asserLions sont loin d’être prouvées: tout ce qu’on peut dire de plus certain et de plus raisonnable, c’est que ce peuple parait avoir été jadis le possesseur des terres qu’occupent maintenant les Birmans et le: Pégouans, et qu'il n’aura été refoulé ensuite dans l’intérieur du pays que par ses vain. queurs qui auront pris sa place; autrement, il serait bien difficile d'expliquer com: ment ces tribus se trouvent ainsi enfermées sur une si grande étendue de terre, entre les Pégouans et les Birmans d’un côté, et les Siamois de l’autre, peuples avec lesquels elles ont peu d’'analogie et presque pas de relations, tandis qu'elles sembleraient se rapprocher davantage de certains autres sauvages des Indes. Je serais, par exemple, assez porté à croire que les Karians doivent avoir une origine commune avec les petites nations qui habitent les frontières des provinces méridionales de la Chine (entre le Laos supérieur et le Yun-Nan), tels que les Æines (Lowas ou Loïos), et les Æames, et même avec les peuples du haut Siam, comme ceux de pure race laosienne. Les traits de ressemblance, d’après le peu de connaissance qu'on a de ces nations, seraient assez frappants, et il me semble que la différence accidentelle qu’on peut remarquer dans leurs croyances, leurs usages, leurs lois, pourrait bien être attribuée en partie à leur position géographique, qui, en les rapprochant des Chinois et des autres peuples leurs voisins, auraient pu par ce contact altérer la douceur et la simplicité de leurs mœurs et de leur caractère, et changer ou du moins modifier la manière de se got verner, en les obligeant à prendre souvent les armes -pour défendre leur libertéet empêcher l'enlèvement de leurs femmes et de leurs enfants. Ces mêmes traitsde ressemblance se font remarquer sous plusieurs rapports entre les Karians et les habitants de Poulo-Nias (île située à l’ouest de Soumädra). Comme ces insulaires, "les Karians n’admettent en général que deux êtres, l’un bon et l’autre mauvais; mais ils ne rendent aucun culte au bon, sur la connaissance duquel ils n’ont que des idées confuses et très-vagues, et de la bonté duquel, disent-ils, ils n’ont rien à redouter: la crainte seule les porte à sacrifier au mauvais, dont ils ont une peur terrible. Toute qui leur arrive de fâcheux, les maladies, les pertes qu’ils éprouvent dans leurs récoltes de riz, la mort même, ils attribuent tout à l'influence et à la malice du mauvais génie. Ils cherchent à l’apaiser en lui offrant des poules, du riz, du sanglier, etc. Voilà, en général, à quoi se bornent tous leurs dogmes et à quoi se réduit toute leur religion; en sorle qu'on peut dire que c’est plutôt un sentiment de terreur et de crainte servile qu'un véritable culte. Nulle prière à l'Éternel, à l'Esprit créateur ou bon génie, aucune formule d’oraison, point de temples, point de bonzes ou ministres de la religion ; seulement, dans une maladie et dans toute autre circonstance fâcheuse, ce sera le chef de la famille qui exercera les fonctions de sacrificateur: il immolera un coq au mauvais génie, ou lui offrira pour l’apaiser du riz, des fruits, accompagnés de quelques bouquets de fleurs. J'ai remarqué qu’ils ont choisi certains lieux où ils pensent qu’il est plus efficace de faire ces petits sacrifices. Mais dans ces endroits-là on ne voit rien de remarquable, si ce n’est une espèce de petit autel sur lequel sont présentées les choses que l’on veut offrir au génie malfaisant. En général, les Karians paraissent très-peu attachés à ce culte qu’ils rendent au malin esprit, et ajoutent peu de foi à l'utilité des sacrifices qu'ils lui font; ils paraissent plutôt, en cela, suivre la coulume qu'obéir à leur conviction; ils me l'ont témoigné bien souvent, quelque temps après mon arrivée dans leurs forêts, surtout dès que leurs rapports, qui, dès les premiers jours avaient été empreints de quelque timidité, et peut-être de quelque défiance, se furent changés en confiance et en une grande ouverture de cœur. Quand alors je leur parlais sur l’absurdité de leur croyance et l’inutilité de leurs sacrifices,
