‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récentsChapitre 38 sur 78 · AN TTT NS TITI AN · texte numérisé non relu

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Croom à Caleuta.

{Asie.)

pour l'Europe; mais le docteur Wallich, Danois d’origine, homme plein de science et de dévouement, continua bientôt le mouvement d’impulsion donné par son prédécesseur. Grâce à lui, ce local est devenu un petit Éden où toutes les plantes du globe grandissent et se développent dans tout leur luxe de végétation originaire. Aux collections précieuses des plantes du Bengale, du Silhet, de Garrow, des montagnes du Népal, il joint des sujets de toutes les espèces rares qui croissent au Cap, au Brésil, dans l'Australie et l'Océanie: La plus grande richesse du jardin est en palmiers, le commerce d'Inde en Inde ayant permis de recueillir un grand nombre de sortes de cette élégante famille. Un beau bosquet de Sagus Rumphii est ce qu’on voit de plus précieux en ce genre : c’est vraiment, comme on l’a dit, le type primitif de la colonne et de l'arche gothique; la tige et les rameaux de ce bosquet en reproduisent tous les acci: dents. Les arbres y sont plantés en avenues régulières, qui se croisent à angles droits, ét hauteur des stipes est si égale, l'arc des branches si régulier, que l'on peut à peine croire que ce soit là une symétrie naturelle. Si l'on ajoute à cela un feuillage épais et impénétrable, une absence complète de végétation autour de ces arbres, l’on comprendra comment une allée de Sagus Rumphii peut figurer à l'artiste et au poële toutes les grandeurs d’une cathédrale gothique.

» Parmi les autres trésors de ce jardin, il faut citer quelques Borassus flabelliformus ou palmyra. Ce palmyra et le cocotier fournissent la liqueur nommée toddy, espèce d'eau-de-vie qu'on nomme l'arak des parias. On l'obtient en coupant la hampe florale, ében attachant à la place une bouteille ou une calebasse pour recevoir le suc qui en découle. On trouve aussi dans le jardin de belles lianes de l'Amérique du Sud, des plantains de l'archipel malais d’une hauteur et d’un aspect merveilleux. Malgré la bonté du climat et du sol, il est pourtant des espèces qui ont avorté dans ce terrain; tels Sont entre autres le pin de la Nouvelle-Calédonie et l’adansonia du Sénégal. Outre lejardin botanique de Calcutta, le docteur Wallich en dirige un autre à Titty- Ghur, près de Barrackpour; mais cet établissement est plus spécialement destiné aux plantes utiles que l’on veut acclimater dans le Bengale.

>» Barrackpour, situé à seize milles au nord de Calcutta, est en même temps un

Cintonnement militaire et une résidence favorite du gouverneur général qui y possède unéjolie maison de plaisance. Touchant aux bords du Hougly, Barrackpour fait face à l'étäblissement danois de Sérampour qui se dessine au delà d'une vaste nappe d’eau avec ses habitations blanches, son pavillon national et sa petite flèche élancée. Pendant mon séjour à Calcutta, lord Bentinck, gouverneur général de l'empire angloindien, habitait Barrackpour. Le logement y est commode et vaste, entouré de bunqalows ou pavillons, destinés aux visiteurs et aux aides de camp de service. Un parc de trois cents acres, dépendance de ce palais, réunit les plus beaux massifs d'arbres, les plus riches prairies qu’on puisse imaginer. On yÿ conserve plusieurs animaux rares, et entre autres le ghyal, animal originaire du Thibet et du Népäl, plus grand que le buflle etarmé de cornes démesurées; une espèce de zèbre, des lynx, des tigres et des léopards, des ours du Bengale et de Sérampour, des porcs-épics, des kangourous. Dans ces environs paraissent quelquefois de ces dangereux serpents connus sous le nom de cobra-capello : ils hantent les ruines désertes, les endroits secs et les pagodes abandonnées. Les serpents d’eau sont moins rares. D'énormes alligators sortent à toute heure du fleuve et viennent s'étendre au soleil sur le rivage. On en compte de deux espèces ; l’un, semblable au crocodile du Nil, a le museau très-allongé et n’attaque jamais, à moins qu’on ne le provoque; l’autre, plus petit et à tête ronde, se jette sun les animaux et sur les baigneurs imprudents. Plusieurs voyageurs assurent qu'ils enlèvent parfois de jeunes Hindoues, quand elles viennent puiser de l'eau dans le

Gange. Un alligator, au dire de mon sircar, saisit un Jour une jeune fille de quiuze ans et la promena sur l’eau, malgré ses cris lamentables, pendant dix minutes au moins et, au moment où une barque était près de le rejoindre, il plongea avec sa proie, lais sant toute cette foule émue de terreur et de pitié.

» Outre son camp de Barrackpour, qui contient pour la troupe des logements aérés et sains, Calcutta a un second village militaire, celui de Dum-Dum, -où se trouve le plus beau parc d’artillerie de tout l'empire anglo-indien. Les casernes sont de petites constructions toutes basses et ornées de vérandahs à la façon du pays. Un général réside sur ce point dans une maison charmante, perchée sur un monticule de décombres et entourée de jardins ravissants. C’est lord Clive qui a embelli ce local dontil faisait son séjour presque habituel.

» Comme je voulais, continue notre voyageur, dans ces courses aux environs, Woir tout ce qui se rattachait à nos souvenirs français sur ce point de l'Hindoustañ,un buggero, bateau du Gange, me porta jusqu’à Chandernagor. M. Cordier, le mêmequi soutint jadis l'honneur de notre pavillon avec 32 cipayes, gouvernait alors au nomde la France ce poste misérable et insignifiant,

5 Il ne se faisait pas illusion sur ae de notre petit poste commercial; il avai! même la bonne foi de convenir que sa présence n’y était d'aucune utilité réelle. Quelques rues désertes, quelques maisons basses et inhabitées, un port vide de nawires, un quai sans marchandises, voilà quel aspect désolé offrait Chandernagor.

» L'établissement danois de Sérampour, quoique déchu, n'avait pas dés dehors aussi tristes. Situé près de Calcutta, dans une contrée assez salubre, il recrute une population d'Européens que la cherté des vivres éloigne de la métropole. C’est une villesfort jolie et parfaitement bien tenue. Le colonel Krefting, qui l’a longtemps administrée, y a organisé une police et un ordre admirables, avec 30 cipayes ou pions armés ses ordres. Vers 1823, des pirates du Gange élant venus attaquer la place, le brave colonel, vieillard à cheveux blancs, se mit à la tête de ses deux douzaines de méchants soldats du pays, joignit les malfaiteurs, en tua plusieurs de sa main, et en fit prisonniers quelques autres qui furent pendus pour l'exemple. Depuis cette répression hardie, nulle tentative nouvelle n’a eu lieu contre Sérampour. Mais si ce comptoir n’a plus rien à craindre des violences des indigènes, d’autres germes de destruction existent à ses côlés, dans cette concurrence anglaise qui l’absorbe et l’épuise. Son importance commerciale s’efface de jour en jour, et, dans peu d'années, Sérampour en sera réduit à solliciter une naturalisation anglaise.

» Au milieu de ces petites excursions, je cherchai à plusieurs reprises à pénétrer dans les cases des indigènes; mais chaque fois que je faisais une tentative de ce genre, mon sircar me retenait avec un geste d’effroi, et je reconnaissais à l’attitude despropriétaires qu'il n’eût pas été prudent de persister. Aux yeux des Hindous, la présence d’un Européen dans leurs habitations est en effet une souillure indélébile; on n'entre dans les pièces intérieures qu'à leur corps défendant. Les mahométans sont moins susceptibles : à part le logement des femmes qui reste celé, leurs maisons sont ouvertes aux visiteurs, La race des Musulmans est visiblement plus belle qu'aucune des races originaires; la régularité des traits, la teinte moins foncée de la peau, la proportion et la vigueur des membres, la noblesse du port, tous ces caractères ne servent pas moins à la distinguer que l’élégante simplicité de leurs costumes.

» À Chandernagor, à Sérampour, à Barrackpour, je vis des pagodes dont l’architecs ture laissait bien loin celle des temples mesquins de Calcutta. Je retrouvai là quelques-unes des magnificences de Djagernauth, placées comme un avant-goût sur la route de Bénarès. Pour la première fois aussi, je vis des éléphants chargés de houdahs. Ges

houdabs sont des siéges ou des pavillons couverts qu'on assujellit sur le dos de ces montures, et qui servent aux voyageurs. Les houdahs à l'usage des Européens ressemblent à une caisse de cabriolet ; ceux des babous hindous sont moins hauts, mais plus ornés. Un éléphant ainsi couvert de housses d’or et de caparaçons coquets présente un des tableaux asiatiques les plus familiers à l'Europe, et en même temps les plus caractéristiques. Quoique l'éléphant indien passe pour être inférieur en taille aux espèces que l'on trouve dans l'Afrique centrale, il a des allures d’une noblesse imposante, il conserve même dans l’état de domesticité quelque peu de sa fierté native et sauvage. » C'est ainsi que j’employai les premiers jours qui suivirent mon arrivée. Pressé de tout voir, je ne donnai que peu d'heures à mes hôtes toujours affectueux, toujours excellents pour moi.

» Un jour pourtant, miss Harriett vint me trouver jusque dans mon appartement, où j'étais seul à fumer un houkah (pipe persane). « Monsieur, me dit-elle, je vais aujourd’hui à l’école des jeunes filles hindoues; c’est un jour d'examen; mistress Wilson, leur directrice, doit les interroger, Voulez-vous venir avec moi? » Il n’y avait qu'à accepter; nous partimes tous les deux, suivis d’un essaim de domestiques. Cette école de jeunes filles avait été fondée, dix ans auparavant, par mistress Wilson, femme d’un missionnaire anglais; avant elle, on ne citait pas d'exemple d’une femme hindoue à qui lon eût appris à lire, à écrire et à coudre. Mistress Wilson réalisa ce prodige : de six à sept'enfants ou adultes, le nombre de ses élèves s'était déjà élevé à huit cents. Aucune famille d’indigènes, hindoue ou musulmane, n’avait mis d'obstacle à ce qu’on apprit le Catéchisme aux enfants; la seule restriction à une entière condescendance était qu'on nexigeât rien d'eux qui les fit déchoir de leurs castes. Les brahmanes euxmêmes semblent se prêter à cette innovalion; Car, à notre arrivée dans la salle, nous envimes un grand nombre rangés parmi les spectateurs. Lady William Bentinck, femme du gouverneur général, lady Grey, mistress Ryan et une foule d’autres notabilités anglaises, assistaient à la séance. L'examen commença, et ce fut, je l'avoue, un spectacle plein d'intérêt. Il fallait les voir, ces petites filles au teint cuivré, mais au visage expressif et intelligent, demi-nues, avec leurs cheveux nattés, et leur front peint de rouge et de blanc, couvertes d’un voile de mousseline jeté sur leur tête, venir aumilieu du cercle pour y répéter leurs leçons. En l'honneur de la cérémonie, leurs parents les avaient chargées de tous les anneaux et de tous lès bracelets qu’ils avaient pu emprunter.

… S Quelqués jours après, j'eus le spectacle d’un dubrar ou grand lever du gouverneur général, auquel j'assistai avec Wilmot. Le durbar est une audience solennelle que lord Bentinck donne à certaines époques aux riches babous de Calcutta, ou aux wakils ou envoyés des princes indiens. À notre arrivée, nous vimes une foule de notables hindous rangés dans la galerie sur une double haie. Quelques savants indigènes, des voyageurs orientaux, des rajahs et d'autres naturels, attendaient l’arrivée du véritable monarque de l'Hindoustan. Sans doute, il répugnait à lord Bentinck, vieux soldat de la guerre d'Espagne, homme de radicalisme, philosophe aux manières simples, de jouer dans son palais une comédie asiatique; mais la politique le voulait ainsi. Aux yeux des Orientaux, la puissance est dans la représentation; on n'aurait pas accepté la suprématie anglaise avec les formes bourgeoises de nos gouvernements européens ; il fallait plus de pompe, plus de faste au trône de Calcutta qu'à celui de Saint-James. Aussi à peine lord Bentinck fut-il entré dans la salle, qu'il revêtit un rajah d’un khélat Ou manteau de brocart. Aux uns il donna des aigrettes de diamants, aux autres des colliers de perles; à tous on versa sur les mouchoirs plusieurs flacons d’attur ou eau de rose. Les wakils d'Oude, de Nagpour et du Népäl, des khans persans, des émirs

arabes, des rajahs et des nababs passèrent Lour à tour sous mes yeux, au milieu d'u cortége d’ofliciers anglais, et ces vêtements de mousseline blanche, relevés par l'or c les pierres précieuses des khélats, ces uniformes britanniques semés de broderies celte forêt de plumes qui ondoyait sur les chapeaux, tout cela formait un contrast qu’il faut renoncer à dépeindre.

» Une fois lancé dans les fêtes, je ne m'’arrêtai pas. J'allai dans les routs de la will dans les soirées, au spectacle, puis enfin à une fête indigène, à un #ach que donna un riche babou. Nous arrivàmes devant la façade de son palais, illuminée d’une manitr brillante et assiégée de curieux. On nous introduisit dans une vaste salle, à l’intérieu de laquelle régnaient deux galeries. La galerie supérieure était pour les femmes babou qui jouissaient du coup d'œil cachées derrière un grillage. L'autre était livré aux visiteurs. Deux colonnes en stuc supportaient ces deux galeries, et cetté“sall immense, éclairée par des candélabres en cristal, offrait une scène magique à voir. Li au moment de notre entrée, chantait la célèbre Nickie, la Catalani de l'Orient, modu lant des airs hindoustanis qu’accompagnait un orchestre fort peu mélodieux. L'ariett finie, le natch commença. On appelle natch une danse entièrement hindoue, qui n° rien de commun avec celles qu’exécutent les bayadères, devedassis, canceni, et autre desservantes des pagodes. Les figurantes du natch sont des xum-djenies : elles se grou pent trois par trois, et, au lieu d’affecter les attitudes lascives des bayadères; “elle mettent dans tous leurs mouvements autant de réserve que de grâce. Le costumeesta ton de la danse : au lieu du pagne léger qui laisse voir des formes demi-nues, les zum djenies ont de larges robes brodées d’or et d’argent : le vêtement inférieur est très large : il s’enfle comme un ballon lorsqu'elles tournent avec vitesse; de larges pantalon tombent sur leurs chevilles, et leurs pieds, garnis de grelots, servent à marquer cadence. Quelquefois les danseuses du natch se bornent à des ondulations et àde passes sans caractère précis; mais le plus souvent elles jouent des pantomimes "ave une grande vérité de poses et de gestes. »

L'orchestre des Hindous se compose d’une foule d'instruments parmi lesquéls/l tambour domine et se reproduit sous toutes les variétés : on y compte l’hauk, tambou énorme et bruyant à tel point qu’il faut demander la permission de le mettre enja aux autorités de l'endroit; l’ourni, guitare grossière formée d’une noix de cocotie sciée par le milieu et sur laquelle on râcle avec un bâton de bambou, instrument-qu ne rend que deux sons, dont l’un ressemble au miaulement d’un chat, l’autre au hurle ment d’une bête féroce; le kôle, tambour des pénitents dévots; le djourg'hadje, doubll tambour formé de deux grandes caisses inégales ; une espèce de trompe semblable äno: serpents de paroisse; le sarenguy, qui se rapproche du violoncelle et file quelques Son: assez doux; le nagassaram, sorte de hautbois ayant comme ce dernier une anche roseau, et servant à la danse des bayadères; les timbales marattes, plus usitées-dan: une marche, et destinées à être placées sur le dos d’un chameau; le pani cavané, So de flûte qui sert dans les jours de deuil; la trompette maratte, instrument militaire le djongo, espèce de tambour à deux baguettes; le combou, cornet à bouquin en usage dans les pagodes; le song ou conque dans laquelle souffle un brahmane; le t6wrti musette qui fonctionne dans toutes les pagodes et accompagne les mouvements des bayadères ; le nagur, ou timbale; le vina, sorte de guitare; le pennak ; le surindahs M sourmongolah ; le dôle ; le sitar, flûte à citrouille; l’hoeïrah ou tambour basque; le tabla, et enfin le nagaboite, gros tambour que l’on porte sur un éléphant devant les princes mongols ou hindous.

Tels sont les instruments asiatiques; réunis ils formeraient un étourdissant orchestre; mais jamais on n’a pu réussir à les accoupler tous ensemble. Les natchs se

Indou jouant du Pennak.

contentent d'une réunion de sept ou huit musiciens, suffisant et au delà pour écorcher des oreilles européennes. |

Quoique les babous de Calcutta se donnent le plaisir de fêter leurs coreligionnaires let les visiteurs anglais à toute époque de l’année, il est cependant un mois où l’usage des natchs est plus fréquent et plus contagieux. Cela se passe aux 9, 10 et 11 octobre, lors de la fête de Dourga-Poujah. Alors le Calcutta indien est en carnaval. Durant le jour ont lieu les processions, et, le soir, les demeures des plus riches babous sont ouvertes à toutes les personnes passablement vêtues. Dans la salle du natch est l’image dela divinité, couchée, sculptée en bois, et richement décorée. Quand les visiteurs entrent, on les aligne auprès de Dourga et on les asperge d’eau de rose. Dans ces jours desfête extraordinaire, on a vu de riches Hindous dépenser jusqu’à 100,000 roupies, tantôt par dévotion, tantôt par vanité.

Une fête qui ne le cède en rien à celle de Dourga est la fête de Churrack-Poujah :, en l'honneur de la déesse Kali, qui a lieu le 40 avril. Dès la veille au soir, la foule se rassemble sur les bords du fleuve, et les dévots, montant sur une espèce de perchoir enbambou, se jettent à terre où des matelas amortissent leur chute. Le 10 avant le jour, la musique indigène parcourt les rues et appelle les fidèles au meïdan. Là bientôt trois cent mille Indiens se pressent et se foulent; de tous côtés flottent des pavillons aux mille couleurs, et dans tous les coins se dressent des théâtres pour les danses religieuses. Gette foule vêtue de blanc, ce bruit d'instruments aigus, ce mouvement, ce tumulte, ne sont que le prélude de la marche processionnelle. Voici Le cortége dévot, Ses acteurs et une grande partie des spectateurs ont le visage, le corps et les vêtements barbouillés de rouge; on dirait qu’ils sortent d’un bain de vermillon. Des couronnes, des ceintures et des colliers en fleurs complètent leurs ajustements de fête. En avant et lenvarrière du cortége viennent des trophées et des théâtres ambulants traînés par des Chevaux ou des bœufs : c’est, en première ligne, des symboles et des figures mythologiques ; puis des imitations des soldats, des vaisseaux et des armes des Européens. Arrivent ensuite les pénitents armés de fers rouges qu'ils s'appliquent sur les côtés, ou de petits poignards avec lesquels ils se transpercent la langue ou le bras. Nus jusqu'à la ceinture, le corps couvert de fleurs et peint de vermillon, avec leurs longues ebgraisseuses chevelures, ils s'efforcent de paraître gais ; mais le sourire n’est que sur leurs lèvres : on voit qu’ils souffrent et qu'ils se roidissent contre la douleur. L'ordre le iplusadmirablerègne parmi cette multitude immense pendant tout le tempsqu'elle défile. Le soir elle se rend à Boitaconnah, quartier de Calcutta habité par la populace hindoue, et dans lequel se dressent les arbres tournants. C'est une machine destinée à unéexpiation : elle consiste en un mât d’une douzaine de pieds de haut, fortement fixé | dans le sol et surmonté d’une perche qui, pivotant sur son centre, a en même temps un mouvement de bascule sur cet axe. À chaque extrémité de cette perche est une corde, l'une avec des crocs en fer pour le patient, l’autre pour les prêtres qui doivent le soulever. Quand la victime bénévole, toute couverte de fleurs et escortée par le collége des brahmanes, paraît sur la place de Boitaconnah, l'assistance entière pousse un cri de joie. Le patient s'arrête au pied de l'arbre; il regarde ces préparatifs d’un œil Lindifférent, il commande lui-même le supplice. Alors les brahmanes lui enfoncent au-dessus des hanches deux énormes erocs qui s'engagent dans la masse des muscles longitudinaux, et qu’on assujettit par une large bande en toile tournée autour des reins. Cette opération achevée, quelques hommes pèsent sur l’autre extrémité de la perche et enlèvent le malheureux à dix pieds du sol. A cette hauteur, un mouvement

= Voyez la planche qui représente cette fête dans les Usages.

de rotation est imprimé à la machine, et le patient jette de là sur la foule tantôt de: fleurs, tantôt des noix de coco. On voit quelques-uns de ces fanatiques, pré d’être décrochés, demander eux-mêmes avec instance une prolongation de supplice

Un autre spectacle aussi hideux et peut-être plus affligeant à Calcutta, c’est celuid. la misère parmi les colons et les indigènes. « Si un négociant, dit l'évêque Heber; al malheur d'emprunter une seule fois, il est perdu, tant on prête à gros intérêt etant sont exorbitantes les dépenses de la vie commune. D'autre part, un retour en Europe à moins qu'on n’y vienne comme pauvre et aux frais de la Compagnie, est tropcoù teux pour que les colons y pensent. Et ce ne sont pas seulement les objets de luxequ les ruinent à Calcutta. Les loyers y sont d’un prix énorme, et quoique les plus pauvre classes d'Européens et d'hommes de couleur y vivent dans de misérables demeure situées dans le quartier le plus malsain de la ville, ils sont souvent obligés de les paye aussi cher qu’ils payeraient une excellente maison dans les villes les plus commer cantes, ou un logement passable dans les capitales d’une autre partie du mondeLe habits sont aussi d’une incroyable cherté. Du moins les indigènes peuventslsss: procurer des vivres à bon marché, car chaque jour les maitres d'hôtel des principale: familles européennes vendent à vil prix les restes des repas de leurs patrons ques chaleur du climat ne permet pas de conserver pour le lendemain. Mais quoi quilæ soit, une affreuse pauvreté règne à Calcutta; et je pense qu’une personne qui faibPau mône comme doit le faire un chrétien, n’y trouvera guère moyen d'économiser, nid se livrer à de vains plaisirs et à un luxe inutile. »

Parmi les villes remarquables du Bengale on distingue encore Mourshedabad-ave 165,000 habitants, résidence d’un nabab pensionné; Gour, dont les grandes ruine sont couvertes de villages, de champs et de forêts; Radjemal, qui fut jadis avec Gour l'ancienne résidence des rajahs hindous; Dacca, sur la rive gauche du Bory-Gang (vieux Gange), à 34 lieues de Calcutta. Comme toutes les anciennes cités de lin doustan, Dacca ne témoigne plus sa grandeur que dans la majesté de ses ruines: L château de Djéhan-Ghir, la superbe mosquée que cet empereur fit bâtir, Les palais de anciens nababs, les comptoirs et les églises des Hollandais, des Français et des Portu gais, se dégradent de plus en plus et se couvrent de djengles. On chasse au tigre milieu de tous ces édifices. Cependant la population, composée d’'Hindous et de Musul mans , d'Arméniens, de Portugais, de Grecs et d’Anglais, est encore de 300,000 âmes C'est principalement dans cette ville que se fabriquent ces belles mousselines de Indes si renommées. IL s’y fabrique aussi beaucoup de bracelets en coquillages. L Compagnie y a établi une fonderie de canons et un haras de 500 éléphants que l'o tire annuellement des forêts de Tipérah et de Katchar.

Banar.— Cette province se nommait autrefois Magadha; ‘elle est du ressort de il présidence du Bengale. Elle est divisée par le Gange en deux parties inégales ; celle di Nord, qui est la plus petite, s'étend jusqu'au pied des montagnes du Népäl, € forme le district de Tyrhout, dont le sol et l'air sont imprégnés de salpêtre; cell du Sud est traversée par les branches des monts Vindhya. Le Gange, la Sonney L Gogra, le Gondock, la Dommoudah, le Bagmotty et le Coyle sont les principale rivières de cette province. Parmi plusieurs sources d'eaux minérales, celle de Secla cound est la plus renommée. La population est de 114,000,000 d'habitants; les troi quarts sont Hindous, le reste Musulmans. Nous allons parcourir quelques-uns de lieux les plus importants.

L'évêque Héber, en quittant la province de Bengale pour entrer dans celle de Bahar remonta sur le Gange entre les montagnes habitées par les Puharreis (montagnards) Ce peuple forme une race à part, qui, pour les traits, la langue, la civilisation et le

croyances religieuses, ne ressemble en rien aux habitants des basses terres environnantes : il n'admet aucune différence de caste; la nudité des Puharreis est encore plus complète que celle des paysans hindous. Quant aux naturels du Bahar, ils marchent toujours avec des bâtons aussi grands qu'eux, et portent de grosses couvertures noires quileur cachent la tête et les épaules. Ils sont d’une race plus mâle que les Bengalis; du-moins la longueur et l'épaisseur de leur barbe , avec leurs sombres manteaux circassiens, leur en donnent l'apparence.

