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Le Gherval est la terre sainte des Hindous. On y pénètre ordinairement par la ville de Hardvar, Herdouar ou Hurdwar (Hari-Dvara, porte de Hari ou Vichnou), située sur la rive droite du Gange au pied des monts Sévalik, que perce ce fleuve pour entrer dans l'Hindoustan.
De beaux temples et de grands édifices en pierre érigés par des hommes pieux pour l'usage des pèlerins, et tous bien entretenus, montrent qu'il existe là une hiérarchie respectée et florissante. Le plus grossier comme le plus amusant tribut levé sur l'enthousiasme religieux des Hindous, est, sans contredit, la foire de Hardvar, où les pèlerins se rassemblent au mois d'avril pour se laver dévotement dans le fleuve. Le grand concours de monde que les cérémonies attirent, joint à la position de cette ville sur la frontière de l'Hindoustan, du Rajahpoutana et du Pendjab, fait de la solennité annuelle un des tableaux les plus curieux de la vie anglo-hindoue. On élève principalement les tentes et les kiosques de la foire au milieu même du Gange, dans des îlots que le fleuve laisse périodiquement à découvert. On voit sur la même échoppe des châles de Cachemire et des habits de laine d'Angleterre, des coraux de la mer Rouge, desagates du Goudjérate, des pierres précieuses de Ceylan, des gommes et des épices d'Arabie, de l’assa-fœtida et de l’eau de rose de Perse, à côté des montres de France, des conserves de la Chine et des sauces britanniques ou des parfums de Bond-street et deéda-rue Saint-Honoré. J'y ai vu, dit Skinner, une boîte de rouge de France, ainsi que du henné africain pour teindre les jolis doigts des Vénus de l'Orient, sur le même élalage qui montrait de l’antimoine pour donner de la langüeur à un œil féminin, et tousles différents articles de la toilette européenne. Les maisons bizarrement peintes de Hardvar, les troupes de singes libres et sacrés qui courent sur les toits, le spectacle des marchands asiatiques, des Arméniens, des Chinois, des Tartars, des guerriers sykes et gorkhâs, des uniformes britanniques et des baigneurs presque nus qui se plongent dans l’eau par vœu, rendent cette foire le panorama de l'Inde. H y à quelque chose de respectable dans l’amour de tout un peuple pour un fleuve qui est la source dela fécondité de ses campagnes, malgré l'abus d’un culte si exclusivement thermal. Autrefois on ne descendait au fleuve que par un escalier où quatre pèlerins seulement
pouvaient passer de front. De fréquents accidents arrivaient à cause de l'empressement extrême des dévots à arriver les premiers à l'onde sainte. En 1819 on compta 450 Hindous tués par la pression de la foule qui les serrait. La Compagnie des Indes y a fait Conslruire un quai en gradins commodes , à la façon d’un hémicycle romain, où les malades, les infirmes, les enfants et les femmes qui n’osent pas, soit crainte, soit pudeur, se confier aux eaux du Gange, attendent la venue du flot régénérateur, et märmottent des prières en prenant un bain de jambes. Les névralgiques de Dieppe et d'Ostende ne sont pas plus résignés. Les uns se font porter en litière, les autres sur dés chameaux : les plus riches ne descendent pas de leurs éléphants, les pauvres se ndient souvent ou disputent leurs membres aux gavials du fleuve. Les rajahs du Nord sy livrent des défis de magnificence. Il y à quelques années que la bégum Sumro Sÿ montra publiquement avec une escorte de mille cavaliers et de quinze cents gardes. On ne lira pas sans intérêt le portrait que Victor Jacquemont a tracé de cette femme célèbre, dont on ignore l’origine. Ce voyageur, qui fut si jeune victime de son amour pour les sciences naturelles, écrivait de Delhi à son père, le 26 décembre 1834 : « IL paraît que j'ai oublié, l’an passé, de vous parler de ma visite à la bégum (princesse en persan) Sumro, à Serdhana près de Meerut (Mirut, à quelques lieues au nord de Delhi). Sachez donc que le colonel Arnold me mena chez elle un dimanche matin du mois de décembre dernier, quand j'étais à Meerut avec lui. Je déjeunai et dinai avec cette vieille sorcière, et même lui baisai la main galamment. En véritable
John-Bull, à diner, j'eus lhonneur de trinquer avec elle. De retour à Meerut, le ler demain, j'y reçus d’elle une invitation à diner le jour de Noël. C’est une vieille coquin qui à une centaine d'années, cassée en deux, ratatinée comme un raisin sec, une sort de momie ambulante, qui fait encore elle-même toutes ses affaires, écoute deux trois secrétaires à la fois, tandis qu’en même temps elle dicte à trois autres. Il n'y pas quatre ans qu'elle fit attacher à la bouche de ses canons quelques-uns de sés*che tifs ministres et courlisans disgraciés; ils furent tirés comme des boulets. On racont (et c’est vrai) qu'il y a soixante ou quatre-vingts ans, elle fit enterrer vivante une jeun esclave dont elle était jalouse, et donna à son mari un nâtch (bal) sur cette horrib} tombe. Ses deux maris européens sont morts violemment. Au reste, elle était cour: geuse autant que cruelle. Des moines italiens se sont emparés d’elle, et lui ont faitun peur du diable. Elle a bâti à Serdhana une belle église catholique, et vient ces joursd'écrire au gouvernement, pour demander qu’à sa mort une partie de ses domaine reste attachée à son église, pour en défrayer le service. Elle a écrit au pape pour avoi un évêque à Serdhana : cependant elle ne radote pas. De ses seize lacs (quatre million: de revenu, elle en enfouit huit chaque année dans ses jardins, qu’elle pourraït dont à qui bon lui semble, et qui, à sa mort, appartiendront au gouvernement anglais. »
Au congrès de Hardvar paraît aussi le rajah de Bélaspour, petite principauté srl Setledje, auquel le gouvernement anglais a laissé pour consolation un titre nomin: et la splendeur des richesses qu’il dépense en costumes et en équipages, ne pouvar plus s’en servir dans l'intérêt de la puissance. Monté sur un éléphant couvert delame d'argent massif, assis sur un dais de pourpre où les pierreries étincellent, le raja étale, au front de son turban pointu, les deux plus grosses perles qu'il y ait au mond et que les descendants d’Aureng-Zeb lui ont transmises avec le sceptre qu’il'a sim: défendu. Des grappes de diamants pendent à ses oreilles percées par de lour anneaux d’or.
À la nuit tombante les bayadères de Delhi et de Cachemire parcourent les rues" Hardvar et dansent sur le seuil des portes comme dans l’intérieur des maisons, tandi que des illuminations magiques qui réfléchiront leurs feux dans le miroir du Gange s’allument de toutes parts aux flèches des mosquées, aux dômes des bazars, aux cèdre des forêts, et se répandent en flammes aux mille couleurs jusques au pied du deuxièm étage de l'Himä-Laya. Lord William Bentinck, l’un des derniers gouverneurs générau des Indes, comprenait parfaitement toute l'importance de la foire pieuse de Hardvar Sa présence élait saluée par les brahmanes des plus vives acclamations, et si le repré sentant de la puissance britannique s’abstenait de prendre dans le Gange un bain qu ne peut être que nuisible aux profanes, en revanche il distribuait mille roupies au prêtres de Brahma. Les dieux étaient contents.
De Hardvar on pénètre dans le Gherval par le Doun ou Dhoon de Deyrah, que le Anglais appellent communément the valley of the Dhoon, la vallée de la vallée. @les une vallée longitudinale, encavée entre le pied de l’Himä-Laya et le terrain diluvia relevé entre le Baghirati et la Djemnah. Les habitants de cette vallée paraissent heureux dit le capitaine Johnson, ils ont de nombreux troupeaux de bufles et de moutons Leur habillement est blanc; il se compose de chausses, d’une espèce de tunique d’une pièce d’étoffe de laine, jetée par dessus et attachée sur la poitrine avec une fort épingle en acier ou en cuivre; un autre morceau d’étoffe roulée en forme de turb® ombrage leur tête et se termine comme une calotte.
Sérinagor, sur la rive gauche de l’Alacananda qui coule ici de l’est à l’ouest, étai une ville considérable avant les invasions des Gorkhäs et les ravages des tremblement de terre. Toutes les maisons sont en pierres de taille et ont peu d'apparence. De l'autr
ayadère.
{Indoustan,)
sté dé la rivière, plusieurs hameaux placés au pied des montagnes ont des temples lus ou moins célèbres.
Webb fut témoin d’une cérémonie singulière, nommée bhart ou bhéda, qu’il a décrite : e C’est, dit-il, une espèce d'offrande propitiatoire, faite au génie des mon- Lagnes pour qu’il répande ses bénédictions sur le pays et le préserve des dégâts causés parles rats et les insectes. On attacha le bout d’une corde très-longue à un pieu planté près du bord de la rivière; l’autre bout, porté par une centaine d'hommes au sommet d'une montagne haute de près d’un mille, fut passé dans un bloc de bois mobile et noué solidement autour d'un gros arbre. Un homme de la caste des nats ou sauteurs se plaça en travers du billot , et sans être lié à ce dangereux véhicule, ni muni de rien potrtenir son équilibre, à l'exception de quelques sacs de sable noués à ses jambes et à ses cuisses, il s'élança et parvint heureusement en bas. Le pronostic fut regardé conime très-heureux et les chefs de la ville récompensèrent généreusement la hardiesse dunat. S'il fût tombé, sans doute il eût été tué par sa chute; dans tous les cas, sa mort est la punition de cet accident, car s’il lui reste un souffle de vie, on lui tranche la tété qui est offerte en sacrifice d’expiation à l'esprit courroucé. Cette coutume est en usage en plusieurs lieux des montagnes, et l'on y a recours après une mauvaise récolte. »
L'Alacananda vient du nord-est; le Baghirati du nord-ouest. La source de ce dernier est, par le 31° de latitude, à deux milles au-dessous du Gangautri. La rivière sort de bouches de glaces épaisses de plusieurs pieds de dessous une arcade basse au pied d’une masse solide ét perpendiculaire de neige gelée, haute de 300 pieds, formée probableent depuis une longue suite de siècles. Du bord de ce mur de glace pendent de longs et raboteux glaçons ; ils ont sans doute donné lieu à la tradition mythologique qui fait sortir le Gange des chevaux de Mahadéva.
