‹ Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, d'après des documents and authentiques et les voyages des plus récentsChapitre 72 sur 78 · DAME JAPONAISE · texte numérisé non relu

DAME JAPONAISE

davantage près du nez, et la paupière, quand elle est ouverte, paraît être moins relevée. Leur chevelure n’est pas uniformément noire; elle se rapproche plutôt du brun foncé, et dans les enfants au-dessous de douze ans elle présente toutes les nuances, même celle du lin ; néanmoins on trouve des personnes qui ont les cheveux entièrement noirs et presque crépus, avec les yeux obliques, et la peau aussi très-noire. À une cerlaine distance, le teint des gens de la classe inférieure paraît jaune, à peu près comme Ja couleur du fromage; celui des citadins varie suivant leur manière de vivre; et dans les palais des grands on rencontre des femmes dont la peau est aussi blanche et Îles joues aussi colorées que celles des Européennes. Quant aux vagabonds errant sur legrand

“Chemin, leur peau est d’une teinte qui tient le milieu entre la couleur du cuivre et

celle de la terre brune; c’est là le teint général des paysans, surtout pour les parties de leur corps qui sont exposées à l'ardeur du soleil.

D’autres auteurs prétendent que les Japonais et les Chinois ont une même souche, et ils fondent leur opinion dans quelques traits communs, dans une foule de coutumes analogues entre les deux peuples, dans une civilisation à peu près égalé et identique, enfin dans une industrie parallèle et roulant sur les mêmes articles. Ainsi, ils expliquent les dissemblances de types par des oppositions d'hygiène et de température, de ème qu'ils croient trouver la clef des différences de langage dans une langue primitive, perdue pour les uns, conservée pour les autres; dans l'invasion mantchoue, dans un patois qui peu à peu serait devenu une langue par des améliorations successives, etc. Ces critiques de Klaproth et de Malte-Brun ont conclu de ces preuves et de beaucoup d’autres plus minutieuses à déduire, que cette famille chinoise, déri- Valion évidente et croisement d'autres souches, avait ses congénères de types autour d'elle, dans cette zone qui, partant du Japon, passe par la Corée pour traverser la Chine et va fondre ses nuances abâtardies dans le Tonquin, la Cochinchine, el jusqu'au pays siamois. Au reste, on peut poser ces débats, sans prendre part ni pour ni contre l’une ou l’autre opinion.

Le Japon, comme tous les pays du globe, a son histoire fabuleuse; les livres du pays prétendent que cet archipel fut d’abord gouverné par sept dieux ou esprits célestes, qui se succédèrent ; les trois premiers naquirent par leur propre volonté; les quatre autres avaient des épouses. Après les sept dieux vinrent cinq génies terrestres dont le premier, la fille du soleil, nommée Ten-sio-daï-sin (le grand esprit de la clarté), est la divinité principale qu’on adore au Japon et particulièrement à Yzé, qui est, disent les naturels, le lieu de sa résidence; ils croient que leurs daïris ou empereurs descendent de Ten-sio-daï-sin, et que par conséquent leur origine n’est point humaine. La dynastie des daïris fut fondée l'an 660 avant l'ère chrétienne par Zin-Mou (le guerrier spirituel) ; ce prince, accouru de l'extrémité occidentale du Japon, fit la conquête de cet empire, à l'exception de la partie septentrionale qui resta occupée, longtemps après lui, par les Yébis, peuples aborigènes.

C’est à Zin-Mou que commence l’histoire chronologique de la contrée. Ce souverain, que l’on s'accorde à croire d'origine chinoise, civilisa le pays et fit reculer peu à peu, devant le progrès agricole et industriel, les races barbares qui l’habitaient. Ces émigrations de Chinois dans l'archipel japonais eurent lieu à plusieurs reprises el à diverses dates. Les annales chinoises rapportent elles-mêmes que, vers l'an 4195 avant Jésus-Christ, les habitants de la Chine orientale, opprimés par l'empereur Wou-Y, s'embarquèrent en très-grand nombre; hommes, femmes, enfants gagnèrent les îles voisines où ils fondèrent des colonies. Zin-Mou survint ensuite, et probablement à la tête d'une armée considérable d'aventuriers, car on s’expliquerait difiicilement comment il eût pu seul conquérir le pays. Depuis le conquérant, d’autres colons arrivè-

rent, entre autres trois cents couples de jeunes gens des deux sexes, qui, d’après

un récit évidemment allégorique, furent envoyés par l'empereur Tsin-Chi-Houang-Ti,

sous la direction de Ziko-Fouk (Sin-Fou), médecin habile, vers l'ile imaginaire de Fo-raï-soun, pour y chercher le breuvage de l’immortalité. Mais les émigrants cher-

chèrent vainement l'ile et son trésor, et ils abordèrent au Japon l’an 209 avant Jésus-

Christ. Leur conducteur mourut sur le mont Fousino-Yama, et comme il importa dans

le pays des arts et des sciences qui n’y existaient pas, cela lui valut, après sa mort,

les honneurs divins.

En élaguant de ce qui précède la partie fabuleuse on peut en déduire deux concelu= sions :

La première c’est que, malgré l'opinion de Malte-Brun, les habitants actuels de l'empire japonais n’en sont pas les aborigènes, ou que tout au moins la race qui y existail a été modifiée et fondue par la colonisation chinoise. Les premiers émigrants, Zin- Mou et les trois cents couples, n’ont pu prévaloir dans ces îles qu’en y paraissant en grand nombre; et il est arrivé là, ce qui a lieu partout : les races civilisées ont absorbé les races barbares.

La seconde conclusion, c’est la communauté de souche entre les insulaires actuels du Japon et les peuples du continent chinois; c’est là une conséquence presque indubitable, malgré les faits contraires : si les annales chinoises sont véridiques, la question d’origine n’est pas douteuse.

Quoi qu'il en soit, Zin-Mou n’en paraît pas moins être le fondateur de cette dynastie japonaise dont les descendants ont conservé jusqu’à présent la suprématie spirituelle: Ces souverains qui, dans le début, cumulaient toutes les attributions civiles, politiques, militaires et religieuses, étaient à la fois législateurs et patriarches, généraux d'armée et pontifes. La constitution japonaise semble avoir été féodale, et cette forme était tellement empreinte dans les lois, qu’elle s’est perpétuée jusqu’à nos jours ; l’empire élait partagé entre une foule de petits princes, vassaux du monarque, mais indé:pendants les uns des autres.

Jusque vers la fin du xn° siècle, les descendants de Zin-Mou surent se maintenir souverains presque absolus; mais, énervés peu à peu, ils eurent la faiblesse de placer à leurs côtés un chef militaire nommé koubo ou séougoun, dont la puissance, consolidée par la succession héréditaire, s’accrut par les victoires et les intrigues. Bientôt ces grands fonctionnaires devinrent de véritables maires du palais, sous des rois fainéants. Ainsi, quand vers 1190, après une longue guerre civile, le séougoun Yoritomo, de la famille des Ghensi, eut délivré le daïri régnant des trames ambitieuses de la famille des Feikes, le vainqueur reçut le titre de généralissime, et Kama-Koura devint sa résidence.