En arrivant à Boglipour, Héber alla visiter l’école qui était pleine de Puharreis, grands et petits, apprenant à lire, à écrire et à compter. Cette ville de 30,000 âmes est délicieusement située et passe pour un des-séjours les plus sains de l’Inde. Elle est importante pour ses fabriques de soie et de coton. De là on aperçoit au loin le Kurdar, mont conique et isolé, très-vénéré comme lieu de pèlerinage par les Hindous, attendu,

disent-ils, que les dieux s’en servirent pour baratter l'Océan lorsqu'ils voulurent confectionner l'amreita ou boisson de l’immortalité. On croit que c’est dans le voisinage deBoglipour qu'était située l’ancienne Palibothra, ville fameuse, et capitale de l'Inde gangélique au temps des Grecs.

Dans les environs de Boglipour et dans d’autres cantons de l’Hindoustan, Héber rencontra des campements; quelques-uns assez considérables, composés de misérables tentes en nattes, avec une quantité de petits ustensiles, de paniers, de petits chevaux, de chèvres; ils ressemblaient tellement aux bohémiens {gypsies) d'Angleterre que leur ayant demandé ce qu'ils étaient, il ne fat pas surpris d'entendre Abdallah, son interprète, qui avait beaucoup voyagé en Asie et en Europe, lui dire que c’étaient des bohémiens, qu'ils étaient nombreux dans les provinces supérieures de l’'Hindoustan, qu'ils vivaient absolument comme ceux d'Angleterre, qu’il en avait vu en Russie et en Perse, et que ces derniers, tout comme ceux des bords du Gange, parlaient l’hindoustani.

@lci, dit le prélat, on les nomme ÆKandjé. Plusieurs des hommes portaient de grands turbans couleur de rose; trois des femmes et les enfants suivirent notre bateau en mendiant; celles-ci ne cachaient pas leur visage et n’avaient aucun vêtement, à l’exception d'une espèce de voile grossier jeté sur leurs épaules et d’un misérable chiffon qui leur entourait les reins en guise de jupon. C’est décidément une race plus belle quelles Bengalis. Une des femmes était très-jolie, et toutes trois présentaient des formes qu'un peintre se serait estimé heureux d’avoir pour modèle. Elles avaient les bras Latoués de lignes bleues; le front de l’une d'elles était légèrement marqué de la ième manière. Elles n'avaient pas d’anneaux aux poings ni aux chevilles des pieds. Les enfants, quoique absolument nus, ne manquaient pas de ces ornements. »

En Se promenant dans des villages le long de sa route, Héber remarqua parfois avec plaisir que les maisons, quoique construites très-simplement, étaient en bon état, propres, jolies et contiguës à des basses-cours bien garnies. Les femmes se servaient pour filer le coton de petits rouets d’une forme singulière.

La ville de Monghir, sur le Gange, lui offrit une scène fort animée. Sur le quai il ÿ avait une vie, un mouvement auquel il ne s'attendait pas. « Tel était, dit-il, le nombre des barques amarrées au rivage que nous eûmes beaucoup de peine à trouver un lieu convenable pour y jeter l'ancre. Quand l'extrême chaleur fut passée et que nous allâmes ierre, nous fûmes assaillis par une nuée de marchands qui voulaient nous vendre des armes à feu, des couteaux et divers objets de quincaillerie, ou bien des habillements, ainsi que mille colifichets. Une multitude de barbiers reconnaissables à leurs turbans rouges se trouvaient là, et l’un d’eux fut bientôt occupé par les gens de notre équipage qui s’assirent convenablement sur l'herbe pour se faire tondre aussi ras que possible. Monghir me sembla plus grand et en meilleur état que Ja plupart des villes indigènes.

Or

Quoique les maisons soient petites, il y en a quelques-unes qui sont élevées d’un étage: et les toits, au lieu de la terrasse plate et du chaume qu’on voit toujours au Bengale, sont disposés en pente et couverts avec des tuiles rouges qui ont la forme et l'air de celles des habitations italiennes; ils ont même sur les chapiteaux de petits ornementsen faïence. Les boutiques sont nombreuses, et je fus surpris de la beauté des bouilloires, des théières, des fusils, des pistolets, des broches, des couteaux et des autres articles du même genre qui se fabriquent dans ce petit Birmingham. J’ai su ensuite que Monghir avait été à une époque fort ancienne renommé pour ses forgerons; ceux-ci prétendaient avoir emprunté leur art au Vuleain des Hindous, qui est solennellement adoré dans ce lieu. » À ».

Les femmes de cette partie de l'Hindoustan se parent de plus de bijoux que celles du Bengale. Outre leurs bracelets d'argent, elles ont les bras couverts de chapelets dont les grains sont en une espèce de cire à cacheter fort dure qui ressemble à du corail,et de plus elles portent au-dessus du coude un autre ornement d’argent ou d’acier poli qui a la forme d'un disque percé.

Patna, capitale de la province, est une grande ville de 300,000 âmes. Elle est célèbre par son antiquité. Ses manufactures de soieries, de toiles de coton, de tabac, de sucre, d'indigo, sont florissantes. On y prépare l’opium et le salpêtre dans de vastes ateliers. Les faubourgs, habités principalement par les Anglais, sont plus beaux que lawille même, remplie de vastes édifices en ruine, des débris d'anciens murs, d'anciennes tours et de bastions qui avancent dans le fleuve.

Au delà de cette ville, en approchant de Dinapour, on voit toute la campagne parsemée de pavillons, de bazars et d’autres bâtiments entre lesquels sont des jardins*et des bois de mangoës. C'est ici que les Anglais ont établi une importante station militaire. Au milieu des palmiers et des plantains, on aperçoit de larges planches peintes en bleu, sur lesquelles on lit en lettres d’or : « Havel, restaurateur. » — « Morris, tailleur. » — « Davis et compagnie, assortiment de marchandises d'Europe, etc.»la taverne de Havel est une énorme maison qui renferme un grand nombre de chambres joliment meublées et qu’environnent de vastes étables à vaches et à porcs; des bâtiments où s’engraissent les moutons et les autres bestiaux, une laiterie, etc., letout tenu dans le meilleur ordre, avec une grande cour pleine de volaille, et au milieu une charmante corbeille de fleurs. Il y a par derrière un vaste jardin potager, et au delà des meules d'avoine et de blé qui ne dépareraient pas une ferme anglaise. L’hôte està Ja fois le boucher, le marchand de grains, le brasseur, le débitant de vin, le confiseur et le fabricant de bougies de toute cette partie de l'Inde.

À vingt lieues au sud-sud-ouest de Patna on trouve sur un rocher, à la rive gauche du Foulgo, Gayah, ville de 36,000 âmes, mal bâtie et fort laide, mais renommée chez les Hindous par ses cavernes creusées dans le granit, et dont les parois n’offrent pas de figures mythologiques, par le Vaïtarani, étang sacré, et par l'empreinte du pied\de Vichnou. Le nombre des pèlerins qui visitent annuellement Gayah est de 100,000. Une moitié de la ville, bâtie en plaine, habitée par des Musulmans et nommée Saheb- Ganghé, est bien bâtie et a des manufactures de soieries et de toiles de coton.

En remontant le Gange au delà de Patna on aperçoit les embouchures du Gondok;qui vient du Thibet à travers l’'Himä-Laya et le Népâl, de la Gogra formée de la réunion du Kanar ou Déva et du Kali, dont les sources sont dans la chaine centrale de l’'Himà-Laya:

De Dinapour, Héber atteignit Chuprah, chef-lieu du district de Sorum, ville considérable au confluent de la Gogra en face de plusieurs îles marécageuses; le fleuve était couvert de navires de commerce, espèces de boutiques flottantes qui approvisionnent Jes villages riverains, et qui remontent même jusqu’à Mirut, Agra et Lucknow. Buxar,

qu'il visita ensuite, est une grande et belle ville musulmane renfermant plusieurs élé-

gantes mosquée, un des plus vastes et des plus riches bazars de l'Inde, et quelques maisons européennes de bonne mine. L'école chrétienne y est très-fréquentée. I y vit des élèves de tout âge et des deux sexes; mais surtout des femmes de vingt à trente ans. Les garçons portaient le costume habituel des autres enfants indiens; les écolières, quelle que fut leur taille, étaient toutes enveloppées dans de longs châles, les pieds nus, les jambes et les bras ornés à la manière de leurs compatriotes, mais n'ayant aucune marque de caste sur le front. Le maître, mahométan converti, était un homme de moyen âge et d’un extérieur décent. Ses vêtements de coton blanc, ainsi que son turban, resplendissaient de propreté. Son teint, comme celui de la plupart des habijants de ces provinces, n’élait pas beaucoup plus foncé que celui des indigènes du midi de l'Europe. « J'ai, en effet, dit le voyageur, élé souvent surpris de la différence de couleur qui existait entre les gens de notre équipage, tous aussi noirs qu'une marmite, et la généralité des paysans que nous rencontrions sur la côte ou dans les bazars. La raison de cette singularité ne peut être dans le climat, car je n'ai jamais trouvé au Bengale le soleil aussi chaud qu’à certains jours dans le Bahar. Ce n’est pas, non plus, que les naturels de ce dernier pays se vêtent plus que les Bengalis des classes inférieures; car s'ils sortent quelquefois avec un manteau sur la têle et les épaules, c'est plutôt pour se garantir au besoin de la pluie et du vent, que pour marcher au soleil. Jene puis donc m’empécher de croire qu’il y a, de même que dans les langues, dissimilitude dans les origines, et qu'il existe au Bengale des restes d’une race plus ancienne et peut-être noire, telle qu'on en trouve aujourd’hui dans les îles Andamans; rice qui, après avoir été vaincue par eux, se sera confondue avec ces mêmes conquérants du Nord, qui ont chassé les Puharreis dans leurs montagnes. » Gette opinion est confirmée par les Védas, et nous l'avons indiquée précédemment (page 52).

À peu de distance de Buxar débouche par la rive droite du Gange la rivière de Caramnasa qui forme la limite entre les provinces de Bahar et d’Allah-Abad.

AuLau-ABan. — Nous entrons dans l’Allah-Abad. Cette province a pour capitale la Ville du même nom qui signifie demeure de Dieu. Il y a plusieurs Allah-Abad dans l'Hindoustan. Celle-ci est nommée par distinction Bhat-Prayaga, comme étant la plus considérable et la plus sainte. Avant d'y arriver, nous visiterons Ghazeïipour el Benarès.

Ghazeipour est encore une vaste ville qui du fleuve offre un aspect imposant, mais dont les beaux monuments, comme ceux de toutes les cités indiennes, se trouvent, lorsqu'on les approche, n'être que des ruines. Le seul édifice qui vaille la peine d’être Visilé par les voyageurs est un palais situé à l’extrémité orientale de la ville. On y pénètre par un charmant portail, et l’on traverse successivement trois cours entourées de bâtiments délabrés, qui, examinés de près, offrent de délicieux détails d’architecture: Les arcades sont d’un style moresque plutôt que gothique et de forme semi-circulire, mais dentelées. Les colonnes sont minces et octogones, et leurs bases ornées de fleurs et de feuilles qui semblent interposées entre elles et leurs plinthes. Les fenêtres, dont le haut est pareil à celui des arcades, sont généralement enfermées dans un cadre quadrangulaire, de même que les portes. Ce qu’il y a dans l'édifice de plus beau et de mieux conservé, c’est la salle des festins, construction en forme de croix, ouverte de loutes parts, et soutenue par une multitude de piliers qui reposent sur un rez-de-chaussée de forme octangulaire. Son côté sud-est aboutit immédiatement sur une terrasse, au bas de laquelle coule le Gange. Les quatre projections de la croix paraissent destinées en même temps à ombrager le centre de la salle, et à donner place aux domestiques, aux musiciens, etc. ; tandis qu'entre le double rang de colonnes qui entoure la rotonde, est nn fossé qu'on avait, dit-on, coutume de remplir d’eau de rose, lorsque le nabab

et ses amis prenaient leurs repas dans le milieu, où l’on voit encore les restes d’une superbe mosaïque bleue, rouge et blanche. Cette salle sert aujourd'hui de magasin pour la douane, et les hommes qui avec des sabres et des boucliers y montent la garde, comme autrefois, ne sont plus que des officiers de police.

Ghazeipour est célèbre dans toute l'Inde pour la salubrité de son climat, pour la beauté et l'étendue de ses champs de rosiers, son eau de rose et l'attar que l’on en écrème. Les sutlies y sont fréquents surtout parmi les classes inférieures. Les suicides ÿ sont encore plus nombreux. Beaucoup d'hommes et plus encore de femmes se jettent dans des puits ou boivent du poison pour les motifs en apparence les plus légers, généralement à l'occasion de petites querelles, afin que leur sang retombe sur la tétéde leur ennemi. Aujourd’hui on n’entend plus parler dans ces provinces de sacrifices humains, de sacrifices d'enfants, par exemple; mais il arrive encore quelquefois qu’on enterre ou qu'on brûle un lépreux vivant; et comme la lèpre passe pour être une malédiclion des dieux, comme ces meurtres se trouvent ainsi aulorisés en quelque sorte par la religion, les autorités indigènes ne cherchent nullement à combattre ce barbare usage. Il se commet à Ghazeipour peu de crimes qui ne soient dictés par des motifs religieux. La ville est souvent troublée par des batailles où coule le sang des habilants: mais ces batailles ne s'engagent que lorsqu'une procession de Musulmans vienti rencontrer une autre procession d'Hindous.

L'approche de Benarès est annoncée au voyageur par les minarets élancés de la grande mosquée, qui dominent les masses compactes des constructions disposées dans un désordre pittoresque, le long de la rive droite du Gange, sur une longueur de près de trois lieues. On ne peut rester insensible à la vue de ces temples, de ces tours, de ces longues arcades soutenues par des colonnes, de ces quais élevés, de ces terrasses garnies de balustrades, qui se dessinent en relief et se marient au feuillage d’un vert foncé et magnifique des pipals, des tamariniers et des manguiers, et qui, couverts par intervalles de brillantes guirlandes de fleurs, se montrent entre les édifices chargés de sculptures, s’élevant majestueusement au-dessus des jardins *.

Les ghâts ou lieux d’abordage, auxquels communiquent des escaliers qui descendent jusqu'au bord du fleuve, sont, si on peut les appeler ainsi, les seuls quais de Benarès, etquoiqu'à une élévation de 30 pieds au-dessus du Gange, toute l'étendue fourmille, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, et même longtemps après, d'hommes livrés à divers travaux; les uns sont occupés à embarquer ou à débarquer les cargaisons des nombreux navires attirés par le commerce qui se fait à ce grand entrepôt de l'Inde; d’autres tirent de l'eau, d'autres pratiquent leurs ablutions ou récitent leurs prières, car, malgré le grand nombre des temples, les Hindous se conforment en plein air aux rites de leur religion.

« Benarès, dit Héber, est une cité très-remarquable, et de toutes celles que j'ai vues, celle qui a le plus de caractère oriental. Aucun Européen n’habite dans l’intérieur de la ville, et il n’y a pas de rue assez large pour un carrosse; un palanquin mêémene passe qu'avec difficulté dans ces ruelles si étroites, si tortueuses et si remplies par la foule. Les maisons sont généralement hautes: les plus basses ont trois étages, plusieurs cinq ou six. Les rues sont beaucoup plus basses que le rez-de-chaussée des maisons qui presque toutes ont par devant des porches voülés, et par derrière de petites bou tiques. Au-dessus, elles sont embellies de vérandahs, de galeries, de fenêtres saillantes et fermées par des jalousies, et de pignons débordants et soutenus par des consoles sculptées.

© Voyez les Vues de Benarèsque nous avons données dans les Vues les plus remarquables de tous les pays.

> La quantité des temples est prodigieuse; la plupart sont petits et fichés comme des chapelles au coin des rues, et à l'ombre des hautes maisons. Toutefois leur forme ne manque pas de grâce, et beaucoup sont entièrement revêtus de belles et délicates sculptures de fleurs, d'animaux el de branches de palmier, qui égalent par l'exactitude et là richesse des détails ce que j'ai vu de meilleur en travail gothique ou grec. Ces édifices sont construits avec une pierre excellente venant de Tchounar; mais les Hindous aiment éxtrèmement ici à les peindre en rouge, et à couvrir les parties les plus apparentes de leurs maisons de sujets représentant avec des couleurs vives des pots à fleurs, des hommes, des femmes, des bœufs, des éléphants, des dieux et des déesses, tous sous leurs diverses formes à plusieurs têtes, à plusieurs bras, à plusieurs mains munies d'armes.

» Des bœufs de tous les âges, privés et familiers comme de gros chiens et respectés parce qu'ils sont consacrés à Siva, se promènent nonchalamment dans ces rues élroites, ou bien s’y couchent en travers; à peine se dérangent-ils pour que le palanquin puisse passer, quand on les pousse avec le pied, car le moindre coup doit être donné de la manière la plus douce, ou bien malheur au misérable profane qui braverait les préjugés de cette population fanatique ! Les singes consacrés à Hanimän, le singe divin qui aida Rama à conquérir Ceylan, sont également nombreux dans d’autres parties dela ville; ils grimpent sur les toits et sur toutes les saillies des temples, fourrent impertinemment la tête et les mains dans toutes les boutiques des marchands de fruits où des confiseurs, et emportent les morceaux aux enfants qui prennent leur repas.

5 À chaque tournant de rue, on rencontre ce qu’on appelle des maisons de djoghis, ornées d'idoles et faisant entendre un tintamarre continuel causé par le son de toutes sortes d'instruments discordants; tandis que des religieux mendiants de toutes les secles du brahmanisme, offrant toutes les difformités imaginables, que peuvent montrer leurs corps frottés de craie ou de bouse de vache, des maladies, des cheveux en désordre, des membres tordus et des attitudes dégoûtantes ou hideuses de pénitence, bordent littéralement les deux côtés des principales rues. La quantité des aveugles est très-considérable. Je pus contempler ici des exemples multipliés de cette sorte de Pénitence dont j'avais beaucoup entendu parlèr en Europe. Je vis des hommes dont les jambes ou les bras étaient tordus par suite de la position dans laquelle ils les avaient volontairement tenus très-longtemps; enfin, il y en avait dont les mains jointes étaient rivées l’une à l’autre par les ongles qui les perçaient de part en part. À notre passage, ces exclamations lamentables : Agha sahib! Topi sahib! nom appliqué communément aux Européens, « donne-moi quelque chose à manger! » m'arrachèrent bientôt le peu de pièces de monnaie que j'avais; mais c'était une goutte d'eau dans l'Océan, et les importunités des autres, à mesure que nous arrivions dans la ville, furent à peu près étouffées par le tintamarre qui nous entourait.

» Tels sont les objets et les sons dont sont frappées la vue et l’ouïe de l'étranger qui entre dans la cité la plus sainte de l'Hindoustan , le lotus du monde, fondée non sur la terre, mais sur La pointe du trident de Siva, lieu tellement béni que quiconque y meurt, à quelque secte qu’il appartienne, quand même il serait un mangeur de bœuf, pourvu qu'il soit charitable pour les pauvres brahmanes, il est sùr de son salut. C’est aussi cette même sainteté qui fait de Benarès le réceptacle des mendiants, puisque, indépendamment de la quantité énorme des pèlerins de tous les cantons de l'Inde, ainsi que du Thibet et de l'empire birman, une grande multitude d'hommes riches au déclin de leurs jours et presque tous les grands personnages qui de temps en temps sont bannis ou disgraciés par les révolutions survenant continuellement dans les Etats hindous, viennent ici pour laver leurs péchés ou pour remplir leurs heures de loisir par les céré-

monies pompeuses de leur religion, et prodiguent effectivement de très-grosses sommes | en charités.

» Le lendemain, je me promenai de nouveau dans Benarès que je trouvai, comme

auparavant, peuplé de bœufs et de mendiants; mais ce qui me surprit beaucoup, : parce que je pénétrai plus avant que la veille dans l’intérieur, furent les grandes, hautes et jolies maisons, la beauté et la richesse apparente des marchandises exposées en | vente dans les bazars, et l’activité évidente d’affaires importantes äu milieu de cette misère et de ce fanatisme. Benarès est effectivement une cité non moins commerçante, industrieuse et opulente que sainte. C’est le grand marché où les châles du nord, les diamants du sud, les mousselines de Dacca et des provinces de l’est viennent aboutir; | elle a des manufactures considérables de soieries, de toiles de coton et de draps fins, et de plus la coutellerie et la quincaillerie anglaise, les sabres, les boucliers et les | lances de Laknau et de Monghir; les objets de luxe et de fantaisie d'Europe, qui deviennent chaque jour plus populaires dans l'Inde, se répandent de là au Bendelkend, à Gorrakpour, au Népäl et dans d’autres cantons éloignés du Gange. La population, d'après les derniers dénombrements, est de 600,000 âmes. Ce qui ne surprend point d'après la vaste étendue de cette ville et la manière dont les maisons y sont rapprochées. Les eaux y ont de l'écoulement, car elle est située sur la pente rocailleuse d’un coteau descendant vers le fleuve, circonstance qui, jointe aux fréquentes ablutions et à la grande tempérance des habitants, la préserve des maladies contagieuses. Ainsi, malgré sa population enlassée, ce n’est pas une ville insalubre.

» Notre première visile fut à un temple célèbre nommé Vichevayesa, qui est en pierres de très-pelite dimension, mais très-élégamment sculpté; c’est un des lieux les plus saints de l'Hindoustan, quoiqu'il le cède sous ce rapport à un autre qui est contigu et qu'Alemghir profana en y faisant bâtir une mosquée, de sorte qu'il le rendit inaccessible aux adorateurs de Brahma. Le parvis du temple, quoique resserré, est rempli, comme la cour d’une ferme, de taureaux très-gras et très-privés qui fourrent leurs naseaux dans les mains et les poches de chacun pour avoir du grain et des confitures que leurs adorateurs leur apportent en grande quantité, Les cloîtres sont égale ment encombrés de pénitents tout nus et hideux par la craie et la bouse de vache dont ils sont barbouillés ; le bourdonnement continuel de Ram! ram! ram ! ram! suffit pour causer des étourdissements à un étranger, Toutefois ce lieu est tenu très-propre, car les religieux semblent n'avoir d’autres fonctions à remplir que de verser de l’eau sur les images et sur le pavé; ils se montrèrent très-disposés et même très-empressés à me faire voir tout, répétant fréquemment qu'ils étaient aussi des padres, quoiqu'il soit vrai qu'ils firent un grand usage de cette circonstance comme d'un argument pour que je leur donnasse un présent.

» Près de ce temple il y a un puits, au-dessus duquel s'élève une petite tour; un escalier roide descend jusqu’à l’eau amenée du Gange par un canal souterrain; je ne sais par quel motif elle passe pour plus sainte que celle du fleuve même. Il est enjoint à tous les pèlerins qui viennent à Benarès de boire et de faire leurs ablutions dans cet endroit,

» Dans un autre temple à peu de distance, dédié à Anna-Parna, on m'indiqua un brahmane qui passe toute la journée assis dans une petite chaise peu élevée; il ne la

quitte que pour les ablutions nécessaires, et la nuit il dort sur le pavé qui est à côté. Son occupation est de lire ou d'expliquer les Védas, ce qu'il fait pour quiconque veut l'écouter, depuis huit heures du matin jusqu'à quatre heures du soir; il ne demande rien, mais il y a près de la chaise un petit bassin de cuivre dans lequel ceux qui en ont le désir déposent leurs aumônes; c’est sa seule ressource pour subsister. C'est un

petit homme päle, d’une physionomie intéressante, qu’il ne défigure pas comme tant d’autres ici par une ostentation d'emblèmes de piété; on dit qu'il est éloquent et trèsversé dans là connaissance du sanscrit.

» Un des objets les plus intéressants et les plus singuliers de Benarès est l’ancien observatoire fondé avant la conquête musulmane, et encore entier quoique l’on n’en fasse plus usage. C’est un édifice en pierre contenant de petites cours entourées de portiques pour la commodité des astronomes et de leurs auditeurs; sur une grande tour carrée on voit un énorme gnomon, haut peut-être de vingt pieds, avec l'arc du cadran en proportion, un cercle de quinze pieds de diamètre et une ligne méridienne, le tout en pierre. Tout cela manque de précision, mais c’est une preuve intéressante du zèle avec lequel la science fut cultivée jadis dans ces contrées.

» De l'observatoire, nous descendimes par un escalier au bord de l’eau où un bateau nous attendait. J'eus ainsi une occasion de voir l’ensemble de la ville du côté le plus favorable. Elle s'élève en amphithéâtre; les minarets, les dômes nombreux, les ghâts multipliés qui arrivent jusqu’au niveau du Gange, et sont toujours garnis d’une foule d'Hindous, les uns se baignant, les autres priant, produisent un bel effet. Des pagodes et des temples de toutes les dimensions bordent presque entièrement la rive du Gange même en dedans de la ligne où il s’élève dans ses débordements. Quelques-uns de ces édifices sont très-beaux, quoique petits. On en voit qui sont en partie tombés dans le fleuve, parce qu'on n’a pas réparé leurs fondations à mesure qu'il les minait.