ils ne pouvaient s'empêcher d'avouer avec franchise que j'avais raison, et que bien des fois ils avaient fait eux-mêmes l'expérience que leurs sacrifices n’aboutissaient à rien et ne produisaient aucun effet salutaire. Dans ces entretiens particuliers, ces bonnes gens ne manquaient pas de me prier ensuite de continuer à leur enseigner la bonne doctrine et de ne pas les abandonner; qu’ils désiraient de tout leur cœur connaitre la vérilé et la suivre; et plusieurs fois même, un certain nombre ne consultant que leur grand désir de s’instruire, me proposèrent d'apprendre ma langue, afin de mieux comprendre la religion que je leur annoncçais. Les plus timides seulement et ceux qui paraissaient redouter le plus le mauvais génie, me faisaient observer, lorsque je les pressais d'abandonner leurs superstitions, qu'ils étaient aussi bien déterminés à embrasser ma religion, mais qu'ils ne pouvaient quitter tout de suite les pratiques qu'ils tenaient de leurs ancêtres, avant de savoir les prières qu'il fallait atresser au bon génie; car autrement, ils seraient livrés sans armes pour se défendre à la fureur du mauvais génie, qui, irrité de leur défection, se jetterait sur eux pour les tourmenter avec plus de violence.
Si quelquefois il m'arrivait de témoigner à ces pauvres sauvages mon étonnement de leur peu de lumières sur la Divinité, ils se contentaient de me répondre avec la simplicité qui les caractérise, que c'était vrai; qu’ils étaient bien ignorants; mais que ce n'était pas leur faute; que leurs ancêtres ne leur avaient pas enseigné ni transmis d'autre religion. Quelques-uns d’entre eux, cependant, qui se piquaient de plus de savoir, en donnaient une raison assez singulière; la voici : Le bon génie, disaient-ils, voulant donner une religion et des lois à toutes les nations, leur assigna un jour, et les somma de paraitre devant lui, afin de venir recevoir les lois saintes; mais les Karians se trouvant enfoncés dans les déserts, et fort occupés selon leur ordinaire à la culture des terres, à couper et brûler les forêts pour semer ensuite leur riz, ne purent se rendre au jour fixé; en sorte que lorsqu'ils arrivèrent, les autres peuples avaient déjà reçu leur religion, et le bon génie avait disparu. Les Karians alors, au désespoir de se voir privés seuls de ses lois, se laissèrent aller à la plus grande tristesse; ils pleurèrent, ils poussèrent des cris plaintifs vers le souverain législateur, qui se montra longtemps sourd à toutes leurs demandes, en punition de leur négligence à se rendre au jour marqué; à la fin, cependant, il se laissa toucher par leurs prières et se montra sensible à leurs larmes; il parut de nouveau, et les Karians obtinrent ce qu’ils désiraient avec tant d’ardeur.
» Le bon génie, après quelques légers reproches sur leur négligence, leur écrivit sur une peau de buffle les préceptes qu'ils devaient observer et les lois d'après lesquelles ils devaient se gouverner, et ensuite il disparut à leurs yeux. Les Karians, au comble de la joie, lui offrirent des sacrifices, et firent des fètes de réjouissance; mais pendant qu'ils se livraient ainsi à la joie, les poules faisaient du dégât et allaient faire changer celle joie en une tristesse profonde, En effet, comme la peau de bufle était fraiche ‘ou un peu mouillée, ils l’avaient mise au soleil pour la faire sécher; mais les maudites poules, ignorant que ce füt là la table sacrée des lois saintes, grattèrent dessus el effacèrent tous les caractères; en sorte qu’il fut impossible d'en lire un seul mot. Ainsi les Karians, pour avoir commis la grande imprudence de ne pas veiller soigneusement à la garde de la peau de buffle, se virent encore privés une seconde fois, par leur faute, de leur religion et de leurs lois, et c’est pour cette raison qu'ils sont toujours restés depuis dans leur état d'ignorance, et que toute leur science et leurs soins se sont bornés à planter le riz et à se livrer aux travaux champêtres; tandis que les autres peuples, surtout les Européens, ayant pour guide la vérité, et appuyés sur la proteclion du bon génie, sont devenus si savants et ont fait des ouvrages si merveilleux,
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jusqu’à inventer, dit-on, des maisons de feu pour traverser les mers *. Oui, ajoutaient-ils avec une naïveté admirable, il faut que nos ancêtres aient commis quelque grand crime pour que le bon génie ait abandonné leurs descendants à la puissance de l'esprit malfaisant , et les ait laissés jusqu’à ce jour dans une profonde ignorance.