Hodgson put aller un mille et demi plus loin, marchant toujours sur la neige; il trouva qu'il était à 14,600 pieds d'altitude; le point où le Gange devient visible n’est qu’à 43,800 pieds.
De Gangautri jusqu'à ce point, on parcourt deux milles tantôt sur la neige, tantôt sur les rochers, le long des bords du Baghirati, tantôt sur ceux qui remplissent son litMil diminue toujours de largeur, quelquefois il est caché sous des voütes de glace;
un grand rocher qu’il entoure offre une ressemblance grossière avec le corps et la bouche d’une vache. L'imagination ayant attaché l’idée de l'objet qu’elle croyait voir à un creux qui se trouve à une extrémité de ce rocher, l'a nommé gaou-mokhi, la bouche dela vache, qui, selon la croyance populaire, vomit l’eau du fleuve sacré.
La va’iée se termine à la sortie du Baghirati de dessous la glace amoncelée au pied d’un rocher escarpé comme un mur; il n'existe plus de sentiers, plus le moindre signe dé végétation ; on est complétement entouré de neiges et de glaces dont il se détache de lemps en temps des fragments qui tombent du haut des montagnes.
Avant de visiter Gangautri, les pèlerins se rasent, puis se baignent à Gauricound, grand étang éloigné de 600 pas du terme du voyage, et d’où sort un grand torrent. On a creusé dans le lit du Baghirati trois bassins où les pèlerins se plongent; le premier à les mêmes dimensions que la rivière ; c’est l’eau pure de Ganga qui n’est souillée par le mélange d'aucun ruisseau. Un grand temple couvert en bois renferme la statue de cetle divinité en pierre rouge et plusieurs autres idoles. Un brahmane qui réside ordihairement à Dhérali, situé quelques lieues plus bas, vient passer les trois mois de la belle saison à Gangautri où il faut apporter tout ce qui est nécessaire à l'existence, et
Oùl'on n’aperçoit de toutes parts que des montagnes dont le sommet est couvert de neiges; leur partie inférieure est tapissée de gazon avec quelques bouleaux épars. Les
approches de Gangautri sont si difficiles que le lieu n’est guère fréquenté que par de pénitents.
En longeant le Baghirati pour arriver à Dévaprayaga, on suit une vallée très resserrée entre les montagnes; on rencontre quelques villages et des bourgs, entr. autres Barahat, résidence du rajah du Gherval; une autre route mène de ce lieu at ravin arrosé par le Mandacni.
Le grand temple de Dévaprayaga est construit en granit; les pierres ne sont pa liées entre elles par du mortier. Cet édifice, haut de 70 pieds, est de forme pyramidale à quatre faces, renflé au centre, et diminue vers le sommet terminé par une coupol: blanche sur laquelle des colonnes de bois soutiennent un toit carré couvert de tuile. en cuivre et orné d’une boule dorée que surmonte une pointe. Ce temple est construi sur une plate-forme de 60 pieds carrés et haute de 6 pieds. Son entrée tournée ver, l'occident est décorée d’un portique sous lequel les fidèles font leurs dévotions®ar plafond sont suspendues des cloches de différentes dimensions. La divinité principal est en pierre noire et assise sous un dôme, en face de l'entrée, à l'extrémité orientale du sanctuaire. |
Le lieu où se font les ablutions est au point de jonction des deux rivières. L'Alaca. nanda roule avec impétuosité et grand fracas ses eaux écumantes sur une pente escarpéc et hérissée de rochers; le Baghirati coule doucement jusqu’au point où son fougueux compagnon lui communique sa rapidité assourdissante. En conséquence, on a taillé dans le roc, au-dessous de Ja surface de l’eau, trois bassins pour que les fidèles ne soient pas emportés par le courant. Ceux-ci font enregistrer leur nom par un brahmane de leur secte, et, comme on l’a déjà dit, payent une rétribution pour obtenir cet faveur. |
Les affluents de gauche de l’Alacananda viennent du Kemâoun. Dans sa partie septentrionale qui confine à l’'Himä-Laya, on trouve le Niti-Ghat, ou col de Niti, par lequel on pénètre, avec des difficultés extraordinaires, dans l’Oundès, province du Thibet. Sa surface offre une suite continuelle de hautes montagnes qui s’entre-croisent et augmentent de hauteur en allant au nord.
Ce pays est habité par les Khasyias, qui ont le teint moins foncé que celui des tribus des plaines; leurs traits annoncent qu’ils appartiennent à la famille hindoue. Hs prétendent tous être des Rajahpouts de la plus illustre lignée, et sont très-scrupuleux sur l'article du boire et du manger. Ils ne veulent même pas vendre une seule de leurs petites vaches des montagnes à un étranger, à moins que celui-ci ne leur jure qu'il ne la tuera pas lui-même, ou qu’il ne la revendra pas à une autre personne qui désirelà tuer. Ces hommes, dit l’évêque Héber qui les visita en 1824, sont tous de moyenne taille, minces de Corps, mais robustes, d’un teint assez clair, et pauvrement vêtus. Ils ne portent point d'arme, ils ont seulement un gros bâton. Les femmes auraient été agréables de figure, si elles avaient eu la peau moins brülée par le soleil et l'air moins fatigué par le travail, ou si leur nez et leurs oreilles n'avaient pas été tant élargis par le poids des anneaux de métal dont ils étaient ornés. Leur costume se composait d'une pièce de grossière étoffe drapée autour de leur ceinture, et d’une couverture noire qui leur cachait la tête et les épaules. Elles avaient toutes des bracelets d'argent, et aux chevilles des bijoux qui semblent être de la même malière; circonstance qui aux yeux d'un Européen contrastait singulièrement avec l’excessive pauvreté de leur extérieur en général. L'industrie de ces gens est vraiment admirable. Dans tous les endroits où la pente de la montagne élait moins rapide, on trouvait de petits champs, quelquefois seulement larges de quatre pieds et longs de dix ou douze, cultivés avec le plus grand soin. Souvent aussi c’étaient de petites terrasses, élevées en gradins les unes au-dessus
des autres, que soutenaient des murailles de pierres sans ciment. Ces villageois sont doux, simples, polis, honnètes en affaires et remarquables par leur amour de la vérité.
En descendant de Gangautri, le voyageur Skinner trouva dans le canton de Rewain quelque supériorité dans les habitants et dans leurs villages. IL fut accosté par un homme âgé qui lui proposa la plus jeune de ses filles pour soixante roupies, et cet honme fut très-mortifié du refus. Au sortir de Tullie, un autre individu lui fit aussi la même proposition. € C'est chez nous la coutume, ajouta-t-il, et nous avons plus de femmes qu'il n’en est besoin parmi nous; » et cependant la polyandrie y est aussi dans les mœurs de ce peuple. C’est dans ce même village que ce voyageur vit les hommes une quenouille à la main, avec un panier rempli de laine. Tous filaient devant leurs portes, ét'même en se déplaçant ou en portant des fardeaux, de sorte qu'ils n'étaient jamais inoceupés. Ainsi les bergers des Pyrénées filent en gardant leurs troupeaux.
Les habitants du Gherval sont aussi des Khasyias, mais bien plus robustes et plus actifs que ceux du Kemäoun. Toutefois ils n’ont rien de cette énergie qui dans d’autres contrées distingue les montagnards, car ils supportèrent patiemment le joug des Gorkhäs qui les avaient réduits en esclavage et les vendaient par centaines.
Le petit village de Djerdaïr, bâti sur la pente d’une montagne, peut donner une idée de beaucoup de ceux du Gherval; ses environs ne présentent qu'un désert triste et stérile; à peine y aperçoit-on quelques broussailles; les maisons élevées sur des platesformes en pierre ont leur façade garnie d’un verandah ou portique qui, en été, préserve des rayons perpendiculaires du soleil.
Un très-petit nombre seulement des rivières du Gherval est guéable; Les habitants Ont donc eu recours pour les traverser aux sangha (ponts suspendus), qui sont trèsmultipliés ; on les établit dans les endroits où des rochers, rétrécissant le lit du fleuve, donnent la facilité de fixer à chaque rive les cordes qui soutiennent le plancher mobile sur lequel marche le voyageur. Celui de Téri est remarquable par la beauté pittoresque dupaysage qui l'entoure. D'autres ponts sont plus simples : le voyageur, assis sur un cerceau suspendu aux cordes, est tiré d’un côté à l’autre, ou bien il s’aide lui-même des pieds et des mains pour effectuer le trajet.
Le capitaine Johnson, en remontant la vallée de Deyrah, en 1827, arriva avec sa caravane au pied d’une montagne où le Nagan-Ghat se réunit au Baghirati. Les montagnes s'élèvent ici presque perpendiculairement, et sur la rive orientale il y a trois ou quatre villages; une route agréable de cinq milles de longueur conduit ensuite à Baretti. Au delà du village de Dharassou, il traversa le Gadaoul, et dans une grotte un peu élevée au-dessus de cette rivière, il vit la seule survivante d’un ancien couvent de pénitentes; c'était une bonne petite vieille, propre, ayant l'air heureux, et Quileur donna des roses odorantes, produit d’un petit jardin que, malgré son âge de quatre-vingts ans, elle cultivait pour son amusement.
Les voyageurs, ayant quitté le cours du Baghirati, tournèrent à gauche et gravirent lchaîne qui sépare cette rivière de la Djemnah. Is traversèrent plusieurs villages et üne suite de montagnes, puis ils gagnèrent la gorge de Djakini-Ghat, à 9,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, d’où ils eurent, à l’ouest, la vue magnifique du Roudrou-Himä-Laya, qui domine de ses cimes neigeuses les sources du Baghirati. De là ils arrivèrent à Kanoura, village où ils aperçurent pour la première fois la Djemnah qui coulait au fond d’un ravin, à 500 pieds au-dessous d'eux. Les maisons de Kanoura ont quatre et cinq étages dont le dernier se projette avec le toit à six pieds en avant du bâtiment.