» Tout le pays d’alentour paraît cultivé plutôt en froment qu’en riz. L’opium de Benarès est plus estimé que celui du Bahar, de Malvah et de Turquie; il doit cette préférence à la quantité et à la délicatesse du parfum qu’il retient du sol qui le produit. Les villages sont nombreux et grands; les habitations isolées rares. Il n’y a que peu de bois. Aussi le chauffage y est extrêmement cher; c’est à cetle cause qu'on attribue le nombre de cadavres qu’on jette dans le fleuve sans les brûler. Les veuves se laissent consumer ici par le feu avec leurs époux défunts, bien plus rarement que dans Îles autres parties de l’Inde; mais l’immolation volontaire en se noyant est très-commune. Tous les ans plusieurs centaines de pèlerins viennent expressément de tous les cantons de linde à Benarès pour terminer leurs jours de celte manière. Ils achètent deux grands pots de terre qu'ils attachent de chaque côté de leur corps et qui, lorsqu'ils sont vides, les soutiennent dans l'eau. Ainsi équipés, ils s’avancent dans le fleuve, remplissent les pots et plongent pour ne plus reparaitre. Le gouvernement a quelquefois essayé d'empêcher cette pratique, mais sans autre effet que de faire aller les victimes volontaires ui peu plus bas pour y accomplir leur sacrifice. En effet, lorsqu'un homme est venu de plusieurs centaines de milles pour mourir, est-il probable qu’un oflicier de police pourra prévenir son dessein? L’instruction me semble le seul moyen de rectifier les idées de ces pauvres gens, et j'espère que par degrés ils l'obtiendront de nous.

» J'allai au collége de Vidalaya ou des Hindous; c’est un grand édifice partagé en deux cours, avec deux galeries, l’une supérieure, l’autre inférieure. Les maîtres sont au nombre de dix. Il y a deux cents écoliers répartis dans différentes classes ; ils apprennent la lecture, l'écriture, l'arithmétique d’après la méthode hindoue, la littérature Sacrée et les lois hindoues et persanes, le sanscrit, l'astronomie d’après le système de Ptolémée et l'astrologie. Maîtres et élèves reçoivent, tous, une pension du gouvernement britannique. On a découvert dans la bibliothèque de ce collége un manuscrit en sanserit contenant la description de l'Angleterre avant la conquête de César. Celle ile est désignée par un mot équivalent à terre sainte. La Tamise et quelques autres rivières ÿ portent les mêmes noms sous lesquels nous les connaissons aujourd'hui. Les temples etles monuments druidiques y sont comparés aux temples hindous. (Revue Britannique, 1833.)

» Benarès étant, sous tous les rapports, la métropole commerciate de l'Inde, je ne fus pas surpris d'y voir établis des hommes de toutes les parties de la péninsule;"mais je fus étonné d'apprendre qu'il s’y trouve un grand nombre de Persans, de Turcs,de Tartares et même d'Européens. Son commerce s'étend sur toute l’Inde, et ses banquiers ont des relations jusque sur les frontières de la Russie.

» Quoique Benarès soit la ville sainte de l'Inde, les brahmanes y sont moins intolérants et moins aveuglés par les préjugés que dans la plupart des autres cités. La répé- Lition continuelle de vaines cérémonies qui occupe leur temps a, dit-on, produit chez plusieurs d’entre eux un degré de lassitude de leur propre système, et une disposition à s'enquérir des autres, qui n'existe pas à Calcutta. Benarès aussi est en général attachée et fidèle au gouvernement de la Compagnie, quoique ses habitants, étant parle fait supérieurs par leur rang, leurs richesses et leur éducation, à ceux des villes ordinaires de l'Inde, parlent plus des hommes publics et des affaires de l'État. »

À quelques pas de Benarès on aperçoit la ville de Tchounar avec un fort bâti surun rocher qui fait saillie dans le Gange. Ce fort commande entièrement la navigation-du fleuve. « Voici, dit Héber, la curiosité la plus remarquable qu’il renferme : le command&nt fit donner une clef, et ouvrant une porte rouillée dans un mur très-raboteuxet très-ancien, il me dit qu'il allait me montrer le lieu le plus saint de tout l’'Hindoustan: puis il ôta son chapeau et nous conduisit dans une petite cour carrée ombragéepar un très-vieux pipal qui croissait dans un des rochers latéraux, et de l’une des branches duquel pendait une petite clochette d'argent. Au-dessous, il y avait une grande dälle de marbre noir, et sur la paroi des rochers en face, une rose grossièrement sculptée et renfermée dans un triangle. On n’apercevait pas une seule idole, mais les cipayes qui nous avaient suivis Lombèrent à genoux, baisèrent la poussière dans le voisinagede la dalle et s’en frottèrent le front. Un colonel anglais me dit : Tous les Hindous croient que Dieu est en personne, quoique invisible, assis, durant neuf heures du jour, sur cette pierre, et qu'il passe les trois autres à Benarès. C’est pourquoi les cipayessne craignent pas que Tchounar soit pris par l'ennemi, excepté entre dix et neuf heures du matin; par la même raison et afin d’être par ce saint voisinage à l’abri de tousles dangers de la sorcellerie, les rois de Benarès, avant la conquête musulmane, faisaient célébrer tous les mariages de leur famille dans le palais voisin de cette petite cour: J'avoue que je ne contemplai pas ce lieu sans émotion. Je fus frappé de l’absence totale des idoles, et du sentiment de convenance qui fait rejeter même à un Hindou les symboles extérieurs dans le lieu où il suppose que la Divinité est actuellement présente, et je priai intérieurement Dieu de vouloir toujours conserver dans mon esprit le désir d'instruire ce pauvre peuple, et dans le temps où il le jugerait à propos, lui enseigner de quelle manière et comment il est réellement présent ici et partout. »

On passe ensuite devant Mirzapour, ville grande et riche, dont la population est'de 250,000 âmes; c’est le marché le plus considérable pour le coton qu'il y aitsur le Gange.

Le chef-lieu de la province, Allah-Abad, ne présente pas un aspect imposant. Elle est plus délabrée que Dacca, et les naturels ne la désignent que sous le nom de Zukea Abad (rendez-vous des mendiants). Cette ville doit sa célébrité au confluent dela Djemnah et du Gange; les Hindous y ajoutent le Serasvati; il n’y a pas dans tout le voisinage de rivière de ce nom qui soit visible, mais ils assurent qu’elle se joint aux deux autres par un cours souterrain, et que par conséquent en se baignant ici on acquiert autant de mérite religieux qu’en pratiquant la même opération dans les trois rivières séparément. Quand un pèlerin arrive ici, il s’assied sur le bord du fleuve et se fait raser la tête et le corps, afin que chaque poil puisse tomber dans l’eau, les livres sacrés promettant pour chacun un million d'années de séjour dans le paradis.

l MOEURS, USAGES ET COSTUMES. 983

Ensuite il se baigne, et, le même jour ou le lendemain, remplit les cérémonies funèbres pour ses ancêtres défunts. L’impôt que perçoit le gouvernement pour la permission de plonger dans l'eau n’est que de trois roupies (7 fr. 50 c.); la dépense résultant des charités et des dons faits aux brahmanes assis sur les bords du fleuve est bien plus grosse. Beaucoup d'Hindous renoncent à la vie à ce saint prayaga; le fidèle s’'embarque dans un bateau, et après avoir rempli les rites prescrits au point précis où les trois rivières se réunissent, il s'enfonce dans l’eau, ayant trois pots attachés à son corps. Quelquefois aussi les dévots perdent la vie à cause de la précipitation avec laquelle chacun se dépêche pour que l'immersion se fasse au lieu sanctifié, à l’époque précise de la lune, parce que €’est alors que l’expiation est le plus efficace. Le nombre moyen des pèlerins est au moins de 220,000 par an.

Cest surtout à Allah-Abad que se célèbre la fète de Ramayana, espèce de drame dont-les personnages, à l'exception du géant, sont représentés par des enfants. Ces scènes sont aujourd'hui fort innocentes; mais, avant la domination anglaise, elles étaient accompagnées d’un terrible sacrifice. Après la pièce, on servait aux pauvres pelits acteurs, des gâteaux empoisonnés, afin qu'on püt dire que leur âme s'élail confondue avec celle de la divinité qu’ils représentaient.

Aoube. — Le royaume d’Aoude s'étend des bords du Gange aux Sévalik du Népäl. (Noyez p. 289 et 299.) Toute la partie septentrionale présente l'aspect le plus sauvage; onirouve même vers le centre des contrées entières en friche ou mal cultivées. Cependant le sol est en général un des meilleurs du monde. On y cultive avec succès tous les végétaux du Bengale; mais le pays est en proie à l'anarchie et à l'oppression. Les naturels ne se rendent aux marchés que bien armés. Ils forment une raceplus grande, plus blanche, plus belle que les Bengalis. Les cipayes ont le teint ausSiblanc que les Européens. Ils ont la démarche fière, l'œil sombre, la voix haute ebrude. Avant l’arrivée des Anglais dans ce pays, lout voyageur était exposé à perdre la Vie. On rencontre à chaque instant des nuées de mendiants valides, sectateurs du prophète, et s’appelant marabouts (saints hommes), ayant l'air de brigands plutôt que dé saints. Ils habitent autour des lieux consacrés à la sépulture. On campe à chaque instant près de villages à moitié ruinés, mais entourés de terrains couverts de moissons. Il semblerait qu'ici comme dans toutes les autres provinces de l'Hindoustan, la destruction passe plus active que jamais sur toutes les constructions de l’ancienne civilisation pour faire place à un nouvel ordre de choses. Cette observation s'applique d'ailleurs à presque toute la terre habitée.

La masse de la population de l’Aoude est composée de sectateurs de Brahma, et la plupart portent sur le front la marque de leur caste.

La ville d'Aoude, sur la rive droite de la Gogra, est toute moderne et peu peuplée. On voit dans ses environs les ruines de l’ancienne ville qui était la capitale du royaume de Râma, si célèbre dans les Ravana (poëmes sanscrits), par ses guerres avec Ravana, Lyran de l’île de Ceylan, et ravisseur de la belle et fidèle Sita, épouse de Räma, dont on célèbre la fête à Allah-Abad.

Eucknow ou Laknau est aujourd’hui la résidence du nabab ou roi d'Aoude, conservant le titre de vézyr de l'empereur mongol qui n’existe plus. Sa cour est d’une grande magnificence, mais le pouvoir est réellement entre les mains d’un résident de la Compagnie. Dans les démélés qui suivirent la mort du dernier roi d'Aoude, la reine mère et le peuple voulaient placer sur le trône un fils du feu roi; le résident, de son côté, avait jeté les yeux sur un oncle du défunt, vieillard sans volonté et aveuglément dévoué au gouvernement de la Compagnie. La reine entre dans le palais, et ceint le front de son petit-fils du diadème impérial. Au même instant le résident paraît à la tête d’une

force armée considérable. Les portes sont fermées; il les fait enfoncer par des élé phants, pénètre dans la salle du trône, s'empare de la reine et du jeune prince, e couronne son protégé. Pendant que ceci se passait dans l’intérieur du palais, pendan que la demeure royale était livrée au pillage, le canon retentissait dans la ville, e dispersait le peuple attroupé sur les places publiques. Les deux augustes prisonnier. furent, quelques jours après, honteusement expulsés du royaume. |

La ville d’Aoude est traversée par le Goumty, sur lequel sont jetés deux ponts, don l'un, à onze arches, est d’une très-belle construction gothique; l’autre est un pont de bateaux qui joint le parc au palais du roi, bâti sur une éminence près de la rivière Un pont en fer, fabriqué en Angleterre, est sur le rivage; sa place est préparée, mai l'entreprise est suspendue; car, au dire des brahmanes, elle n’est pas agréable à Dieu On voit aussi sur le Goumty un bateau à vapeur construit sous la direction du nabab Les dômes dorés des mosquées, le mausolée d’Asoph-Ad-Daouléh, de style gothique, el d’autres monuments, donnent de loin à cette ville un aspect superbe, mais l’intérieur nerépond pas à l'impression qu’on a d’abord éprouvée. Les rues sont étroites et tortueuses,

On compte à Lucknow un nombre considérable de chrétiens de toutes sectes, san

“parler des gens qui remplissent différentes fonctions à la résidence. Le nabab emploie dans son armée beaucoup d’Européens et de créoles. Une multitude d'individus del: même espèce se livre aussi au commerce dans la capitale, et on y rencontre en Outre un singulier mélange d’aventuriers de tous les pays et de toutes les religions, qu'atlir l'espérance généralement infructueuse de faire fortune. « C’est ainsi, dit Héber,-qw vinrent successivement me demander l’aumône plusieurs catholiques romains duPor tugal, un Espagnol de Lima au Pérou, et un juif de Silésie. »

Les environs sont parsemés d’un grand nombre de tombeaux de saints hindouse mahométans.

Decur. —En sortant de Lucknow, trois grandes routes conduisent dans la provinre de Delhi : l’une traverse le Gange au sud, et se dirige entre ce fleuve et Ja Djemnal vers la capitale. Le territoire compris entre ces deux cours d’eau porte le nom de Douat ou Doab (deux eaux). Ce nom est du reste commun à toutes les Mésopotamies indiennes L'autre route conduit an nord-ouest à la grande ville de Shahabad, qui est à l’extrémil de la province d’Aoude ; de là elle monte entre le Gange et les sévaliks du Népâl el du Kemäoun, jusqu'à Hardvar que nous avons déjà visité. La troisième route, intérmé diaire, nommée Shahi-Rustu (grande route du prince), conduit.aussi à Shahabad Li seul service régulier de poste qu’il y ait dans l’Aoude se fait aux frais du gouvernement britannique, et est dirigé par le résident de Lucknow. Mais comme nous n'avons pas le temps de parcourir toutes ces contrées, nous prendrons notre point d'observalion à Delhi même. |

C’est en cheminant au milieu des ruines, le long des eaux paisibles de la Djemnab, que l’on arrive sur le vaste emplacement de l’ancienne Delhi:, fondée par les rois patânes sur les débris de la vieille cité hindoue d'Indraput. On aperçoit à l’extrémit septentrionale des murs qui l'entourent, et à un mille et demi de ceux de la nouvelle cité, des tours et d’autres débris d’un monument magnifique. On ignore aujourd’hui le nom de l’homme puissant et sans doute célèbre dans son temps en l'honneur duquel ce bâtiment fut élevé.

Ces ruines couvrent une étendue de huit milles au sud de la nouvelle ville: Elles sont encore dominées par le Kottab-Minar ?, colonne de 248 pieds en granit rouge mêlé

* Voyez la Vue que nous en avons donnée.

Ibid.

demarbre noir et blanc. Il est du xn° siècle de notre ère. Sa base circulaire forme un polygone de vingt-sept côtés ; le füt est cannelé jusqu’au troisième étage en vingt-sept divisions, tantôt circulaires, tantôt angulaires, les cannelures étant différentes à chaque étage. Quatre balcons règnent autour de la colonne; un escalier en spirale dans l'intérieur conduit par 300 marches jusqu'au sommet, jadis couronné d’une coupole.

Un autre monument célèbre que la destruction n’a point encore atteint, est le tombeau d'Akbar. C’est un immense mausolée qui s'élève au centre d’un parc régulièrement planté et clos de murs. Il est de forme carrée; sur chaque face on voit cinq portes; à chacun des quatre angles et sur chaque porte s'élève une tour. Tout l'édifice est en granit rouge incrusté de marbre blanc. Les dômes à jour qui couronnent les jours sont aussi en marbre blanc, de même que le cinquième étage du monument Les quatre autres étages diminuent successivement d’étendue, et sont entourés chacun d’une plate-forme bordée d’une balustrade. L'intérieur du cinquième est incrusté en marbre Hoir formant des caractères arabes qui reproduisent des passages du Coran. Du temps de Chäh-Djehan, des tentures de brocart d'or, soutenues par des colonnes en argent, mettaient à couvert les mollahs et les savants qui discutaient sur des points de doctrine.

Au centre de l'édifice, une vaste salle revètue de marbre blanc occupe tout l’espace intérieur, et se termine en haut par un dôme, dont les fenêtres donnent passage à un demi-jour religieux; là on contemple avec respect le tombeau qui contient les restes dugrand prince renommé par ses exploits et encore plus par son humanité, sa générosité, son amour pour les lettres; sur ce sarcophage de marbre blanc poli, on lit simplement le nom du monarque : AKBAR.

Ce superbe édifice est assez bien entretenu par le gouvernement britannique; mais les bâtiments qui l’avoisinent ont beaucoup souffert des ravages du temps et des tremblements de terre.

On dit qu’à l'époque de sa splendeur Delhi couvrait un espace de trois lieues carrées, elc'est en effet l’espace que ses ruines occupent. Son origine est inconnue; les Hindous racontent qu’elle fut bâtie par le rajah Dehu, qui vivait du temps d’Alexandre le Grand. La puissance des princes indigènes fut renversée par les Afghans ou Patänes quis'emparèrent de Delhi en 1193; durant leur règne, Tamerlan prit et pilla Delhi en1598. Baber, un de ses descendants, mit fin, en 1525, à la dynastie des Afghans, ebcommença celle des empereurs mogols qui subsiste encore, mais dépouillée de l'autorité.

Les nombreuses vicissitudes que Delhi a subies y ont accumulé les ruines de différents âges : celles de l’ancienne architecture des Hindous y partagent l'intérêt du Spectateur avec celles des musulmans leurs vainqueurs.

Akbar, le plus grand des souverains de la dynastie mogole, transporta le siége de Dempire dans la ville d’Agra ; cet événement accrut la décadence de Delhi qui devint déserte. Cependant il lui restait encore une ombre de splendeur, lorsqu’en 1621 l’empereur Châh-Djehan fonda la nouvelle Delhi qui, d’après lui, fut nommée Châh-Djehavabad et fut la capitale de l'empire; elle a près de 10 lieues de circuit. Ce fut sous le règne d'Aureng-Zeb, successeur de Chäh-Djehan, qu’elle parvint au plus haut degré de magnificence. Ce monarque avait continué les conquêtes commencées par ses ancêtres, ebà l'époque de sa mort, en 1707, son empire s’étendait au nord jusqu'aux Himä-Laya, à l'est jusqu’à l’Aracan et à l'Assam, au sud jusqu’à la mer, à l'exception de quelques petites principautés dans la partie méridionale et le long de la côte occidentale de la presqu'île, à l’ouest au delà de l’Indus.

ASIE, ÀT-48

Les -relations de Roë, Terry, Tavernier, J. Thevenot, Bernier et autres voyageur européens, qui ont visité les États du Grand-Mogol dans le cours du xvn° siècle, fon une description si pompeuse de la richesse, de la somptuosité, du luxe prodigieux qui les entourait, qu’on croit lire les fictions des Mille et une Nuits. Un seul des trônes4 Grand-Mogol fut estimé par Tavernier 160 millions de son temps; douze colonnes d'o qui soutenaient le dais de ce trône étaient entourées de grosses perles; Le daiséltai de perles et de diamants, surmonté d’un paon qui étalait une queue de pierrenies; tout le reste était proportionné à cette étrange magnificence. Le jour le plus solennel de l’année était celui où l’on pesait l’empereur dans des balances d’or, en présencedu peuple; ce jour-là il recevait pour plus de 50 millions de présents.

Au décès d’Aureng-Zeb, cette grandeur eut un terme; ses enfants se divisèrent.JLes guerres des Mabrattes, l'invasion de Nadir-Schah, les insurrections des Rohillas, guerriers de la rive gauche du Gange, mirent fin à la grandeur et à la puissanceldes empereurs de Delhi. Les Mahrattes en étaient maitres, lorsque, le 12 janvier 1803, lord Locke entra dans cette capitale, classa cet empire au nombre des provinces dela présidence du Bengale et prit des arrangements pour l'entretien de l'empereur Schah-Alem et de sa famille (voyez p. 298). Schah-Alem termina son règne en 1806. Akbar II, son fils aîné, lui succéda sans contestalion. IL habite le palais, magnifique édifice supérieur au fameux Kremlin de Moscou, et gardé par des soldats de l'armée britannique. Il tient ses durbars (cours) aussi régulièrement que s’il était le maître sérieux de l'Inde. ”

L’'évêque Héber, en 4824, et Victor Jacquemont, en 1830, obtinrent une audience publique de cet empereur, qui était entouré de vieillards portant tous une canne grosse tête d’or, signe de leurs hautes fonctions, et des officiers de ses gardes richement vêtus (voyez la figure).

Ce dernier voyageur parle de cette entrevue avec toute la gaieté de son.age. « Conduit à l’audience, dit-il, par le résident, avec une pompe des plus passables, un régiment d'infanterie, une forte escorte de cavalerie, une armée de domestiques, d’huissiers, le tout terminé par une troupe d’éléphants richement caparaçonnés, je présentai mes respects à l’empereur qui voulut bien me conférer un Khélàt (vêtement d'honneur), lequel me fut endossé en grande cérémonie, sous l'inspection du premier ministre. Je reparus à la cour. L'empereur alors (notez qu’il descend en ligne direete de Timour ou Tamerlan), de ses impériales mains, attacha à mon chapeau (un chapeau gris), préalablement déguisé en turban par son vizir, une couple d’ornements en pierreries. L'empereur s’informa s’il y avait un roi en France, si l’on y parlait anglais IL n'avait jamais vu de Français, si j'excepte le général Péron qui était son gardien jadis quand il était prisonnier des Mahrattes.… Après une demi-heure, il leva sa cour, et je me retirai processionnellement avec le résident. Les tambours battirent-aux champs quand je passai devant les troupes avec une robe de chambre de mousseline brodée. Que n'’étiez-vous là pour jouir de votre postérité!

» Il va sans dire que j’ai trouvé Chäh-Mohammed-Akbar-Rhazi-Badchâh, un vieillard vénérable et le plus adorable des princes; mais la vérité est qu'il a une belle figure, une belle barbe blanche et l’expression d’un homme qui a été longtemps malheureux. Les Anglais lui ont laissé tous les honneurs du trône. »

Cet empereur a deux obscurs successeurs, dont le dernier est peut-être encore vivant; mais n’est plus mentionné parmi les titulaires de l’'Hindoustan.

Dans Chäh-Djehanabad, ainsi qu'on nomme le nouveau Delhi, on voit les restes de plusieurs palais magnifiques qui autrefois appartenaient aux grands omrahs de l'empire. Celui du sultan Dams-Chekoh, frère infortuné d’Aureng-Zeb, est aujourd'hui

Crénéral des gardes de l'Empereur.

(Delhi. } *

Le à .

occupé par le résident anglais. Ils sont tous entourés de murs élevés et couvrent un | vaste espace de terrain, parce qu'ils comprennent des harems, des galeries pour la musique, des jardins, des bains, des écuries et des étables. Le tableau de Delhi par le colonel Skinner convient à toutes les grandes villes de | l'Hindoustan. « Elles offrent, dit ce voyageur, une uniformité qui en rend le premier aspect monotone aux yeux de l'observateur. Delhi, que j'ai visitée mainte fois, a une | population d'environ 200,000 âmes; le mouvement et le bruit y sont si grands qu’on peut comparer chaque maison à une ruche d’abeilles. Les rues, à l'exception de Pehandi-Tehok, qui est la rue la plus large de lAsie, y sont étroites et ressemblent

plutôt à des ruelles ; les maisons, bâties avec assez de goût, quoique irrégulières, sont Souvent décorées avec une extrême recherche, et la plupart ont sur la façade des balcons où l’on remarque des hommes assis négligemment, revêlus d’amples vêtements de mousseline d’une grande blancheur, et fumant leurs houkahs (grandes pipes). Quelquefois des femmes, oubliant les règles imposées à leur sexe, y paraissent sans voile et occupées à partager avec les hommes les jouissances que procure le houkah.

» Ce qui distingue plus particulièrement une ville indienne, c’est que tout s’y fait en publie, et que les habitants y parlent d’un ton de voix si fort, si élevé, qu'on croirait, surtout quand ils discutent quelque affaire importante, qu’ils sont en proie à une violente colère, ou qu'ils se querellent avec acharnement.

» Leurs cris joints aux hennissements des chevaux, au mugissement et aux bêlements des bestiaux, au rugissement des tigres exposés chaque jour en vente dans des cages de fer pour le plaisir des amateurs de la chasse, au craquement des charreltes et au tapage des marteaux des chaudronniers et autres artisans, sufliraient pour rendre ce séjour insupportable; mais ce ne sont pas les seules tribulations auxquelles on soit exposé. Le grondement des éléphants qui souvent ressemble aux sons étouffés de la trompette, les coups violents et réitérés des tamtams qui déchirent l'oreille, le bruit aigu d’une infinité de sifflets, le retentissement saccadé d'une multitude de mau- Yaises violes qui accompagnent des voix plus pitoyables encore, suffisent pour porter le désespoir dans l'âme de l'étranger le moins irritable.

» Partout des rideaux ou des portières de couleurs diverses masquent les portes, et des stores très-variés décorent chaque fenêtre. L'habitude de suspendre, pour les sécher, au haut des maisons, des pièces de vêlement, et surtout des écharpes bleues,

jaunes, vertes, rouges, blanches, donne à la ville un air de fête qui la fait ressembler à un vaste vaisseau pavoisé.