» Les Karians paraissent en général bien disposés à recevoir la nouvelle du salut el la paix du Seigneur promise aux hommes; et sans vouloir ici sonder les secrets des profondeurs divines, il faut espérer que Dieu jettera énfin un regard de miséricorde sur eux, et qu'il les admettra au nombre des enfants de la grande famille. Leurs mœurs, leurs habitudes, tout dénote un peuple plein de droiture qui, quoique däns l'étal sauvage, à une inclination bien prononcée pour la vertu. Je ne crainspas d'avancer que le Karian enfoncé dans ses forêts, privé de toute instruction, sans cohnaissance des lois, des usages des nations civilisées, pourrait faire rougir par la Sim plicité de ses mœurs et de ses autres vertus morales, non-seulement les peuples"les plus vantés des Indes orientales, mais encore un grand nombre de catholiques d'Europe, qui, avec tous les éléments de la civilisation chrétienne et tous les moyens que l’on peut désirer pour s’instruire, connaître la saine doctrine et la suivre, Sont plus vicieux que ce grossier Sauvage qui, au milieu de ses bois, n’a pour se conduire que les lumières de la loi naturelle et les traditions bien obscurcies de la loi primitive révélée... |
» La grande corruption de mœurs qui règne parmi les peuples de l’Inde, et qui neutralise en quelque sorte en beaucoup d’endroits le zèle des ouvriers évangéliques point pénétré avec ses dehors dégoütants et ses suites funestes dans les forêts quAils habitent. La polygamie est inconnue chez les vrais Karians, qui portent à un haut degré la fidélité et l'amour conjugal. L'union, la concorde, les égards mutuels qui règnent entre les époux, sont vraiment admirables. Je n’ai jamais entendu échanger entre eux la moindre parole qui portât l'empreinte de l’aigreur et du mécontentement: Ges mêmes rapports d'amitié, de soumission et de paix existent entre les parents"et les enfants, et entre (ous les membres de la famille. Lorsque la mort vient à séparer les époux, très-souvent celui qui reste ne formera pas de nouveaux liens; et il west pas rare de.le voir succomber à la douleur. C’est l’aversion que leur inspire les mœurs licencieuses de leurs voisins, autant que l'esprit de nationalité, qui les porte à ne contracter d'alliance qu'avec les personnes de leur race, et à n’habiter qu'avecles gens de leur nation ?.… vd
» Ge penchant au vol que les voyageurs ont remarqué chez les peuplades sauvages, dans les différentes parties du globe, ne se manifeste point parmi les Karians. Rigides observateurs des lois de la justice, ils ne semblent pas concevoir la possibilité deles. violer. Aussi sont-ils entre eux en pleine sécurité à cet égard ; ils laissent sans gardien leurs petites cabanes pour aller travailler au loin dans les forêts ou pour faire leurs longs voyages dans le désert, sans nulle crainte que leurs compatriotes viennentleÿ voler. Montrer parmi eux la moindre défiance sur ce point, ce serait les blesser vives ment,
» Ces naturels semblent avoir aussi une horreur particulière pour le mensonge;en
* Ils voulaient parler des bateaux à vapeur. L'usage que les Anglais en ont fait avec avantage sure
fleuve du Pégou dans leur dernière guerre avec les Birmans, a été la source des fables merveillelisés qu’on a débitées sur ces bâtiments parmi les peuples de cette partie de l'Asie. …* C’est à tort qu'on a cru qu’une partie de la population de Tavaï et de Mergui était, composée de Karians. Il n’y a pas un seul de ces sauvages qui habite ces villes. Quelques fenimes birmanes, qui pendant la saison des pluies ont coutume de porter les habits des Karianes pour sortir dans les rués; ont, pu induire en erreur certains voyageurs,
sorte qu'on peut se fier en toute sûreté sur leur parole, en tout ce qu'ils vous diront et promeltront. Si quelqu'un par malheur les trompait une fois, il serait fort difficile de se réconcilier, car ils auraient de la peine à revenir de l'opinion qu'ils auraient portée de lui, et ils lé considèrent comme un homme méchant, simulé, auquel on ne doit jamais accorder de la confiance. Sur cet article, leur réputation est si bien établie que la bonne foi et la sincérité des Karians sont en quelque sorte devenues proverbiales.