Les empiètements des séougouns datèrent de cette victoire, mais l'usurpation ne fut consommée qu’en 1585, époque à laquelle le séougoun enleva au daïri jusqu’à l’apparence de l'autorité. Il y eut alors un souverain nominal, le daïri; un souverain réel, le séougoun.

Le Vénitien Marco Polo a, le premier, révélé l'existence du Japon, qu’il nomma Zipangri ou Zipangu. En 1542, Mendez Pinto, aventurier portugais, fut jeté par une tempête sur ces côtes; les Portugais de Malacca, ayant appris l'existence de cet empire, y détachèrent aussitôt une expédition à laquelle on permit d'établir des relations commerciales avec les habitants, et qui put se fixer à Nangasaki. Durant quelques années le commerce fut considérable et les Portugais en retirèrent de grands avantages; mais bientôt des missionnaires ÿ vinrent dans l'intention de convertir les indigènes : on ne les repoussa point ; on ne mit aucune Opposition à ce qu'un grand nombre de naturels

NOTIONS HISTORIQUES. Do

embrassassent le christianisme, et ceux-ci envoyèrent à Rome une ambassade en 1585.

Dès lors on commença à avoir en Europe des renseignements sur Ce pays; mais le gouvernement S'apercevant que les Portugais cherchaient à le renverser, une persécution terrible, dans laquelle on enveloppa les naturels catholiques, eut lieu contre eux ; ceux des premiers qui refusèrent d’abjurer la nouvelle religion, furent exterminés, et cet état de choses dura trente ans”.

Aux Portugais succédèrent les Hollandais qui fondèrent un comptoir à Nangasaki, “en promettant de demeurer constamment étrangers aux affaires du gouvernement,

Nous parlerons de la factorerie hollandaise établie à Dézima à l’article Mœurs et usages. Les Russes, en formant des établissements sur la côte orientale de l'Asie, devinrent voisins du Japon, et firent plusieurs tentatives pour asseoir des relations commerciales nhaivec ce pays; mais leurs avances furent toujours positivement rejetées, et on les invita même à ne plus se présenter s’ils ne voulaient pas s’exposer à perdre la vie.

L'espace qui nous reste pour terminer le premier volume des Mœurs, Usages et Costumes ne nous permet pas de nous étendre davantage sur les relations des Européens avec le Japon. Nous rendrons compte seulement de l'ambassade de Kæmpfer et de l'ultimatum des empereurs d'Yédo en réponse aux tentatives de la Russie.

| Voici comment Kæmpfer, reçu en audience par le séougoun, rend compte de cette cérémonie :

« L'empereur était dans un lieu si obscur que nous aurions eu de la peine à

l'apercevoir, si sa voix ne l’eût fait découvrir; il parlait néanmoins si bas qu'il semblait vouloir garder l’incognito. Les princesses du sang et les dames de la cour étaient vis-à-vis de nous, derrière des jalousies. Je m'aperçus qu’on avait mis des cornels de papier entre les cannes pour élargir les ouvertures et donner plus de facilité aux curieuses. Je comptai environ trente de ces cornels, ce qui me fit penser que les dames élaient en même nombre.

» Makino-Bingo, conducteur de l'ambassade, était assis seul sur une natte élevée, dans un lieu découvert, à notre droite, c’est-à-dire du côté de l’empereur. À notre gauche, dans un autre compartiment, étaient assis les .conseillers d'État du premier et du second ordre. La galerie derrière nous était remplie des principaux officiers de la cour et des gentilshommes de la chambre impériale. Une autre galerie qui conduisail au compartiment de l'empereur était occupée par les enfants des princes, par les pages de Sa Majesté, et par quelques prêtres qui se cachaient le visage pour nous observer. Telle était la disposition du théâtre où nous devions jouer notre rôle.

» Notre premier interprète s'assit un peu au-dessus de nous, pour entendre plus facilement les demandes et les réponses; et nous primes place à sa gauche, tous à la file, après nous être avancés , en nous traïinant et nous prosternant du côtédes jalousies de l’empereur.

» Alors Bingo nous dit, de la part de ce monarque, qu'il nous voyait volontiers. L'interprète qui nous répéla ce compliment rendit aussi la réponse de notre ambassadeur. Elle consistait en un très-humble remerciment de la bonté que l'empereur avait euede nous accorder la liberté du commerce. L'interprèle se prosternait à chaque explication, et parlait assez haut pour être entendu de l’empereur; mais tout ce qui sortait de la bouche du monarque passait par celle de Bingo, comme si ses paroles eussent élé trop précieuses et trop sacrées pour être reçues immédiatement par des ofliciers inférieurs.

? On trouvera dans notre ouvrage sur l'Histoire des religions et le costume de ses ministres les détails

les plus circonstanciés sur la propagande du catholicisme au Japon, et sur les persécutions qui frappèrent les chrétiens et anéantirent leur culte dans ces contrées. |

b52 ASIE, — JAPON.

» Après les premiers compliments, l’acte qui suivit ce cérémonial devint ‘une vérilable comédie. | "

» On nous fit mille questions ridicules; on demanda l'âge, le nom, de chacun de nous; on nous fit écrire cela sur un morceau de papier, qui fut passé à l’empereur par un trou de la jalousie. On fit essuyer à l'ambassadeur un interrogatoire politique et géographique à la fois ; à moi, un interrogatoire médical.

» Quand ce fut fini, le prince, qui s'était tenu jusqu'alors assez loin de nous, s’approcha vers notre droite, et s’assit derrière les jalousies aussi près de nous que pos: sible, Alors il imagina de se donner un divertissement nouveau , et c'était de nous faire marcher, arrêter, asseoir, lever, devant lui, tour à tour, comme on ferait pour un cheval que l’on essaye. Puis encore il nous fallut, pour complaire à Sa Majesté japonaise, nous complimenter les uns les autres, sauter, faire les ivrognes, écorcher tant soit peu la langue du pays, lire en hollandais, peindre, mettre el ôler nos manteaux. Le dernier acte de cette scène fut de nous engager à danser et à chanter. Je m’y prétai de mon mieux , ajoute Kœmpfer, je me mis à gambader en chantant une chanson allemande, chanson amoureuse, autant qu’il peut m’en souvenir. L'empereur dut se retirer enchanté de moi, »

felles sont les épreuves par lesquelles on fit passer le personnel de la légation hollandaise, et les successeurs de Kœmpfer, loin de pouvoir s’y soustraire, durent encore pour distraire le séougoun, lui montrer comment en Hollande on s'y prenait pour inviter quelqu'un à diner; comment un père s’entretenait avec son fils, une femme” avec son mari, elc., etc.