En remontant la Djemnah et gravissant, parfois au moyen d'échelons entaillés dans des pins, des roches presque verticales, on parvient à un endroit où le vallon caché
sous une épaisse couche de neige, peut avoir cent vingt pieds de largeur, à vingt ou trente pieds du torrent qui s’est creusé un passage à travers celle masse glacée De: pics immenses d’un granit grisâtre, qui se dressent presque perpendiculairement&u ses flancs, à la hauteur de 12,000 à 14,000 pieds, et des pins monstrueux enraciné. dans les fentes de ces énormes colosses, ajoutent au caractère sévère de celte scène himä-layenne.
Bientôt le jet bouillant de la source se fait entendre du sommet a rochers, d'où il se précipite par cascades successives de quatre-vingts pieds de haut. D’énormes tronc: de sapins, couchés en travers des abîmes, comme des ponts, servent de périllew échelons pour gravir les cimes superposées où des troupes d'oiseaux sauvages volen sans cesse au milieu des torrents de la source, dont l’ébullition rayonnante les attire et les enivre. Plongé dans cette nappe où la chaleur pousse l’eau sainte à la vaporisa Lion, le thermomètre accuse 144 Fahrenheit. Un Anglais de Delhi, ayant eu lafan taisie d'y faire cuire des œufs qu’il mangeait à la coque de très-grand sang-froid sou: le nez des pèlerins, faillit payer chèrement cette profane imprudence. La sources transparente, insipide; mais les sillons noirs qu’elle trace sur les pics, en fondant: neige, témoignent de ses propriétés ferrugineuses. Ce sont les brahmanes qui mono: polisent les fonctions d’interprètes et guident les voyageurs dans le labyrinthe decett imposante agglomération de torrents, de rocs, de frimas, de vapeur et de nuages Tantôt les cascades de la Djemnah disparaissent sous la ceinture que l'écume etle: trombes forment à la base des pics, tantôt elles s’arrondissent en arche bumidt au-dessus de la tête prosternée des pèlerins qu’on voit aplatis dans la neige et mordant le sol de leur bouche fervente. L’accomplissement du vœu qui conduit les Hindous aux sources de la Djemnah n’est pas sans danger : on ne peut approcher du véritable filet originaire que dans le mois d'octobre, à l’époque où la fonte des glaces inférieure: facilite les communications entre les cimes du deuxième étage de l’Himä-Layabes pieux architectes au service du collége des brahmanes ont même étendu le caleul.des intérêts du ciel au point d’accroitre les dangers qui hérissent les abords desreli: quaires; et l’on rencontre des pierres mouvantes, des ponts à demi rompus, des aa lanches préméditées, venant à propos exciter les croyants qui seraient capables de s’amollir dans les délices et le repos d’un chemin trop facile.
Fraser et Hodgson n'avaient point dépassé le petit bassin où les pèlerins se baïgnent et où les eaux de la Djemnah, mélées à celles des sources thermales, conservent une chaleur suflisante. Le capitaine Johnson parvint jusqu’à un demi-mille plus loin: Ile trouvait alors au point le plus élevé de la Djemnah qui eût encore été atteint et quil estime à 11,200 pieds au-dessus du niveau de la mer, les sources chaudes étantà 10,840 pieds. A 1,500 et 2,000 pieds plus haut, des pins vigoureux peuplaient les forêts au milieu des neiges.
SIRMOUR.— Après avoir visité les sources de la Djemnah, Johnson se dirigeaà l'ouest à travers le pays qui est compris entre cette rivière et la Setledje et formeda principauté de Sirmour, dont le chef-lieu est Nahn ou Nahan et qui est sous la suzerai= neté anglaise. IL voulait atteindre, avant le commencement des pluies périodiquessMle Brouang-Ghati où Gounass, le moins élevé des défilés qui donnent entrée danse Khanaver, petit pays du Thibet sur l’autre versant de l’Himä-Laya. Cette route n'avait jamais été parcourue par un Européen. Le canton est hérissé de hautes montagnes entre lesquelles s'ouvrent d’étroites vallées généralement couvertes de villages ombragés/de bouquets d’abricotiers et de noyers, et annonçant l’aisance des habitants. A la têtede la vallée où sont les sources du Pabas, affluent occidental de la Djemnah, le voyageur admira la cataracte formée par plusieurs ruisseaux qui, tombant par-dessus un mur
solide de rochers, se précipitent, par une double cascade, dans le lit du Pabas, d’une hauteur de 45,000 pieds. Quelques jours après il parvint avec son escorte à l'extrémité supérieure du col de Brouang-Ghati (15,300 pieds), d’où ils jouirent du spectacle le plus admirable. Ils se trouvaient là sur l’axe central de l’'Himàâ-Laya. Vers le nord et vers le midi la neige s’étendait à perte de vue, tandis qu’à l’est et à l’ouest les pics du puissant Himä-Laya se dressaient à cinq, six et sept mille pieds au-dessus d'eux. Ceux dont la pente était moins verticale cachaïent leur cime sous une enveloppe éclatante de neige; d'autres, tels que le Kaldang, à 21,105 pieds, dont l’escarpement perpendiculaire ne permet pas à la neige de se fixer, ne présentaient aux yeux, dans leur âpre nudité, que d'immenses pyramides d’un granit aride, autour desquels les nuages s’amoncellent et assombrissent l’air. Surpris pas un violent orage, ils furent obligés de s’arracher à ce panorama imposant, et après une course pénible à travers les neiges, ils alteignirent les premiers arbres du côté du nord, et trouvèrent un abri sous un rocher.
Du sommet du Brouang-Ghati, le capitaine Johnson descendit sur le revers septen-
trional de l'Himâ-Laya; il entrait dans le Khanaver. IL visita successivement le beau et grand village de Brouang, ceux de Kallah, de Barong, de Pouari. La Setledje a dans cetendroit environ deux cent quarante pieds de largeur; son lit est profond, sans écueils; son cours rapide est plein de remous et de tourbillons. Sur les hauteurs opposées, des vignes palissées avec soin sur des treillages, croissent sur les rochers ; au-delà, dans un court espace de terrain, sont des céréales, et plus haut, jusqu’au milieu des montagnes, s'élèvent des forêts de pins couronnées par un diadème de neige. Sur un plan inférieur, on voit les villages de Kounghi et de Telinghi, fondés, comme presque tous ceux de cette contrée, sur des crêtes de rochers qui font saillie sur la rivière, et sont ombragés par d’épaisses plantations de noyers et d'abricotiers. Les habitants étaient extrêmement sales dans leurs vêtements, chose d’ailleurs fort commune parmi la plupart de ces peuples des montagnes. En sortant de Pouari, nos voyageurs passèrent la Setledje sur un djhoula ou pont decordes. Quelques jours après, ils se trouvaient à Kanem ou Kanum, grande et belle ville, assise sur un large plateau que décore une riche culture; quoiqu'on soit dans ce lieu à 8,998 pieds au-dessus du niveau de la mer, on y jouit d'une température agréable, et les maisons, appuyées les unes contre les autres et à toits plats, ont jusqu'vsept et huit étages. Kanem renferme un temple de la religion Jamaïque et une bibliothèque qui contient, dit-on, un exemplaire de tous les ouvrages de la grande bibliothèque de Techou-Loumbou. M. Csoma de Kæræs, ce savant Hongrois dont nous avons parlé précédemment (page 226) y demeurait alors. Enterré dans la bibliothèque, ilÿpoursuivait ses recherches sur la horde hunnique dont sa nation est un essaim. Il aWaïl fait, disait-il, quelques découvertes curieuses, et parmi plusieurs traductions d'auteurs classiqués, celle d’une version fidèle de Virgile.
Le capitaine Johnson, avec loute son escorte, continuant son excursion sur le territoire thibétain, gravit des cols de 14,000 et de 14,800 pieds, et arriva sur le Spili, affluent de la Setledje, au village de Léo, dont les environs offrent quelques traces de cullure et une végétation naturelle, chose rare au milieu de ces chaos de rochers et de précipices. Les habitants ont leur chevelure réunie en une grosse queue, et portent des Chaussures de peau tannée qui ont la forme d’un petit tonneau, el sur lesquelles élait empreinte la marque russe. Le village le plus éloigné que visitèrent nos voyageurs fut celui de Chacktal, qui est le premier de la domination chinoise. Comme ils avaient reçu depuis quelques jours du gouverneur général lord Amberst l'ordre de ne pas pénétrer sur le territoire chinois, ils revinrent à Nako et rentrèrent dans le Sirmour. En passant par Kotghar, ils s’arrêtèrent chez le capitaine Gérard, dont la maison
occupait une posilion délicieuse à 7,800 pieds au-dessus du niveau de Ia mer. Quelques jours après ils arrivèrent à Simla et rentrèrent dans les plaines de l’Hindoustan.…
Le 23 août 1830, Victor Jacquemont campa aussi à Nako, en Hangrang. Ce lieu, écrivait-il à son frère, est probablement un des lieux du globe les plus élevés son niveau est à quatre mille mètres; la Setledje coule à mille mètres au-dessous. IL plusieurs excursions sur le territoire chinois dans la direction qu'avait suivie anté rieurement le capitaine Johnson, jusqu’au 32° degré et 10 minutes de latitude: chaine neigée de l'Himä-Laya indien était au sud bien loin derrière lui, et cependan le pays s'élevait sans cesse au devant. Le sol, en effet, s’élève insensiblement d'étag: en étage jusqu'aux montagnes de Kuen-Lun qui constituent une partie considérable del: dorsale du globe. L'Himâ-Laya, dont les neiges éternelles s’aperçoivent des bords Gange jusqu’à Bénarès, et qui forme pour les plaines de l'Inde un spectacle si plein Adi grandeur, n’est qu’une humble et modeste préface des Alpes thibélaines. Victor Jac quemont revint à Simla au mois d’août 1830, d’où il reprit la route de Delhi. |
Simla est, comme le Mont-d’Or ou Bagnères, Le rendez-vous des riches, des désœuvré et des malades. On s’y moque des hépatites chroniques, du typhus des junglesebdi choléra-morbus, ces trois hôtes si galants du Bengale. L’officier chargé du service militaire, politique, judiciaire et financier de cette extrémité de l'empire anglais imagina, il y a 27 ans, de déserter son palais de la plaine, pendant les chaleurs d'u été terrible, et de venir camper avec ses tentes et ses cipayes sous les ombrages de cèdres. Il était seul dans un désert; des amis vinrent l’y visiter. Le site, le climat tout leur parut admirable. On appela quelques centaines de montagnards qui abatliren les arbres d'alentour, les équarrirent grossièrement, et construisirent soixante maison. dispersées sur la croupe de la montagne. On tailla des chemins superbes dans leroc et à sept cents lieues de Calcutta, à sept mille pieds au-dessus du niveau de lamer dansune aire plus élevée que le Saint-Bernard et le Mont-Cenis. Bientôt y régna le dustour tyran bien autrement absolu dans celte partie du monde que n’est fashion en Angleterre Ce puissant mot persan est autant au-dessus de fashion que celui-ci est au-dessusdi mode. Bravant la solitude sauvage et aride de ce désert, les dames anglaises montent. cheval matin'et soir, dans des costumes très-élégants, ayant des rubans, et sans qui manque une épingle à leur toilette : elles ne seraient pas autrement à Hyde-Park.Un promenade montant en spirale durant deux milles autour du mamelon où les plu jolies maisons s'élèvent, sert de terrasse aux curieux que le spectacle lointain l'Himä-Laya appelle de toutes les provinces du Bengale à ce panorama unique dansk monde. C’est dans les détours de la montagne que les officiers anglais passent les heure si longues dans l'Inde, à faire lever avec des dogues les bécasses, les lophophoressle: kakatoès et les faisans du Kyonthal qui ont une célébrité dans l’ornithologie.Le hyènes et les léopards montrent-bien quelquefois leurs prunelles sanglantes à traver: les closeries; mais il y a un théâtre à Simla, et les jeunes femmes prennent ces pro meneurs pour des gagistes de Franconi ou d’Astley, dont on ouvre les cages afin quil jouissent du pays natal. Les dames de la Compagnie ont établi à Simla une écolegra tuile de dessin pour les pauvres hindous qui montreraient des dispositions dans ar! de Raphaël et de Wilkie. Les enfants des guerriers de Tamerlan y peignent les violele: et les géraniums de l'Himâ-Laya pour les belles conquérantes de leur patrie, poules ladies du West-End.