» L'hospitalité, cette vertu si vénérée en général chez les Orientaux, est une loi Sacrée chez les Karians, qui se font un honneur et un plaisir de l'observer. Lorsque ces naturels sont en voyage, ils s'arrêtent et entrent dans la première maison qui leur convient pour manger, se reposer, dormir, comme s'ils étaient dans leurs propres cabanes : tout ce qui est chez leur hôte est à leur disposition; ils peuvent demander, prendre tout ce qui leur fera plaisir, sans qu’on y mette la moindre opposition. On dirait vraiment que la nation entière ne forme qu'une seule famille; aussi rappellet-elle admirablement bien, à certains égards, la paix et l'union de la vie patriarcale. Si ne famille a éprouvé quelque malheur dans sa récolte de riz, ou qu'elle ait fini sa petite provision avant la nouvelle moisson, elle quitte sa hutte et se rend dans la cabane de son voisin, qui la reçoit sans la moindre difficulté, et partage tout ce qu'il d'avec ses nouveaux venus, comme s'ils étaient ses propres enfants. Quand la provi- Son commune est consommée, les deux familles partent ensemble, et vont aider une autre famille à manger son riz, sans que la paix soit troublée dans le ménage.
» Ils sont exempts d'ambition, et les haines, les querelles, les guerres intestines , les démélés de famille ne se rencontrent point chez les Karians. Cela, au reste, est facile lconcevoir lorsqu'on fait attention que le cercle dans lequel ils s’agitent est extrèmement petit, et d'autant plus resserré que ces grandes passions qui agissent avec tant dé force sur les autres peuples, et jettent le trouble et la confusion dans les États el les familles, jouent un rôle très-faible chez eux. Contents de vivre au jour le jour, ils hont point les idées ambitieuses de s'étendre et de posséder, et ne sont point tourmentés par le désir insatiable de dominer et de se faire un nom, ni dévorés par celte soif ardente de la vengeance que les cruelles peuplides sauvages ne peuvent éteindre que dans le sang de leurs ennemis. Toute leur ambition et tous leurs désirs se bornent à avoir un peu de riz pour manger, quelques feuilles de tabac et de bétel pour Mâcher. Je dis un peu de riz, car le Karian est extrêmement sobre : le riz, le sel, le piment, joints à quelques légumes ou à des feuilles tendres qu’il détaçhe des arbres le long des rivières, voilà sa nourriture ordinaire. Si quelqu'un tue un cerf, un sanglier ou tout autre animal, il partage sa proie entre ses voisins; el très-souvent, si lon ne peut pas tout manger en un jour, on jette le reste, et on ne conserve rien pour le lendemain, comptant pour l'avenir sur les bienfaits et les largesses inépui- Méables de la nature. Le Karian ne sort point des bornes de cette sage sobriété, si ce nest lorsqu'il fait son vin de riz (espèce de liqueur fermentée très-forte, et assez agréable à boire à cause des ingrédients qui entrent dans sa composition), car alors ce pauvre sauvage ne connait plus de limites, et sa raison l’abandonne. Son ivresse n'a pourtant rien de dangereux, et ne le rend pas furieux, comme beaucoup d'autres Indiens; lorsqu'il a bien bu, il se couche et s'endort sans chercher à quereller per- Sonne. C'est un vice que le missionnaire, par sa patience el son zèle, viendra assez facilement à bout de déraciner; car comme ce n’est que dans dé certaines occasions, peu fréquentes heureusement, qu'ils font usage de ces liqueurs spiritueuses, il n’y pas chez eux habitude bien formée.