Lorsqu’en 1804 M. Resanoff vint, de la part du ezar, faire des propositions au gou- Yernement japonais, le délégué du séougoun, après bien des tergiversations, remit à l'envoyé de la Russie une pièce ainsi conçue :

€ Dans les temps anciens, les vaisseaux de toutes les nations venaient librement au Japon, et les Japonais avaient même la facullé de visiter les contrées étrangères. Cependant il y a cent cinquante ans, un empereur enjoignit à ses successeurs de né point souffrir que ses sujets sortissent de l'empire, el de n’en accorder l'entrée qu'aux Chinois, aux Hollandais, aux Coréens et aux habitants de l’île Rinkin. Depuis quel: ques années le commerce avec les derniers a été interrompu ; les relations n’ont conlinué qu'avec les Chinois et les Hollandais. Depuis cette époque, plusieurs nations étrangères ont, à diverses reprises, essayé d'établir des liaisons d’amitié et de commerce avec le Japon; toujours elles ont été repoussées en vertu de la prohibition anciennement ordonnée, et parce qu'il serait dangereux d'établir avec une puissance inconnue des relations amicales qui ne seraient point fondées sur des bases d'égalité.

» L'amitié, en effet, est comme une chaîne, qui, pour atteindre un but particulier, doit se composer d’un nombre déterminé d’anneaux. Si une partie de la chaîne est solide, le reste faible, bientôt on verra les plus fragiles anneaux se briser. Donc la chaine de l'amitié ne saurait être que désavantageuse aux parties les plus faibles.

» Il y a treize ans, un vaisseau russe commandé par le lieutenant Laxman aborda au

apon; un-second vient d'arriver avec un ambassadeur du grand empereur de Russie. Le premier fut reçu avec quelque défiance, le second avec amitié. Le souverain du Japon a fait volontiers ce qui était en son pouvoir el d'accord avec les lois de l'empire. I se plaît à considérer l’arrivée d’un deuxième vaisseau russe comme une preuve de la haute amitié que lui porte le souverain de la Russie.

» Ce puissant monarque lui a envoyé un ambassadeur et quantité de magnifiques présents. Si on les accepte, l’empereur du Japon devrait, suivant les coutumes du PAYS considérées comme lois, envoyer une ambassade à l'empereur de Russie, avec

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des présents de pareille valeur. Mais il est défendu formellement à tout habitant et à tout vaisseau de s'éloigner de l'empire. D'un autre côté, le Japon est si pauvre, qu'il ne saurait fournir l'équivalent d'objets aussi précieux. L'empereur ne peut done absolument recevoir ni l’ambassadeur ni les présents.

» Le Japon n’a pas de grands besoins, et les productions étrangères sont pour lui de peu d'utilité. Si un petit nombre d'objets d’une utilité réelle lui est refusé par son sol: si l'habitude lui a fait contracter quelques autres besoins, son commerce avec les Hollandais et les Chinois lui procure abondamment ces objets, et le luxe n’est pas une éhose qu’on doive favoriser. Il serait très-difficile d'établir ici un négoce étendu, parce que la loi prohibe sévèrement toute communication entre le commun du peuple et les marins étrangers. »

Ce modèle de subtilité et de logique diplomatiques, chef-d'œuvre qui ferait honneur à notre Europe si raffinée en matière de protocole, cette pièce dilatoire, disons-nous, fut l'ultimatum des empereurs d'Yédo vis-à-vis des Russes. Malgré tous ses efforts, M. Resanoff ne put rien obtenir de plus, et, au mois d'avril 4803, il se rembarqua plein de rancune , soit contre les dignitaires japonais, soit contre les Hollandais, qui, sans doute, le desservirent dans sa négociation.

On compte au Japon trois religions principales qui se subdivisent en une foule de sectes : 4° le sinto ou sinsiou: 2 le bouddhisme; 3° le sucdo, ou religions de Con-fu- Tzée.

La première, le sinto, est la plus ancienne de toutés et la croyance primitive de l’empive. Fondée sur le culte des esprits, ou des divinités invisibles qui président à toutes choses, elle eut jadis pour chef le daïri dont l’origine, ainsi que nous l'avons vu, est réputée céleste: et elle invoque avant tout la déesse Ten-sio-daï-sin, le grand esprit de la lumière, de qui le daïri est issu. Le temple principal de cette déesse est le Naï- Kou (temple extérieur), situé près d'Ouza, dans la province d'Vzé, et qui fut fondé, quatre ans avant notre ère, par le onzième daïri ; c’est un édifice très-simple, entouré de sept autres temples dédiés à différents dieux ou génies. Non loin de là, sur le mont Nouki-Nouko-Yama, se trouvent vingt-quatre chapelles formant un Ghé-Kou (temple exlérieur) consacré aux esprits tutélaires , et où l’on invoque le dieu To-yo-ke-0-daïsin, patron du daïri, souvent adoré par lui, et à qui lon attribue la création du ciel et de la terre. Ce temple, édifié comme tous les autres en l'an 4 avant Jésus-Christ, est entouré de quatre autres monuments religieux consacrés à la Terre, à la Lune, au Vent, ete. Seize sanctuaires ou chapelles, avec leur affectation particulière, sont dans le voisinage, et huit autres plus loin. Toute cette Lerre d'Yzé, en général couverte de temples et de lieux de sacrifices, est la terre sainte du Japon. Le temple principal de Falsman , frère de la déesse Ten-sio-daï-sin, fut bâti l'an 870 avant notre ère, à Ouza, dans la province de Bounzen ou Bouzen. Fatsman, qui est le dieu de la guerre, veille à l'intégrité du territoire; aussi en cas d’hostilités les empereurs lui envoient-ils des ambassades.

Le respect que l’on porte aux chefs spirituels du Japon émane de la fondatrice de l'empire, Ten-sio-daï-sin, la principale divinité du culte de Sinto. À chaque intronisalion on mesure avec une baguette de bambou la taille du nouveau pontife : cel étalon demeure dans le temple de To-yo-ke-o-daï-sin jusqu’au décès du souverain, époque à laquelle on l'envoie au Naï-Kou avec douze ou treize morceaux de papier qui renferment le nom et la notice biographique du défunt. Indépendamment de ces bambous des daïris trépassés, qui sont vénérés comme autant de kami (esprits), on conserve encore, dans le même temple, un chapeau de paille, un manteau pour préserver de la pluie, et une bêche : ce sont les emblèmes de l’agriculture.