» Les nuages épais de poussière que soulèvent les voitures qui roulent dans les rues, ét les myriades de mouches qui assiégent les boutiques de tous les pâtissiers et mar- Chands de choses comestibles, ne sont pas une des moindres plaies d’une ville orientale. Ajoutez-y les exhalaisons infectes qui s'élèvent dans chaque rue, et l'odeur rance qui vous saisit à la gorge quand vous passez auprès des boutiques où se vendent des aliments qui sont préparés partout sous les yeux des passants, et vous aurez une idée des jouissances qu’on goûte dans ces grandes cités.

» Si vous sortez à cheval pour parcourir la ville, ce n’est qu’à force de prudence, de précaution et d'adresse, que vous parvenez à votre destination. À tout instant, il faut par des éclats de voix, des bourrades et des coups de pied, avertir la foule de Vous livrer passage. Souvent vous n’avez que le temps justement nécessaire pour vous jeter de côté et n'être pas heurté ou renversé par un COnvoi de chameaux pesamment chargés, ou bien broyé sous les pieds d’une troupe d’éléphants. Si, quand ces énormes animaux passent, votre cheval effrayé fait des écarts ou des bonds, vous êtes certain, dans le cas où vous n'êtes pas habile cavalier, de tomber la tête la première dans une

des nombreuses marmites ou chaudières qui bouillent sur la voie publique devant toutes les boutiques de rôtisseurs et de cuisiniers. Au contraire, si ce sont les éléphants qui ont peur du cheval, alors il s'ensuit une scène de désordre et de confusion impossible à dépeindre. Heureux encore si en parcourant la ville vous ne rencontrez pas sur votre chemin un grand personnage voyageant avec une immense suite et soulevant derrière lui une sorte de trombe aussi funeste que le semoun ou vent du désert, un tourbillon d’une poussière si dense et si durable, que vous restez une demi-heure sans pouvoir ouvrir les yeux et hors d'état de retrouver votre route! »

AGrA.— La province d’Agra est parsemée de cités en ruine; il y a beaucoup de petits rajahs placés sous la protection anglaise. En pénétrant dans cette province, Héber rencontra une vingtaine de cavaliers à la tête desquels marchait un vieux guerrier richement vêtu. C'était le souverain de ce canton, homme d’une grande taille et d'une belle figure. Il avait sur sa tête un turban de brocart, sur l'épaule un bouclier, “au côté un sabre, à sa ceinture des pistolets montés en argent, enfin tout Faccoutrement d’un cavalier musulman de distinction; il montait un cheval blanc de race persane qui avait pour selle une peau de tigre d’où plusieurs glands descendaient jusqu'à terre. En passant par Horal, à moitié chemin de Delhi à Agra, le même voyageur entra dans une jolie petite maison indigène, qui n’était plus habitée depuis la mort du dernier propriétaire et qui servait alors de tribunal. Dans l’intérieur, sur un autel érigé contre le mur, il vit la représentation de quatre pieds humains, dont deux étaient plus grands que les deux autres; on lui apprit que c'était la manière habituelle de rappeler au souvenir des vivants qu’une épouse favorite s'était brûlée avec son mari: Chose singulière! dans ce pays, malgré le voisinage de Delhi, qui est la capitale de l'islamisme en Orient, l’hindouisme prédomine. Il n’y a que peu ou point d’habitants dont les noms soient musulmans ; les pagodes abondent, tandis qu’on découvre à peine une mosquée, et parmi les paysans, on ne voit nulle part plus d’écharpes de brahmanes ou de rajahpouts.

Agra, la capitale, jadis si peuplée et si florissante, n’a plus que 60,000 habitants logés dans un amas de ruines immenses. Elle est située sur la Djemnah, à 45 lieues au-dessous de Delhi. Elle a vu naître le célèbre Aboul Fazl, premier ministre d’Akbar, auteur de plusieurs ouvrages persans très-importants, entre autres de l’Akbar-Naméh (histoire d’Akbar), et de l’Ayini akbaryou (institutes de l’empereur Akbar). Le manuscrit original de cet ouvrage était soigneusement conservé dans la bibliothèque des Grands-Mogols, à Delhi. Il devint ensuite la propriété du colonel Polier, qui le remit à M. Langlès.

On remarque à Agra un fort d’une haute antiquité dont les tours commandent au loin les mille sinuosités de la Djemnah, puis la Motei-Musjeid, qui est une belle mosquée; ensuite le palais d’Akbar qui sert maintenant de magasin, d’arsenal et de caserne; enfin le Tadje-Mahal, riche mausolée où reposent les restes de la bégum Nour-Djehan, et ceux de Schah-Djehan qui éleva ce monument à sa femme bien-aimée.

Mazvan.— Le Malvah (pays montagneux) est adossé au sud aux monts Vindhya, qui font partie de l’arête de séparation des deux versants généraux de l'Hindoustan. Sa hauteur moyenne au-dessus du niveau de la mer est de 353 toises, Il est coupé par de longues chaînes pierreuses dont les vallées bien arrosées sont très-fertiles. On y trouve aussi des espaces immenses couverts d'arbres très-hauts et de broussailles, repaires de tigres et d’autres animaux. Le Malvah renferme environ cinq millions d'habitants: Les Mahrattes forment la masse de la population ; les Pindaries, les Bhyls y sont des tribus guerrières et sauvages; les Patânes sont en petit nombre; les Grassias paraissent en être les habitants primitifs. Il est partagé entre les provinces mahrattes Sindhya et

Holkar qui en ont la plus grande partie, les Rajahpouts qui possèdent un peu du Nord- Quest, la principauté de Bopäl qui se trouve au sud et les principautés de Bendelkend; les Anglais, qui ont les parties orientales.

L'ancienne capitale était Châdiabad; elle avait avec ses faubourgs et ses jardins plus de 7 lieues de circonférence. Aujourd’hui elle porte le nom de Mandô et ne présente plus qu'un vaste espace rempli de ruines, au milieu desquelles quelques Bhyls nomades et des pénitents hindous ont leurs habitations. |

Sinvuya.— L'État de Sindhya s'étend dans les provinces de Malväh, d'Agra et de Khandeych. Sa population est de 4,000,000 d'âmes. On évalue les revenus à 25,000,000 de francs. L'armée est de 20,000 hommes. Sindhya et Holkar sont aujourd’hui les plus puissants des princes mahrattes ; leurs possessions, autrefois plus vastes, ont été morcelées par les Anglais.

Oudjeïn, à 42 lieues au nord d'Indore, et sur la rive droite du Sypra, est la capitale de l'État de Sindhya. La ville moderne est située à peu près à un mille de l’ancienne, qui offre une vaste surface couverte de ruines. Parmi ses anciens palais, on remarque la prétendue caverne du radjah Bhyrtey. Ce n’est qu'un grand édifice en briques,

entouré d'immenses constructions au-dessus du niveau actuel, et ornées de colonnes

et de sculptures. Suivant une de ces traditions populaires qui se retrouvent dans plusieurs autres lieux, un passage souterrain conduit de ce monument, d’un côté à Herdvar, de l’autre à Benarès. Tous les voyageurs parlent avec une sorte de ravissement du Kalydeh, ou palais des eaux, bâti dans une île. Il est remarquable par son architecture bizarre, son étendue, sa solidité et ses ouvrages hydrauliques, exécutés pour faire tomber l’eau sous mille formes différentes, et donner de la fraicheur dans les temps les plus chauds.

La ville moderne, l’une des mieux bâties de l’Inde, a de beaux temples et des palais somptueux ; quelques-uns de ces édifices sont décorés de sculptures dont les Européens ont vanté la délicatesse et le fini. Oudjeïn est célèbre dans ces contrées par ses écoles et son observatoire; les géographes hindous y font passer leur premier méridien. Elle est regardée comme une ville sainte. La population est évaluée à près de 100,000 âmes. Le commerce avec le Bengale y est très-actif.

Indore, sur la Sypra, est la capitale de l'État de Holkar; Bopâl, sur la Betva, est celle de l'État du même nom. Ces petites principautés sont couvertes de ruines, de Bhyls et de Pindarris, brigands de toutes sectes qui jetèrent longtemps la désolation dans le pays, et que les Anglais ont réussi à comprimer.

Le Bendelkend s’étend en partie dans la province d’Allah-Abad, en partie dans celle de Malvah. Ses mines de diamants l'ont rendu fameux. Les villes principales sont Bandah, Kallindger, Tchattorpour et Pannah. Ce district est mal cultivé, et, comme le reste de l'Hindoustan, couvert de ruines.

Ganpouana. —Nacrour.— Cette ancienne province de l'Hindoustan est à l’est du Malvah et de l’Allah-Abad, avec lesquels elle a pour limite la Nerbedah, les monts Kimour et la Sone. La région la plus élevée est le plateau d'Omercuntuc dont l’altitude moyenne est de mille toises : la Nerbedah, la Sone et le Méhénédy y ont leur source. Ainsi la province entière est assise sur l'arête même des deux versants généraux de l'Hindoustan. Le climat y est doux, le sol fertile et riche en métaux précieux. La population est d'environ 4,000,000 d'âmes. Le Gandouana se divise en 94 districts. Les Anglais possèdent ceux du nord et de l’est compris dans la présidence du Bengale. Le rajah mahratte de Nagpour qui possède le reste se reconnaît leur vassal et n’exerce qu’une autorité très-bornée sur plusieurs parties de son État, habitées par les tribus à demi civilisées des Gands et des Tchobans.

Nagpour est dans une plaine humide sur la rive gauche du Nag; elle compte 415,000 habitants.

Oryçau.— La province d'Oryçah est à l’est du Gandouana. Elle s’éténd le long du golfe du Bengale, depuis la baie de Balisvara jusqu'aux frontières des Circars, mar. quées par le lac Tchika. La côte est couverte de belles forêts, ét, dans plusieurs contrées, de marais infestés de crocodiles ; plus loin se déploient des plaines stériles, maigres el peu fertiles; enfin les hautes montagnes des Ghättes orientales s'élèvent à l'ouest.8: longueur est de 120 lieues ét sa largeur de 50. Les habitants sont en général peu intel ligents, doux et paisibles dans les plaines, farouches et inhôspitaliers dans les montagnes, habitées par trois races remarquables, les Coles, lés Sands et les Kours "les premiers, d’un teint noirâtre, d'une forcé et d’une hardiesse peu communes, se partagent en 80 tribus; ils ne reconnaissent aucune des divinités hindouës ét paraïssent avoir une vénération particulière pour quatre objets, l'arbre sahadjna, le riz non émondé, l'huile de sénevé et Le chien ; ils habitent dés maisons en bois très-commodes. Les Kands se trouvent au sud du Méhénédy ; les Kours sont répandus dans les bois qui couvrent les collines au nord dé ce fleuve. La population totalé de l’Oryçah est d'un million et demi. La division en castes y est éxactement conforme à là loi religieuse. La langue est un bâchä ou dialecte assez pur du sanserit. Les anciennes institutions de ce pays offrent beaucoup d’analogié avec le régime féodal. II forme la province la plus méridionale de la présidence du Bengale; mais il renferme encore quelques petites principautés qui payent un faible tribut au Nizam, au rajah dé Nagpour et aux Anglais.

L'Oryçah, terre sacrée pour les Hindous, est célèbre par la quantité innomblabléde temples parmi lesquels on compte la fameuse pagode de Djagernauth dont nous dévois rappeler les cérémonies.

Djagernauth-Pouri est dans le distriét de Kétek ou Caltak sur la côte d'Oryçah. Cette ville tire son nom de celui de son temple dédié à l'idole Djagatnatha (dieu du monde), vulgairement Djaggernâth ou Djagernauth. Ce temple, élevé par le rajah Anung- Dhéarn-Deo, à été terminé en 1298. Les Loits sont ornés de figures monstrueuses d'un style bizarre; et des statues en pierre, dans les attitudes les plus indécentes, paraissent en relief sur les murs de la pagode. Chaque face du mur d’enceinte a une large porte d'entrée; mais l'entrée principalé est sur la face orientale. A l'intérieur règne une seconde enceinte, sur un sol plus haut de quinze pieds. Près’ du mur extérieur, on remarque une colonne de basalle fort élégante, avec un piédestal richement sculpté: Son fût, d’une seule pierre, a seize faces, et porte à son sommet, élevé de trente-cinq pieds, la figure de Hounouman, divinité hindoue à tête de singe.

L'intérieur est occupé par les idoles de Djagernauth, de son père Boloram et desa. sœur Shabudra. Toutes les divinités inférieures révérées sur les bords du Gangé y ont aussi leur autel, mais nul Européen ne peut se vanter d’y avoir porté ses regards:

Cette idole de Djagernauth aux pieds de laquelle accourent les dévots des régions les plus reculées, n’est remarquable ni par son élégance, ni par sa majesté, Jamais plus grossière ébauche ne sortit du ciseau d’un sculpteur. La statue ne va pas au delà des reins; elle est sans doigts et sans mains, avec des moignons en guise de bras; mais ces moignons les prêtres attachent parfois des mains en or. Pour expliquer cette difformilé, les prêtres ont inventé une légende. « IL y a quelques années, disent-ils, un prince s’adressa à un célèbre fabricateur de dieux, pour lui commander une nouvelle idole. Le sculpteur consentit, mais à la condition qu'on patienterait et qu'on ne rechercherait pas à voir son travail avant qu'il fût achevé. Par malheur, le prince ne tint pas la parole promise; il voulut voir l'œuvre sainte avant qu'elle füt finie, et elle resta

| en ébauche. Après cette violation, il n’était plus donné à personne de pouvoir y toucher. »

L'idole de Djagernauth est renouvelée toutes les fois que deux nouvelles lunes se rencontrent dans le mois Assan, ce qui arrive à peu près tous les dix-sept ans. On choisit alors dans les forêts un arbre sur lequel jamais corbeau ou oiseau mangeant éharogne ne se soit perché; les initiés le reconnaissent à certains indices. Quand le tronc est abattu, les charpentiers le dégrossissent, puis le livrent aux prêtres qui achèvent l'œuvre dans le plus grand mystère. L'esprit de Djagernauth, retiré de la Vieille idole, est transféré dans la nouvelle par un homme qui ne survit guère à la

. solennelle opération. Avant la fin de l'année, il est enlevé de ce monde.

Le temple de Djagernauth est desservi par 4,000 familles, dans lesquelles il faut comprendre les cuisiniers chargés de préparer la nourriture sacrée. Un voyageur anglais a réussi à se procurer l'état de la consommation journalière. Pour l’idole et ses desservants, il faut chaque matin deux cent vingt livres de riz, quatre-vingt-dix-sept de kully (sorte de légume), vingt-quatre de moong (espèce de graine), cent quatrevingt-huit de beurre, quatre-vingts de mélasse, trente-deux de végétaux, dix de lait aigre, deux et demie d'épices, deux de bois de sandal, deux tolahs de camphre, vingt livres de sel, quatre roupies (41 francs environ) de bois, plus vingt-deux livres d'huile à brûler pour la nuit. La nourriture sacrée est présentée en trois fois à l’idole. Pendant que ce repas dure, les portes sont fermées aux profanes; et nul n'entre dans le sancluaire, si ce n’est quelques serviteurs intimes : seulement à l’extérieur, dans l'édifice aux piliers, dansent les bayadères de la pagode. Au bout d’une heure, les portes s’ouvrént au son d’une cloche, et la nourriture est enlevée. La portion des vivres destinée aux habitants n’est point portée dans la grande tour : on les distribue dans l'édifice au toit pyramidal, et l'idole qui peut les voir les bénit de loin et les sanctifie.

Cette manipulation et ce commerce de vivres s'élèvent à des sommes énormes, lorsqu’une fête solennelle attire à Djagernauth des masses de fidèles. A l'appui de leur spéculation, les prêtres de la pagode ont décidé que les vivres ainsi consacrés étaient à l'abri de toute souillure, et que le contact d’un musulman ou d’un chrétien ne les profanait pas. Ce privilége affecté aux aliments du temple à l'exclusion de ceux qui se préparent ailleurs, a déterminé en faveur des premiers une vogue el une préférence lucralives. Pendant la fête de Ruth-Jattra, où 200,000 pèlerins campent aux environs de Djagernauth, les quatre cents cuisiniers de la pagode sont, comme on peut le croire, en permanence. Ses potiers on! préparé à l’avance les vases nécessaires pour recevoir la nourriture, et cette activité ne cesse que lorsque l'idole voyage dans son char pour aller visiter Le lieu où elle a été fabriquée.

Djagernauth compte douze fêtes dans l’année. Celle de Ruth-Jattra est la plus imporlanté. Elle a lieu vers la fin de juin. Trois ruths ou chars en bois sont préparés pour la cérémonie. Le plus grand a seize roues, chacune de six pouces de diamètre. L'espace où doit se poser l’idole a vingt et un pieds sur chaque face, et le char entier est haut de trente-cinq pieds. Formé d’une charpente peinte et décorée, le char est surmonté d’un dôme que couvrent des draps anglais écarlates où bleus; au devant, en guise de conducteur, est une figure sculptée comme la poulaine d’un navire, et dont la main semble diriger plusieurs chevaux en bois suspendus devant le char.

Quand, au premier jour de la fête, le temple de Djagernauth s'ouvre à cette nuée d'adorateurs, ils s'y précipitent avec une si fervente énergie que, dans cette presse d'hommes et de femmes, on compte presque toutes les années beaucoup de victimes. Mortes, on les rejette hors du temple avec des crocs en fer, et la fête continue. Un grand cri de surprise, poussé par la multitude, annonce la venue du dieu. Il paraît,

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trainé par des prêtres qui font avancer la massive idole jusqu’au bas des degrés, où le char solennel la reçoit. Sur les deux autres chars plus petits sont guindées les idoles Boloram et Shabudra. Au coucher du soleil, le grand prêtre arrive : c’est le rajahde Khourdah, venu de ses domaines dans un palanquin, suivi d’un merveilleux éléphant, avec ses richés caparaçons. Après lui marche sa suite, montée sur d’autres éléphants, puis les autorités anglaises, et enfin une noire traînée d'hommes qui ne finit qu'à l'horizon. Ce mur vivant d'animaux impassibles, ces belvédères implantés sur leurs dos, ce char monstrueux où se dressent les idoles, ces brahmanes sortis par milliers de leur sanctuaire, cette tourbe qui hurle et adore, ce bruit de clochettes et de voix, cet aspect religieux si étrange et si varié, ce mouvement, cette confusion et ce tapage, ce tableau à mille scènes dont le temple de Djagernauth forme le dernier plan, tout” cela compose la plus étrange fantasmagorie que l'imagination puisse rêver.

À son arrivée, le rajah met pied à terre près du char de Boloram. Il est vêtu de mousseline blanche et marche nu-pieds. Pour l'aider dans son chemin, un prétre vigoureux lui tient le bras, tandis que d’autres écartent la foule en faisant jouerle bâton. Silence : voici que le rajah monte sur le char de Boloram aux fanfares des trompettes indiennes et aux acclamations de la populace. Il a touché le sommet, il vient d’adorer l’idole et de nettoyer le plancher sur lequel il a jeté de l’eau de sandal. Il descend avec une guirlande de fleurs que les prêtres ont enlevée à la statue pour pendre au cou du grand prêtre; il passe ainsi tour à tour et avec les mêmes cérémonies de l’idole Boloram à celle de Djagernauth, puis à celle de Shubudra, et chaque adoration nouvelle à provoqué, dans la foule, de frénétiques explosions d’aigres fanfares dela part de l'orchestre aux trompettes d'argent. Enfin, pour formalité dernière, le rajah vient donner un coup d'épaule au char comme s’il voulait le pousser en avant, Sans celte démonstration, jamais les prêtres n’oseraient le mettre en avant.

Alors la scène change et s’anime. Disposés en files régulières, plusieurs milliers d'hommes, armés de rameaux verts, se frayent un chemin au travers des masses compactes; ils arrivent ainsi, sautant et chantant, jusqu’au pied des chars; ils en touchent les parois avec leurs rameaux, enlèvent les plates-formes, s'attellent à de longs câbles, el, la tête tournée vers l’idole, ils commencent à la faire avancer. Boloram marche en tête, ensuite Djagernauth qui fait craquer les essieux de son char, enfin Shubugra. Ce mouvement n’a pas lieu sans réagir sur la multitude enthousiaste. Les pèlerins se jet tent sur les énormes roues des chars, sollicitent une place de faveur-aux câbles qui les traînent, s’attachent aux essieux, se glissent sous l'immense caisse, cherchent d’une façon ou d’autre à donner leur part d’impulsion aux vastes machines roulantes: À mesure que les chars labourent le chemin, les adorateurs jettent vers l’idole des pièces d’or et d'argent avec des noix de cacao. Les brahmanes renvoient les noix bénites et gardent les pagodes à l'étoile et les roupies sicca. Pendant le cours de la procession, de jeunes brahmanes, bondissant au milieu de la foule, stimulent avec leurs verges, tantôt ceux qui tirent le ruth, tantôt ceux qui se pressent autour. De riches Hindous avancent la main pour toucher les câbles en témoignage de leur concours à la cérémonie; des femmes cherchent à baiser le char et les roues: elles élèvent leurs enfants au-dessus de leur tête, pour que l’idole les voie et les bénisse. Nul aujourd'hui comme jadis ne se dévoue plus à l'honneur d’être écrasé, mais plusieurs fois encore, au milieu de ce flux et reflux d'hommes, un câble rompu, un faux pas, une chute, déterminent des accidents et coûtent la vie à quelques victimes. Quand une fois le char s’ébranle pour sa promenade processionnelle, il ne s'arrête plus pour personne, il écrase et continue sa course.

Cette chance de mort n’est pas, au reste, la seule qui attende le pèlerin de Djager-

nauth: les maladies et la faim taillent largement dans cette population nomade. La route qui conduit à la ville sainte est en tout temps jonchée de cadavres, et les chacals des environs se partagent ainsi avec les brahmanes les bénéfices de ces solennités.

Tel est le culte de Djagernauth si célèbre dans l'Inde. Sur la route on aperçoit dans la ville et dans les environs, une foule de dévots faisant leurs prières dans les postures les plus forcées et les plus étranges. Ici sur des peaux de tigre sont accroupis deux fakirs à demi nus, l'un avec les mains jointes et les genoux au ras du sol, l'autre avec les cuisses et les jambes traversées par une bande horizontale ; ailleurs d’autres se tiennent en équilibre sur la tête et les pieds en l'air, d’autres encore droits sur une jambe, avec l’autre jambe posée à angle droit à la hauteur du genou, plus loin un de ces monomanes est couché sur un lit armé de pointes de fer, tandis que d’autres arrivent de quelques centaines de lieues, les uns en se roulant sur leur corps, les autres en reculant de deux pas lorsqu'ils en font trois.

Crncars. — Cette province s'étend entre le lac Tchilka et la rivière Gondegam. Longueur, 165 lieues; largeur moyenne, 52. Fleuves principaux : le Godavery et la

Krichna. Présidence: Madras. Le pays est fertile et passe pour le grenier du Karnatic. Il est divisé en sept districts qui sont ceux de Chicacole, Condapilly, Ellore, Gangam, Gontour, Rajahmondry et Vizayapatam. La capitale est Masulipatam, sur le golfe de Bengale à l'embouchure de la branche orientale de la Krichna. Elle fait un commerce considérable. La population est de plus de 3,000,000 d'habitants. Elle se compose d’un petit nombre de mahométans qui sont fixés dans les villes; le reste est d’origine hindoue. Ces Hindous appartiennent à deux nations, celle de Telinga et celle d’Ouria ou Oryçäh. Ils sont beaucoup mieux faits et d'un caractère plus estimable que les Ben- ” galis. Le système financier est celui de la zémindarie, et les anciens zémindars, qui sont placés à l'égard des cultivateurs à peu près dans la même position où se trouvaient autrefois les chefs de clans écossais, l'attachement mutuel qu'ils ont les uns pour les autres se perpétue pendant plusieurs générations. La nouvelle aristocratie est formée des zémindars ou mouthaders, nommés par le gouvernement et moins estimés que les anciens.

Nuzaw. — L'État du Nizam est un des alliés et tributaires des Anglais. Il comprend les anciennes provinces d'Hayder-Abad, de Beyder, de Bérar et les parties orientales de l'Aureng-Abad et du Bedjapour. On y compte un grand nombre de villes parmi lesquelles on remarque Ellitchpour où le Nizam a un palais de briques; Aureng-Abad, dans le voisinage duquel est Ellora avec ses fameux temples souterrains; Golconde, sur la rive droite du Mossy, marché célèbre pour le commerce des diamants qui y sont polis et taillés depuis un temps immémorial; enfin, près de cette ville, Hayder-Abad, capitale du royaume, peuplée de 200,000 habitants.

Nous visiterons seulement les grandes excavations d'Ellora.

