AVEC LES CÔTES DE LA MER NOIRE
La péninsule de l'Asie Mineure qui forme aujourd’hui la moitié de la Turquie d'Asie, se trouve bornée au nord par la mer de Marmara et la mer Noire; à l’est par l'Euphrate; au sud par l'Amanus et par la Méditerranée, et à l’ouest par l'Archipel.
Slrabon qui, né sur les lieux, dut être le mieux informé des anciens, se représente tout le centre de l'Asie Mineure, avec toute l'Arménie, la Médie et le Kourdistan comme un pays très-élevé, couronné par plusieurs chaines de montagnes qui toutes se
.* Nous ferons observer à nos lecteurs que l’article ARMÉNIE Russe, page 461, donnant une description générale de l'Arménie, nous ne la mentionnons ici que pour ordre, et parce que, géographiquement et politiquement, nous ne pouvons faire autrement. Il eût été mieux peut-être de la décrire ici, ais nous ne pouvons revenir sur le travail de l’auteur qui nous a précédé. L'Arménie d'ailleurs étant divisée entre la Turquie d'Asie, la Russie, la Perse, etc., notre prédécesseur a pensé qu’il n'y avait pas
RME 5 à en faire un court résumé avant ou après la description de la contrée qui nous occupe actuellement,
joignent d'assez près, selon lui, pour pouvoir être considérées comnie une seule. « L'Arménie et la Médie, dit-il, sont situées sur le Taurus. » Ce plateau semble comprendre encore le Kourdistan, et les branches qui en sortent s'étendent dans la Perse jusque vers le grand désert de Kerman , d’un côté, et de l’autre jusque vers les sources du Djihoun et de l’Indus. Considérer ainsi le grand Taurus comme un plateau et non comme une chaine, semble concilier le rapport des anciens avec les relations des voyageurs modernes.
Deux chaînes, dont l’une est en partie lAnti-Taurus et l'autre le Paryadres des anciens ou le mont Tcheldir ou Keldir des modernes, se détachent du plateau d’Arménie pour entrer dans la péninsule d'Asie. L’une resserre le lit de l’Euphrate en le franchissant près de Samosate; l’autre, bordant le Pont-Euxin, ne laisse entre lui et cette mer que des plaines étroites. Puis ces deux chaînes viennent se rejoindre, à l’ouest de l'Euphrate, entre les villes de Sivas, Tokat et Kaïsariéh, par la chaîne de l’Argæus (aujourd’hui Argis-Dag), dont le sommet conserve des neiges éternelles, ce qui, sous une latitude aussi méridionale, suppose une élévation de 9 à 10,000 pieds. Le centre de l'Asie offre l’image d’une terrasse appuyée de tous côtés sur des chaines de montagnes qui en forment les escarpements. Là s'étendent des marais salants, des rivières sans écoulement, là se trouvent plusieurs petits plateaux dont l’un fut décrit par Strabon sous le nom de plaine de Bagadaonie, où, dit cet auteur, le froid empêche les arbres fruitiers de réussir, tandis que les oliviers croissent près de Sinope, qui est à trois mille stades plus au nord. Des voyageurs plus récents ont aussi trouvé de grandes plaines élevées dans tout l’intérieur de l'Asie Mineure, soit au midi, du côté de Koniéh, soit à l'opposé, du côté d’Angora. Mais tous les bords de ce plateau présentent autant de chaînes de montagnes qui ceignent le plateau ou se prolongent à travers les plaines inférieures.
Une chaine, venant à la fois du mont Argæus et de l’4nti-Taurus, borde l’ancienne Gilicie au nord, et porte d’une manière plus particulière le nom de Taurus *. Cette chaine doit avoir une élévation considérable, car Cicéron affirme qu’à cause des neiges une armée ne saurait la passer avant le mois de juin. Diodore décrit en détail les affreux ravins qu’il faut traverser de Cilicie en Gappadoce. Les modernes qui ont traversé plus à l’ouest cette chaine (aujourd’hui nommée Alad-Agh), la comparent à celles des Apennins et de l'Hémus. Elle projette, à l’ouest, diverses branches dont les unes viennent se perdre sur Les bords de la Méditerranée, comme le Cragus et le Masicystes des anciens, dans la Lycie; les autres, infiniment plus basses, se prolongent jusqu'aux rivages de l’Archipel, vis-à-vis des îles de Cos et de Rhodes. A l’est le mont Amanus (actuellement l’'Almadagh}, branche détachée du Taurus, sépare la Cilicie de la Syrie et ne laisse que deux passages étroits, l’un vers l'Euphrate, l'autre sur la mer; le premier répond aux Portes Amaniques des anciens; l’autre aux Portes de Syrie. Ces dernières avec leurs rochers taillés à pic sont les seuls qu’aient visitées les voyageurs modernes.