» Le Karian est donc, comme je viens de le dire, de mœurs simples et candides ,
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consciencieusement attaché aux lois de la justice, ennemi de la dissimulalion et du mensonge, frugal, très-hospitalier. Le fond de son caractère est la douceur jointe beaucoup de simplicité et à une grande franchise; on trouve même chez plusieurs d'entre eux de la noblesse et de l'élévation dans les sentiments. Ils sont graves et réservés, et on ne voit point chez eux cette légèreté et cet enfantillage qu’on remarque ordinairement chez le sauvage; on n’entend point dans leurs conversations ces éclats de voix, ces interruptions bruyantes qui rendent les entretiens et les assemblées-des barbares si tumullueuses; chez eux, tout est calme et réfléchi. Ils s’attachent facilement à celui qui leur donne des marques non équivoques d’amilié, qui prend part à leur misère et qui leur rend quelques petits services; ils ne manquent pas de lui‘en témoigner leur reconnaissance dans toutes les occasions qui se présentent. Humains par Caractère, ils sont obligeants, même envers les inconnus et envers ceux donbils n'ont rien à espérer. Ces tribus errantes ayant pour principe de vivre en paix avec tout le monde, ne prennent jamais les armes contre leurs voisins; mais en même temps, elles ne peuvent supporter la servitude; elles aiment mieux s’isoler, se disperser dans les plus vastes forêts, et vivre indépendantes avec les tigres et les autres animaux féroces, qu'avec les Birmans, dont la forme despotique de gouvernement, “les croyances religieuses et les costumes sont si opposés à leurs traditions et à leurs mœurs, La liberté et les forêts passent avant tout dans l'esprit de cette singulière nation. Vrai enfant du désert, le Karian ne peut souffrir le séjour des villes; il languit dès qu’il quitte ses bois et ses montagnes. Accoutumé dès sa tendre jeunesse à vivre isolé et indépendant au milieu des forêts, parmi les animaux sauvages, il aime à errer et à voyager dans ces vastes solitudes, toujours armé d’un large coutelas, qua presque la forme d’un sabre, et qu’on appelle parang sur la côte de Tanasserim; ile met en route avec cet ami et ce compagnon fidèle, sans craindre le tigre, l'éléphant et les autres bêtes féroces. ?
» L'éducation est à peu près nulle parmi ces peuples; il n’y a chez eux aucuné école, soit publique, soit particulière, ni pour la religion ni pour les sciences. Ils n’ont point de connaissance de l'écriture ni d'aucun signe qui puisse en tenir lieu, et n'ont de monuments que la tradition qui se conserve par certains usages. Les enfants sont portés par l'exemple de leurs parents, plus que par leurs discours, à respecter les coutumes et les pratiques superstitieuses qu’ils tiennent de leurs ancêtres, à éviter le mensonge, le vol et le parjure, et à s’adonner au travail. Bien jeunes encore,“ils suivent leurs parents dans les bois, et s’accoutument ainsi de bonne heure à unewie laborieuse, qui les éloigne de la mollesse et des suites funestes qu'elle entraîne après elle. Mais cette manière dure et isolée de vivre au milieu des forêts, jointe à une ignorance absolue des usages des peuples policés, répand sur l'extérieur des Karians uné certaine grossièreté qui serait choquante, si elle n’était un peu effacée et corrigée par cet air de douceur et de bonté qui leur est naturel, et qui ne les abandonne point au, milieu même de leurs plus grandes occupations. Il est bon d'observer cependant que les Karians, malgré leur inclination prononcée pour la vie isolée et nomade, se réuniront en société à la voix du missionnaire, pourvu qu’il ait bien soin d’éloigner tout soupçon de vouloir porter atteinte à leur liberté, et que les ouvriers évangéliques leur promettent de rester avec eux dans l’intérieur des terres : ils mel’ont déclaréen plusieurs occasions:
» Pendant la saison des pluies, temps auquel les Karians ne peuvent beaucoup"se livrer à leurs travaux champêtres, ils s'occupent à creuser des pirogues qu'ils vendent ensuite aux Birmans, ou plutôt qu'ils échangent contre quelques objets de peu de valeur, mais qui suflisent à leurs besoins. Ils vont recueillir dans les bois le cardamome, le miel, la cire, et quelques autres productions sauvages.