En approchant de ces temples creusés dans la montagne, la vue et l'imagination sont également bouleversées par la diversité d'objets intéressants qui se présentent de toutes parts. On éprouve à la fois tant d’élonnement, d’admiration et de plaisir, que lés impressions en sont d’abord pénibles, et il faut un certain temps avant qu'elles soient suffisamment apaisées pour contempler avec attention les merveilles dont on est entouré. Le silence de ce lieu, pareil à celui de la mort, la solitude des plaines voisines, la beauté romantique du pays, et la montagne elle-même, creusée de tous les côtés, tout contribue à frapper l'esprit d'un étranger de sensations absolument nouvelles et bien différentes de celles qui l'émeuvent en examinant des édifices magnifiques au milieu du tumulte ordinaire des cités. Tout ici invite l'âme à la contemplation; et toutes les choses dont on est environné la reportent à une période

éloignée et à un peuplé puissant qui avait atteint un haüt degré de civilisation, tändi que nos ancêtres étaient encore des sauvages vivant dans des forêts.

Concevez de quelle surprise on est saisi, en apercevant tout à Coup, dans une vasti cour ouvérle, un temple creusé dans le roc vif, avec toutes ses parties parfäitemien belles, complétement détaché de la montagne voisine par un espace dont l'éténduees de 250 pieds, et la largeur de 150. Ce temple, qui s’élève à une hauteur de 400 pieds a 145 pieds de long et 62 de large; ses portes, ses fenêtres sont d’un travail exquis ainsi que les escaliers qui conduisent aux étages supérieurs, contenant cinq grand, appartements à surface admirablement polie, et régulièrement partagés par des fan gées de colonnes. La masse totale de ce bloc immense d’excavations isolées à près d 500 pieds de circonférence. Au delà de l'emplacement qu’il couvre, règnent trois gale ries parallèles à trois de ses côtés et soutenues par des colonnes ; des compartiment. creusés dans le roc perpendiculaire qui borne la cour contiennent 42 figures gigan tesques de la mythologie hindoue. Ces trois galeries occupent un espace dé près de 400 pieds de longueur taillé dans la montagne; leur largeur est de 13 piels 2 pouces leur hauteur, de 14 pieds et demi. Au-dessus, sont percées de belles et grandes salles C'est dans la cour, et en face de ces galeries, que s'élève le Keylas : tel est le nom temple dont je viens de parler. Je pense qu'il n’existe pas dans le monde contiu anresk d'antiquité qui le surpasse par la grandeur de la conception et le fini de l'exétution

Et cependant à Ellora douze autres temples sont de même taillés dans là montagne Une ligne d'habitations et de temples s'étend à droite et à gauche, sur une longueur de plus d’un mille et un quart, dans la direction du nord au sud. L'on trouvera ces admirables monuments ainsi qu’une description plus détaillée, dans notre ouvrage Sur les Monuments les plus remarquables de tous les pays.

AURENG-ABAD.— Près de Carli, dans l’Aureng-Abad (présidencé de Bombay}; colline de la chaîne des Ghattes offre des cavernes semblables à celles d’Ellora, mais moins nombreuses. Ce sont, dit-on, des ouvrages du roi Pandou, le héros prineipal du Mahabharata, dont les Grecs ont souvent ouï parler sous le nom de Pandion, come possédant un immense empire dans l'Inde.

À dix lieues au sud de Carli s'élève, près du confluent du Moula et du Mouta, lawille de Pounah. Sa population est de cent mille âmes. Avant d’arriver à Pounah on traverse la ville de Tchintchour, où réside uné divinité vivante que le peuple regarde comme une inCarnation de Gounpaty ou Ganésa. Ses noms sont Tchintana Deo et Narraïn Deo. Ce dieu apparaît toujours dans la famille des descendants de Maraba Gosseya, illustre par Sa piété exemplaire, et qui en fut récompensé par le choix que Ganésa fit de sa personne pour se manifester à ses fidèles; en même temps il daigna confier à ses soins la garde d’une pierre sacrée qui est dans le temple. La faveur que le dieu conféraità cette famille doit s'étendre jusqu'à la vingt et unième génération.

Le bara ou palais du deo est une énorme masse de bâtiments près des rives du Moüta.

« En entrant dans la cour du palais, dil madame Graham, nous vimes plusieurs Hindous occupés de l'honorable et saint devoir de préparer de la bouse de vache pour en enduire le sol du bara; ce lieu nous parut très-sale : les fenêtres étaient garnies de brahmanes au teint fleuri, qui sans doute ont grand soin des revenus du dieu. Gelui=ci était assis sur un siége de bois, dans une galerie de mince apparence. Rien ne le distinguait des autres enfants, excepté quelque chose d'égaré dans le regard; ce qui provient, dit-on, de la quantité d'opium qu’on lui fait avaler tous les jours. On ne le laisse pas prier avec les autres enfants, ni parler d’autre langue que le sanscrit, afin qu'il ne puisse converser qu'avec les brahmanes. Il nous reçut très-poliment, nous dit qu'il élait toujours bien aise de voir les Anglais. Après quelque conversation qu’un brah-

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mane interpréta, nous primes congé du deo : il nous présenta dé sa main des amandes et du sucre candi parfumé à l’assa-fœtida; en retour nous lui donnâmes une poignée de roupies. »

BEDIAPOUR. —Sarrahan. — La province dé Bedjapour formait autrefois un empire puissant. Maintenant elle renferme les possessions du Nizam, l'État du rajah de Sattirah ét le territoire portugais dé Goa et les districts anglais de Goncan, de Kolapour, etc. Toute cette province était anciennement au pouvoir des Mahrattés.

Le rajah de Sattarah réside à Bedjapour, grande ville ruinée qui contient encore béducoup de mosquées et d'anciens mausolées ornés de toutes les richesses de l’architécture orientale. Le rajah que les Anglais avaient replacé sur le trône dé ses ancètres en 1817, ayant été accusé de conspiration en 1840, fut violemment arrêté ét envoyé on exil à Benarès. Le dénonciateur Appa-Saheb, son frère, lui fut substitué. Or, les vis conspiraleurs étaient les brahmanes qui voulaient un rajah de leur caste, et la Compagnie anglaise qui convoitait de magnifiques jaghires (fiefs) que ses agents avaient déjà antérieurement administrés.

BALAGH AT. — Au sud du Nizam se trouve la province de Balaghal (pays au-dessus des Ghättes). Elle n’a pas de grands rajahs, mais seulement quelques chefs polygares, vassaux des Anglais. La population s'élève à 2,000,000 d'habitants presque tous Hindous, le resté musulman. Vu sa position élevée, ce pays n’a aucune rivière considérable: aussi a-t-elle été de tout temps sujette à de grandes sécheresses. On à trouvé en 1807 que cette province contenait 50,258 étangs artificiels (tanks) et puits, dont 14,000 étaient en mauvais état. On peut conclure de là à quel point la population est nonchälante, ce qu’il faut du reste attribuer à la fréquente présence d’armées hostiles accoutumées à détruiré les objets d'utilité publique. Les divisions du centre et de l’est contiennent plusieurs mines de diamants, d’où les marchands de Golconde avaient coutume de tirer ceux qu'ils mettaient dans le commerce; nous l'avons déjà dit, leur propre pays n’en fournit point.

MysorEe. — Limitée au nord par les montagnes de Sattarah et par celles du Balaghat, réssérrée au Sud entre les Ghattes orientales et les Ghattes occidentales, la province de Mysore ou Maïssour à 80 lieues dé longueur sur 70 de largeur. L’élévation moÿenne du Sol au-déssus de la mer est de 3,000 pieds. Le climat est tempéré et salubre; les pluies périodiqués qui inondent les côtes du Coromandel et du Malabar sont en partie arrêtées par les Ghattes et durent peu dans ce pays, généralement fertile et commerçant.

La population se compose de 3,000,000 d'habitants : 25,370 familles appartiennent aux brahmanes, 17,000 sont mahométanés, 72,627 lingailes et 2,060 djaines. Les mœurs et lés usages hindous se sont conservés dans une assez grande pureté. Les hommes sont robustes; les femmes, généralement belles, se parent avec goût.

Les rajahs du Mysore prétendent tirer leur origine de la tribu d'Yadava, qui se glorifiait d'avoir produit Krichna, l’Apollon des Hindous. La famille royale est divisée en deux branches ; les mâles de cette famille suivent le culte de Vichnou ou celui de Siva, mais tous rejettent le Linga et croient à l'autorité des brahmanés, tandis qué les femmes suivent le Linga, ne reconnaissent pas l'autorité des brahmanes, et ont pour guides spirituels les djangamas. En 1760, un général babile, Hayder-Aly, avait dépouillé ces rajahs de tout leur pouvoir. Tippou-Saheb, son fils, poursuivant{fles desséins de son père, fit la guerre à ses voisins et tendit inutilement la main aux Français; il périt en 1799 au siége de Seringapatam, sa capitale, commandé par le général Harris. Les Anglais replacèrent sur le trône la famille déchue, moyennant un tribut annuel de 7,000,000 de francs, la cession de Séringapatam et de quelques districts

au nord et à l'ouest. Le rajah réside à Mysore, mais Seringapatam est le chef-lieu de la province.

« Je gravis à cheval, dit un officier anglais, le coteau de Maïssour qui, pendant de: siècles, a donné son nom à tout le royaume, et de sa cime je jouis d’une vue magni: fique et très-étendue. D’un côté, on aperçoit distinctement Seringapatam avec ses hau. Leurs et ses rochers si fameux dans nos Annales militaires de l'Est. Maïssour, ses forts, ses habitations, ses réservoirs, ses palais et ses jardins, ses vastes et inutiles lignes d'ouvrages de défense, et les ruines de Haïderghour démantelé qui s’y joignent, tous ces objets étaient élendus à mes pieds comme une carte, et les ondulations du pays environnant entremêlé de villages, de pagodes et de ravins traversés par des ruisseaux, s'étendaient à perte de vue. .

» Durant la matinée, nous allâmes nous promener dans le carrosse du rajah, quivest certainement la voiture la plus magnifique que j'aie jamais vue. L'intérieur offre un sofa double pour six personnes, couvert en velours vert foncé et or, surmonté d’un pavillon de brocart d’or en forme de deux petits dômes chantournés qui se réunissent au-dessus du centre, et entouré d’une galerie richement ornée, soutenue par des colonnes légères, élégantes, cannelées et dorées. Ce carrosse, haut de 22 pieds, peut contenir 60 personnes ; il est porté sur quatre roues; celles de derrière ont 8 pieds de diamètre,et leur essieu est long de 12 pieds ; il est traîné par six gros éléphants, conduits chacun par un cornac assis sur leur cou, harnachés, attelés par des traits à l’européenne, et ayant leur grosse tête ornée d’une sorte de bonnet fait d’un tissu brodé. Leur pas était le petit trot; ils parcouraient à peu près 7 milles à l’heure; leur allure était très-réglée; quant aux ressorts de la voiture, ils étaient remarquablement élastiques; et comme c'étaient des cous de cygne, les éléphants tournaient avec la plus grande facilité. Le . Corps du carrosse était extrêmement élégant et peint en vert foncé et or. C'était l'ouvrage d’un ouvrier hindou, aidé par un Français de demi-caste, et sous la direetion immédiate du rajah. »

KarnarTic. — Cette contrée, dont le nom signifie pays noir ou maritime, comprenait autrefois tout l’espace compris, du nord au sud, entre le cours inférieur de la Krichna ct le cap Comorin. L'extrémilé méridionale des Ghattes occidentales et les Ghattes orientales qui s’en détachent sous latitude 44° 31’ sur la rive gauche du Moyàr, en formaient les limites occidentales. Elle comprenait le Caïmbétour, le Salem et Bahramähl, et’ la province actuelle de Karnatic, formée des côtes du golfe de Manaar, du détroit de Palk, et du Coromandel. Nous visiterons rapidement ces différents territoires, dépen: dants de la province de Madras.

Le Caïmbétour est une province de 30 lieues de longueur sur une largeur moyenne de 24. Le chef-lieu de même nom est au milieu des Ghattes occidentales, à l'entrée du passage de Palighät-Tcherry; elle a 2,000 maisons. La population de la province était, en 1828, de 870,866 habitants, en grande partie Hindous. Il y à plusieurs tribus nomades, parmi lesquelles on distingue les Kotys, les Vaylalars et les Tudas. Ces derniers et les Nil-Gherries (montagnes bleues) qu’ils habitent, nous fournissent quelques détails intéressants. ‘

Les Nil-Gherries se détachent, au nord de Caïmbétour, de la chaîne des Ghattes occidentales entre les sources du Bovany et du Caupoüny et se terminent à 20 lieues au nord-est sur la rive droite du Moyär, qui la sépare des Ghattes orientales. Leur hauteur moyenne est de 500 toises au-dessus du niveau de la mer; elles sont couronnées d’une suile de collines de 1,000 toises plus élevées.Tapissées de verdure, entrecoupées, çà et là, par des masses de rochers, elles sont revêtues en partie de jolis bois qui donnent au pays l'aspect d’un grand pare bien distribué, tel qu'on en voit en Europe.

Ces bois sont parsemés de fraises, d’anémones et de violettes. Le rosier, le chèvrefeuille et le jasmin s’entrelacent sur le tronc des arbres. Le rossignol fait retentir les pois de son chant mélodieux; mais ce qui distingue ce pays des contrées de l'Europe, c'est que les violettes y sont ombragées par des canneliers et des rododendrons d’une hauteur immense, et que le chant du rossignol est interrompu par le glapissement des singes et par les cris des paons et des coqs d'Inde. On a peine à croire qu'il existe un tel pays, situé près de l'équateur et environné de climats brülants. Il n’est connu des Européens que depuis 1819.

Aussi, tant à cause de leur salubrité que des sites pittoresques qu’on trouve au milieu de ces montagnes, les médecins anglais sont dans l'usage, depuis quelques années, d'y envoyer les malades européens qui ne peuvent résister au climat des trois présidences. C’est à Ocatamund, riant séjour où l'on trouve réuni à toutes les recherches du luxe asiatique le confort anglais, que se rendent la plupart des malades européens. Les Anglais fixés dans cetle contrée s'occupent d'agriculture. Ils sont forts, robustes et bien portants. Leurs enfants ont un teint de lis et de rose, ce qui est un phénomène dans l'Inde. |

Les Tudas, race primitive de ces montagnes, avaient échappé aux investigations des géographes et des anthropologistes. C’est le capitaine Harkness qui le premier en a donné la description. La physionomie de ce peuple est remarquable : leurs grands yeux noirs et expressifs, leur nez aquilin, leur bouche petite, leur front haut ct large, leur donnent un air de gravité qui tempère assez heureusement la gaieté naturelle de leur esprit. Ils sont en général d’une haute stature et bien faits. Leur démarche fière et assurée, leur langage bref et expressif, témoignent assez qu’ils n’apparliennent pas à la race actuelle des Hindous. Ils ne se couvrent jamais la tête, quelque temps qu'il fasse: mais ils laissent croître leurs cheveux, qui, divisés en deux parties égales, leur cachent les oreilles, et tombent en boucles épaisses sur leurs épaules. On dirait plutôt un ornement artificiel qu'une parure naturelle. Ils laissent également croître leur barbe et leurs moustaches soyeuses, qui sont en général d’un beau noir-jais. Pour tout vêtement ils n’ont qu'une jupe de coton qui ne descend qu’à mi-cuisse, mais ils portent ordinairement par dessus une longue pièce d'étoffe de laine qui fait le tour de leurs reins, se croise sur la poitrine, et est ensuite rejetée sur chaque épaule. Lorsqu'ils se couchent, ils s’enveloppent dans une espèce de manteau. Leurs oreilles sont surchargées d’anneaux en or où en argent qui font le tour du cou. Du reste, ils ne portent ni souliers ni sandales.

Les femmes, quoique plus petites que les hommes, sont cependant très-grandes; leur teint est moins basané et leurs traits plus délicats et plus gracieux. Moins timides que la plupart des femmes de l'Inde, leur démarche est libre sans être hardie. Elles ne craignent pas d'adresser la parole à un étranger ; elles se montrent surtout très-prévenantes envers les Européens. Leur parure consiste ordinairement en un collier de cheveux ou de fil noir tressé, auquel sont suspendus des plaques d'argent ou des coquillages de diverses couleurs; il est attaché derrière le cou par un nœud dont les bouts retombent sur leurs épaules. Les plus jeunes font de leurs cheveux deux longues tresses qu’elles ramènent par devant. Elles portent à chaque bras des bracelets d'or, d'argent où de cuivre, suivant leur rang ou leur richesse; leurs mains sont surchargées de bagues de toute espèce. Un réseau en écorce ou en fil, qui descend jusqu'aux reins, retient leur gorge captive; le vêtement de dessous ressemble assez à celui des hommes, mais il est presque traînant. Comme eux, elles portent par-dessus une pièce d'étoffe dont elles se drapent avec beaucoup de grâce. Leur conversation est enjouée, et elles expriment librement, mais avec pudeur, les sentiments qu’elles éprouvent

pour tel ou tel homme. Elles ont plusieurs maris; mais elles n’habitent qu'avec un seul dont elles changent au gré de leur caprice.

Les mœurs de ce peuple sont tout à fait pastorales; ils n’ont ni villes ni villages chaque famille ou les principales branches de chaque famille vivent séparément. Le cabanes qu'ils habitent sont recouvertes en chaume, et les côtés sont composés de planches et de solives fixées au moyen de chevilles en bois : ces constructions, dispo: sées pour deux ou trois personnes au plus, n'ont en général que douze pieds de long sur huit de large et sept de hauteur. A l’une des extrémités se trouve une petile porte qui n’a que deux pieds et demi de haut sur deux de large; en sorte que toute la famille est obligée d'entrer à quatre pattes dans la cabane. Une ou deux croisées en éclairent l'intérieur. Le soir, lorsque le troupeau est rentré dans les enclos au milieu desquels s'élèvent les cabanes, tous les membres de la famille viennent recevoir la bénédiction du chef, qui la leur donne en imposant la main droite sur leur front. Après cette cérémonie, le repas du soir est servi : il se compose de laitage, de riz, d'herbes bouillies : la viande ne figure sur la table que lorsque le chef de famille a fait un sacrifice qui se compose Loujours de l'animal le plus jeune et le plus gras du troupeau.

Les Tudas se montrent empressés et bienveillants envers les étrangers. Leur idiome est composé d’une série de sons gutturaux qui le distinguent de tous ceux parlés dans les environs; il n’a du reste aucune affinité, quant à la prononcialion ou aux images, avec le sanscrit ni avec aucun autre dialecte aujourd’hui usité en Asie. Ils ne possèdent ni écriture, ni caractères symboliques pour transmettre leurs penéées.

Leur petit nombre et la différence si tranchée qui existe entre leur religion et celle des autres peuples de l'Inde, ont fait penser qu'ils étaient les restes de quelques-unes de ces nombreuses sectes qui jadis avaient peuplé l’Hindoustan, et qui, pour se soustraire aux persécutions, s’élaient retirés dans ces montagnes. Au reste, ils se considèrent comme les maîtres de la chaîne des Nil-Gherries , et reçoivent à ce titre certaines redevances des tribus qui les habitent. Leur culte est des plus simples : des chants, quelques prières, rarement des offrandes et des sacrifices d'animaux. Ils ont plusieurs temples; mais celui dans lequel ils se réunissent le plus souvent, et qui est l'objet de leur profonde vénération, c’est celui qui est consacré à la Vérité. Les Tudas n’hésitent pas à considérer comme vraies les confidences ou les aveux qui leur sont faits dans l'enceinte de ce temple; pas un tableau, pas une statue n’en décorent l’intérieur; on n'y remarque que trois ou quatre calices disposés sur des entablements, servant aux libalions qui accompagnent et précèdent les déclarations qu'on y vient faire. Ce temple est de forme conique; il est éclairé par quatre croisées, et ne peut recevoir quun très-petit nombre de personnes.

La religion de celte peuplade autorise l'infanticide: aussi n'est-il pas rare de rencontrer dans un berceau suspendu à un arbre, et recouvert de fleurs, de jeunes enfants que leur mère, pour être agréable à la divinité, a étranglés avec un lacet de soie. Ges actes de barbarie deviennent moins fréquents depuis le séjour des Anglais dans ces montagnes.

James Hough pense que les Tudas sont les descendants de quelque colonie romaine. Il fonde son hypothèse sur la ressemblance qui existe entre la physionomie de ces peuples et celle des anciens habitants du Latium, ainsi que sur divers instruments qui lui ont paru être semblables à ceux en usage chez les Romains, dont on a retrouvé dans le district d'Errnaad quelques médailles à l'effigie d’Auguste et de Tibère.

Nous ne pouvons passer sous silence deux phénomènes curieux observés sur les Nil- Gherries. La raréfaction de l'atmosphère y est si grande que les corps célestes y parais-

sent briller d’un éclat beaucoup plus vif que si on les regardait de la plaine, et, par

exemple, la planète de Vénus répand autant de clarté que la lune. La voix humaine s’y fait entendre à une distance considérable. Déjà le capitaine Parry, dans son voyage aux régions polaires, avait remarqué qu'au milieu du plus grand froid on percevait les sons éloignés beaucoup plus distinctement que de coutume; mais ce phénomène n'avait pas encore été bien constaté, et nous apprenons qu'on peut l’observer, en tout temps, sur les Nil-Gherries. Les naturels se parlent souvent du haut d’une montagne à l’autre, et sans qu'aucun effort soit nécessaire, surtoul le matin et le soir, lorsque l'atmosphère est calme; en les voyant converser ainsi entre eux, on pense à ce passage de la Bible où Jonathan s'adresse aux habitants de Sichem du sommet de la montagne de Garizim, où David appelle les gens de Saül et Abner d’une éminence fort éloignée du camp.

Ainsi se vérifient chaque jour, avec le progrès des sciences, les faits bibliques qui étaient les plus contestés.

En sortant de la province de Caïmbétour pour se rendre dans le Karnalic actuel, on . traverse à l’est celle de Salem et Bahramahl, résidence d'un collecteur d'impôts, d’un juge et d'un agent commercial de la Compagnie, et demeure d’une mullitude de singes sacrés de l'espèce appelée bonnet-chinois, qui pillent les grains, les fruits et les légumes, même dans les bazars. |

Peu de pays de l'Hindoustan égalent le Karnatic pour le nombre de ses grands temples et d’autres monuments publics de la richesse et de la civilisation des anciens âges. Les sectateurs de Brahma y sont bien plus multipliés que les disciples du Coran, et les chrétiens y ont plusieurs communautés florissantes.

Voici Madras, la seconde présidence de l'Inde, peuplée de 500,000 âmes et riche de ses manufactures et de son mouvement maritime. Ou aperçoit de loin ses hauts balcons ou vérandahs, ses algamasses ou terrasses, la tour du Môle, le clocher pointu du temple et le haut mât qui porte à son faite le pavillon britannique.

Madras commence de fait à Meliapour ou Saint-Thomas, ville tour à Lour portugaise, hindoue, française, et enfin anglaise. Saint-Thomas n’est guère habité pourtant que par des descendants mêlés des Portugais nommés Topas, et que l’on confondrait avec les Malabars, s'ils ne portaient l’habit européen. Ils professent la religion catholique et recoivent un évêque de Goa. Ge haut fonctionnaire n’est pas Loujours un Européen, et Grandpré y trouva, en 1789, un évêque nègre, qui avait introduit dans le culte les simagrées de l’idolâtrie indienne. Presque tous les parias sont convertis.

Le môle de Madras se prolonge pendant une demi-lieue avec une magnifique rangée de maisons et d’édifices. On y voit le palais de la douane et l'arsenal de la marine, vastes et imposantes constructions. Au loin se balancent mollement dans la rade des milliers de navires de toutes les formes et de tous les tonnages.

Le fort Saint-George est un ouvrage d'une grande étendue et assez bien fortifié. Autrefois la Ville-Blanche tenait toute dans l'enceinte de ce fort. Aujourd’hui les comptoirs et les caisses de payement y ont conservé leur domicile; mais, hors des remparts, les créoles ont fait construire de vastes et fraiches habitations dans lesquelles se tiennent constamment leurs familles, et où ils se retirent après les affaires. Ces habitations ont leur pelouse sur le devant et un jardin spacieux sur le derrière, Dans de longues avenues plantées d'arbres magnifiques, les maisons bâties sur chaque côté montrent leurs colonnades grecques, leurs façades ornées, leurs péristyles élégants et leurs galeries légères. Des pavillons jetés à droite et à gauche complètent l'ordonnance de ces délicieux hôtels. Des meubles d'Europe el de Chine y garnissent de vastes et somptueux appartements. De toutes parts ce sont des glaces et des tableaux de prix, des pendules, des bronzes, des meubles, des tentures admirables, et, au

milieu de toute cette richesse, une fourmilière de serviteurs indiens, reconnaissabl à la livrée du maître. Tout ce luxe est le résultat du grand monopole de la Compagni des Indes. Les hauts employés qu’on nomme civiliens, pour les distinguer des militaires y dépensent dans un faste oïsif leurs énormes émoluments. Ils jettent à pleines mains comme des riches ennuyés, l'or que gaspille leur administration. Mais au milieu d tout cet éclat et de toutes ces fêtes, au sein des routs merveilleux et des festin splendides, règne on ne saurait dire quel air de froide tristesse, de sérieux com passé, de lourd cérémonial.