De la partie occidentale du plateau moderne sortent deux autres chaînes de montagnes : l’une se dirige au sud-ouest : c’est le Baba-Dagh des modernes ?, qui se termine vers les îles de Samos et de Chio; elle change aussi de nom et prend ceux d'Jourlou- Dagh, de Baïkous-Dagh et d'Ac-de-veren ; l'autre, qui se dirige au nord-ouest, offre des sommets plus élevés, parmi lesquels l’Ida et l’Olympe ont acquis une grande célébrité; le reste de cette chaîne, qui aboutit au canal de Constantinople, porte les noms de
1 Ce nom, dans plusieurs langues, paraît avoir une racine commune, laquelle signifie simplement montagne ; Tur, en phénicien, a cette signification. ? IL formait le Tmolus, le Mesogis et le Sipylus des anciens,
Calder-Dagh, Mourad-Dagh et Maltépeh. Enfin le côté septentrional du plateau s'élève vers la mer Noire et donne naissance à la chaîne de l’Olgassys (Kousset-el-Gas) qui remplit de ses branches tout l’espace compris entre le Sangarius et l'Halys. ‘
Les roches calcaires paraissent prédominer dans tout le système de montagnes que nous venons de décrire. Les anciens vantent beaucoup d’espèces de marbres de l'Asie Mineure, mais depuis le Sangarius jusqu’à l’Halys les roches granitiques sont les seuls que l’on rencontre.
Les tremblements de terre ont exercé de cruels ravages dans cette belle péninsule : sous le règne de Tibère, treize villes furent englouties ou renversées dans un seul jour. Le centre des secousses volcaniques qu’éprouve l'Asie Mineure n’a point été visité par les voyageurs modernes; cependant les anciens citent la région appelée Katakekaumené (pays brûlé) comme remplie de traces d’éruptions. Ce canton doit se trouver à l’est de Thyatira.
Les rivières sont peu considérables quoique très-célèbres; celles qui descendent au midi vers la Méditerranée ont le cours le plus rapide et le moins étendu. Le Pyramus (aujourd’hui Djihoun) en Cilicie, franchit le Taurus en passant une gorge dont les angles correspondent si exactement qu'on croirait qu'ils sont le résultat de l’art. Le Djihoun, qui se jette dans le golfe d’Alexandrette ou de Scanderoun, a tout au plus 40 lieues de cours, mais il est sujet à des débordements annuels qui, au reste, fécondent le territoire environnant. — Le Seihoun (anciennement Sarus) va tomber dans la Méditerranée après une course d'environ 50 lieues. — La mer Égée reçoit des rivières plus considérables, parmi lesquelles nous citerons le fameux Méandre (aujourd’hui Mcinder-Bouiouk), fleuve peu large, mais profond, qui mine souvent les terres qui l’environnent * et parcourt une vallée de 60 lieues de longueur. — Nous devons remarquer aussi le Sarabat où Kédous (l'ancien Hermus), long de 70 lieues, qui, de même que le Bagouly où Pactole, lun de ses affluents, roulait des paillettes d’or, dont on négligeail la recherche du temps même de Strabon; enfin le Mendere-Sou ou Simoïs, dans lequel se jette le ruisseau du Scamandre, tous deux immortalisés par l’auteur de l’Iliade. — Les rivières les plus grandes s’écoulent dans la mer Noire; on distingue le Sakaria des Turcs (Sangarius des anciens), qui ne parcourt pas moins de 400 lieues ; le Bartin ou Parthenius qui promène ses ondes dans une vallée étroite, entre des prés fleuris et de riants coteaux ; le Kixil-Ermak (l'ancien Halys) ou fleuve Rouge, qui vient du pied du Taurus de Cilicie, en se dirigeant du sud au nord, et parut à Tournefort, qui le vit, près de son embouchure, large comme la Seine à Paris. La largeur ordinaire de ce fleuve, le plus grand de l’Asie Mineure, est de 100 pieds; il n’a qu’une seule embouchure et son parcours est de 220 lieues. Le Jéchil-Ermak (le fleuve Vert) ou l'iris ne le cède qu’au précédent; néanmoins il est moitié moins long; il a pour principal affluent Kcouilou-Hissar (Vantique Lycus). Les autres rivières n’ont de remarquable que la rapidité de leur pente.