Quand le daïri n'a point d'enfant, le peuple est convaineu que Ten-sio-daï-sin lui en envoie un, c'est pourquoi, dans ce cas, l’on a soin de déposer sous un arbre, à la porte du palais, un rejeton de famille illustre; et, en le voyant, le peuple crie au. miracle. L'âme du pontife est réputée immortelle sans que ce soit une exception le culte sintoïste reconnaîl pour tous les hommes une survivance de l’âme à la matière, Toutes les âmes comparaissent devant des juges célestes qui prononcent la sentence celles des hommes vertueux sont admises dans le paradis, Taca-amaca-warà (la plate: forme élevée du ciel), où elles deviennent kamis ou génies bienfaisants; celles des méchants sont précipitées dans l’enfer, ne-no-kounji (royaume des racines). On honore les kamis en leur élevant des temples en bois ou mia, au milieu de chacun desquels on place le symbole de la divinité, qui consiste en bandes de papier attachées à des baguettes de bois de finoki (thuya japonica), et on en retrouve de semblables dans les maisons du pays qui, la plupart, ont leur petit mia. On pose dans ces chapelles, dont les côtés sont garnis de branches vertes de sakari, de myrte et de pin, deux lampes; une tasse de thé et plusieurs vases remplis de sakki, auxquels on ajoute, comme matériel servant au culte, ou comme symboles, une cloche, des fleurs, un tambour et d'autres instruments de musique, enfin un miroir, emblème de la pureté de l'âme.

Quoique d’une construction simple, ces mias forment, avec les habitations des prêtres, des édifices assez vastes, précédés de portiques d'honneur, et devant lesquels figurent d'ordinaire les deux chiens Koma-inu, tandis que ses deux compagnons Fino-0 (le roi du feu) et Mitza-O (le roi de l’eau) sont représentés devant le sanctuaire de Ten-sio-daï-sin. Les images de ces deux personnages, qui suivirent la déesse dans son voyage de Fiouga à Idzumia, sont aussi portées dans toutes les processions en l'honneur de la principale divinité.

À des époques déterminées, les mias retentissent de prières à la gloire de la mère des bons daïris et de tous ceux dont les âmes sont devenues kamis. La prière serait inef= ficace si l’on s’adressait directement à Ten-sio-daï-sin ; aussi l’implore-t-on par l’intermédiaire des Zingo-Zin, divinités tutélaires et gardiennes, au nombre desquelles sont, les autres kamis. Parmi ceux-ci on place non-seulement des hommes, mais encore des animaux, tels que le renard, surtout le gris, qui passe pour le plus intelligent de tous: On lui élève un petit temple domestique dans l’intérieur du logis; des sacrifices cons sistant en haricots et en riz rouge lui sont offerts, et on le consulte dans les affaires difficiles. Malheur au postulant si les aliments demeurent intacts, la chance tournera contre lui; mais s’ils disparaissent l'issue sera satisfaisante, car c’est le renard qui les aura mangés, à ce qu'ils croient.

Tout défilé dangereux, tout cap battu par la tempête a son patron spécial à qui l'on offre des aliments pour solliciter ses faveurs, de même que chaque distriet a ses divinités tutélaires. Les marins qui naviguent entre les îles Niphon et Sikokf ne man= quent jamais de présenter en passant des crabes, du poisson d’eau douce, de l’ail et des crevettes, à Koufira, que l’on considère comme le Tengou (chien céleste de cette contrée). Les Tengous sont ordinairement représentés sous une forme humaine, avec des ailes de chauve-souris et un bec d'oiseau.

Divers mets composent aujourd’hui. les sacrifices en l'honneur des kamis; il n'en élait pas de même autrelois, et quelques holocaustes humains tombèrent sous le cou= teau des prêtres : par exemple, pour conjurer des divinités malfaisantes, comme Kiousin-rio, le dragon à neuf têtes du mont Toka-Kousi et d’autres kamis non moins redoutables d'Yamato, on leur immolait les membres chéris d’une famille, de jeunes et jolies filles, des adolescents de belle espérance.

Jadis, quand un grand personnage mourait, un certain nombre de ses amis et de ses

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serviteurs étaient enterrés vivants avec lui; plus tard on ne les enterra plus, mais d'eux-mêmes ils s'ouvraient le ventre. Ce barbare usage, aboli par le 33° daïri, l’an 3 de notre ère, survécut à cet interdit jusque vers la fin du xv° siècle, époque depuis laquelle on a substitué des figures d'argile aux hommes vivants.

Les cercueils des sintoïstes affectent extérieurement la forme du corps humain. Les prêtres de cette religion laissent croître leurs cheveux comme les laïques, et le mariage leur est facultatif.

Le bouddhisme est le second culte du Japon, et c’est aussi le plus répandu et le plus populaire; né avant l'ère chrétienne, ce culte alla bientôt se propageant dans toute l'Asie centrale, gagna vers la Chine et pénétra jusqu’en Corée, d'où il passa dans l'archipel japonais l’an 532 de Jésus-Christ. Ce fut en cette année, disent les annales du pays, que l’un des princes coréens envoya au daïri Kin-mei-ten-o, un ambassadeur qui était porteur d’une image de Bouddha Säkya, et des livres classiques désa religion. — « Essayez de ce rite nouveau, dit l’un des ministres du daïri, — Non, répondit l'autre ministre, car notre royaume a déjà assez de dieux à adorer, et si nous adres- Sons nos adoralions à ceux des contrées voisines, les nôtres seront mécontents. » — On prit un terme moyen, on ne se déclara ni pour ni contre les doctrines bouddhiques, ce qui n’empécha pas qu'elles ne prévalussent bientôt. Les palais ouvrirent d’abord leurs portes à la religion étrangère; puis ses pompeuses et sombres pratiques, mises en parallèle avec le rite simple et pur du culte de Sinto, la firent préférer à celui-ci par la multitude. L'engouement devint contagieux et provoqua d'innombrables conversions ; on ne se borna pas à demander à la Corée et à la Chine des prêtres bouddhistes; un grand nombre d’indigènes se rendirent dans les monastères du continent pour y étudier la nouvelle croyance et venir ensuile la prècher dans leur pays. Les choses allèrent si loin que plusieurs daïris, descendants des dieux du Sinto, suivirent en secret la loi bouddhique; que des princes de leur famille, se rasant la tête, se firent bonzes, sans qu'on criât à l’apostasie; et que, en 805, le cinquantième daïri reçut le baptème complet. Après être entré dans le lieu sombre où s’accomplissait le mysère, on lui versa sur la tête l’eau consacrée comme aux autres néophytes; puis l'illustre converti plaça dans le palais des images de la religion qu'il venait d’embrasser, et s’en fit expliquer les livres canoniques.

Lorsqu'il fut devenu populaire et dominant, les empereurs firent reconnaitre le bouddhisme comme religion de l'État, et cet acte reçut son entier accomplissement sans persécutiôn.et même sans contrainte. Mais il en résulta un fait assez étrange, c'est que, sans penser à une abjuration, les sectateurs de Sinto eux-mêmes adoptèrent le culte de Bouddha, et, peu à peu, les deux religions se fondirent pour n’en plus former qu'une aux yeux du vulgaire. Ainsi, de nos jours, les temples de Sinto sont ornés d’idoles bouddhiques, et les kamis figurent dans les temples consacrés au bouddhisme. Est-ce tolérance ou confusion ?.….