La Ville-Noire s'étend en demi-cercle à une portée de canon du fort : elle occup, rois lieues de terrain. C’est là qu’habitent les Malabars, parmi lesquels on compte d très-riches marchands. On en cite plusieurs à qui leur fortune permet d’avoir un corp de cipayes à leur service et un harem de plusieurs centaines de femmes. Dans cettewvill se trouvent des individus de toutes les castes et de toutes les religions, Malabars d sectes diverses, mahométans, Arméniens, catholiques, luthériens et même Chinois C'est le seul pays peut-être où l’on puisse rencontrer un iman, un brahmane, un pas teur el un prêtre qui ne se querellent pas. Le nombre des pagodes, mosquées, église et temples qui se trouvent entassés pêle-mêle dans ce qu’on appelle Madras, es impossible à préciser. On en peut porter le chiffre à 4000. De vastes promenades, d: maguifiques avenues coupent en tous sens la Ville-Noire.

Un quartier tout entier y est réservé aux musulmans. On y va par le pont Arménien construit sur la rivière Meilapour : ce pont a trois cent soixante et quinze mètres di longueur avec sa chaussée. On y compte vingt-neuf arches de diverses grandeurs. Li quartier des musulmans se nomme Tirrevoulay-Cany. Il est habité par la plus bell race d'hommes de cette partie de l'Inde. Ces naturels sont presque tous de la sect d’Aly. Ils entretiennent avec le plus grand soin leurs cimetières, et chaque famille si ruine, à la mort de son chef, pour lui élever un mausolée convenable. Quand le moru: ment est bâti, des imans chèrement payés viennent le joncher de fleurs, le couvrir de tapis, et y brüler des parfums en l'honneur du mort.

Malgré les essais de l'Anglais Popham et d’autres tentatives plus récentes, Madra n'a point encore de produits territoriaux : la population de la ville et des alentours subsiste d'industrie manufacturière. Le commerce des mouchoirs teints, autrefois fixé à Paliakat, est, à l'heure actuelle, centralisé à Madras, qui par ruse, et au grand pré- Jjudice des ateliers voisins, s’est assuré le monopole de cette fabrication. A l'époque de la haute prospérité du tissage hollandais, la Compagnie anglaise des Indes sut se résigner à vendre avec une perte énorme des produits analogues, sauf à prendre sa revanche quand elle aurait ruiné la concurrence étrangère. Ce calcul machiavélique lui à réussi. Aujourd’hui c’est de Madras seul que nous viennent ces beaux mouchots à grands carreaux, dont les couleurs sont si vives et si solides. On y fabrique aussi des pagnes et des cambayes rouges fort estimés.

À 18 lieues sud-ouest de Madras, dans une belle vallée arrosée par le Végavatly, entre des jardins et des plantations de cocotiers, se déploie la ville de Condjevéram sur une longueur de plus de 2 lieues. On y fabrique en coton beaucoup de mouchoirs rouges, des turbans et des toiles pour l'usage du pays. Une grande et belle pagode, dédiée à Chiva et décorée de belles sculptures, y attire une multitude de pèlerins.

En se dirigeant:au sud-est vers la côte, on arrive à Mahabalipouram, lieu célèbre par des restes de beaux temples hindous, et nommé ordinairement les Sept-Pagodes. Suivant la tradition du pays, une grande ville et cinq magnifiques pagodes qui s'élevaient ici ont élé englouties par la mer; une autre est encore entière dans le village, et la septième est en ruine. Ces ouvrages couvrent une étendue d’un demi-mille sur

Je continent. Les excavations dans le granit rappellent celles d'Ellora; les sculptures

| sont d’une délicatesse remarquable. Le village est habité par plus de 400 brahmanes, servis par de jeunes bayadères dont le costume est plus léger que les paquets de toile rouge qui enveloppent les figurantes de l'Hindoustan septentrional.

Sapras, grande ville jadis aux Hollandais, est en décadence complète. Un missionnaire de cette nation y tient une petite école pour les enfants tant chrétiens que païens.

Toute cette côte est habitée par les Tancouls dont on a altéré le nom en celui de Mälabars. Ces peuples sont noirs, assez grands et bien faits, mais mous et lâches. Leur humeur est portée à la joie; ils aiment les jeux, la musique et la danse. Sobres, ils ne vivent que de riz, de légumes, d’herbages et de fruits. La pratique hygiénique des gymnosophistes a été formulée dans ce pays par les brahmes en articles de foi. L'usage des liqueurs fortes est également interdit aux naturels. Leurs habillements dans les aldées de l’intérieur diffèrent peu de ceux des côtes; une pièce de toile qui part des reins'pour tomber sur les genoux, un autre pagne avec lequel ils se drapent et un turban en mousseline, voilà le costume le plus répandu dans la contrée. D'autres fois les Malabars se vêtent comme les Mongols, à la différence que les robes des premiers se croisent du côté gauche, et celles des seconds du côté droit. Lorsqu'ils ne vont pas nu-pieds, les Malabars portent des sandales ou des pantoufles à pointe recourbée. Leurs oreilles sont chargées d’anneaux d’or. Quant aux femmes, laides en général, elles s’affublent d’un pagne dans la classe moyenne, et de châles du Thibet dans la haute classe. « La plupart de ces femmes, dit Sonnerat, portent à chaque bras, à chaque cheville de pied, dix à douze anneaux d’er, d'argent, d'ivoire ou de corail ; ils jouent sur la jambe et font, quand elles marchent, un bruit qui leur plaît beaucoup; leurs doigts des mains et des pieds sont pour l'ordinaire garnis de grosses bagues; elles teignent en noir le tour des yeux pour leur donner plus de vivacité; elles teignent aussi en rouge la paume de la main et la plante des pieds avec l’infusion des feuilles du mindi, henné des Arabes (lawsonia).…. Dans certaines castes les femmes se frottent le visage et le corps avec du safran; des colliers d’or et d'argent leur pendent sur l'estomac; leurs oreilles sont percées en plusieurs endroits et remplies de joyaux; enfin elles poussent l'amour de ces riches bagatelles au point d'en attacher aux marines... Les veuves quittent leurs joyaux, et ne portent qu’une seule toile blanche qui fait le tour du corps, et dont un des ‘bouts, passant de droite à gauche, leur couvre le sein et revient sur l'épaule droite, après avoir passé sur la têle. »

Ponprcérv, situé sur la côte de Coromandel, à 30 lieues au sud de Madras, est toujours le chef-lieu des établissements français de l'Inde, et la résidence d’un gouverneur général. Un large canal bordé d'arbres la divise, comme toutes les villes indo-européennes, en deux parties, la ville blanche et la ville noire. La population générale des deux villes, sans y comprendre la banlieue, ne compte que 40,000 âmes. Les rues non pavées sont semées de sable. Les maisons sont vastes, aérées et élégantes, toutes ornées de colonnes en stuc blanc aussi beau que le marbre. Les cases de la ville noire sont groupées par îles tirées au cordeau : chacune de ces îles sert à loger une caste.

La suite du gouverneur ne manque pas d’une certaine dignité. Huit Hindous, habillés de blanc, pantalon et turban rouges, ayant un baudrier bleu, orné des armes de France en argent, tiennent sur deux rangs la tête du cortége. Ils sont appelés pions, portent les ordres du gouverneur, et leur personne est sacrée. Après viennent huit musulmans, habillés de la même manière; ils ont des moustaches, et, au lieu d’un baudrier, ils portent de longues cannes en argent, surmontées d’une

pomme; puis arrive le palanquin du gouverneur, suivi de ceux des autorités del: colonie, également accompagnés d'un nombreux domestique.

Au milieu d’une population aussi tranquille, de mœurs aussi douces, les gardes armés sont inutiles; aussi toute la police de la ville et de ses environs se fait-elle sans peine avec une compagnie de cipayes indiens qui compose toute la garnison.

L'ameublement des habitations européennes se compose là, comme dans toutesMles colonies de l'océan Indien, de chaises, de canapés et de lits venus de Chine, et faits avec le bambou et le rotin. Chacune des maisons a sa terrasse et son jardin. Quelques monuments d'utilité publique se remarquent dans la ville blanche; des marchés“couverts où affluent les Indiens, des magasins où s’empile une réserve de riz pourMles années de disette, témoignent de la sollicitude des autorités européennes en faveur des populations hindoues. En général, les vivres sont abondants et peu chers à Pondichéry; mais leur qualité est inférieure. La viande, dont s’abstiennent tous les nat rels, justifie par sa qualité l'horreur qu'ils en témoignent. La volaille est petite et maigre, les fruits sont sains et savoureux, les légumes excellents. * :

La société européenne de Pondichéry se réduirait à quelques têtes, si on désignail sous ce nom les familles seules dont le sang ne s’est jamais mêlé aux races indigènes. Aux premiers temps de la colonisation, avec ses femmes toutes d’origine française, Pondichéry était cité, dans l'Inde, comme une résidence privilégiée sous ce rapport. Les riches Anglais, les Hollandais, les Portugais venaient des comptoirs environnants, pour prendre leur part des plaisirs de cette ville. Les relations y étaient établies-sur un pied d’étiquette ignoré ailleurs ; le goût, le bon ton d'Europe s'y étaient naturalisés. Ce n'était plus la roideur gourmée des postes britanniques, ni le flegmatique abandon des colonies hollandaises. La gaieté française, cette qualité si heureuse etssi tenace, qui résiste à tous les climats et à toutes les influences de voisinage, cet amour des distractions, des fêtes et du bruit, qui les suit au delà des mers, ce besoin decauseries, cet échange de visites, tout cela, transplanté à Pondichéry, avait jeté des racines sur le sol nouveau. Mais, à la suite de désastres successifs, il y eut déchéance: les plus riches maisons ayant disparu, les traditions de la haute compagnie seperdirent. Il n’en resta que les nuances reflétées sur les familles moins aisées, et Surla société mixte, qui provenait d’alliances entre les Européens et les femmes du pays: Sur vingt maisons de Pondichéry, il y en a aujourd’hui dix-neuf de cette race mélée. Les jeunes filles d'origine purement françai$e sont recherchées'en mariage parles autorités et les riches négociants de Madras, et chaque jour le nombre en diminue: Ce qui reste forme ce qu’on appelle, par un abus de mots, la partie portugaise déla population, qui provient d’un mélange de sang.européen êt de sang indigène. Ellerest facile à reconnaître à son teint cuivré, à son type mixte, à ses formes peu élégantes. Presque toutes ces femmes mélisses ont la taille grosse et carrée, la physionomie peu gracieuse ; elles affectent de porter sur elles tout ce qu'elles ont de bijoux et d'ornements en argent et en or. Elles sont ou les maïitresses des blancs ou les femmes des mulâtres et des Arméniens. Ce qui rebute le plus chez elles, c’est l'habitude qu'elles ont de graisser leurs cheveux avec de l’huile de coco, insupportable à l’odorat quand elle rancit, et plus encore l'usage du bétel, commun aux Indiens des deux sexes. La feuille de bétel, espèce de poivrier, est de la forme de celle du mürier et à peu près du tissu du lierre, lisse et d’un vert très-foncé. Son parfum est fort et aromatique, son goût âcre et violent. Aussi, pour pouvoir le mâcher, les Hindous lui font-ils subir une préparation où entrent un peu de chaux ef des noix d’arec. Cette espèce de chique à pour résultat de faire prodigieusement saliver, ce qui oblige à tenir des crachoirs dans toutes les parties des maisons et jusque sur les tables. Le mordant de

celte chaux décharne les dents et les corrode, pendant que l'arec, doué d’une grande propriété tinctoriale, donne aux gencives une couleur rougeâtre. Rien de plus hideux et de plus repoussant qu'une bouche dévastée par le bétel.

L'hôtel du gouvernement et l’église des missions étrangères bâties par les jésuites,

sont les édifices les plus remarquables de Pondichéry. La pagode est un monument d'architecture massive, bâti d’une pierre gristre et dure comme du granil. Quelques sculptures ornent la façade, el dans le nombre se trouve la représentation d'une fête où un bœuf s’avance processionnellement, et escorté de musiciens et de bayadères.

k Les énvirons de Pondichéry, ornés de longues avenues d'arbres et coupés de magnifiques jardins, offrent une foule de villages hindous nommés afdées. C'est Jà que se fabriquent les toiles bleues ou guinées pour lesquelles la vogue est restée à Pondichéry, comme à Madras -celle du mouchoir. Dans ces aldées, il est facile de discerner lés habitudes et les mœurs de ces populations indigènes qui vivent ensemble sans se mêler jamais. À côté des castes distinctes d'Hindous, on reconnaissait les musulmans, les uns sectateurs d’Aly, les autres de Mahomet, à leurs traits réguliers et nobles, à leurs membres musculeux, à leur figure grave ‘et composée, à leur turban blanc el à leurs larges pantalons. Les adorateurs de Wichnou portent d’ailleurs au milieu du front deux raies blanches séparées par une raie jaune. Ces marques faites avec de la house de vache sont renouvelées chaque matin. Les bonzes, espèces de flagellants hindous, exagèrent aussi ce signe extérieur de dévotion; ils se zèbrent le corps avec cette poudre blanchâtre. Les vêtements des Hindous consistent en un pantalon de toile blanche serré par le bas; les hommes du peuple ont les épaules nues; les classes riches portent une chemise en coton. Le costume des femmes varie davantage; tantôt c’est une jupe de guinée bleue, de cotonnade blanche ou rayée, qui descend jusqu’à mi-jambe, puis un pagne jeté en travers du sein et qui retombe sur l'épaule; tantôt c'est une robe montante avec manches de corsage ; d’autres fois enfin une vaste pièce d’étoffe retenue par une ceinture. ù

Les aldées de Pondichéry offrent un aspect d’aisance; leurs cases toutes semblables sont construites en paille et divisées en deux parties, lune destinée aux hommes, l'autre aux femmes. Les meubles d’une case consistent en des nattes étendues sur le sol, quelques peaux de bêtes, ou tapis de laine, des pièces d’étoffe et un coffre renfermant toutes Les hardes de la famille. Les castes inférieures, celles qui vivent dans la domesticité, où qui n’exercent que des métiers impurs, comme les parias, se logent dans de misérables hultes avec un simple pagne qui leur laisse le Lorse nu, et ne descend guère qu’à mi-cuisse.

Dans une aldée, il est facile de reconnaître les logements des diverses castes. On distingue ceux des brahmanes à leur étendue, à la forme de leur construction et à la nombreuse domesticité qui les peuple. Les femmes en habitent la partie élevée ; elles yvivent en recluses, confinées dans leurs travaux de ménage, et tremblantes esclaves de leurs maris. L'usage a établi dans ces contrées une ligne immense de démarcation entre l’homme et la femme. Le brahmane se distingue aisément à son vêtement blanc drapé avec art sur les épaules, à ses membres chargés d'embonpoint, à sa démarche grave, hautaine et dédaigneuse. Leurs épouses, que rien ne force à des travaux pénibles, sont en général bien faites et jolies, avec des dents blanches, de beaux yeux noirs encadrés. d’un cercle bleu, des seins bien posés, des pieds pelits et des mains délicates. Passionnées pour la parure, elles chargent d'anneaux d’or leurs bras el leurs jambes, s’en entourent de cou, s’en couvrent le front el les cheyeux. Un pantalon large recouvert par une chemise et un pagne qu’elles drapent sur leur sein, sur

leur tête et sur leurs épaules, composent leur costume habituel. Il en est qui portent un anneau d’or dans leur narine fendue, ornement disgracieux auquel l'œil a peine à s’habituer.

Indépendamment des petits territoires de Pondichéry, de Karikal dans le Tanjore, d'Yanoun sur le Godavery, de Chandernagor sur l'Hougly, et de Mahé sur la eôle de Malabar, la France possède encore les loges de Mazulipatnam, Cassimbazar, Jougdia, Dacca, Balassore, Patna et Calicut, où flotte le pavillon français sous sua garde d'un indigène; car elles ne sont occupées par aucun Français.

Le mouvement commercial entre ces possessions et la métropole s’est élevé en 1835 à une valeur de 1,250,000 livres sterling environ. Le cabotage d'Inde en Inde est aussi pour elles d’une grande importance. Loin de réclamer aucun secours de la métropole, ces possessions 4 procurent un revenu d'un million de francs, que la Compagnie anglaise paye régulièrement à la France, comme compensation du sacrifice de la fabrication du sel, de l’opium et du salpêtre, qu’elles ont fait dans l’intérêt du monopole anglais.

TRANQUEBAR, à l'embouchure de l’un des bras du Câvery, appartient aux Danoïs. La mission chrétienne y est florissante. Les ouvrages du fort sont plutôt dans le style de l’Hindoustan que dans celui de l'Europe.

TrircHinAPALI, sur la rive droite du Câvery, est une ville de 80,000 âmes, bâtie autour d’une colline de 600 pieds de hauteur, que ceint une ligne de fortifications liées à la citadelle qui en occupe les étages supérieurs. Sur la cime s’élève un bâtiment carré entouré de colonnes et dédié à Houniman; sur les flancs on voit une pagode, masse immense et sans fenêtres. La face méridionale offre des excavations semblables à celles d'Ellora.

On remarque encore sur cette côte les villes importantes de Tanjore, Podocotla, Madura et Tismevelly. Tuticoim, sur la côte de la Pécherie, est habitée par des Pacravaras, chrétiens de la communion romaine qui se livrent principalement au cabotage. Ramnad, dans le delta du Vaïg-Arou, à trois lieues du détroit de Palk, est un lieu fréquenté par les pèlerins qui se rendent à l’ancienne pagode de Ramisséram, bâbie dans une île voisine du continent. Ce temple a un portail majestueux de cent pieds de hauteur, construit en grosses pierres sculptées de bas-reliefs représentant des divinités hindoues. L'architecture en est semblable à celle des Égyptiens.

Le détroit auquel le navigateur hollandais Palk a donné son om, est un barrage d'îles, d’écueils et de bancs de sable, en sorte que de mer basse on peut aller à pied entre cette île et celle de Manaar qui touche à l’île de Ceylan, particularité qui a fait appeler cette partie du détroit Pont de Rama par les Hindous et Pont d'Adam parles chrétiens et les musulmans.

GEyLan. — L'ile de Ceylan, que les indigènes nomment Singala (île du Lion), les Hindous Lanca et les mahométans Serendib, fut appelée par les Grecs Simundiou Palesimundi insula, et par les Romains Tuprobana. Son périmètre est de 300 lieues; sa forme est à peu près celle d’une poire, dont l’île de Djafna-Patam occupe l’extrémilé septentrionale, et le cap Due près de la ville de Matoura, l'extrémité méridio= nale.

Transportons-nous dans cette partie méridionale sur le pic d'Adam, le lieu le plus élevé de l’île. Du haut de ce pic la vue plonge au loin sur les chaînes de montagnes qui se festonnent au nord et à l’est, et sur les plateaux plus rapprochés qui se présen= tent Comme un tapis bigarré de vert, de brun et de rouge. De ce tableau si vaste, quand il faut revenir à chercher autour de soi le but de tant d’ascensions fatigantes, 0 trouve, dans l'enceinte d’un petit mur en pierres, le sri-pada, ou l’empreinte du pied

de Bouddha. C’est un creux peu profond, long de cinq pieds trois pouces, et large de deux pieds sept pouces. Un rebord en cuivre garni de pierres précieuses, un toit fixé aurocher par quatre chaînes de fer, soutenu par quatre colonnes et entouré d’un mur, complètent l’ensemble de ce monument. Le toit est doublé d’étoffes bariolées, et ses bords sont parés de fleurs et de guirlandes. Tout porte à croire que cette empreinte qui à quelque analogie avec un pied humain a été taillée après coup. Les seuls abris que présente le sommet du pie sont un petit bosquet de rhododendrons, regardé comme sacré par les naturels, et une petite maisonnelte pour le prêtre officiant. Quand une bande de pèlerins arrive sur le pic, la cérémonie religieuse commence. Le prêtre, en robe jaune, se tient à côté de l'empreinte du pied, et le visage tourné vers les fidèles rangés sur une ligne, les uns à genoux et les mains en l’air, les autres penchés en avant et les mains jointes. Ensuite l’officiant récite phrase par phrase les articles du symbole, et l'assistance les répète après lui. Quand la prière est finie, le prêtre se relire : alors les pèlerins poussent un cri et la recommencent sous la direction du plus âgé de leur troupe, après quoi ils se saluent respectueusement les uns les autres en commençant par les vieillards, puis ils s’embrassent et échangent entre eux des feuilles de bétel. La cérémonie finit par des offrandes au pied de Bouddha, et par la bénédiction du prêtre qui profite de ces dons.

Le pic d'Adam, dont on exagérait autrefois la hauteur, n’a guère que mille toises au-dessus du niveau de la mer. On ne saurait dire d’où lui vient son nom, qui semble plutôt d'origine hébraïque que de tradition hindoue.

Les Hindous nomment le pic d'Adam Rama, et les musulmans Malay ; ceux-ci disent que lorsque Adam sortit du paradis terrestre, son premier séjour fut sur cette montagne, el qu'il s’y Lint debout sur un pied jusqu'à ce que Dieu lui eût accordé le pardon. De là celte empreinte restée indélébile dans le roc.

C'est au pied du pic d'Adam que le Mahavilla, le Kaleny, le Kallou et le Wallewey ont leur source. Mais ces principales rivières de l'ile sont trop rapides pour qu'aucune soit navigable à plus de cinq lieues des côtes, où les moussons se font sentir comme sur les côtes du Coromandel et du Malabar.

Ceylan possède toutes Les richesses minéralogiques, botaniques et zoologiques des contrées les plus favorisées près de l'équateur. La culture du cannelier, la pêche des perles et la chasse aux éléphants rapportent des sommes considérables.

Ce fut en 343 avant Jésus-Christ que les Hindous s’emparèrent de celte île, qui, depuis cette époque, compte un grand nombre de rajahs. Depuis 1505 les Portugais, les Hollandais et les Anglais s’y établirent successivement. La paix d'Amiens assura définitivement la possession de Geylan à la Grande-Bretagne. Le roi de Candy, qui s'y élait maintenu indépendant malgré tous ces événements, fut détrôné en 1819.

Les Anglais ont établi à Colombo le siége du gouvernement de l'ile. Gette cité importante et bien défendue est située sur la côte occidentale un peu au sud de l’embouchure du Kaleny. Les maisons sont passablement construites, mais mal couvertes et dégradées par des nuées de corbeaux et des légions de singes qui en ébranlent les tuiles. Le port, ou plutôt la rade, n’est tenable que pendant quelques mois de l'année, à cause des fortes brises de sud-ouest qui y soulèvent une mer de tempête. Malgré cet inconvénient, Colombo est encore l’une des villes les plus peuplées de l'Inde; sa population est un mélange de Mores, d'Hindous, de Chinois, d’Arabes, de Persans, de Turcs, de Malais et d'Égyptiens, sans compter les colons européens qui priment sur toutes ces peuplades d'Asie et d'Afrique. On peut, sans rien exagérer, porter à 60,000 âmes le chiffre de cette population. Le portugais corrompu est la langue habituelle de Colombo et des autres comptoirs de Geylan. Le commerce de ce port roule

tout entier sur les produits de l’île et principalement sur la cannelle: On ÿ imprime actuellement un journal sous le titre de Ceylon-Gazette. 3

Dans la famille européenne, ce sont aujourd’hui encore les Hollandais qui dominent à Colombo. Les mœurs de ces créoles sont molles et paresseuses. Leur vie se passe à boire, à fumer et à se visiter les uns les autres. Le costume des femmes, mélangé d’européen et de chingulais, ne mänque pas d'élégance. Les vieilles Hollandaises mâchent continuellement une composition de feuilles de bétel, de noix d’arec et de chinam, espèce de chaux faite avec des coquilles brülées et pilées dans un mortier.

La population de toutes les côtes est généralement, comme à Colombo, un mélange des descendañts de toutes les variétés d'hommes qui se sont établies dans l'ile.

Quant à la population indigène, elle se compose de Bedahs et de Singalais ou Chingulais. Les Bedahs Sont une race démi-sauvage qui se cache dans les forêts et partieulièrement dans la province de Bantam. Mieux faits et moins bruns que les Chingulais, ils sont indépendants, vivent dans l’état de nature, ne reconnaissent aucun roi etse nourrissent de leur chasse. Ils n’ont ni villes ni villages, pas même de simples cabanes : leur it le soir est au pied d’un arbre qu'ils ont entouré d’un rempart de branches épineuses; ils s’y blottissent jusqu'au jour, à moins que quelque danger ne les fasse grimper sur le tronc. On a dit que ce sont là les peuples autochthones de l'ile; mais l'identité de lidiome Signalerait plutôt dans les Bedahs la portion des aborigènes-qui se refusa aux conquêtes de la civilisation. Lorsque les Bedahs ont besoin de quelque objet manufacluré, comme de fer et d’étoffes, ils s’approchent des villes, déposent dans un endroit convenu du miel, de la cire ou de l’ivoire, et écrivent sur une feuille d'arbre ce qu'ils désirent en retour. Ces échanges ont une espèce de règle que les'sauvages ont adoptée et à laquelle ils se conforment. fi

Les Chingulais sont en général grands, bien faits et musculeux ; leur angle facial, comme celui des races mogoles et malaïes, n’est pas aussi ouvert que celui des Etropéens. Les femmes y sont presque toujours jolies et souvent belles. On compte à Ceylan comme dans l'Inde plusieurs castes dont les subdivisions vont à l'infini. Dans Ales castes supérieures sont les rois, les chefs guerriers et les prêtres; la caste intermédiaire s'occupe à des travaux mercantiles, et la caste inférieure est vouée au service. Cette dernière marche presque nue avec un morceau de toile autour des reins; plus ample chez les femmes, plus rétréci chez les hommes. Les femmes de cette castémne peuvent ni se couvrir la poitrine, ni porter le parasol, ni se faire suivre par“des esclaves, toutes attributions qui caractérisent les Chingulaises d'un rang élevé.