C’est entre la Djemnah et la Setledje que la dévotion des Hindous se manifeste pa des fêtes religieuses qui ont un caractère bien différent des rites usités dans la plaine; c’est l'Himâ-Laya brahmanique avec toutes les cérémonies les plus gracieuses et.les plus pittoresques de son culte. La population se réunit dans les gorges formées par les
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plus hautes sévalik. On se presse au milieu du vallon, devant un piédestal gigantesque comme les autels bretons des druides, où un char mobile est exposé à la vénération de Ja multitude. Ce char contient quatre figures solennelles : les représentations de Nagus ou le bon serpent, de Badrinath et de Narayan, ce dernier en double. Le piédestal est tout uniment la plate-forme grossière où les Hindous battent leurs grains; mais entre celle œuvre d'économie rurale et la présence des quatre idoles sur la pierre, leur dévolion trouve des rapports qui peuvent offrir à la fois de la grandeur et de la simplicité. Les idoles sont parées des plus beaux tissus de l’Inde; la pourpre éclate en leurs vélements: elles sont couronnées d'innombrables plumes tressées avec de la soie des chèvres et des génisses du Thibet; on ferait plusieurs cachemires d'un très-haut prix avec quelques lambeaux de cette magnifique toilette. La figure principale, Badrinath, a dix-huit têtes, six en or et douze en argent. Quand elle est assise dans son chariot de cèdre, on dirait d’un candélabre de bronze doré et argenté que les brahmanes accrochent à la base de l'Himä-Laya comme à l'autel du dieu de l'Asie. Des guirlandes de fleurs cueillies dans les jungles ceignent les tailles entrelacées de ces hideux symboles d'unpeuple doux et poëte. La divinité souveraine, malgré le nombre prodigieux de seslêtes, est suffisamment garantie du soleil par un parasol ou ombrelle nommée
| chattha, marque d'honneur dont les rajahs seuls, dans l'espèce humaine, ont le privilége
chezles Hindous. A ses pieds, les dévots s’agitent dans une danse passablement diffuse, tandis qu'un orchestre, dirigé comme les musiciens de l'Opéra, par un maestro en crédit auprès des Brahmanes, règle leurs mouvements chorégraphiques et en tempère où en allume la piété. D'horribles clameurs s'élèvent par instants de ce tourbillon. Les siquebutes du peuple juif, la trompe des vexillaires des légions romaines, et la vielle des naturels du pays de Gex, sont assurément des harpes éoliennes en comparaison des instruments barbares dont les échos des pics retentissent durant le ballet. Voyez cette foule suspendue à dix mille pieds au-dessus de la surface de la mer, se précipitant dans les replis d’une ronde immense, aux applaudissements des officiers anglais qui
füment leur houka, campés dans des palanquins ou grimpés sur le dos des éléphants!
Telles sont les bucoliques de l'Himä-Laya. On comprend que des voyageurs en soient devenus fous.
Konesran. — Le Kohestan (pays montagneux) est compris dans l'enceinte himäliyenne, depuis la Setledje jusqu’à l'Indus entre Attock et le plateau de Peichaver.
| Célte étendue est d'environ deux cents lieues. Il est partagé entre plusieurs petites principautés qui dépendent du royaume de Lahore : telles sont celles de Kichtevar,
déDjemmou , de Kangrah, de Tchemba, de Coulou, et le Cachemire.
Les cinq rivières, la Setledje, le Beyah, le Ravi, le Tchenab et le Djalem, que les Grecs nomment Æysudrus, Hyphasis, Hydraortes, Acesines et Hydaspes, donnent au Lerritoire qu’elles arrosent à la sortie du Kohestan, le nom de Pendjab (pays des cinq eaux). Toutes ces eaux réunies en un seul lit appelé Pendjnad, tombent, à cent lieues plus bas dans l’Indus , au-dessus de la ville de Mittun.
Le Kohestan est habité par diverses tribus : les Djâts, presque tous cultivaleurs ; les
| Rajahpouts, peu nombreux ; les Singhs, la plupart marchands ou artisans; les Guikers,
peuplade fameuse pour la beauté du corps et encore peu connue ; les Afghans qui habi-
| Kent dans des forts et des villages fortifiés; les Mahométans, pauvres, opprimés et
employés aux travaux les plus durs, et enfin les Seyks, secte religieuse, enthousiaste et grossière qui possède la contrée. Les Seyks sont originaires du Douab entre le Ravi
| ebla Setledje; leur nom signifie sectateur, disciple : ils l'ont pris, comme nous l'avons
déjà dit, depuis qu’au seizième siècle ils eurent adopté la réforme introduite par Baba - Nanek dans le brahmanisme; ils rejettent absolument le culte des images et les nom-
breuses pratiques qui distinguent cette religion. Les cérémonies deleur culte se bornent à réciter des prières et à chanter des hymnes dans des temples où l’on ne voit que le livre de la loi nommé grinth. Nous les retrouverons plus loin, lorsque nous visiterons le royaume de Lahore.
Remontons vers la vallée de Cachemire. Les histoires des anciens rois de ce pays veulent que cette enceinte elliptique n’ait été autrefois qu’un grand lac, et que ce soit un certain père ou saint vieillard nommé Kacheb qui ait donné issue aux eaux, en Coupant miraculeusement la montagne de Baramoulé..…. Pour moi, dit un voyageur, je ne voudrais pas nier que toute cette terre n'eût autrefois élé couverte d'eaux; on le dit bien de la Thessalie et de quelques autres pays; mais j'ai de la peine à croire que cette ouverture soit l'ouvrage d’un homme, parce que la montagne est très-large et très-haute; je croirais plutôt que quelque tremblement de terre, comme ces lieux y sont assez sujets, aurait fait ouvrir quelque caverne souterraine où la montagne se serait enfencée...
Quoi qu'il en soit, Cachemire n’est plus un lac; c’est à présent une très-belle campagne qui est diversifiée de quantité de petites collines, qui a 50 licues de long ou environ et 40 ou 12 lieues de large, qui est située dans l'extrémité de l'Hindoustan, au nord de Lahore, et qui est enclavée dans le fond des montagnes du Caucase indien.
Les premières montagnes qui l'entourent, c’est-à-dire celles qui sont le plus près de la plaine, sont de médiocre hauteur, toutes vertes d'arbres et de pâturages, pleines de bétail de toutes sortes, de gibier de plusieurs espèces et de quelques animaux.
Quand Forster vit Cachemire, cette ville n’était pas plus grande que 419 ans auparavant; les maisons avaient les mêmes dimensions. « Elles sont légèrement bâties en bois et en mortier avec une vaste charpente, dit-il; sur un toit en bois est étendue une couche de terre fine pour protéger le bâtiment contre la grande quantité de neige qui tombe dans la saison des pluies. Cette couverture procure aussi de la chaleur dans l'hiver et de la fraicheur dans l’été; alors le sommet des maisons, planté de différentes fleurs, offre au loin l'aspect d’un immense parterre varié de mille couleurs. Les rues sont étroites et salies par les ordures des habitants, dont la saleté est passée en proverbe: Gette ville ne contient pas un seul édifice digne d’être remarqué, quoique les Cache miriens vantent beaucoup une mosquée de bois, qu’ils appellent mosquée majeure, construite par un des empereurs de l’Hindoustan. Ce monument n’a pourtant pas de grands droits à l'admiration des curieux... | |
» L'air salubre èt doux qui circule dans cette ville, la rivière qui la traverse, le grand nombre de maisons vastes et commodes, tous ces avantages sont fâcheusement balancés par sa construction désagréable et resserrée, et l'extrême malpropreté des habitants. Les bains flottants et couverts qui sont rangés le long des bords de la rivière sontles objets de commodité ou de précaution qu’on remarque dans cette ville. Ces bains son surtout très-utiles aux Indiens musulmans, qui ont ainsi la facilité de faire les fréquentes ablulions qu'exigent le climat et leur religion; ils sont aussi dispensés de prendre des précautions pour empêcher que leurs femmés ne soient vues. »
« Nul doute, dit Victor Jacquemont, que la population du Cachemire, d’abord boude dhiste, puis brahmaniste, n'ait eu longtemps des chefs de sa croyance et n’ait joui sous eux d’une indépendance politique absolue, dont la nature avait rendu la défense bien facile par les énormes montagnes dont elle a de toutes parts entouré ce pays. De cette longue période, il ne reste que quelques souvenirs vagues chez ceux qu’on appelle maintenant des lettrés, et çà et là quelques ruines : elles ont par leur structure massive et le style de leurs ornements le caractère hindou. IL y a encore quelques traces d'anciens travaux d'utilité publique; ils datent de la même époque. L’islamisme n'a
fait que détruire. Les empereurs de Delhi n’ont bâti que des kiosques et des cascades, jamais de ponts ni de canaux. Les Afghans, dans le siècle dernier, ayant dépouillé les Mongols de cette conquête, et les Seyks en ayant chassé les Afghans dans celui-ci, un pillage général suivant chaque nouvelle conquête, et dans les intervalles de paix, l'oppression faisant de son mieux contre le travail et l'industrie, le pays se trouve actuellement si complétement ruiné, que les pauvres Cachemiriens semblent avoir jeté le manche après la cognée, et sont devenus les plus indolents des hommes... Quelques milliers de Seyks stupides et brutaux, le sabre au côlé ou le pistolet à la ceinture, mènent comme un troupeau de moutons ce peuple si ingénieux et si nombreux... »
Le lac de Cachemire ou le Dall, comme on le nomme dans la langue du pays, est depuis longtemps célèbre pour sa beauté et pour les jouissances qu'il procure aux habitants.