» C'est pendant ces temps de pluie continue que se développent chez ces peuples plusieurs maladies dangereuses, et surtout ces fièvres connues dans ces pays sous le nom de fièvres du désert, qui font périr tant de personnes. Les naturels sont d'autant plus à plaindre alors, que, privés du secours des gens de l’art, ils ne pensent qu'à apaiser la colère du mauvais génie, qu’ils regardent comme l'auteur de la maladie, et »e livrer à la pratique de plusieurs superstitions, dont le ridicule le dispute à l'absurde, et montre un peuple tout à fait ignorant. La saison du soleil, en rendant l'air plus salubre et en ramenant la santé, vient augmenter les travaux de ces sauvages. Cestralors qu’ils font la moisson, qu'ils coupent les forêts pour les brûler et pour semer ensuite leur riz. En quelques endroits aussi, ils cultivent le coton, le chanvre, le poivre noir, le tabac. C’est principalement au nord de la province de Martaban que le Karians se livrent à cette importante culture; ils élèvent aussi beaucoup de volaille; mais ils en font eux-mêmes peu d'usage. Ils consacrent de temps en temps quelques jours à la chasse, sans en faire une occupation habituelle.
Je ne parlerai pas de leur force de corps et de leur adresse dans les combats terribles et fréquents qu'ils livrent à l'éléphant, au rhinocéros, au buffle sauvage et aux autres animaux, qui leur disputent les forêts, et viennent faire du dégât dans leurs champs de riz. Je n’ai pas été témoin de ces combats singuliers, n’ayant pu alors les suivre dans leurs chasses; seulement j'ai eu plusieurs fois occasion d'admirer leur adresse à manier l'arc. On est étonné de voir avec quelle force et quelle justesse, à une distänce prodigieuse, ils vont percer avec leurs flèches empoisonnées les singes sur les arbres: les oiseaux mêmes, au vol, n’échappent pas toujours au trait meurtrier qui est parti de la main de cet habitant des bois.
“Me dirai seulement quelques mots sur les mariages et les funérailles. Le jeune Karian qui veut se marier, après avoir fixé son choix, fait demander la fille aux parents. Quoique la demande soit bien accueillie et que la réponse soit favorable, tout mest pas Lerminé pour le postulant; il faut encore avoir le consentement de la jeune fille, qui ne le donne pas à la légère : elle désire bien connaître auparavant celui qui veut devenir son époux, et qui doit partager les destinées de sa vie errante : c'est pourquoi il est d'usage, d’après les mœurs karianes, que le jeune homme vienne rendre une visite à sa future. S'il convient à la fille, et qu’elle le juge doué de beaucoup de force et capable de bien couper les forêts (et c’est là une qualité bien estimée chez les Karians), elle donne son consentement, mais toujours en se conformant à l'avis de ses parents, qui, de leur côté, ne contrarient point le goût de leurs enfants. Alors on assigne un jour pour célébrer les noces. La fiancée invite ses parents el ses amis, tandis que le futur fait aussi ses invitations. Au jour marqué, il vient à la tête de Ses conviés dans la maison de sa future; où doivent se faire les noces. Mais ici on lui prépare un terrible assaut ; et le jeune Karian ne pourra se rendre maitre de celle qui luia donné sa parole qu’en escaladant la petite cabane qui se trouve bien défendue. On deu soin de choisir parmi ceux que la fille a invités à la noce celui qui est Le plus renommé par sa force. Cet athlète, tout glorieux du choix qu’on a fait de lui, et jaloux desoutenir sa réputation de bravoure et de force, se place au pied de la longue échelle qui sert d'escalier pour monter à la cabane, el se prépare à résister au futur époux. C'est là que s'engage une lutte terrible. Heureux si l’assiégeant peut terrasser son adversaire; car ce n’est que par ce moyen qu’il peut se faire une bonne réputation de force et d'adresse. S'il est vaincu, et qu'il ne puisse faire mordre la poussière à son anlagoniste, quelqu'un de ses parents ou amis prend sa place et combat le vainqueur, qui, à la fin, épuisé de fatigue, succombe et s’avoue vaincu. Aussitôt on crie victoire, on grimpe dans la hutte, et on ne pense plus qu'à se livrer à la joie : on mange le riz,
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on boit la liqueur fermentée en faisant l'éloge de ceux qui ont combattu. Sur la fin du petit festin, les anciens prennent à part les nouveaux mariés, et dans un entrelien particulier qu'ils ont avec eux, ils leur donnent leurs instructions et les exhortent à vivre en paix, et à suivre toujours les coutumes des Karians leurs ancêtres.