Le costume des hommes de distinction offre un singulier mélangé d’ancienne mode chingulaise et de vêtements européens. C’est une large robe blanche, brodée sumles bords, qui tombe croisée jusqu’à mi-jambe comme une toge romainé, et au-dessusun gilet et un habit à la française, de riche étoffe, et ornés de boutons d’or où d'argentou de pierres précieuses. Ajoutez à cela un sabre qu'ils tiennent de la main droite, des pantoufles rouges pointues, des cheveux nattés et touffus que contient un large peigne d'or, et vous aurez la figuration exacte d’un grand de Ceylan. Derrière lui vientun domestique qui porte son bonnet et un parasol, formé d’une seule feuille de talipot: sorte de palmier. Les hommes de premier rang ont jusqu’à cinq ou six porteurs de ces mobilesombrelles. Le costume des chefs de troupes ressemble un peu à celui d'un janissaire travesti à l’européenne. Du reste, les étoffes sont si rares dans l’île qu'on s’emprunte des vèlements pour les jours de toilette extraordinaire.

Les habitations des Chingulais sont légères et simples. Les murs en bois ou en bambou se lient par des attaches en fibres de cocotier. Elles n’ont qu’un étage, quelquefois même une seule chambre, avec un ou deux lits, des naltes, un mortier à piler le riz,

dés plats en terre et une râpe à noix de coco. La famille couche toute pêle-mêle. Les alliances se font de caste à caste. Quand un jeurié homme a atteint ses dix-huit ans, son père lui cherche une compagne, traite de la dot, et, quand tout est convenu, un astrologue fixe le jour du mariage. Toute la cérémonie se réduit à deux repas pris en commun ; contre les habitudes de la délicatesse chingulaise, les familles des fiancés y saisissent le riz à pleines mains dans une pile dressée sur des feuilles de palmier. Après ce témoignage d'intimité, la future s'approche, et échange avec le futur des pouleltes faites avec du riz et de la noix de coco. Un cadeau d'étoffe blanche complète la cérémonie. Chez les riches, ces pratiques ont quelques variantes. Les conjoints peuvent se quitter au bout de quinze jours de cohabitation. Il paraît même, d’après des réMiarques récentes, que la polyandrie est au inoins tolérée parmi les Chingulais. On y a Vu dés femines qui avaient jusqu’à sept maris, comme aussi des hommes qui avaient plus de sept femmes. Les enfants qui naissent de ces mariages sont allaités par la mère elTemis ensuite au père qui les élève ét les soigne. Ils portent deux noms, l’un pendant l'enfance, qu’on leur dénne, l’autre depuis l'âge de vingt ans, qu'ils se choisissent. 3 Comme Bouddha est venu de l'Orient, lés Chingulais se couchent toujours la tête tournée vers ce point du globe. À leur mort seulement, ôn leur dirige la figure du côté de l'occident; on lave ensuite le cadavre, on le revêt de ses plus beaux habits et oh le pose sur un bücher d’enveloppes de noix de coco. Un mort de distinction est porté sur un palanquin, au bruit des tam-tams, et au milieu d’une escorte de prêtres. La langue chingulaise est un idiome particulier à ce peuple, idiome dans lequel on retrouve des mots dénaturés dont les radicales se rapportent soit à l'arabe, soit au sanserit, soit au pali. Les Chingulais écrivent avec un stylet de fer sur des feuilles de talipot, et colorent ensuite ces caractères avec une encre composée de charbon et d'huile. Leurs livres sont une collection de ces feuilles liées par une corde. Ils traitent de l’histoire, de la théologie, de la médecine et de l'astrologie. On connaît même quelques poëmes chingulais. Les arts et les sciences ne sont guère avancés parmi ces insulaires. L’astrologie est seule en honneur chez eux : elle règle tous les actes remarquables de leur vie; on consulte les planètes et les constellations pour tirer l'horoscope d'une naissance, d’un mariage, d’une maladie. Un fait singulier pourtant, au milieu de ces puérilités superstitieuses, c’est qu’on retrouve dans leurs calculs le nombre 452, comme l'expression des divers mouvements combinés des corps célestes, nombre exactement conforme à celui des brahmanes, et, ce qui est plus caractéristique encore, avec les chiffres de Newton. La médecine, la chimie, l'architecture, la peinture y sont dans l'enfance. Quelques recettes de drogues indigènes, la fabrication de l’arak, quelques monuments de style hindou ou chinois, quelques dessins sans coloris el sans perspective, voilà où en sont ces diverses branches de l'art dans l’île de Ceylan. Candy, l’ancienne capitale, est située vers le centre de l’ile, à 12 lieues du pic d'Adarn, sur la rive droite du Mahavilla, et près d'un grand lac artificiel creusé par ordre du dernier rajah. Ses maisons sont en terre et recouvertes en chaume, à part celles des chefs, qui ont des toitures en tuile. Les deux principaux édifices sont le palais du roi et le temple de Bouddha. La façade du palais a six cents pieds de long; deux pavillons hexagones terminent ce monument : l'un sert au roi pour se faire voir à ses sujets dans les jours de fête; l’autre est l'appartement des femmes. Un escalier de quelques marches, entre deux massifs sur lesquels sont sculptés des éléphants, sert d'avenue au palais; cet escalier aboutit à une espèce de péristyle, bâtiment au fronton triangulaire, qui conduit à de grandes galeries latérales. La sont les appartements dont un seul, la salle d'audience, est décoré de colonnes de bois. Candy est plein de

temples ; chaque palais du roi a le sien. De tous Ces temples un seul doit être cité, celui de Dalada-Malegava, chapelle particulière du roi. C’est le lieu saint par excellence, la cathédrale de Ceylan, car elle renferme la dent de Bouddha, relique de la plus haute valeur. Le temple est petit, obscur, mystérieux, mais étincelant d’or, de pierres précieuses et de riches brocarts; des fleurs suaves y parfument l'atmosphère, des jets d’eau limpide y jaillissent de toutes parts. Au fond, sur une espèce d’autel, paraissent deux figures de Bouddha, l’une en cristal, l’autre en vermeil, et à côté, deux karandouas ou chässes à reliques. La plus grande de ces karandouas, d'unecirconférence de dix pieds environ, est d'argent massif doré en dehors, et marqueté de pierres précieuses. Autour du coffre règne un feston de‘chaines d’or, relevées de pierreries. C’est dans ce coffre tout chatoyant que se conserve la dent de Bouddha, dent jaunâtre et sale, enveloppée dans une feuille d’or pur et placée dans une boîle d'or, qui a elle-même trois ou quatre autres enveloppes successivement plus grandes, outre le grand coffre ou karandoua. Les Anglais, maîtres de Candy, ne respectèrent pas une dent, aussi richement logée; ils enlevèrent tout, coffre et relique, et depuis les Chingulais disent : « Ils sont bien maîtres du pays; car quiconque possède la dent de Bouddha a le droit de gouverner quatre royaumes. » |

L'ile de Ceylan est entièrement couverte de monuments du bouddhisme. Les hypogées de Damboulou et les wiharés de Malvatié et d’Asghiri en sont les principaux. La Malvatté est un petit couvent où logent une quarantaine de prêtres soumis à la règle et voués à la prière et à l’enseignement. Deux petits temples dépendent du Malvatté; et près d’eux est une poéga ou salle de réunion, avec une colonnade de seize fûts en pierre, chacun d’un seul morceau et haut de vingt-cinq pieds. L’Asghiri, plus petit, est la répétition de Malvalté. On y voit une statue de Bouddha de trente pieds de hauteur. Aux environs de Candy et dans le reste de l'ile, il faut citer encore une Dagobah ou chapelle à reliques; une chapelle près de Trincomalay; des ruines dé pagode près de Rouwenwillet, qui semblent appartenir à une époque plus ancienne: et enfin les dévalés (temples des brahmanes) de Nata et de Patiné qui sont interdits au profane, et que les prêtres seuls ont le privilége d'aborder. Toutes ces maisons saintes sont entourées de bosquets de-cocotiers et de figuiers immenses, arbres solitaires et vénérés par la piété chingulaise.

Les desservants de ces temples sont tirés de deux colléges établis à Candy. De ces séminaires bouddhiques sortent deux ordres de prêtres; le premier comprend ceux qui, tenus encore dans une espèce de noviciat, n’ont que le grade de Samerero (enfant de prêtre). Ces titulaires revêtent la robe jaune, se font raser la tête et les sourcils, et peuvent être employés à quelques cérémonies. A l’âge de vingt ans, le Samerero quitte ce costume, endosse la tunique blanche et se présente devant un collége de vingt docteurs qui lui font subir un examen. S'il échoue, il reste dans le grade inférieur; mais s’il sort triomphant de cette épreuve, c’est pour lui l’occasion d’une investiture publique. On le pare solennellement de la robe d'Oupasanpada (plein de religion), et vêtu des insignes de son nouveau titre, on le promène dans toutes les rues de la ville: La dignité de prêtre est l’un des plus hauts points de mire du Chingulais. A ce rôle sont affectés une grande influence sur le peuple et des revenus prélevés sur sa erédulité pieuse. Dans les villages pauvres, la dime dévolue au desservant se paye souvent en nature, et il n’est pas rare de voir un docteur rentrer dans son wiharé, ou temple de Bouddha, avec une douzaine de coqs pendus à sa ceinture.

Une règle assez austère a précisé les devoirs et les pratiques sacerdotales. Elle est observée avec scrupule et Les infracteurs sont punis. La conduite des prêtres, morale et inoffensive, ajoute encore au profond respect que l’on à pour leur personne et your

Jeur caractère. Les rois eux-mêmes ne s’assoient pas en présence d’un ministre du culte de Bouddha. |

D'autres dieux sont encore invoqués : ce sont les gardiens de l'ile, qui ont leurs prêtres pris parmi les bouddhistes et nommés Kapourales. Le dieu Kaltragan est le plus redouté de tous : son temple, situé dans l’île de Ceylan, est l'objet d’un pèlerinage où accourent des peuples de la presqu’ile indienne. Outre les chapelles et les wiharés, dont le sol chingulais est jonché, il existe des temples souterrains, que M. Davy visita et décrivit. Ce sont ceux de Damboulou, creusés dans le roc, sanctuaires d’une ancienneté et d’une conservation merveilleuse ; puis lAlout-Wibaré, plein d'images de Bouddha de toutes les dimensions et de toutes Les formes ; ensuite le Maha-Radja, le plus grand, le plus beau de tous ces temples bouddhiques, long de cent quatre-vingt-dix pieds et large de quatre-vingt-dix. Dans ce dernier se trouvent cinquante-trois idoles et une jolie dagobah, haute de dix-huit pieds, dont le piédestal porte en relief quatre figures de Bouddha, assises sur le cou d'un serpent. Outre quarante-six figures de Bouddha, on y voit encore celle de Mitré-Deo-Radjourouvo, qui viendra après Bouddha régénérer le monde, et une de chacun des trois dieux Wichnou, Samen et Nata : le premier en bleu, le second en jaune, le troisième en blanc.

Selon le docteur Finlayson, le Bouddha de Ceylan est un parfait modèle de l'antique physionomie égyptienne.

MINDOUSTAN occiDENTAL, — En doublant le cap Comorin, à l'extrémité des Ghattes occidentales, on l’aperçoit à une demi-lieue des bords de la mer. Une belle cascade se précipite le long de ses flancs. Ce mont, de 3,889 pieds de hauteur, entouré de rochers très-dangereux pour les navigateurs, est le Parnasse des Hindous; ils y placent la résidence de Krichna et des neuf Gopis, qui sont leur Apollon et leurs Muses. Saint François Xavier y fonda une chapelle dédiée à la Sainte-Vierge.

Laissant à l'ouest dans l'Océan l'archipel des Maldives et celui des Laquedives, archipels de corail dont nous visilerons plus tard la population musulmane, nous glisserons rapidement le long des côtes de Malabar, que les Arabes appellent le Pays du poivre. Cette eôte est tellement dominée par la chaine des Ghattes, que la mer n'y est jamais agitée par les vents d'est, et qu'il n’y a que ceux du sud et de l’ouest qui puissent soulever les effroyables témpêtes qui rendent si dangereuse la navigation dans ces parages. L’élévation et le rapprochement des montagnes donnent toujours des sondes considérables, même à de très-petites distances des côtes.

TravancoRE. — Ce pays fit originairement partie du Malabar, dont il a conservé plusieurs usages, entre autres celui qui établit le droit de succession au trône en faveur du fils de la sœur de celui qui règne. Travancore, autrefois Mallara, n’est plus qu'un village; le rajah, tributaire des Anglais, réside à Trivanderam, lieu également chétif, mais bien plus près de la mer. Alipi est un petit port qui appartient à ce prince, et fait un grand commerce en poivre, riz et bois de charpente.

La population du pays est composée d'Hindous, de musulmans et de chrétiens, Cotyam, dans l'intérieur, a un établissement de missionnaires anglicans; ceux de plusieurs autres communions chrétiennes sont aussi répandus dans cette contrée. On voit dans les cantons voisins et dans d’autres lieux, à diverses distances, des villages entiers habités par des chrétiens indigènes. Gelte église subsiste depuis les premiers siècles du christianisme. Les princes hindous accordèrent de grands priviléges à ces chrétiens du Malabar qui ne dépendaient en quelque sorte que de leurs évêques, tant pour le temporel que pour le spirituel. Il parait même qu'ils eurent leurs rajahs particuliers et que la maison de ceux-ci s'étant éleinte, ses États passèrent au roi

de Cochin. Lorsque Vasco de Gama vint dans cette ville, en 1505, il vit le sceptre de ce roi chrétien. |

Cocuix. — La ville de Cochin et le territoire environnant est compris dans la présidence de Madras; le reste du pays est soumis au rajah de Travencore. Cette ville est située dans une île et dans une position si basse, que, lorsque l’on s’en approchepar mer, les toits des maisons sont les premiers objets qu’on aperçoit. Elle est bien bâtie et fortifiée à l'européenne; sa citadelle fut la première que les Portugais élevèrent dans l’Inde en 1503. Le commerce est encore très-actif, et les chantiers de construction sont très-occupés. Sa population est de 30,000 habitants, Hindous, musulmans, chrétiens et juifs.

À Mattachery, qui est à un mille de Cochin, habite une colonie très-anciénnede juifs, divisés en deux classes : les juifs de Jérusalem ou blancs, et les juifs arméniens ou noirs. Îls conservent les tablettes de bronze sur lesquelles sont gravés les priviléges que leur accorda le roi de Malabar dans le quatrième siècle de notre ère.

MaLaBar. — En franchissant l'embouchure de là rivière Comardause, on se trouve sur le territoire du Malabar. Cette province est partagée en deux par les Ghättes dont les pics les plus élevés atteignent 8,000 pieds. Elle est peuplée, comme toute celte côte, d'Hindous, de mahométans, de juifs et de chrétiens. Les villes principales sont Calicut, Mahé, Tellitchery et Cananore. La région basse est parsemée de nombreux villages qui sont pour la plupart de belle apparence et bien bâtisiMles maisons ont ordinairement des murs en terre et sont couvertes de feuilles de palmier. ?

La ville de Calicut est le chef-lieu ; elle est sur un terrain bas et baigné par un fleuve. Sa population, de 30,000 âmes, est principalement composée de musulmans, nommés Moplays. Son port, très-commerçant, est celui que les Arabes de Mascat fréquentent de préférence. Cette ville a passé entre les mains de tant de conquérants, que toute trace de son ancienne splendeur et de son importance est disparue. Le bazar est considérable; mais il a l'air de menacer ruine, à cause de la précaution prise ici contre le feu: dans la saison sèche, on découvre toutes les maisons et on ne laisse que la charpente.

On voit près de Calicut les murs de-la maison d’un naïr : les naïrs étaient les nobles du Malabar; leur caractère brave et turbulent tourmenta beaucoup, non-seulement les premiers colons portugais, mais aussi leurs propres souverains. La maison d’un naïr était un château entouré d’un parapet qu’on ne pouvait franchir qu’à l’aide d’une échelle qui était retirée aussitôt qu’on s’en était servi. Aujourd'hui les naïrs ont le cœur abattu: la muraille enceint encore leur habitation, mais l’échelle reste en place le jour et la nuit, et de toute leur ancienne renommée, il ne subsiste plus que la beauté de leurs femmes qui est justement vantée.

La ville de Mahé, quoique ruinée par les Anglais dans le siècle dernier, «est encore assez belle. On ÿ remarque trois églises et deux couvents. Sa population est à peine de 4,000 individus, dont une vingtaine d'Européens. Le principal commerce de ce comptoir français est celui du poivre.

Tellitchery, à deux lieues plus au nord, est aux Anglais. C’est le principal marché pour le bois de sandal.

Cananore, ville située au fond d’une calanque, a un fort bâti par les Portugais en 1501.:On y compte plus de 10,000 habitants moitié poulias ou esclaves cultivateurs et moitié Moplays, Arabes commerçants industrieux et riches. Les Anglais en ont laissé la souveraineté nominale à la bibi (dame) de Canaore, qui autrefois comptait les Laquedives dans ses possessions. Elle estmusulmane; c’est toujours, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à la ligne féminine qu'est dévolu le pouvoir suprême, conformément à la

MOEURS, USAGES ET COSTUMES. ali

coutume du pays. Cette souveraine est actuellement réduite à vivre du produit de quelqués droits de douane et du commerce de quelques navires qu’elle envoie en Arabie et dans l’île de Soumädra.

Un peu plus au nord s'élève le mont Dilla, séparé du continent par un petit bras de mer, vers l'embouchure du Tcehandraghiri, où finit la province de Malabar, et commence celle de Kanara.

Kanara. — Cette province à environ 90 lieues de longueur sur une largeur qui varie de 2 à 20 lieues. Sillonnée par les ramifications des Ghattes, elle est arrosée par une multitude de rivières dont les plus remarquables sont le Caravoity, le Biavry, le Cherravotty, le Gordget et le Comardaury; la plupart ont d'assez larges embouchures. Ce pays, dépeuplé en 1765 par Hayder-Aly, s’est repeuplé depuis 1799 qu'il a été cédé aux Anglais. Sa population se compose de Djanis, de mahométans et de chrétiens catholiques dont les églises dépendent du diocèse de Goa. Le commerce se fait principalement par les ports de Mangalore, Ancola, Onore, Kondapour et Bicol, qui sont les meilleurs de la côte. ;

Goa. — Ce territoire compris entre le Kanara et les possessions anglaises de l’ancienne province de Bedjäpour, n’a que 25 lieues de longueur sur 41 de largeur. IL se compose de l’île de Goa et des provinces de Bardez et de Salsette; il forme avec Diu, Daman et les colonies de Timor dans l'archipel de la Sonde, et Macao en Chine, un gouvernement général administré par un vice-roi dont la résidence est à Goa, qui se compose d’une vieille et d’une nouvelle ville nommée Pandjim. La vieille ville n’a pas plus de 4,000 habitants. L’archevêque et le clergé y résident. La cathédrale est digne d’une dés principales villes de l'Europe; la chapelle du palais est construite sur le plan de Saint-Pierre de Rome; l’église de Saint-Dominique, ornée de tableaux del’écoleitalienne, renferme le beau tombeau de saint François Xavier. On y compte plusieurs autres églises, et des couvents remarquables par leur belle architecture et par la richesse de leurs décorations. La nouvelle ville, plus régulièrement bâtie que l’ancienne, est la résidence du vice-roi et des principales autorités du gouvernement. Sa population est d'environ 20,000 habitants, dont très-peu sont Portugais. La plus grande partie est un mélange d'Européens, d’Africains et d’Asiatiques, que la nonchalance et la superstition plongent dans la misère. *

« Après avoir passé lentement, dit madame Graham, devant Tellitchery, les îles Laquedives et le cap Ramas si pittoresque, nous arrivâmes en vue du fort d'Aguada, à l'entrée du port de Goa. Fespérais pouvoir débarquer le lendemain matin pour voir l’ancienne ville, les églises de marbre, les magnifiques couvents, et visiter la châsse de saint François Xavier; mais dans la nuit un vent contraire s’éleva et nous éloigna de la côte, de sorte que je fus obligée de me résigner à cette contrariété, en réfléchissant à la misère actuelle de cette colonie jadis si florissante; elle aurait empoisonné le plaisir que j'aurais pu me promettre de la contemplation de sa beauté extérieure. La vieille ville est si insalubre, qu’on en a bâti une à quelque distance, et les rues dépeuplées de l’ancienne cité ne retentissent plus que du bruit de quelque procession qui passe, »

ConNcan. — Ce pays est une ancienne province du Bedjapour : longueur, 88 lieues; largeur moyenne, 45 lieues. Il appartient aux Anglais depuis 1818. Le Concan du nord est divisé en 46 pergunnahs, contenant 2,114 villages : le Concan du sud en a 47 et 9,991 villages. Sur les 640,865 personnes qui habitent ce district, on compte 597,150 Hindous, 42,035 mahométans, 51,680 Portugais et juifs, descendants des colons primitifs. Le revenu territorial s'élève à 5,500,000 francs. En 1828, on y comptait 419 écoles fréquentées par 9,399 élèves.

Les habitants des montagnes sont des Bhyls et des Coutis, dont les habitudes sont celles

412 ASIE, — INDE. | du brigandage. [ls ont pour chefs des caïks qui jouissent d’une certaine indépendance.

Bompav. — En continuant notre voyage au nord, nous arrivons à Bombay, bâti à l'extrémitéS.E, d’une île du même nom. C’est une grande ville dont la population s'élève à 250,000 âmes; la troisième présidence de l'Inde britannique y siége. Le port est le meilleur et le plus sûr de toute cette côte; il s’y fait un commerce immense; des chantiers de construction pour la marine militaire et la marine marchande, dans lesquels travaillent des ouvriers parsis ou guèbres, sans Le secours des Européens, y sontdans une activité continuelle.

Ces Parsis composent la masse des habitants de l’île de Bombay.

Ce sont des gens économes et industrieux. Ils possèdent la majeure partie de l'ile,et ont des intérêts dans presque toutes les maisons de commerce. Le matin et le soir, on voit toujours le long du rivage des individus de cette race qui, la figure tournéevers l'est ou vers l’ouest, les mains jointes, les pieds baignés par la lame, et priant à haute voix avec un air de profonde dévotion, adorent le soleil, soit à son lever, soit à son coucher. D’autres, prosternés à terre, se frottent pieusement le nez ou le front dans le sable. Ils rendent un culte aux quatre éléments, mais donnent au feu la prééminence. Leur principal temple est au centre de la ville indigène, où le feu éternel est entretenu par les prêtres.

L'ile de Salsette, au N. de cellé de Bombay, lui est jointe par une chaussée; près du village de Kenery, on voit d'immenses excavations semblables à celles d’Elora etde Carli. La plus grande était un temple de Bouddha; elle a servi d'église aux Portugais, qui ont effacé la plupart des bas-reliefs de l’intérieur.

Kalapour, autre île du groupe de Bombay, a été nommée Éléphanta par les Eurôpéens à cause de la figure colossale d’un éléphant, taillée dansune pierre noire, au pied d'un coteau, près du lieu de débarquement. En septembre 1614, la tête et une partiédu cou de ce gigantesque ouvrage s’en détachèrent ; et depuis, le reste du corps menacé de tomber aussi. À quelque distance de là, un vaste temple creusé dans le roc attireMla curiosité de tous les voyageurs. Sa voûte est soutenue par une colonnade également taillée dans le roc. Au centre on contemple encore la représentation du Trimourti (Trinité des Hindous) de dimension colossale. Elle a échappé miraculeusement aux dévastations des Portugais qui, excités par un fanatisme aveugle, firent jouer le canon pour détruire les symboles de l'idolâtrie de ce monument. Tous les voyageurs qui ont visilé la côte occidentale de l’Inde ont décrit les cavernes de Salsette et: d'Éléphanta.

Le petit port de Damän, à l'embouchure du Dommouy-Ganga, est aux Portugais avee son petit territoire. On y construit beaucoup de navires, parce que les forêts voisines abondent en beaux bois de charpente. Les Parsis y ont un temple dans lequel ils prétendent conserver, depuis près de 1200 ans, le feu sacré qu'ils ont apporté de Perse.