Ce lac n’est pas, géologiquement parlant, une merveille; il ferait même, disent jes auteurs de la Revue Britannique, une triste figure près du lac Majeur en Lombardie, ou près de ceux de Thoun et de Brientz, dans l’Oberland. Il y en a, dans le nord des États-Unis et au Canada surtout, qui, sans le grandiose des lacs du Thibet étla beauté sublime des lacs de la Suisse, ont un caractère particulier de loveliness qu'on ne retrouve pas dans les hautes régions de l'Inde. Le lac de Cachemire n’a de véritable grâce que par les contes enchanteurs que l'abbé Galland a traduits du texte oriental, et par la fabuleuse dynastie des anciens empereurs mongols; mais ces princes étant que des rois de théâtre, les monuments de leur grandeur n'étaient guère que des décorations d'opéra. Akbar, Jehanguir, Chah-Jehan, Aureng-Zeb régnaient dans le dix-septième siècle; ils dépensèrent à Cachemire, leur nouvelle conquête, des trésors incroyables. Il ne reste plus, de leur extravagante magnificence, que des arbres gigantesques. Leurs palais sont tombés en ruine, presque partout effacés. Cependant les antiques sanctuaires du culte indien sont encore debout; leur nombre, leur singulier travail annoncent une période bien longue de rajahs indigènes, avant l'introduction de l’islamisme, dans le onzième siècle. Le Windsor de ces rois fantastiques de linde est Châlibâg, kiosque monumental situé au milieu du lac de Cachemire. L'île des Platanes, dont parle Bernier, est le site historique de la vallée, et Châlibàg en forme lé principal ornement. Deux immenses platanes, vraisemblablement les plus beaux qui Soient au monde, les seuls qui restent des quatre plantés par Chah-Jehan, couvrent lile et le palais; c’est dire toute leur mince étendue. Le palais n’est qu'une grande salle ouverte à tous les vents quand il leur plaît de soufler, et dont le plafond est supporté par des colonnes d’un style bizarre, ravies à quelque pagode antique. Chah-Limar ésten face de l'ile avec sa charmante avenue de peupliers. Nichate-Bagh se montre, avec ses berceaux épais, comme une tache noire au pied de l'Himä-Laya; vis-à-vis de cé quinconce colossal, s'étend Saifkan-Bagh, une forêt entière de platanes dans la proportion des ombrages de l'ile. La petite mosquée où les dévots musulmans viennent de l'Inde et de la Perse adorer Azrette Boll, littéralement, Son Excellence le poil de la barbe de leur prophète, montre la cime dorée de son clocher au-dessus d’un groupe de ces mêmes arbres. Il est malheureux que M. de Lamartine n'ait pas vu Cachemire; Son voyage d'Orient manque de tout ce qu’il aurait trouvé de style, de couleur et de poésie dans l’Asie méridionale.
Par exemple, derrière la mosquée du poil de Mahomet est le temple de Salomon, dont la chronique cachemirienne fait un grand voyageur ; ici, le trône de Salomon est une montagne. On a épuisé, pour l'Himä-Laya, toutes les grandeurs du monde physique et de l’histoire. Ge panorama rappelle une foule de souvenirs; les Cachemiriens, peuple ingénieux, mais lâche, abruti par la domination du seyke Randjit-Singh,
passent leur vie dans la contemplation de tant de merveilles ; elles les consolent de! leur misère. Il y a là trois sortes de femmes; les femmes du peuple qu’on voit facilement dans les rues et qui sont laides comme les sorcières de Macbeth, les danseuses qui viennent de Delhi, et les femmes de la classe des rajahs qui vivent dans une reclusion perpétuelle. ILest donc impossible de fixer une opinion sur la beauté célèbredes Cachemiriennes. Leur absence se fait vivement sentir au milieu des débris voluptueux du pavillon de Chah-Jehan. Quand l'armée seyke, sous le costume pittoresque et magnifique dont on a vu un échantillon à Paris dans les toilettes du général Allard, manœuvre autour de ce petit palais abandonné, mais encore délicieux par ses ombrages; quand les filles de l'Hindoustan, avec leurs voiles de mousseline, leurs bracelets d’or aux pieds et leurs figures peintes, dansent le natch pour quelques roupies, entre ces murs-de dentelles, ces persiennes découpées avec un art infini, et ces bosquets de roses où des brodeurs aux doigts effilés festonnent les gazes qui excitent tant de surprise en Europe, ou trament les chäâles dont Joséphine de Beauharnais était si curieuse, on pardonne à l'Himä-Laya thibétain ses pics bleuâtres et les sommets blanchis qui encadrent le paysage, comme si la vallée de Cachemire était située entre les ciéux ete monde. |
Bernier a parlé le premier du produit si remarquable de leur industrie, qui est en si haute estime chez les dames des contrées de l'Occident; il décrit leurs ouvrages en bois, qui sont façonnés avec une délicatesse extrême et recherchés dans toutesMles Indes; puis il continue ainsi : « Mais ce qu’ils ont de parliculier et de considérable, et qui attire le trafic et l’argent dans leur pays, c’est cette prodigieuse quantité de châles qu'ils travaillent et où ils occupent les pelits enfants; ces châles sont certaines pièces d'étoffes d’une aune et demie de long, d’une de large ou environ, qui sont brodées aux deux bouts d’une espèce de broderie faite au métier, d’un pied ou environ de large; les Mongols et Indiens, hommes et femmes, les portent l'hiver sur leur tête, les repassent par-dessus l'épaule gauche comme un manteau. Il s’en fait de deux sortes :Mles uns, de laine du pays, qui est plus fine et plus délicate que celle d'Espagne; les autres, d’une laine ou plutôt d'un duvet qu’on appelle toux, qui se prend sur la poitrine d'une chèvre sauvage du Grand-Thibet : ceux-ci sont bien plus chers à proportion quelles autres; aussi n'y a-t-il point de castor qui soit si mollet ni si délicat. J'en ai vu de ceux-ci, que les Omerahs font faire exprès, qui coûtaient jusqu’à 150 roupies; des autres, qui sont de cette laine du pays, je n’en ai pas vu qui passassent 30 roupies
» On fait cette remarque sur les châles, qu’on a beau en travailler avec touble soin possible dans Patna, dans Agra et dans Lahore; jamais on n’en peut rendre l’étoffe ni si mollette ni si délicate comme dans Cachemire. On attribue communément cette délicatesse à l’eau particulière du pays... »
« Ge qui fait la principale gloire et la richesse de Cachemire, dit Forster, ce sontses manufactures de châles, que l’on n’a jamais égalés, et que l’on imite de fort loin. La Jaine que l'on ÿ émploie n’est point une production indigène; on l’apporte de diffé rents cantons du Thibet à la distance d’un mois de chemin nord-ouest. Elle est naturellement d’un gris foncé; on la blanchit au Cachemire avec une préparation de farine de riz; on teint les fils de la couleur qu’on croil la plus avantageuse pour la vente. Après que la pièce a été tissue, on la lave une fois. La bordure, qui est ordinairement chargée de figures et bigarrée de différentes couleurs, s'attache après que le châle est sorti de dessus le métier, mais la couture est imperceptible. Le prix de fabrique d’un chäle ordinaire est de 8 roupies; il y en a de 15.et de 20, suivant Ja qualité; j'en ai vu un superbe que l’on a payé 40 roupies au fabricant. Les fleurs en augmentent considéraz blement le prix, el quand vous entendez dire que l’on a donné jusqu’à 100 roupies à
unlisserand pour un seul châle, vous pouvez être assuré que les ornements ont absorbé la moitié de la somme.
» IL y a trois formes de châles, savoir : les longs et les petits carrés, dont on se sert communément dans l'Inde, et les longs très-étroits, très-mélangés de noir, que les Asiatiques septentrionaux portent en ceinture. »
Voici comment Bernier s'exprime au sujet de ce peuple : « Les Cachemiriens sont renommés pour le beau sang; ils sont aussi bien faits que nos Européens... Les femmes surtout y sont irès-belles; aussi est-ce là que s’en fournissent la plupart des étrangers nouveaux venus à la cour du Mogol... Et certainement si l’on peut juger de Javbeauté des femmes qui sont plus.cachées et retirées par celles du menu peuple, qu'on rencontre dans les rues et qu’on voit dans les boutiques, on doit croire qu'il y en a de très-belles.…. »
Maintenant entendons Forster : « Les Cachemiriens sont braves et bien faits; comme
ilS habitent sous le 54° de latitude, ils peuvent passer pour une belle nation. Dans la
France méridionale ou en Espagne, leurs femmes seraient regardées comme des brunes piquantes; mais comme je m'étais formé une haute opinion de leurs charmes, je fus désagréablement désabusé en voyant quelques-unes de leurs danseuses, les plus célèbres par leurs attraits et Les talents provoquants de leur profession. Elles ont en général la
figure mal taillée, de gros traits et les jambes engorgées.