» Les Karians, à l'exemple de plusieurs peuples de l'Orient, ne confient pas à la terre les restes inanimés de leurs parents ou amis : ils brülent les corps; bien différents en cela des Nias, qui ne brülent ni n’enterrent leurs morts: mais qui, après les avoir mis dans une espèce de bière mal fermée et soutenue par quelques pieux de bambou, les exposent en plein air, dans un endroit commun à chaque kanpon ou village; c’est là qu'ils pourrissent et qu’ils deviennent la pâture des oiseaux de proie, des serpents et de l’iguane surtout, si commun dans cette île. Les Karians, au contraire, brülent d'abord le corps, et ensuite ils célèbrent les funérailles du défunt. Cette dernière cérémonie est quelquefois retardée de quatre ou cinq mois, et même davantage, après que le corps a été brûlé, selon qu’ils sont plus ou moins occupés de leurs travaux ; à cet effet, ils ont eu soin en brülant le mort de conserver un petit os de la tête, pris dans la région du front. Dès que le jour fixé pour la cérémonie est arrivé, les Karians, parés de leurs colliers et de leurs plus beaux habits, accourent de tous côtés; ils viennent quelquefois de deux ou trois journées de chemin pour prendre part à la fête. On élève un échafaudage ou espèce de catafalque où l’on suspend le petit os enveloppé dans un linge; tout autour on étale les richesses du défunt, son habit, ses colliers, ses armes, etc. Dès que tout est ainsi disposé, on commence à tourner en rond autour de ce calafalque en chantant, criant et faisant mille gestes à la mode kariane. Quand les premiers qui tournent ainsi en cercle sont fatigués, d’autres prennent aussitôt leur place et continuent leurs danses lugubres, leurs cris et leurs chants. Cette bizarre cérémonie dure souvent huit jours et huit nuits sans interruption. Sa prolongation dépend de la considération du défunt, mais toujours elle dure au moins la moitié
d’un jour et d’une nuit. C'est là la grande fête des Karians. Après que-la cérémonie est
terminée, deux ou trois des plus anciens prennent le petit os avec les habits, les col liers, les armes et les autres objets du défunt, et vont myslérieusement et dans le plus grand secret à travers les forêts porter tous ces objets et les déposer au pied d’une cérlaine montagne, choisie dans chaque province ou district Pour recevoir ces restes des Karians. Il n’y a que les plus anciens qui connaissent ce lieu. Après que les envoyés ont rempli leur mission, ils s’en retournent par d’autres sentiers, observant toujours de n'être pas aperçus dans leur route. Avant de quitter ce lieu où gisent toutes ces dépouilles funèbres, ils ont bien soin de conjurer le mort de rester là parmi ses ancètres, et de ne pas revenir dans sa hutte trouver ceux qu'il vient de quitter, lui
faisant observer qu’il n’a plus rien dans sa cabane, qu'on lui a apporté ses habits, ses colliers et ses armes. »
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