Les lacs de l’Asie Mineure n’ont point une grande étendue, mais ils sont assez nombreux pour favoriser la canalisation, si jamais la civilisation européenne vient faire refleurir ces magnifiques contrées. Beaucoup de ces lacs ont leurs eaux imprégnées de sel : le lac Salato (Taxla ou Touxla), qui a 44 lieues de long sur 2 de largeur, offre, disent les anciens, une vaste plaine couverte de cristaux de sel. C’est’ une réunion de plusieurs lacs liés les uns aux autres, dont les eaux salées ne paraissent point avoir
* Ces débordements donnèrent jadis naissance à une coutume singulière : les propriétaires qui souffraient par ces ravages, intentaient un procès au fleuve; ils recevaient des indemnités prélevées sur les péages établis le long de son cours.
d'écoulement, excepté dans la saison des pluies, époque à laquelle elles vont joindre, au nord-est, la rive gauche da Kizil-Ermak. Sur le même plateau se trouve le lac d’Axserai dont les produits alimentent presque toute la péninsule. — On trouve aussi plusieurs lacs d’eau douce, généralement poissonneux; celui d'Æsmik a 7 lieues de longueur sur 3 de largeur; la pêche du poisson de ce lac rapporte à la couronne, sur les droits qu’on y perçoit, un revenu annuel de 12,000 ducats.
Le climat de l'Asie Mineure est extrêmement varié; et quoique, pris en général, il doive être considéré comme tempéré, on trouve des hivers rigoureux dans les parties les plus élevées des monts Taurus, de ceux qui bordent la mer Noire, et même sur Certains plateaux, entre le Tigre et l'Euphrate et vers la haute Arménie; mais ces froids intenses ne sont point de longue durée; il n’est aucune contrée habilée, sur la pente des montagnes, où l’on ne puisse cultiver la vigne. Dans les plaines, au sud, et parti-
culièrement sur les frontières de Perse et d'Arabie, les chaleurs sont très-fortes; mais le voisinage des montagnes empêche, presque partout, qu’elles soient suffocantes. Le ciel est d’une grande pureté, et on doit regarder l'Asie Mineure comme un pays fort sain. Les saisons se succèdent avec régularité et trompent rarement l'espoir du cullivateur. IL est peu de contrées où la nature se soit montrée plus libérale : et cependant les pluies tombent par torrents en hiver; durant l'été, une chaleur excessive dessèche la terre et oblige les habitants des campagnes, principalement ceux des vallées qui avoisinent la Méditerranée, à chercher dans les montagnes un refuge contre une température brülante. Puis, le siroco * accable de son soufile aride les populations des côtes occidentales, et, malgré la salubrité de l'air, la peste y fait souvent bien des victimes.