» La ville de Cachemire abondait autrefois en courtisanes également gaies et charmantes: mais Les terribles contributions des impitoyables Afghans en ont bien diminué lenombre, et celles qui restent languissent dans l’état le plus déplorable. Le peu que j'en ai vu m'a causé un sensible plaisir par leurs grâces dans la danse et par leur voix mélodieuse. Les femmes du Cachemire sont singulièrement fécondes. Malgré toute la {yrannie du gouvernement et les rigueurs de la fortune, on ne s'aperçoit pas que la population ait diminué... »
Jacquemont convient que la race des hommes est parfaitement belle, Quant aux femmes, son goût n’est pas pour les beautés brunes et sombres. Cependant il a rencontré dans l'Inde et le Pendjab, de temps à autre, de belles personnes dans leur genre dé beauté; mais Cachemire ne lui a pas encore offert une de ces exceptions. « Je suis
fäché de me trouver si fort en contradiction avec le pelit nombre de voyageurs euro-
péens qui ont visité ces contrées avant moi. Si les choses n’ont pas horriblement
changé depuis que Forster les visita, il y a b0 ans, sous un déguisement, il faut qu'il
ditfurieusement embelli la vérité, ce qui devrait n'être permis qu'à un poële.… On nepeut rien trouver de plus horrible que les vieilles femmes. » “Suivant Bernier, « les Cachemiriens ont la réputation d’être tout à fait spirituels, beaucoup plus fins et adroits que les Indiens, et propres à la poésie et aux sciences autant que les Persans ; ils sont de plus très-laborieux et industrieux... »
Forster dépeint les Cachemiriens comme vifs, gais, curieux, amis des plaisirs, vicieux et dépravés ; Jacquemont écrit que l'intelligence et la friponnerie de ce peuple sont proverbiales dans l'Orient.
HINDOUSTAN onrENTAL.— Nous parcourrons chacune des parties. principales de cette grande division de l’'Hindoustan.
ASSA. — On divise l'Assam en trois parties : le Sodiyah à l’est, l'Assam propre au centre, le Kamroup à l’ouest. Cette dernière, envahie depuis longtemps par les empereurs Mongols maîtres de l'Hindoustan , fait aujourd'hui partie des possessions brilanniques ; l’Assam obéit à un rajah indigène qui n’a d'autres droits à sa souveraineté que ceux qu’il tient du gouvernement brilannique; par reconnaissance il paye à ses bien-
faiteurs un tribut de 50,000 roupies (125,000 fr.). Le Sodiyah est peuplé detribus gouvernées par de petits rajahs; sa position sur les frontières des empires chinoise birman lui donne de l'importance sous le rapport de la politique; c’est pourquoile autorités britanniques ne négligent rien pour exercer une surveillance active surde peupiades incivilisées répandues au milieu d’un pays à peu près inconnu et difficile à parcourir.
Aureng-Zeb, qui avait pénétré dans l’Assam avec une armée formidable, fut forcé de le quitter à la hâte à l'approche de la saison des pluies. En 1820, les Birmans! s’élaient emparés de ce pays. Les Anglais, qui ne pouvaient les laisser en possession! d'une contrée d’où ils auraient eu la facilité de faire des incursions dans le Bengale, marchèrent contre eux et les repoussèrent; en conséquence du traité de paix de 1895, ils les ont forcés de renoncer à toute espèce de prétention sur ces contrées. |
Les principales tribus de cette partie de l’Assam sont les Abors, les Dophlas,des Michmis, au nord du Brahmapoutra; les Singphos, les Moulaks, les Kékous, les Bor:| kamptis, au sud de ce fleuve. Le Lang-Tan, chaîne de montagnes neigeuses, couvre! les territoires de ces montagnards. Ceux-ci ont toujours été des fléaux pour les Assamis, | sujets du rajah, faisant des excursions continuelles dans ce pays, ravageant par léfer! el par le feu tout ce qu’ils rencontraient et enlevant les habitants qu'ils vendaïent à d’autres tribus plus éloignées, telles que les Chans. Les Anglais ont rendu la paixet la tranquillité à l’Assam; mais il leur est presque impossible de mettre un frein aux entreprises de ces peuples dominés par la soif du pillage. Les officiers britanniques qui se sont avancés au milieu des montagnes pour les examiner et les décrire y ont couru. souvent de très-grands risques.
Les Assamis appartiennent à la même souche que les habitants de l’Hindoustan ; leur langue, qui se divise en quatre dialectes principaux, dérive de celle du Bengale. Jadis. ils étaient idolâtres; ils ont depuis le xvire siècle embrassé en partie le brahmanistié et la division des castes, mais ils ne se soumettent pas à toutes les abstinences prescrites par celle religion. Ils sont forts et robustes, actifs et laborieux. Leur teint très-brun et presque noir chez ceux du sud s’éclaircit à mesure qu'ils s’approchent du pays haut: Quelques montagnards vont nus; d’autres se passent un morceau de toile autour des hanches, ou bien s’en couvrent la tête et les épaules; ils se rasent la tête et le menton, et portent des moustaches. En général les étoffes de soie forment l’habillementdes deux tiers de la population; elles sont tissues par les femmes de toutes les classes, depuis celles des rajahs jusqu’à celles des laboureurs. Les toiles de coton ne sont failes que par des étrangers. Les artisans, tels que forgerons, chaudronniers, charpentiers, appartiennent à des castes diverses. Les tailleurs de pierre ne manquent pas d'habileté; les ouvriers qui travaillent le bambou, ceux qui préparent l'huile et ceux qui fontles nattes, sont très-nombreux; il y a parmi ceux-ci des Chinois. En revanche il n'ya pas de tailleurs, et qu'un très-pelit nombre de cordonniers; car une autorisation spéciale du rajah est nécessaire pour pouvoir porter des souliers, et il n’accorde que rarement celte grâce signalée.
Les domestiques sont esclaves; ils sont très-mullipliés ; ce sont eux qui cultiventMla terre; on en à vu vendre au dehors, surtout au Bengale; les autres marchandises expédiées dans ce pays sont la gomme laque, des étoffes de soie, du coton et de la soieécrüs, de la graine de sésame, du caoutchouc. Cette matière y est si abondante qu’en 4840 un seul des agents de la Compagnie en a fourni 800 quintaux; plus on remontela vallée de l'Assam, plus l'arbre du caoutchouc devient commun. Depuis quelques années le commerce de l’Assam a pris un grand développement. Le thé d’une qualité moyenne et Ie thé bohé y viennent en abondance; déjà les Anglais en font usage à
| Calcutta, et de nombreux échantillons ont été expédiés à Londres. Mais la production la plus précieuse de cette province, c’est la soie. Elle est fournie par le ver appelé muga, qui se nourrit de la feuille du laurier, du michelia (champée), et de plusieurs autres arbrisseaux indigènes. Une autre espèce provient du bombyx éria, qui se nourrit | de plusieurs sortes de feuilles, principalement du palma christi. Un grand nombre de | colons européens se sont établis dans l'Assam pour se livrer à l'éducation de ces précieux insectes. Le commerce avec le Boutan se fait par le moyen des caravanes. Les | Bidjnis occupent les cantons limitrophes de ce dernier pays. De même que les Abors, cépeuple a pour armes l'arc et Les flèches empoisonnées, une javeline légère, et le dhä, | qui est un sabre bien affilé.
Lerajah de l’Assam propre réside à Djorhât, sur le Dissoyé, à peu de distance de la rive gauche du Brahmapoutra; Rengpour, plus à l'est, dans une ile formée par le Dikho, est la ville la plus peuplée du pays; Ghergony, à l’ouest, ancienne capitale, est | maintenant un amas de ruines. Un Européen s’habitue difficilement à donner le nom de | villes à ces amas de cabanes en bois et en roseaux, entourés d’un retranchement en | pierres brutes ou en terre, et où il n’ÿ a ni boutiques ni marché. Cependant des restes | dé chaussées construites avec soin annoncent que jadis cette contrée ne fut pas plongée | dans l'état de barbarie où elle est aujourd’hui. | Suivant leur tradition, les Singphos sont venus d’un pays plus septentrional, probablement voisin des frontières de la Chine, leur physionomie diffère de celle des autres | habitants de l’Assam ; ils professent le bouddhisme, mêlé de beaucoup d'anciennes pratiques superstitieuses.
Les Michmis ont un grand nombre de petits villages, dont les maisons sont appuyées contre les parois escarpées des montagnes, de manière que le rocher fait un des côtés délhäbitation, et supporte une extrémité des chevrons du toit; l’autre pose sur des poteaux; l'espace au-dessous de celui où la famille habite est occupé par le bétail et la volaille. | “TonimrAGONG. —En suivant le versant occidental des monts du Brahmapoutra on trouve successivement les districts de Silhet ou Sirihat, de Comillah et de Tchittagong, | quivfont partie de la province et de la présidence du Bengale. Le chef-lieu du territoire déMfchittagong est la ville du même nom, appelée aussi Islam-Abad (séjour de la foi). Onfäbrique des toiles dans les environs. On y construit des navires de loutes dimensions. La manière dont les maisons d’Islam-Abad sont bâties et distribuées rappelle qu'autrefois les Portugais furent les maîtres de cette ville. L'air et les bains y sont si salutaires que les Bengalis y viennent en grand nombre pour rétablir leur santé. Asept lieues au nord de la ville, on va visiter des sources enflammées.
ARACAN. — Ce pays est couvert de forêts Louffues et coupé de tant de rivières, de ligues et de bras de mer, qu’il forme une chaîne de presqu'iles, d’isthmes et d’iles quiinterrompent continuellement la communication par Lerre entre les villages. Le fleuve le plus considérable est l'Aracan qui près de son embouchure se partage en plusieurs bras. IL prend son nom de la capitale qui le donne également à tout le pays; elle est À 12 lieues de la mer et consiste en cabanes de bambous. Les temples de Goutama sont nombreux dans son enceinte et sur les coteaux qui l'entourent. La population du | pays élait estimée à 2,600,000 âmes; elle a bien diminué depuis que les Birmans ont emmené une partie des habitants en esclavage, et que d’autres se sont réfugiés dans les forêts des montagnes et dans le Tchittagong. |
Crawfurd dit que les Aracanis ressemblent entièrement aux Mranmans (Birmans), dont ils parlent la langue avec une différence de dialecte très-marquée. Malgré leur grossièrelé, tous, même les femmes, savent écrire. Ge peuple aime beaucoup la chasse
et la pêche. Dans le pelit trafic, ils sont très-rusés ; du reste pleins de probité et esclaves de leur parole. Leurs femmes passent pour n'être pas des modèles de chasteté. L’esclavage existe chez eux, de même que chez les Birmans. Le rajah est le principal négociant du pays qui est réuni à la présidence du Bengale.