Les bouddhistes se divisent, au Japon, en huit sectes principales dont la nomenclature, aussi longue que fastidieuse, ne pourrait intéresser que le savant et le philologue. Il n'existe guère entre elles d’autres différences que le livre spécial suivi par chacune, et le nom du docteur qui les fit connaitre.

L'Ikko-Sio (la véritable observance) est la seule qui comporte quelques détails, et fut fondée par Sin-ram, disciple de Ghen-Ko. Les prêtres qui la professent forment le principal collége religieux, passent pour être proches parents du daïri, conservent la tête garnie de cheveux, portent deux sabres et ont en voyage un costume analogue à celui des nobles japonais. Ils ont des norimons conformes à ceux des classes moyennes, mais leurs chevaux sont aussi magnifiquement harnachés que ceux des princes, Ils se

nourrissent de viande et de poisson et contractent mariage avec les familles les plus puissantes du pays. L'ordre réunit la richesse et la puissance ; il est respecté, et traite avec le séougoun presque d'égal à égal. Lors de l’avénement de ces souverains, quand les prêtres des autres ordres reçoivent de lui une patente scellée d’un sceau en vermillon, les prêtres d’Ytski, au contraire, lui offrent un écrit dont le sceau est teint de leur sang et par lequel ils s'engagent à lui prêter assistance en cas de nécessité.

Les jamma-bos (hommes qui dorment dans les montagnes) forment une secte plus singulière encore. Ces jamma-bos , espèces d'anachorètes auxquels le peuple attribue une science surnaturelle et le don de magie, diffèrent des autres prêtres bouddhistes, en ce qu’ils se marient et mangent de la viande. Leur vie s'écoule en pèlerinages qu’ils font dans les hauts lieux, réputés saints; ils vont pieds nus, mais ils se couvrent d’amples vêtements. Leur large coiffure en forme de béguin plissé et retombant sur les épaules, leufs manches démesurément longues, et une immense écharpe dont les bouts viennent se rallacher derrière le dos, leur donnent une apparence lourde et bizarre.

Le costume des autres bonzes a des formes plus dégagées; ils sont vêtus de l'ample robe qui caractérise tous les ministres bouddhistes du continent. Les uns doivent avoir la tête rase; d’autres ont la faculté de conserver la petite touffe de cheveux. col

On retrouve dans les pratiques du bouddhisme du Japon une partie des extravas ‘ gances du culte brahmanique. Les dévouements farouches, la monomanie du suicide religieux, se rencontrent, comme dans l’Hindoustan, parmi les indigènes. Le fanas tisme porte quelques-uns de ces malheureux à se noyer, à se brüler ou à se faire écraser, le tout à la plus grande gloire du dieu. Il en est qui, scellés dans le roc, y meurent de faim; d’autres qui entreprennent, tête et pieds nus, les plus lointains pèlerinages. Comme l'Inde encore, le Japon a ses joghis, espèce de moines qui s'astreignent aux plus cruelles auslérités. Ce sont les guides des pèlerins dans la grande cérémonie des balances.

Voici en quoi consiste celle cérémonie. Après une longue course à travers les rochers, les Japonais qui font le pèlerinage arrivent sur un rocher qui s'élève au milieu des nuages, et au sommet duquel.les joghis ont établi une machine qui soutient une large balance. Là, sur un plateau suspendu au-dessus de l’abime, se placent tour à tour les pèlerins, tandis que de l’autre côté on place un poids équivalent poures tenir en équilibre. Ainsi placés, chacun d'eux doit faire une confession complète, et si les bonzes s’aperçoivent de quelque restriction, ils secouent le fléau? et le malheureux roule au fond d’un précipice de 500 toises ; au grand effroi des autres pèlerins qui assistent à ce spectacle horrible.

Le Japon est littéralement couvert de temples bouddhiques que l’on appelle #i. En parlant-de Miaco nous avons donné quelques renseignements sur le Foko-Si, qui est le plus beau. Non loin de cet édifice on trouve le Mimi-Tsouka (la tombe des oreilles), ainsi nommé parce que le nez et les oreilles des Coréens, tués en cet endroit dans une bataille contre Tayko, y sont enterrés. Après la bataille, ce prince les avait fait saler el envoyer au Japon.

Outre Bouddha, que l’on regarde comme simple prophète, les divinités bouddhiques adorées au Japon sont le dieu Ancida ou Xaca, et son fils Canon; le premier, adoré sous diverses formes, l'est parliculièrement sous celle d’un homme à tête de chien, aÿant un cercle dans les mains el montant un cheval à sept têtes. Des aliments dont la desserte revient sans doute aux prêtres, lui sont offerts dans tous ses temples. De toutes les idoles de son fils Canon ou Kang-Wou, la plus belle est placée en rase Campagne, dans une gorge aride et déserte, près de Miaco. De toutes parts on y vient

en pèlerinage adorer la statue de ce dieu, gigantesque figure qui a vingt bras armés d'autant de flèches, et sept Lètes d'enfants dessinées sur la poitrine. La tête, la pose ét les attributs de cette colossale image rappellent les monuments bouddhiques de l'Inde. Le temple que l’on voit près d'Ozaka, également consacré à Canon, mérite aussi d'être cité; c’est un monument gracieux, aux toits cannelés et montés par assises, orné de sculptures extérieures, entouré de jardins, et qui est desservi par deux cents prêtres qui ont leur logement dans les attenances de cet édifice. (

Le sucdo ou doctrine de Con-fu-Tzée est la troisième croyance en vogue au Japon. On suppose que ce fut l'an 284 de l'ère chrétienne qu'arrivèrent de Corée des hommes Yersés dans la religion des lettrés chinois, lesquels apportèrent à Miaco le Ron-Go, livre de Con-fu-Tzée, le présentèrent au daïri et l'enseignèrent à l’un de ses fils. Le célèbre chef de cette mission, Wo-Nin, rendit de tels services à l'empire que les honneurs divins lui furent décernés.