Un peu au N. commence le golfe de Cambaye, qui s'enfonce à une cinquantaine de lieues dans la province de Goudjerate, Il est borné à l'O. par la presqu'ilede ce nom; sa largeur varie de 6 à 40 lieues. Au fond de ce bras de mer, à 7 lieues de la ville qui lui donne son nom, le fond reste à sec quand la mer est basse ; puis, quand la marée monte, c’est avec une vitesse de 2 lieues à l'heure, et elle s'élève jusqu’à 25 et 50 pieds.

KianpeyGu. — Cette province occupait autrefois la plus grande partie des vallées du Tapty et de la Nerbedah, séparées par les monts Calvbit et une chaine qui leur fait suite. Aujourd’hui elle est partagée entre les Anglais et des rajahs, leurs tributaires: Peu de pays sont hérissés d'un plus grand nombre de forteresses. Les cinq sixièmes des habitants sont des Hindous; les chefs de Bhyls et d’Afghans, retranchés dans les montagnes, commettent beaucoup de déprédations.

GOUDIERATE. — À Damân commence la province de Goudjerale qui s'étend sur les

cètes orientales du golfe de Cambaye et embrasse loute la presqu'ile de Goudjerate | proprement dite, et qu'on nomme aussi Kattyavär. Cette presqu’ile, resserrée entre ce golfe et celui de Kotch et le Rin au nord, a 440 lieues de longueur sur 50 de largeur moyenne. Elle est appuyée sur une chaîne de montagnes qui porte à l’est le nom de Tehotela, et qui la divise en deux versants. Ces montagnes sont remarquables par leur aspect sauvage et par la barbarie de leurs habitants. Le sommet du Poullitama est cilé pour 8es temples; le Rioutatchil, la plus haute des collines de Djanaghor, est sacré et entouré de plusieurs autres moins élevées que les vallées qui les séparent. Gette chaine | envoie avec ses rameaux une multitude de rivières dans toutes les directions.

Les Hindous forment la masse la plus considérable de la population. Les Cattys, les | Coulies, les Bhyls et les Miouassies sont de nombreuses tribus de pillards compris sous

lle nom commun de Grassias. On y comple encore les Bhatts dont quelques-uns, se

| livrent à l’agriculture et d’autres sont des bardes ambulants; les Charons, qui servent | de conducteurs de marchandises et de protecteurs pour les voyageurs dans les parties | les plus sauvages de la province; les Ongris, bien armés et de force athlétique, qui | transportent l'argent dans leurs vêtements doublés à cet effet; les Dherars, qui enlè-

vent toutes les immondices et vivent d'animaux morts. Le nom de Kouwnby désigne généralement la quatrième caste, et spécialement les cultivateurs. Les familles de

| brahmanes établies dans le Goudjerate sont au nombre de 84. Les Banians y sont très- | nombreux: cette tribu d'Hindous fait le commerce et émigre dans les parties les plus”

reculées de l'Inde. Les Banians s’établissent quelquefois au dehors de leur province,

Let propagent la langue du Goudjerate, que l’on peut dire la langue des marchés de | l'Inde ; mais plus habituellement ils reviennent dans leurs foyers au bout de dix ans

au plus. La secte des Djanis est aussi plus nombreuse dans le Goudjerate que dans

| aucune des provinces limitrophes, et a beaucoup de temples décorés d'images. en

marbre. Outre ses hordes et ses castes indigènes, le Goudjerate comprend, avec le

| territoire de Bombay, presque tous les Parsis que l'on peut trouver sur le continent

indien; on trouve aussi, dans les principales villes, les Boras, mahométans de religion

|'etjuifs quant aux habitudes. Les Kattys, qui habitent principalement le Kattyavär, | sont, en général, d’une haute stature, forts et robustes, et leur figure a une singulière | expression de dureté : ils sont plus cruels que les Radjepouts, el ont aussi plus de | bravoure; ils vont toujours armés ; el à cheval; ils ont grand soin de leurs chevaux,

dont ils cherchent à conserver la race. Presque tous les habitants de cette province

| aiment passionnément l’opium et les liqueurs spiritueuses; ils ont presque toujours | dans leurs poches de l’'opium, qu'ils prennent. à des heures fixes : quelques-uns en | avalent jusqu’à 50 grains par jour en deux fois. Ils ont coutume, les Kattys plus par-

ticulièrement , de se blesser, de se tuer ou d’ôter la vie à des parents dans certains Cas;

| les Anglais sont parvenus, partoul où ils dominent , à faire cesser ce barbare usage.

Les Anglais possèdent dans cette province la partie la plus convenable pour le commerce , c’est-à-dire Surate, Barotch, Cambaye, Kaïra, Ahmedabad, Goga et le district de Borodda dans la partie occidentale de la presqu'ile, où lon voit aussi la petite ile de Diu qui appartient aux Portugais.

Le reste de la province obéit à plusieurs petits princes qui sont tributaires, soit des Anglais, soit du rajah mahratte de la famille des Guykavar. Il réside à Baroda, ville de 400,000 habitants, située dans une belle contrée sur la rive gauche du Dhädor qui se jette dans le golfe de Cambaye à quelques lieues au nord de l'embouchure de la Nerbedah.

Surate est sur la rive gauche du Tapty, à 14 lieues au sud de Barotda et à 6 lieues de la mer. C’est une ville fort grande et fort laide, quoique son nom signifie beaulé.

Sa population est de 160,000; son commerce est bien déchu de ce qu'il fut au dix. seplième siècle; alors toutes les nations maritimes de l’Europe occidentale Y avaien des comptoirs, et les relations des voyageurs s'accordent toutes pour vanter la splen: deur et la richesse de cette ville. Les plus riches habitants sont les Parsis et les Boras

Barolch est à peu près à égale distance de ces deux villes, sur la rive gauche de 1: Nerbedah; et à dix lieues de la mer. On croit que c'est l’ancienne Barygaza, le port ke plus commerçant de l'Inde du temps de l'empire romain. Sa population est de 40,000 âmes. Parmi les édifices remarquables, des voyageurs ont vanté l'hôpital qu des Hindous y ont élevé pour les animaux; on y élève et nourrit non-seulement des singes, des bestiaux, des chiens, des chats, des oiseaux, notamment des paons, de: tortues, mais aussi des punaises, des puces et autres insectes immondes. Il est tou naturel de ne pas trouver louable cet excès de charité. Le district de Barotch est l’un des plus peuplés et des mieux cultivés de cette côte.

Korcu.— Cette province est renfermée entre le golfe de ce nom, la mer d'Oman.et le Rin. Longueur, 60 lieues; largeur, 53. Elle est traversée par les monts Ouägor. qui envoient des rivières de divers côtés; Le sol est très-fertile: on y voit de grandes forêts. Les habitants sont des Rajahpouts musulmans, qui autrefois exerçaient la piraterie et portaient la terreur dans les contrées et les mers voisines. Le pays est partage entre plusieurs petits chefs; celui qui réside à Bhoudj est le plus puissant. Les Anglais occupent les cantons de Mandavie et d’Andjar, et tiennent tous les autres en respect

Le Rin (Ren ou Runn) est un espace de 4,000 lieues carrées, tantôt désert aride, tantôt lac bourbeux. L'ile de Tchoukär le divise en deux parties; celle de l’ouest, la plus considérable, est traversée par les bras les plus orientaux de l'Indus.

Des géographes ont appelé le Rin un marais; « mais, dit M. Burnes, cet illustre voyageur qui périt dans la dernière affaire de PAfghanistan, cette dénomination manque d’exactitude, car il n’y a rien de ce qui caractérise un marais, n'étant couvert ni imbibé d’eau qu’à de certaines époques ; on ne voit ni roseaux ni herbes dans son lit, qui, au lieu d'être vaseux, est dur, sec et sablonneux, et tellement compacte qu’il ne devient jamais argileux, à moins que ce ne soit par le séjour prolongé de Peau dans quelque endroit, et d’ailleurs n’est jamais ni mou ni fangeux. C’est une immense étendue de sable durcie, aplatie, imprégnée de sel, qui a quelquefois un poucede profondeur, paree que le soleil a fait évaporer l'eau, et ailleurs cristallisé magnifiquement en gros morceaux. Tout le pays voisin est tellement pénétré par cette surabondance de sel, que les puits que l’on creuse au niveau du Ren deviennent salés ; comme le Ren est plus bas que la contrée qui l'entoure, il paraît assez probable que c'estun lac ou un bras de mer desséché.

» Nulle part le mirage n’est plus remarquable que dans le Ren; les habitants lui donnent justement le nom de fumée (dhonan). Vus d’une certaine distance, les plus petits arbustes prennent l'aspect de forêts, et lorsqu'on s’en approche, on croit apercevoif tantôt des navires à la voile, tantôt des vagues qui brisent contre un rocher. Une fois, un groupe de buissons me représenta un quai garni de navires hautmâlés; lorsque je fus plus près, il n’y avait pas de banc qui par son voisinage des buissons pût expliquer l'illusion. Quand étant sur le Ren on regarde les coteaux du Kotch, ils paraissent d’une hauteur considérable et enveloppés par les nuages, car des vapeurs cachent leur base. Le khar gadha (âne sauvage) est le seul être vivant qui habite cette région désolée; il y crre en troupes nombreuses; sa taille ne dépasse pas celle des ânes ordinaires; mais de loin il semble quelquefois aussi gros qu’un éléphant. Tant que le soleil luit, le Ren offre l'aspect d’une immense nappe d’eau ; les hommes qu'une longue habitude a familiarisés avec ces illusions d'optique peuvent seuls dis-

tinguer la vérité. Dans les temps couverts , le Ren vu de loin parait plus haut que le point où l'on se trouve; mais cette observation s'applique également à la mer et aux autres grandes surfaces aquatiques. »

Ansévr ou Raranpourana.—Au nord de la province de Goudjerate et du Rin, eten grande partie sur le versant occidental des monts Ara-Oualli, s'étend celle d’Adjémir, nommée aussi Radjepoutana et quelquefois Marvar. Sa longueur du nord au sud est de 196 lieues, et sa largeur de 72. Sa surface est généralement unie et son sol sablonneux. L'aspect de quelques-uns de ses cantons est affreux, l'œil n'y aperçoit qu'un désert. C’est au nord et à l’ouest du Rin que commencent ces Lerres stériles et inhabilées. Le désert de Tharr est le plus occidental; le petit territoire de Parkar forme une oasis, que des chaines de coteaux protégent, d’un côté contre les envahissements des sables, de l’autre contre ceux du Rin.

Le désert se prolonge vers le nord. Des routes le traversent et passent sur des coteaux et dans des vallées ; ses collines ressemblent à celles que produit le souflle des vents sur le bord de la mer, mais elles les surpassent de beaucoup en hauteur, car elles s'élèvent de 20 à 100 pieds. Les habitants disent qu’elles changent de position et de figure suivant les mouvements de l'air.

Quelquefois, au milieu de ces coteaux, on aperçoit de misérables villages composés de cabanes en paille, basses, surmontées de toits coniques, et entourées de haies d’épines sèches. Des champs entourent ces chélives demeures, et attendent les rosées et les pluies périodiques pour humecter le sorgho et des légumes. On creuse dans quelques endroits des puits qui ont souvent jusqu’à 300 pieds de profondeur, et seulement 3 pieds de diamètre; ils sont revêtus de maçonnerie; l’eau qu’on en lire est saumâtre, malsaine et peu abondante. Le mirage est fréquent dans ces sables brülants et arides.

La population se compose de Djâts et de Radjepouts; les premiers sont de petite taille, noirs et fort laids; les autres sont grands, ont de belles figures, des marières hautaines et une indolence extrême. Ils sont les maîtres du pays, qui est divisé en plusieurs petits États. Jamais l'Adjemir ne fut entièrement soumis à l'empire mogol, quoiqu'une partie lui eût été réunie et lui payât tribut; mais sans cesse des révoltes éclataient. Depuis la chute de cet État, les chefs de VAdjémir, rendus à leur indépendance complète, ne céssèrent pas de guerroyer entre eux; les Mahrattes ayant profilé de ces dissensions intestines pour s'emparer d'une partie du pays, ces petits potenlals se sont placés sous la protection de la Grande-Bretagne. Ils résident chacun dans la capitale de sa principauté. La constitution de tous ces Etats rappelle le système social du moyen âge, chaque canton, chaque ville, et même chaque village, étant gouverné par un chef qui prend le titre de thalkour (seigneur), et fréquemment ne respecte guère les ordres de celui qui se qualifie son souverain. « Leurs mœurs, s’écrie Jacquemont, ressemblent étonnamment aux MŒUTS chevaleresques de la France féodale. »

Aujourd'hui ces États forment une confédération, et vivent en paix. Les principales villes sont Bicanir, Djesselmir, Djeypour, Djoudpour et Odeypour. Les Anglais possèdent Adjémir et son territoire, ils y tiennent une garnison assez forte pour protéger le pays contre ses ennemis, el pour empêcher les Radjepoutes de se révolter ou de se faire la guerre entre eux.

Nous aurons à peine le temps de visiter Adjémir et Odeypour, les deux cités les plus remarquables de ce pays.

Adjémir est située dans les monts Ara-Oualli, à peu de distance de la source du Luny. Elle est dominée par la forteresse de Taragor. Jacquemont dit que cette ville est la plus jolie qu'il ait jamais vue dans les plaines. Il fit de là une excursion à Beaour,

capitale du Mhaïrvarra, contrée montagneuse habitée par une race sans autre industrie depuis des siècles que le brigandage dans les plaines adjacentes du Marvar et du Mevar. et convertie miraculeusement depuis dix ans à l’ordre et à la liberté; la dernière toute. fois n’est qu’à l’usage des hommes. Le mari achète sa femme: le père vend sa fille, Le fils vend sa mère. Le déshonneur pour les femmes consiste à n’être pas vendues ou à être mal vendues.

Les Mhaïrs peuplent les montagnes. Cette tribu de voleurs et de meurtriers parait appartenir à la même famille que les Bhyls; les Anglais lèvent parmi eux un de leurs meilleurs corps de troupes légères.

SiNpui. — Le Sindhi est borné, au nord, par le Lahore; au nord-ouest et à l'ouest par le Beloutchistan; au sud par la mer d'Oman, le Kotch et le Rin; à l’est par le Radjepoutana. Sa longueur, du nord au sud, est de 493 lieues, sur une largeur de 80 lieues, présentant une étendue de 3,000 lieues carrées. A l'exception de quelques montagnes rocailleuses , au-dessous de Sihouan, le pays est plat, et offre à peine çà el là quelques monticules siliceux. L’Indus recoit les rivières du Pendjab, entre dans le Sindhi, se partage en plusieurs bras, fournit les prises d’eau d’une infinité de Canaux, tant pour la navigation que pour l'irrigation, et tombe dans la mer d'Oman, par 11 embouchures, dont la plupart sont encombrées par des bancs de sables.

Situé entre 25 et 51° de latitude nord, le Sindhi jouit d’un climat assez tempéré. Les débordements de l’Indus s'étendent au loin sur ses deux rives, parce que, quoique profond, le lit de ce fleuve est peu encaissé. Cette circonstance explique l'éloignement des villes et villages, qui sont toujours à une lieue au moins de l’Indus, et y communiquent par des canaux. Celui qui va à Khioupour, et qui a une longueur de 34 lieues, est large de 40 pieds.

Trois émirs gouvernent cette contrée. Ces princes, venus du Beloutchistan en 1779, conquirent le Sindhi sur la famille de Calora. Les émirs sont alliés des Anglais; mais on ne peut les considérer comme des auxiliaires dévoués ; et ils ne sont amis des Anglais qu'à cause de la crainte que leur inspirent Les seïks.

La population, qui excède un million d'habitants, se compose de Beloutchis-et d'Hindous. Les premiers, venus avec les princes de la famille de Talpoura, conquérants de ce pays, sont enclins au pillage; et les chefs beloutchis, à la solde des émirs, lés contiennent à grande peine. Ces Beloutchis, et même les indigènes, sont bons soldats, intrépides, sobres, et préfèrent le service de l'infanterie à tout autre. L’armement consiste en un mousquet, un sabre et un bouclier.

Ges peuples sont grands, robustes et bien faits, ayant les traits mâles et réguliers. Les femmes sont d’une beauté remarquable, et ont la taille élevée et svelte. Quant au teint, il est très-foncé, même parmi les classes supérieures. La religion est le mahométisme, que les Sindhiens professent sans intolérance. Ils sont simples dans leurs mœurs, tempérants, laborieux, peu adonnés au plaisir, et n’en connaissent guère d'autre que celui d'écouter les chansons et d'assister aux danses des courtisanes, sorles d’almées qui ne le cèdent en rien à celles des autres parties de l'Inde.

Une large tunique, un pantalon plissé descendant sur la cheville, un bonnet de drap ou de toile de coton piqué, de la forme d’un chapeau, et brodé vers le haut de fleurs en soie ou en or, forment l'habillement des hommes. Celui des femmes n’en diffère qu’en ce qu’elles sont coiffées en cheveux » CL portent une camisole de soie, serrée à la taille et lacée par derrière.

La capitale, Haïderabad , est la résidence du plus puissant des émirs (les deux autres sont à Khioupour et à Bakkar). Cette ville est située dans une ile formée par l'Indus et le Falaïli, Elle n'offre rien de remarquable. On y comple 20,000 habitants, parmi

lesquels un grand nombre d’armuriers fort habiles. Les autres grandes villes sont : Robref, Bakkar, Khirpour, Kekanah, Sihouan et Tata.

Sihouan est une ville richeetcommerçante, qui doit toutefois sa prospérité au sépulcre d'’unsaint personnage (Lal-Châh-Baz), également vénéré par les Hindous et les musulmans.

Talta, autrefois très-considérable, a 40,000 habitants; et malgré le décroissement de son commerce, il offre encore de l'importance à 12 lieues sud-ouest de l’Haïderabad.

Le revenu est de 13,000,000 de francs, et le trésor des émirs passe pour en contenir 500,000,000, tant en numéraire qu’en pierreries.

La perception de l'impôt est arbitraire; les taxes sont élevées; toutefois l'on ne peut dire que l'existence du peuple y soit misérable : au contraire, on rencontre partout l’aisance et le contentement, parce qu'après avoir satisfait aux exigences du fisc, il reste au cultivateur une grande abondance de Loutes les choses nécessaires à la vie. Presque toutes les terres sont fertiles ; il en est peu qui ne soient en culture.

L'armée est de 50,000 hommes, presque tous fantassins. Les émirs fournissent souvent des troupes à leurs voisins.

Si la navigation devenait libre, le Sindhi et le Lahore arriveraient en peu de temps à un haut degré de prospérité industrielle et commerciale : car les bateaux à vapeur remonteraient aisément jusqu’à Lahore; et l’on peut voir à l'avance quelles relations s'établiraient dans des pays déjà si favorisés sous les rapports agricoles, et qui offrent de grandes facilités pour effectuer l'exportation de tant de riches produits.

BeLouTemsran. — Cette contrée, bornée au nord et au nord-est par l'Afghanistan; à l'est, par le Sindhi; au sud, par la mer d'Oman; à l’ouest, par la Perse, a 27 lieues de longueur, sur 475 de largeur, et 16,000 lieues carrées. Les côtes sont basses, sablonneuses, stériles; mais en allant vers l’intérieur, le sol s'élève incessamment, et forme, au nord, un vaste plateau, presque aride, surmonté d’une chaîne de montagnes, qui, sous le nom de Brahouiïks, courent au nord et pénètrent dans l'Afghanistan. Une autre chaîne s'élève dans la direction est-ouest, et forme de fertiles vallées, tandis que, sur le plateau et les plaines qui longent la mer, il y a peu de culture; et entre la mer et les montagnes, il y a des déserts de plusieurs journées de marche. Les montagnes sont bien boisées; elles renferment quelques mines de fer, de plomb et de sel gemme, que l’on exploite. Les rivières sont peu considérables; quelques-unes se perdent dans les sables ; et, à l'exception du Pourali, elles tarissent toutes en été. Deux où trois sommets ont 14,000 toises d'altitude. Le climat est rigoureux dans la région montagneuse; et dans la plaine, les chaleurs sont excessives.

On récolte, partout où le terrain est fertile, du froment, de l'orge et de bons fourrages. Dans les districts du sud on cultive la canne à sucre. Presque toutes les villes et villages ont d’assez beaux vergers, où l'on cullive presque tous les fruits d'Europe.

Deux races distinctes forment la population indigène : les Beloutchis et les Brahouis, auxquelles il faut ajouter les Banians, d'origine hindoue, el qui se livrent au commerce.

Le khan, ou. chef suprème de toutes les tribus éparses du Beloutchistan, réside à Kelat. Quoique tous les serdars, ou chefs de tribus, reconnaissent l'autorité du khan, ilen est quelques-uns qui gouvernent dans une presque indépendance, qui va jusqu’à üe pas fournir le contingent militaire. Le plus puissant de ces chefs est le djam, qui gouverne le Lotsa. Les forces militaires réunies forment une armée de 100,000 bons soldats. La population, de 3,000,000 d'habitants, est toute musulmane, ignorante et témoignant peu de ferveur, si l'on juge de la dévotion par l'état de délabrement où on laisse les rares mosquées.

Les Beloutchis sont grands, bien faits, vigoureux et énergiques, belliqueux, adonnés

au pillage. Ils sont nomades, de même que les Brahouis; vivent sobrement, campens sous des tentes de feutre noir ou de couvertures. Les Brahouis, de taille moins élevée, sont également forts et vigoureux, mais leur naturel est plus pacifique; et Les Brahouis sont essentiellement pasteurs. La longévité est fréquente péri ces peuples, et l’on y rencontre beaucoup de centenaires.

Il y a peu de villes; et Kelat seul offre quelque importance; encore ne faut-il considérer cette capitale que comme les villes de second ordre dans le Sindhi.

Au sud-est du Beloutchistau, dans le foud d’une baie qui forme un vaste et excellent port, à l'embouchure du petit fleuve Pourali, est la ville de Soumini, qui n’aspas 4,000 habitants, mais dont le commerce est fort actif, et où l’on pourrait fonderun établissement très-avantageux.

Le costume des peuples du Beloutchistan diffère peu de celui des Sindhiens.

AFGHANISTAN. — Pendant le moyen âge, l'Afghanistan obéit à des chefs indigènes, aux Persans, aux Mogols, à Tamerlan. Après ce conquérant, une partie fut réunie à l'empire de Delhi. Vers 1720, les Afghans firent la conquête de la Perse. Nadir-Chäh les en chassa et les soumit. Vers la fin du règne de Nadir-Châh, Ahmed-Khan, chef afghan, aprés de nombreux exploits, se fit reconnaitre roi, en 1747. Il étendit ses conquêtes jusqu’à Delhi, et mourut en 1773. Son fils Timour, prince sans énergie, se

* Jaissa enlever le Pendjab par les Seïks. À sa mort, en 1795, Zeman-Chäh s’empara du trône, en faisant crever les yeux à son aîné. Détrôné lui-même en 1800, par son jeune frère Mahmoud, il fut à son tour privé de la vue. Mahmoud fut détrôné en 1803; par Choudja-Oul-Moulk, son frère; mais en 1809, il parvint à ressaisir le pouvoirGe prince essuya de nombreuses vicissitudes; et à sa mort, en 1829, il ne possédait guère que Herat, comme vassal de la Perse. Durant ces troubles, Choudja revint à Peichaver et guerroya contre Kamrou, fils de Mahmoud ; et Eyoub, un autre des fils du glorieiis Ahmed, fut momentanément mis sur le trône par une faction.

Rendijit-Sing était trop ambitieux pour ne pas profiter des guerres intestines FA l'Afghanistan ; dé conquit le Cachemir, passa l’Indus, chassa les deux princes Choudja et Eyoub, en 1822, el fit quelques conquêtes qu’il ne put toutefois conserver. Ghoudja se retira auprès des Anglais, et Eyoub suivit son vainqueur.

Un chef s'établit à Kandahar, un autre à Peichaver, un troisième à Caboul; etes choses étaient en cet état lorsque les Anglais intervinrent dans les affaires de l'Afghæ nistan, et suscitèrent une lutte sanglante, qui dure encore, et dont on ne peut prévoir l'issue.

L’Afohanistan est un pays généralement élevé, froid, surtout au nord et au nord-est, où il y a des chaînes de montagnes, dont les sommets ont des neiges éternelles. Nulle part le sol n’est plus accidenté. Les événements de la guerre actuelle nous apprennent ce dont les voyageurs n’avaient rien dit; c’est qu’il y a, dans les parties montagneuses de l'Afghanistan, des défilés si étroits, des positions tellement inexpugnables, que des troupes européennes, maîtresses du pays, ne pourraient jamais y être forcées, quelque nombreux que fussent les assaillants.

La population est d'environ 12,000,000 d'habitants, tous musulmans.

Les Afghans sont grands, généralement maigres, musculeux; ils ont le visage allongé, les traits réguliers et très-souvent le nez aquilin. Les femmes sont grandeswet belles. Quelques voyageurs ont répété ce que les Afghans prétendent au sujet de leur origine israélite : cette version est absurde; et il suffit de s’arrêter au langage, où lon ne retrouve pas une seule racine sémitique, tandis que les mots arabes y four: millent.

Vers l’ouest, les Afghans ont beaucoup pris des mœurs persanes; à l’est ils ont adopté

Soldat Affhan.

(Asie.)

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