BenGaze.—La province du Bengale, au-dessus du golfe de ce nom, est en général : un pays plal; on y trouve quelques collines, mais peu ou point de montagnes. Lesol! est léger et sablonneux, et la couche de terre productive n’a que quelques pouces! d'épaisseur, si ce n’est dans les endroits que les eaux des rivières couvrent tous les ans | de leurs débordements. Cette province est arrosée par des rivières navigables dont la | plupart sont des affluents du Gange qui la traverse. Le Brahmapoutra y entre à l’ex-| trémité nord-est, et se jette dans la mer à l'endroit même où le Gange a sa principale embouchure.
La province du Bengale se divise en dix-sept districts; sa population, en 1899, était. de 23,558,750 âmes. On y compte douze villes, dont la principale, Calcutta, renferme 625,000 habitants; après elle vient Dacca avec 180,000 habitants, et Mourhsehabad, avec 150,000; les neuf autres ont ensemble 260,000 habitants. Le reste de la popula-| tion est rassemblé dans une foule immense de petits villages ayant de 100 à 500 habitants chacun, et qui sont généralement construits sur les bords des rivières navigables. Dans les villes du Bengale, chaque nation occupe un quartier séparé. Hindous, Mahométans, Européens ont chacun le leur, et le quartier des Hindous est en outre presque loujours subdivisé de façon que les différentes castes n’habitent point ensemble Du reste, les maisons ne sont point alignées en rues comme dans les villes d'Europe.
Remontons jusqu’à Calcutta, par l'embouchure du Houglÿ, branche occidentale-du Gange. Entre cette branche et celle qui s’unit au Brahmapoutra, depuis l’île de Sagor jusqu’à celle de Rabnabad, s'étendent, sur un espace de soixante lieues, les Sonderbonds, terrain d’alluvion coupé d’une quantité infinie de bras du Gange qui se croisent dans une multitude de directions et forment un nombre prodigieux d’iles basses presque partout couvertes de bois d’une hauteur médiocre. Cette affreuse solitudevest devenue le repaire des tigres et d’autres animaux féroces, de quelques bêtes fauves, des singes, et de monstrueux crocodiles. Quelquefois elle est animée par le roucoulement de la colombe, le chant du coq, le cri de la poule, du paon et des perroquets. Dansda saison sèche, les bords des rivières sont fréquentés par des sauniers et des bücherons, qui exercent leurs terribles professions en risquant continuellement leur existence, car des tigres de la taille la plus forte, non-seulement se montrent sur les rivages, mais très-souvent passent les eaux à la nage et tuent les gens dans les bateaux à l'ancre. Quoique beaucoup d’infortunés soient tous les ans attaqués et dévorés par des tigres/de dévots musulmans, qui prétendent posséder des charmes contre la cruauté de ces monstres, s’élablissent dans de misérables huttes le long du fleuve; ils sont extrèmement vénérés par leurs coreligionnaires, ainsi que par les Hindous qui s’aventurent dans ces cantons, et qui, pour gagner leur bienveillance, leur font présent de vivres el de cauris. À la longue, ces fakirs deviennent presque toujours la proie des bêtes féroces ; mais plus ils restent, plus ils sont vénérés, et, dès que leur place est vacante, un autre s'empresse de la remplir. De petites éminences de terre marquent les places où les squelettes des défunts sont déposés auprès de la cabane, el jamais les bücherons ne manquent, en passant, de réciter des prières avant de commencer leurs opérations:
Les eaux du Hougly sont couvertes d’une foule de dinghi, de yachts, de bholiahs, de panchways, navires gros et petits, de toutes les formes et de toutes les dimensions, qui se croisent dans tous les sens. De toutes les anses sortent chargées de provisions des barques montées par des naturels de petite taille aux cheveux plats et coupés d'une
façon bizarre. Is ontun babil bruyant, des gestes animés et une nudité toute primitive.
Souvent, au milieu de ces scènes vivantes, on voil des cadavres suivre le fil de l’eau. Ce sont ceux d Hindous inhumés suivant la coutume religieuse du pays. Quand un naturel est à sa dernière heure, on le transporte au bord du fleuve; on l’étend sur la
berge, on lui remplit de limon les narines et la bouche. Expiré, il est jeté dans l’eau
où il se promène avec la marée, jusqu’à ce qu'un alligator l'ait dévoré, ou que le cou-
| rant l'ait porté à terre comme une proie offerte aux vautours et aux chacals, Ce spec-
tacle de cadavres flottants est chose commune dans les fleuves du Bengale; ce genre d'inhumation profite aux oiseaux de proie et aux bêtes carnivores qui assiégent leurs rives. Les pêches du Hougly sont très-importantes. Elles ont lieu à l’époque où la crue du Gange inonde les champs de riz; alors les indigènes forment avec des bambous des espèces de trappes où le poisson vient se réfugier en grand nombre. Ce poisson est expédié à Burnah et Bombay, et plusieurs expériences faites pour les salaisons ont eu un tel succès, que les Hindous des bords du Hougly pourront avant peu fournir aux besoins de la contrée, sans avoir recours aux importalions que font aujourd’hui les Arabes et les Birmans.
À quelques lieues au-dessus de l'embouchure du Hougly, et à environ douze lieues de Calcutta, on entre dans le havre du Diamant (Diamond-Harbour). C'est le meilleur port du district et le véritable port de Galcutta : tous les vaisseaux de la Compagnie des Indes y sont déchargés et y prennent une grande partie de leur chargement qu'ils vont compléter à l'ile de Sagor. Au-dessus du havre du Diamant parait Fulla, ancienne possession hollandaise; puis Mayapour, jadis aux Français; et enfin à quelques lieues au-dessus, la riche et splendide Calcutta, métropole de l'Inde anglo-indienne, vaste et pompeuse cité que révèlent de loin les aiguilles de ses monuments, la ligne de ses maisons blanches et une ceinture de jardins délicieux.
Le nom de Calcutta est formé de celui de Caly, donné par les Hindous à la déesse du temps, et de Cuita, nom d'un temple qui existait dans Caly-Cutta, village voisin de ceux de Tchottanotty et Gobindpore, entre lesquels les Anglais établirent un comploir en 1698, en vertu d’un firman d’Aureng-Zeb.
Dans l’un des derniers coudes du fleuve paraît d’abord le fort William, et derrière son esplanade la première rangée d'habitations qui est, à la détailler, une véritable Suite de palais dont quelques-uns ont jusqu'à vingt-quatre colonnes au péristyle. Tous cesédifices, sur une ligne courbe de plus d’une lieue de longueur, offrent le coup d'œil
le plus noble et le plus imposant.
De tous les établissements européens fondés tour à tour sur le Hougly, Calcutta est le seul qui ait choisi sa rive gauche; ce choix ne semble pas heureux. À Calcutta, le terrain a si peu d'élévation au-dessus des eaux que l’esplanade qui sépare la citadelle de la ville a été quelquefois submergée. Le port lui-même n’est pas complétement sûr. La barre ou bore y est si forte que les navires chassent quelquefois sur leurs ancres. Alcertains moments de la marée, un conflit dans le jeu des eaux détermine une lame grosse et souvent dangereuse. Le mouillage de Calculta se présente de manière que la barre s’y fasse sentir, et quelquefois elle est très-dure, surtout dans les syzygies. Aussi en résulte-t-il des accidents et un pêle-mêle de navires qui se heurtent et s’endommagent. Un seul bateau caboteur, que la violence du courant entraine à la dérive,
. suffit pour jeter la confusion dans tout le port. La prévoyance anglaise, pour annuler
cel inconvénient de situation, a fait récemment construire un quai sur lequel les plus
gros navires peuvent venir s’amarrer à posle fixe.
Le fort William, citadelle de Calcutta, est un ouvrage octogone avec cinq de ses fronts réguliers, et les trois autres disposés irrégulièrement pour mieux commander
le fleuve. Ce fort est situé tout à fait au sud de la ville, à l'ouest de Chowvringi. Son apparence extérieure est peu importante; mais, quand on a passé les ponts-levis, onest frappé de l'étendue et de l’ensemble des ouvrages. La garnison du fort se compose en grande partie d'Européens, et tous les régiments nouvellement débarqués y payent un tribut au climat insalubre de la capitale anglo-indienne. Des fièvres bilieuses et des affections de foie, accompagnées de dyssenteries persistantes, emportent un grand nombre de soldats. L'usage immodéré des spiritueux aggrave encore ces causes premières d’exorbitante mortalité.
« C'est auprès du fort, dit un voyageur, que nous débarquâmes, Wilmot et moi, Je 20 mai 1850. Là, sur l’esplanade , se trouvaient plusieurs centaines de palanquins, slationnant avec leurs porteurs comme nos voitures de place, et attendant qu'un amateur se présentät pour la location taxée à une roupie (deux francs et demi) par jour. Chaque palanquin compte quatre hommes à son service, plus un porteur de parasol. À côté de ces transports de louage, se tenaient une foule d’Hindous qui se précipitèrent au-devant de notre barque. C’étaient encore des daubachis ou plutôt des sirears, nom qu'on donne à Calcutta à ces factolums indigènes. Quelques paroles de Wilmot suffrent pour les écarter. L’excellent jeune homme avait décidé d’autorité que je logerais chez son père. Il m’entraina vers un palanquin : « Maison Wilmot! » cria-t-il, et les porteurs s’ébranlèrent en chantant.