Les marchands et les navigateurs japonais reconnaissent trois divinités particulières : la première est le Jebis ou Neptune du Japon, qui est représenté assis sur un rocher, tenant d'une main un hameçon et de l’autre le poisson Tai; la seconde est Dui-Kobou, ou dieu de la prospérité; iltient en main un marteau avec lequel, en frappant, il fait-sortir tout ce dont on a besoin; on le représente ordinairement assis sur un monceau de riz, ayant auprès de lui un sac destiné à recevoir tout ce qu'il aura fait sortir avec son marteau. La troisième est le dieu de la fortune, Zossitokou; on la représente debout avec une robe à longues manches, deux grandes oreilles, et Lenant à la main un évantail. |

Depuis la révolution de 1585 le gouvernement du Japon peut être considéré comme une monarchie héréditaire absolue, soutenue par un grand nombre de princes héréditaires également absolus, parmi lesquels La politique du pouvoir consiste à semer la division, à fomenter les discordes de manière à les affaiblir et à les tenir dans une espèce de dépendance qui garantit leur soumission. |

Le daïri qui régnait en 4822 passe pour êlre le cent vingt et unième successeur de Zin-Mou. Il est permis de douter de la véracité des chronologistes; et le nom de daïri, qui signifie l’intérieur du palais, aussi bien que ladéfensefaite de désigner l'empereur autrement, laisse supposer quelque peu de supercherie dans cette descendance immémoriale.

Quoi qu’il en soit, le daïri ne quitte pas sa résidence de Miaco, qui est pour lui une véritable prison d'État, et sa personne esl sous la surveillance d’une garnison, entretenue par le séougoun, el qui ne lui permet de sortir que pour se rendre au temple dans les jours de solennité. Gomme les revenus publics n'arrivent point dans les caisses du chef spirituel, l’empereur séculier pourvoit noblement à l'entretien du premier, qui, outre une forte subvention, a encore d’autres ressources. Ainsi, au lieu de donner les bénéfices ecclésiastiques, qui tous sont à son choix, il les vend, et ilen use de même, relativement à des charges d'honneur, vis-à-vis d’une noblesse vaniteuse et quelquefois du séougoun lui-même qui, dans des vues politiques, se prête volonliers aux fantaisies de son collègue. Mais si l'argent, les titres et les prérogatives nobiliaires sont prodigués au pontife, en revanche on l’éloigne avec soin de toute affaire politique et de toute influence exécutive. Miaco et ses dépendances sont l'unique apanage qu'il ail pu conserver.

Afin de remplir ses instants, en le détournant de toute pensée d’usurpation, on lui a fait une vie Lout occupée de cérémonial et d'étiquette minutieuse. Le daïri ne doit pas être saint aux yeux des autres seulement, il doit l’étre encore aux siens propres, et il n'a pas la faculté de se croire d'une nature périssable; il doit avoir foi en luimême, se croire dieu, et, en conséquence, parler et agir comme Lel aussi bien devant

la foule que dans l’intérieur de son palais; en présence de ses aflidés ct même seul. Persuadé de son essence divine, il n’a plus à s'occuper des ambitions misérables de cette terre; il méprise Les grandeurs et laisse en repos le séougoun qui arrive ainsi au but qu'il s'était proposé. . 2 s

Mais la condition divine n’est pas chose aisée à porter sur la terre; et le daïri la paye par des peines de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants. Il n’a pas le droit de toucher la terre du pied : s’il lui prend fantaisie d’aller quelque part, des domestiques choisis le portent sur les épaules ou dans des litières, ou bien ik marche | sur des sandales qui ont douze doigis de hauteur. Le grand air lui est défendu, et ilne s’exposerail pas aux rayons d’un soleil qui luit sur tout le monde.

Le daïri ne se coupe ni les cheveux, ni la barbe, ni les ongles, parce que, comme nous l'avons dit, son corps est sacré pour lui aussi bien que pour les autres; des serviteurs lui rendent ces soins pendant son sommeil, et encore, à son réveil, entre-t-il'en fureur en s'apercevant qu’on a retranché une portion de sa personne sacrée, et il infligerait une punilion aux coupables s’il les connaissait.

On alla jusqu’à obliger le pontife à se tenir assis sur son trône, la tête chargée d’une lourde tiare, immobile, sérieux, fixe, pendant toute une matinée; s’il remuait seulement les paupières, c'était un triste présage qui annonçait des troubles dans l'empire: si une démangeaison, un tic nerveux donnait à sa tête la moindre impulsion, on en augurait les maux les plus cruels : la perte de l'empire, l’engloutissement de l’archipel. On a heureusement laissé tomber en désuétude cette coutume un peu fatigante:

Une tunique de soie noire sur une robe rouge, par-dessus lesquelles flotte une simarré de soie d’une extrême finesse, composent l’habillement du daïri : une espèce de cha peau ou bonnet, garni de fanons semblables à ceux d’une tiare ou d’une mitre, repose sur un front peint de blanc et‘ de rouge. Ce bonnet, de forme conique, a plusieurs points de ressemblance avec celui du grand-lama. F

La table de ce chef spirituel est magnifiquement servie; chaque jour on lui prépare un souper somptueux dans douze appartements du palais, et lorsqu'il a fait connaitre celui qu’il préfère, tout cet appareil est réuni sur une même table. La vaisselle, touté d'argile, est brisée à mesure qu'on l’enlève de table. La domesticité elle-même a là conviction que si un autre que le daïri ou un membre de la famille impériale touchait à la desserte de ce repas, la gorge et la bouche du coupable enfleraient aussitôt et qu'il périrait étouffé. Pendant la durée de ce repas, une musique bruyante se fait entendre.

Une cour ecclésiastique règle la succession du daïri; elle appelle à ce trône le plus proche parent du défunt, qu’il soit majeur ou mineur, que ce soit son fils, sa fille où même sa veuve. Nulle part qu'au Japon cette formule d’éternité dans la puissance Lem= porelle n’a plus de vérité : « Le daïri est mort, vive le daïri! »

Sacrés comme lui, les courtisans qui entourent le daïri ne s’écartent pas des choses d'ordre spirituel ; et, de même que nos prélats du temps passé, ils ont des bénéfices où ils se retirent une partie de l’année. |

Le pontife a douze femmes légitimes ; elles sont vêtues d’amples robes de soie d'une telle largeur qu'elles se trouvent pour ainsi dire dans l'impossibilité de marcher en habits de cérémonies.

Chef spirituel de l'empire, le daïri tient, dans l’ordre hiérarchique, une place au-dessus de celle du séougoun, son plus puissant officier, et bien qu’en réalité tout le pouvoir lui appartienne, ce dernier n’a garde de lui contester des priviléges de pure forme qui lui garantissent sa propre usurpation. Par exemple, dans des affaires importantes qui concernent la politique de l'empire, s’il s’agit d’une innovation législative, d'une question diplomatique, le séougoun envoie une ambassade à son collègue pour

obtenir son assentiment. Dans ces démarches consultatives, on déploie une grande pompe afin de frapper la multitude et de convaincre le peuple de la bonne harmonie qui existe entre les deux chefs.

Certains ecclésiastiques, hauts en dignité, sont entretenus à Yédo par le daïri, et chargés d'exercer une (surveillance continuelle sur les actions du séougoun, touchant les choses qui tiennent à la religion. Quelques dames d'honneur, venues de Miaco, ont mème la tâche assez extraordinaire d’inspecter le ménage impérial et de tenir note des infidélités reconnues. Il est probable que ce contrôle n’est pas très-sévère, puisque ceci à lieu de bon accord et comme chose convenue entre les deux monarques.