Les richesses territoriales de l'Asie Mineure sont variées à l'infini. Les forêts, à l'exception du hêtre, ont tous les arbres de l’Europe et quelques-uns de ceux de l'Asie méridionale. Les terres en culture sont couvertes de müriers, d’oliviers, de figuiers de toute espèce, de pistachiers, de caroubiers, d’orangers, de citronniers, de tous les arbres de nos vergers et de nos jardins, de cotonniers. Le cerisier, qui nous vient du Pont, s'y trouve encore dans toute sa beauté. En parlant du mürier, il est à propos de faire observer que cette culture, qu’on pourrait quadrupler sur toute l'étendue de l'Asie Mineure, n’est pratiquée que dans quelques cantons, et que les Turcs n'ayant aucune notion de la magnanerie, ne doivent qu'au hasard d'obtenir de bonnes années de vers à soie. Mais s'ils étaient instruits dans cette branche si intéressante et productive d'industrie, et qu’on plantât des mûriers autant que le permettent l'étendue et la fertilité de ces régions, elles fourniraient à l'Europe des quantités incalculables de soies gréges. Le caroubier, cet arbre si utile, dont les Espagnols tirent une excellente nourriture pour Les chevaux et les mulets, croit partout spontanément : il est très-commun en Palestine et en Syrie; et cependant les habitants négligent celte plantation, qui, si elle était soignée, alimenterait une exportation importante, en Provence el dans le Roussillon , où les fourrages sont à un prix exorbitant. Il n’y a point de bêtes de somme plus vigoureuses, plus vives, plus dures à la fatigue, que celles qui, dans le sud de l'Espagne, sont nourries de caroubes. Toutes les céréales sont de la plus grande beauté, et les semailles, malgré l'ignorance et l’incurie du laboureur turc, rendent 75 pour cent de plus qu’en Europe. L’Asie Mineure n’a rien à envier aux autres contrées, en fait de légumes et de fruits. Les melons sont les meilleurs du monde entier. Les vignes sont cultivées sur différents points, et pourraient l'être presque partout, au point de faire
: Le vent brûlant appelé ainsi dans la Méditerranée est le même qui est appelé vent du sud-est dans l'Océan.
produire de 41 à 42 millions d’hectolitres de vins supérieurs. On peut juger du mauvais état de la culture et de la fabrication, par cette circonstance, que la France expédie des vins dans ce pays, où l’on récolte des raisins aussi bons, aussi riches en principe liquoreux, que ceux du Languedoc et du Roussillon. Les vins de l'Asie Mineure sont fabriqués dans une grande ignorance des bonnes théories; cependant on reconnaît qu'ils sont généreux, d’un bon bouquet, et qu'avec d'aussi bonnes vendanges, un vigneron français ferait d’excellent vin. La plupart des raisins sont séchés. Une grande partie de ces raisins secs sont mangés dans le pays; le reste passe dans le commerce extérieur. Quant à la quantité du vin, elle est peu considérable. De même qu’à Candie, on trouve souvent, sur les côtes de la mer Noire, de superbes vignes sau: vages. Tous ces vins de l'Asie sont capiteux, ce qui n'aurait pas lieu si les Turcs savaient diriger leurs cuvées. Ils n’entendent pas mieux l’art de la conservation. Leurs vins sont mis dans des outres, où ils s’aigrissent promptement. Ils possèdent cependant tous les bois propres à la confection d'excellents fûts; plusieurs cantons sont couverts de beaux chênes et de châtaigniers. Ils ignorent tout aussi complétement le collage, qui est indispensable pour dégager et clarifier les vins. Le Turc d'Asie ne sort jamais des voies de la routine : il fait ce qu'ont fait ses ancêtres. La loi suprême, c’ést la tra= dition; mais ilest bon, simple et nullement envieux comme l'Espagnol, de façon que si une société vinicole s’établissait dans le Roum, dans l'Arménie turque ou aux environs de Smyrne, où elle obtiendrait de vastes terrains à des prix au-dessous de ceux auxquels on achète dans les États encore incultes de l’Arménie septentrionale, il est hors de doute qu’elle réaliserait des bénéfices incalculables, tout en rendant un éminent service.
La race chevaline est très-multipliée, et presque tous les Turés sont bien montés. Les riches ont des chevaux arabes; on en trouve même quelques-uns chez les cultivateurs; mais cette dernière classe et les Turcomans nomades ou sédentaires ont communément des chevaux indigènes , qui sont de moyenne taille, très-vigoureux, avec de belles jambes et un beau corsage, mais qui ont l’encolure et la tête trop fortes; celte race paraît encore descendre de celle deCappadoce. Outre ceschevaux arabes et les tures, on en a aussi de tartares. Ceux-ci viennent de Russie; on ne les élève point dans le pays. Le chameau de charge est fort commun; mais la plupart des terrains n'étant point sablonneux et le cheval pouvant conséquemment suflire aux longues courses, on na que peu de dromadaires. Les cultivateurs ne dédaignent pas les services de l'âne; mais il est beaucoup moins beau et grand dans l’Asie Mineure qu'en Arabie ou en Égypte. Les bœufs et les vaches sont élevés en assez grand nombre dans l’Anatolie et dans la Mésopotamie; mais les autres provinces en ont moins. Le bœuf est employé au labour. L’Asie Mineure avait une grande réputation pour les belles laines de ses troupeaux. Aujourd’hui, quoiqu'il ÿ ait encore assez de moutons, les races ont dégénéré. Les laines d’Asie, qui se vendent avec défaveur sur la place de Smyrne, ne sont point propres à la confection des tissus fins. Mais comme cet état de décadence provient de da seule ignorance et de l’incurie des paysans, et que nul pays au monde n’est plus favorisé pour élever les plus belles races de moutons, on obtiendrait à cet égard les résultats les plus satisfaisants dès que l’on introduirait en Asie l'application des théories anglaise ou espagnole.