» Nous nous arrêtämes à la porte d'un palais, que signalaient de loin un vaste péristyle à colonnes et une galerie supérieure ornée de statues. C’était la maison Wilmot, située dans le quartier de Chowringi. Autour du palais régnaient des vérandahs supporlés par une colonnade d'ordre ionique. Un Bengali, devançant les palanquins, avait annoncé l’arrivée du jeune Anglais. Toute la maison paternelle était sur pied; le Sircar à la tête avec ses vêtements de mousseline blanche: les pions avec leurs bâtons d'argent; puis le kansaman (maître d'hôtel), l'abdar (échanson), le scherabdar (sommelier), les khitmutgars {valets de pied), le sirdar (valet de chambre), les porteurs el la basse domesticité, soixante personnes au moins en tout. Quand Wilmot sauta à bas de son palanquin, c'était à qui de tout ce monde toucherait le pan de ses habits, à qui prodiguerait les gestes de joie les plus expressifs. L'Anglais n’y prit pas garde; il courut vers la salle où sa famille l'attendait, embrassa son vieux père et ses jeunes sœurs : depuis longtemps il n’avait plus de mère. Au milieu de cette scène de famille, j'étais complétement éclipsé : enfin Wilmot sungea à moi. « Oh! pardon! » me dit-il; puis il me présenta à son père et à ses sœurs. M. Wilmot était un vieillard vert et robuste encore, avec un œil gris plein de pénétration et de sagacité, un front saillant et découvert, des sourcils velus qui tombaient sur ses paupières. Les deux jeunes filles, miss Anna et Harriett, l’une âgée de vingt ans, l’autre de dix-sept, étaient deux suaves el fraîches créatures, d’une carnation rose et blanche qui contrastait avec le ciel indien et avec le teint bronzé de leur entourage. J'étais ravi ; tomber ainsi, moi pèlerin nomade, au milieu de tout ce faste asiatique, de ces jouissances recherchées, de ce luxe des nababs; vivre sous le même toit que ces anges d'Europe, si beaux quoique dépaysés.. Un cordial accueil, où respiraient Ja franchise et l'abandon, acheva de m'illusionner. Le soir, je me croyais de la famille. J'avais un appartement et un nom= breux domestique à mes ordres. Aux vastes croisées qui aéraient ma chambre s'adaptaient des nattes faites avec les racines du kouskous (Andropogon muricatus) qui, maintenues humides, donnent de la fraicheur à l'atmosphère et exhalent un parfum agréable. Outre cette précaution, du haut des lambris descendaient les pumkas, éventails gigantesques formés d’une toile tendue sur un cadre léger. Ces machines, misesen mouvement par un domestique, déterminentune agitation constante dansl'airqui circule:
> Le lendemain, je laissai Wilmot à ses épanchements de famille, et je courus la capitale avec le sircar de la maison, Hindou fort instruit, qui savait également bien le bengali, l'anglais et le français. En avançant sur l’esplanade, le premier objet qui frappa ma vue fut une légion d'oiseaux d’une taille gigantesque, qui se promenaient surles tertres ou restaient perchés sur les glacis de la citadelle. C’est une espèce de cigogne (ardea argala) que l’on nomme dans le pays hurgila (mangeur d'os), ou adjudant, à cause de la gravité particulière de sa démarche. La hauteur de cet oiseau va jusqu'à cinq pieds. Son bec triangulaire, pointu, a 48 pouces de longueur et devient rude au toucher par l’exfoliation de sa substance; ses yeux petits sont d’un beau bleu clair; au lieu de plumes, sa tête et son col portent des poils rares et noirs; la poitrine, le ventre, le haut des ailes et quelques plumes de la queue sont gris; le reste est d’un bleu foncé; ses pattes blanches sont longues et singulièrement déliées. Mais ce qui le distingue de tous les autres oiseaux, c'est une poche membraneuse cylindrique qui pend de la base du col, tandis que la partie supérieure parait comme un goitre entre les épaules. L'animal peut enfler ou diminuer ce sac à volonté. Dans le premier cas, il se développe jusqu'à une longueur de 18 pouces sur 4 de diamètre. L’utilité de ce singulier appendice n’a pas encore été bien définie. On croit généralement que c’est le magasin où les os, qui font une grande partie de la nourriture de l'oiseau, sont macérés et conservés. Toutefois des observations assez exactes contredisent celle donnée populaire.
5 Les adjudants marchent dans les rues et sur les places de Calcutta d’une manière digne et processionnelle. Loin d’avoir peur de la foule, ils ne se dérangent pas pour elle, et viennent s’embarrasser dans les jambes des hommes et des chevaux. Leur séjour de prédilection est le fort William, où les débris de l’abattoir militaire leur fournissent une proie sûre et quotidienne. Chaque jour, à une heure, ils se portent en masse devant les casernes, et se disputent à grands coups de bec les os énormes que leur jettent les soldats. Quelquefois les loustics de la garnison imaginent contre eux des plaisanteries plus ou moins permises, plus ou moins innocentes. Récemment un os chargé de poudre et pourvu d’une fusée allumée avait élé jeté au milieu de la troupe famélique. Un malheureux adjudant le dévora et saula en l'air comme un fourneau de mine: On punit à l'anglaise l’auteur de la plaisanterie; il passa aux verges.
» Hors des heures du repas, ces oiseaux se tiennent immebiles sur les glacis du fort William avec cet air de stupide apathie qui caractérise les individus de la même famille. Ils restent là une demi-journée entière, les uns sur une jambe, les autres sur deux, ou bien étendus sur le ventre ou sur le flanc.
» Calcutta est assise sur un terrain d’alluvion produit d'iñondations presque contémporaines. Depuis que la Compagnie des Indes a neutralisé sur ce point son administration politique et commerciale, la ville a pris un développement fabuleux. Là où plusieurs milliers d'hommes vivants se souviennent d'avoir vu un misérable village hindou, bâti en jonc, perdu au milieu de marécages, s'étend aujourd’hui une capitale dé-plus de 600,000 âmes. Des monuments d'architecture indigène s’y sont élevés à côlé d'édifices européens. La Ville-Noire, ou quartier hindou , se trouve dans la partie occidentale. On n’y voit guère, en fait de monuments, que des pagodes et des mosquées d'un assez mauvais goût, au milieu de rues sales et Lortueuses. Les seules constructions à Citer consistent en un vaste bazar en ruine, placé sur la limite de Chowringi, et les demeurés de riches babous ou nobles indiens, qui, par leur étendue et leur ordonnance, avec leurs toits plats et leurs croisées étroites, rappellent un peu l'architecture dénos vieux couvents. Cette Ville-Noire occupe un espace immense; elle est peuplée de Bengalis, de Marattes, de Malabars, de Birmans, de Chinois, d’Arabes, de Persans,
d’insulaires de l'archipel malais, de juifs, et de marchands venus de tous les point de l'Asie. C’est une véritable Babel pour la confusion des langues.
» Chowringi, au contraire, c’est l'Europe, l'Europe élégante; c’est Londres avec so Hyde-Park; Paris avec ses Champs-Élysées. Le soir, quand le soleil est tombé, quand l'eau du Gange a rafraichi le cours de Chowringi, vous voyez se croiser, courir, sta tionner des landaus, des tilburys, des bogheys, chargés de femmes élégantes et de lourds et graves officiers de la Compagnie, de négociants anglais, d'Arméniens a bonnet pointu, ou de babous au turban aplati, jaloux les uns et les autres d'affiche un peu de luxe européen. Toutefois cette imilation de nos modes fastueuses n’est pas tellement exacte qu’on ne puisse en saisir les dissemblances au premier coup d'œil. À la place des magnifiques attelages anglais, les voitures de Calcutta n'offrent quedes chevaux du pays de race inférieure; et les conducteurs hirdous, avec leurs vêtements de mousseline et leurs jambes noires et nues, ne sont guère en état de soutenir une comparaison avec les cochers et les grooms de Londres; quelques-uns cependant se montrent sous un costume assez élégant (voyez la figure). ÿ
$ Derrière l’esplanade, on ne rencontre que Tank-Square et quelques autres rues habitées par les Européens. Le Durumtollah et le Cossitollah ont une population mélangée. Parmi les édifices de Chowringi, il faut citer la maison de ville, le palais du gouvernement, la cour de justice, les deux églises anglicanes, celles des preshytériens et quelques temples destinés aux autres cultes. Les établissements publicssont le collége sanscrit du gouvernement, le collége de l’évêque (bishop’s college},#le medressech ou collége mahométan, le gymnase de Calcutta, l'académie arménienne, l'école de commerce, l'école des jeunes filles indiennes, la société asiatique, la société de médecine et de phrénologie, le théâtre, le jardin botanique et plusieurs typographies. D’après M. Hamilton, on publiait en 1826 onze journaux à Calcutta, dont quatre en bengali et deux en persan. De tous les édifices énumérés, le plus remarquables sans contredit le palais du gouvernement : il consiste en deux galeries semi-circulaires, opposées par leur sommet et réunies au centre par un immense vestibule. Toutefois la façade extérieure, chargée d’une triple colonnade, est d’un effet trop lourd: Deux étages, au lieu de trois, auraient suffi; et le palais y eût gagné. Le collége de l'évêque est aussi une construction remarquable, avec deux grands corps de logis qui vont aboutir à une spacieuse chapelle. La cathédrale protestante n’est pas sans défaut sa flèche est massive, son ordonnance peu régulière, mais l’ensemble plait.
» À l’est de Calcutta est un vaste élang d’eau salée qui forme la limite des Sonderbonds. Dans l'espace qui se prolonge entre ce lac et la ville, se groupent des milliers de cases indiennes, entrecoupées de jardins. C'est un quartier insalubre où les Européens ne meltent jamais le pied; plus loin, et vers le sud, coule le Nullah-Tolly (ruisseau de Tolly), petit bras du Hougly, dans lequel les Hindous veulent voir le vétitable Gange. Aussi font-ils Lous leurs dévotions dans ce bras de rivière, et non danse fleuve que souillent les navires européens. Chaque matin, un peu avant le lever du soleil, on y voit descendre plusieurs milliers de naturels qui, après les ablutions voulues, se frottent les joues et le front avec de la terre blanche, jaune et rouge, et crient à haute voix : Ram ! Ram! Quelques brahmanes assis sur la berge comptent les grains de leurs chapelets et tournent les pages de leurs livres en feuilles de talipot ou de bananier.
» Le jardin botanique de Calcutta qui, dans ses trente années d'existence, a pt former déjà un catalogue de quatre mille plantes, est situé sur la rive droite du Hougly à quelques milles de la ville; son circuit compte près de deux lieues. Fondé par le docteur Roxburg, ce jardin souffrit quelque peu à l'époque où cet habile botaniste partit