A l’époque de la nouvelle année, le séougoun envoie au daïri de riches présents, parmi lesquels l'usage veut qu'il se trouve une grue blanche à tête noire qui doit avoir élé prise dans une chasse au faucon, par celui même qui l'offre; ceci est obligatoire.

Indépendamment de cet échange constant de bons rapports, le séougoun en personne Vient ordinairement tous les cinq ans visiter le daïri dans sa résidence de Miaco. Il ne faut pas moins de huit mois pour se préparer au luxe et au cérémonial qui sont déployés en cette occasion. Nous emprunterons à Montanus une description de cette solennité dont il rapporte les pompes et les magnificences.

Le sol des rues de Miaco, jonché de sable, reluit au soleil comme s’il était pavé d'argent. Au point du jour le coritége commence à défiler, avec ses caisses vernissées où se trouvent entassés les plus riches présents, avec ses dames de la cour en norimons, ses officiers, ses dignitaires à cheval, et tout l'accessoire obligé de serviteurs, tenant les rênes ou escortant avec des parasols. Gette avant-garde est suivie de trois carrosses, merveilleux de luxe el d'art et que l’on estime à 400,000 francs chacun; les cercles des roues sont de vermeil, les rayons enrichis d’or émaillé. Ces trois voitures, trainées par deux grands taureaux noirs couverts de soie cramoisie, renferment les trois favorites du séougoun, derrière lesquelles viennent en norimons les autres femmes. On ne pourrait décrire les carrosses du séougoun et du daïri qui suivent ensuite; l'or, l'argent, la soie, les plus délicates peintures sont réunis dans ces chefs-d'œuvre de l'industrie japonaise. Qu'on se représente l'effet que cela doit produire au milieu d’un cortége formé de plusieurs milliers de jeunes seigneurs aux vêtements de soie et d’or, montés sur les plus beaux chevaux de l'empire, et grossi par une élite prise dans chacun des bataillons de l’armée, fantassins ou cavaliers, pour augmenter et rendre plus brillante la suite des deux souverains.

Après cette marche processionnelle s'ouvrent à Miaco les conférences entre les deux empereurs. Elles durent une semaine, et la cérémonie se termine par l'échange des présents. Montanus dit que Le séougoun fit porter, dans une semblable occasion, chez le daïri, trois mille lingots en argent, deux sabres à fourreau d’or massif, deux cents robes de damas à figures, trois cents pièces de satin, douze milliers pesant de soie écrue, cinq grands vases d'argent remplis de muse, dix superbes chevaux avec des housses brodées. |

Ilest possible que le voyageur du xvne siècle ait exagéré quelque peu les détails; mais quand on en retrancherait la moitié, il en resterait encore assez pour éblouir l'œil le plus indifférent.

On a vu les rapports du séougoun avec le daïri : ils prouvent suffisamment que le premier chef réel du gouvernement n’est pas avare, envers le second, de consolalions relatives à la prééminence ostensible. Mais en définitive le véritable empereur, Île souverain de fait, est te séougoun, et la véritable cour est à Yédo.

Depuis longtemps les séougouns ne sont plus de la branche d'Yoritomo; la famille actuelle date de 1885; c’est elle qui transporta la capitale à Yédo. L'empereur séculier

ne possède en propre que cinq provinces formant le Gokosio et qui sont administrées par des gouverneurs nommés äbanjos. Le reste est partagé entre 200 damios, vassaux et tributaires de l’empereur et qui possèdent presque tout le pays.

Bien que princes feudataires les damios, qu'on pouvait regarder jadis comme de pelits monarques, voient de jour en jour leur autorité s’affaiblir. Le système du séougoun est de ruiner peu à peu ces grandes influences aristocratiques, d'autant plus vivaces qu’elles sont héréditaires. Ainsi, sur les deux cents damios ou princes des Kokfs, tous maitres chez eux autrefois, il ne reste plus que ceux de Katya, de Sat: souma et de Sendaï qui puissent être regardés comme libres du contrôle supérieur; les autres ne sont que de simples gouverneurs de districts, révocables par la volonté souveraine, astreints à laisser à la cour d’Yédo leurs familles comme otages et comme garantie de leur fidélité. |

Celui de Sendaï est le premier et le plus influent de ces damios:; son corlége se rapproche de celui d’un roi, et 30,000 hommes l’'accompagnent quand il vient à Yédo; ses visites au palais impérial sont accompagnées de pompes magnifiques : devant lui flot tent des étendards armoriés à son nom; puis on voit, renfermés dans leurs étuis ou fichés au haut de bâtons à pomme d’or et portés sur des coussins, des ballebardes, des lances, des fusils, des pistolets, des panaches, des queues de cheval blanches, des ares et des flèches dans de riches carquois. Ensuite viennent des chevaux sellés, des chiens et des faucons de chasse, un orchestre complet de musiciens ; des centaines de norimons et de palanquins; enfin des coffres supérieurement vernis, qui renferment la cuirasse et le casque du prince. Toute cette file de seigneurs, d'officiers, de soldats, d'employés, de valets, avance avec un ordre, une symétrie admirable: chacun sait, d'après une loi d’étiquette pratiquée dès l’enfance, où trouver sa place qu'il garde avec décence et gravité, n’osant rien faire de ce qu’elle lui interdit, et incapable surtout de méconnaître la puissance d’un supérieur et d’offenser sa dignité.

S'ils sont les personnages les plus influents du Japon, ils sont soumis à des charges équivalentes à leurs priviléges; contraints de fournir à toutes les dépenses des loca lités qu’ils gouvernent, ils sont astreints encore à économiser une somme qui doit être envoyée à Yédo comme tribut; ils doivent également mettre sur pied une force militaire suffisante, à la disposition du séougoun; puis, sur un ordre, partir du jour au lendemain pour aller présenter leur hommage à l’empereur d'Yédo. Il résulte de cet qu'à l'exception des cinq ou six que nous avons cités plus haut, les damios en général vivent dans un état très-éloigné de l’opulence.

Les principaux damios sont appelés à faire parlie d’un conseil révocable à volonté, mais qui jouit d’une autorité presque décisive; il porte le nom de Tsin-djo-no-sio ou conseil central général; il se subdivise en sept autres ministères ou conseils : 1016 Siko-bou-no-sio (conseil de législation et d'instruction publique); 2° Dzi-bou-no-sio (conseil général de l’intérieur) ; 3° Min-bou-no-sio (conseil des affaires du peuple ou de la police générale); 4° Fin-bou-no-sio (conseil général de la guerre) ; 5° Ghio-bou-n0= sio (conseil des affaires criminelles) ; 6° Oiko-ouro-sio (conseil des finances); 7° Kounaï-na-si0o (ministère de la maison de l’empereur).