Les chèvres de l'antique Ancyre, aujourd’hui Angora, dont le poil avait une si grande réputation, existent encore dans toute la pureté primitive de cette belle race. Le poil des chèvres d’Angora est une véritable soie. Les magnifiques tissus qui nous viennent de Stamboul et de Smyrne prouvent qu’il n’a rien perdu. Il est vraiment regrettable que cette précieuse race de chèvres ne puisse être dépaysée. On à fait de
ombreux essais : aucun n’a réussi; dès que ces jolis animaux quittent le canton d'Angora, leurs petits ne sont que des chèvres ordinaires.
Les provinces du Sud sont visitées. par les terribles hôtes des déserts de l'Arabie et des plaines du Kousistan ; mais ces grands carnassiers pénètrent rarement au centre de l'Asie Mineure, et on ne les rencontre jamais sur les rivages de la mer Noire, où ils ne pourraient arriver sans traverser les monts qui bordent cette mer. Les parties montagneuses ont beaucoup de cerfs, de daims et de chevreuils, quelques ours, et daus les terres basses et aqueuses, des sangliers de la petite espèce, semblables à ceux de Barbarie. Les plaines foisonnent en menu gibier de toute espèce, soit de poil, soit de plume, et les forêts sont remplies d’écureuils et de rats musqués. Le blaireau de l'Asie Mineure, moins gros que celui d'Europe, est beaucoup plus répandu, parce qu'il n’est presque point chassé, et il cause de nombreux dégâts dans les vignes, qui ont encore pour ennemis des quantités innombrables de moineaux et de petites grives. Il n'y a point de pays qui ait autant de cigognes. Les Turcs les ont en grande vénération et regardent comme bénie du ciel la maison sur laquelle un couple de cigognes vient établir son nid. C’est peut-être à la multiplicité de ces grands oiseaux que l'Asie Mineure doit de ne point être infestée de serpents et de lézards : car il est probable que sans cela ces reptiles ne pourraient manquer de pulluler dans des pays si peu habités, situés sous un ciel ardent et en même temps bien arrosé.
Le règne minéral n’est pas d’une grande richesse; toutefois, et en dépit de l’aversion bien reconnue des Turos pour toute espèce de travail un peu rude, et particulièrement pour celui des mines, on en exploite quelques-unes de cuivre, de fer et de plomb. Les plus abondantes sont celles de cuivre. Nous citerons celles de Tokat, du bourg de Kouréh, près de Kastamouni, et de Goumouchkhaneh, non loin de Trébizonde.
La terre de l'Asie Mineure fournit abondamment à l'Europe cette matière assez précieuse par sa cherté, que l’on nomme improprement écume de mer, que l'on devrait nommer terre de Gurmer, de celui qui l’a découverte le premier, aux environs de Fiume, où il n’y en a plus, et qui sert à fabriquer des quantités innombrables de fort belles pipes, dont quelques-unes coûtent jusqu'à 400 francs. On trouve maintenant des veines étendues de cette terre en Transylvanie. Les juifs se sont emparés, en Orient, du monopole de ce riche négoce, et, abusant de la simplicité des Turcs, ils réalisent sur les grands marchés d'Allemagne des bénéfices immenses.
L'Asie Mineure, que les Turcs nomment Anadoli, est divisée en six gouvernements {pachaliks ou eyalets), lesquels sont subdivisés en sandjaks ou livahs. Le lableau suivant présente les divisions les plus récentes :