Les voyageurs admirent les lois du Japon, et Kæmpfer les préfère à celles d'Europe: L'organisation de la justice est simple et régulière dans tout l'empire. On n’ajoute pas, à chaque siècle, comme chez nous, des clauses additionnelles aux lois; aussi il en résulte que les codes sont beaucoup plus concis que les nôtres. Les Japonais comparent le livre où ces lois sont écrites à une colonne de bronze qui résiste également au temps et aux orages ; ils n’ignorent pas que, formulées pour d’autres âges, elles auraient parfois besoin d’être adoucies; mais ils savent aussi que leur ancienneté fait leur force

MOEURS, USAGES ET COSTUMES. b61

el cette considération les éloigne de toute réforme. Mais afin d'en tempérer les rigueurs, ils l’interprètent avec clémence et ils en restreignent l'application.

Employée comme moyen préventif, la police, d’ailleurs admirablement servie par la surveillance et l'espionnage, diminue le nombre des délits. IL arrive que, lorsque après une enquête mystérieuse on s’aperçoil qu’une affaire, toute grave qu'elle serait devant la loi, a des motifs d'ordre moral qui l’atténuent, on s’empresse d'arrêter les pour- Suites, et l'on étouffe ainsi la procédure. On appelle naïboun ce mode d'opération. Le : contraire est nommé l’omité mouki. Les causes ont alors pour objet des attentats, et dans ce cas, les prévenus jugés publiquement n’ont de chances que celles de la loi. Dans les États immédiatement soumis au séougoun, à Nangasaki par exemple, un comité de juges d'instruction, présidé par le gouverneur, rend des sentences dont ce dernier a ensuite la responsabilité. Aussi les magistrats dont il est composé ne négligent-ils rien pour connaître la vérité, et il est rare que les débats n’en amènent pas la découverte manifeste. Les juges prononcent alors. Si le cas échoit, il leur est facultatif d’ordonner la Lorture ; mais ce moyen répugne à l'humanité indigène, et il n’est employé que pour des plus grands coupables. : ASE

À Yédo, devant le palais du séougoun, aussi bien que dans les résidences des gouverneurs de provinces, sont établies des boites carrées de deux pieds de long destinées à recevoir les plaintes contre les officiers du gouvernement, et dans lesquelles tout Japonais lésé dans ses droits peut jeler une supplique. Près de cette boîte se tiennent deux officiers subalternes chargés de surveiller les individus qui viennent y déposer un écrit, lequel, scellé par le plaignant, doit être signé de son nom et renfermer l'indication de sa demeure. Ceux qui sont dans la forme voulue sont expédiés à Yédo; on brûle les autres, excepté cependant lorsqu'une même supplique se présente pour la lroisième fois sans signature, cas auquel elle est jointe aux pétitions régulières.

Ces pièces sont ouvertes à des jours déterminés, et la lecture en est faite par le séougoun en personne. On procède immédiatement à des informations précises relativement aux plaintes formulées; si elles sont justes, l'officier, le banjo, l’ottonan passent en jugement; si au contraire les faits articulés sont entachés de fausseté, c’est au plaignant que l'on inflige une punition. Elle consiste à promener le calomniateur, à cheval, par toute la ville; il est précédé d'un drapeau de papier d’une énorme dimension sur lequel on a inscrit son nom, son âge et son délit; à chaque place, à chaque carrefour, on lit la sentence portée contre le coupable, et, arrivés sur le lieu des exécutions, on finit par lui trancher la tête.

Les gouverneurs impériaux ne peuvent, dans les domaines de l’État, ordonner une punition capitale sans en avoir préalablement obtenu l'autorisation du souverain. À cet égard les princes feudataires ont une plus grande indépendance; mais ils ne font point un abus de ce droit de vie et de mort, car le supplice d’un homme est une tache pour la nation: d’ailleurs ils s’exposeraient à être réprimandés par le séougoun qui impute volontiers aux princes les dépravations de leurs sujets. Au reste, sous le rapport judiciaire comme sous le point de vue civil, il est plus avantageux de vivre sous le régime des feudataires que sous la loi directe du séougoun. Dans les petits États l’administration est plus paternelle, les impôts sont moins lourds; on les exige avec moins de sévérité. Et puis il y a plus de rapprochements entre le peuple et ses maîtres dans des principautés où les emplois sont pour ainsi dire à vie et se transmettent même par voie d'hérédité, que dans les provinces traversées chaque année par des proconsuls nouveaux, qui s'inquiètent beaucoup plus d'un reproche de l’empereur, quedes souffrances des contribuables. -

La peine de mort est portée contre la plupart des grands crimes, tels que le meurtre,

la contrebande, l'incendie, le vol. Si le coupable appartient à la noblesse, il oblient la :

faveur de ne pas périr de la main du bourreau ; on la lui accorde, du moins ordinaire-

ment. Paré de ses plus beaux habillements, le patient fait venir sa famille, lui adresse

ses adieux, se découvre le ventre et se l’ouvre au moyen de deux incisions en croix: Ce genre de mort est si peu extraordinaire au Japon, que tout seigneur porte sur Pui

constamment de quoi accomplir légalement ce sacrifice. La coutume de se coupenle

ventre est devenue banale; le Japonais la pratique pour un mot, pour la plus petite querelle, pour une lubie : c’est une monomanie. Personne ne s’en étonne; on s'en: quiert tout au plus du motif. Pendant leur jeunesse, les enfants de famille s’exercent afin de pouvoir, à l’occasion, s’éventrer avec grâce et dextérité; ils prennent des leçons pour que l’acte final de leur vie leur fasse honneur, et ils ÿ apportent autant d'application que nos adolescents peuvent en mettre aux leçons de gymnastique. Getle direction d'idées leur inspire dès l'enfance un profond mépris de la mort, et ilssse montrent jaloux de la prévenir par un dévouement éclatant; ils la préfèrent à la plus légère insulte. Le point d'honneur, devenu ainsi l’un des côtés saillants du caractère de ce peuple, lui a conservé une certaine trempe énergique qui se fût amollie dans de longues années de paix. La loi elle-même, prévoyant le suicide, en a réglé les conditions : pour qu’il soit consommé d’une manière légale, la victime doit avoir une robe blanche et un vêtement spécial sans armoiries ni aucun ornement; lorsque le noble s’en est revêtu, on garnit extérieurement la maison de tentures blanches pour dérober les pavois de couleurs où sont brodées ses armes; puis, devant la famille réunie; il s’ouvre le ventre avec un poignard. Les officiers civils et militaires semblent si bien sat tendre à cet événement, qu'indépendamment de leur costume ordinaire, ils portent con: tinuellement avec eux, même en voyage, l’attirail indispensable pour un suicide légal:

On rapporte que deux seigneurs, attachés au service du séougoun, se rencontrèrent, l’un descendant les degrés du palais avec un vase vide, l’autre les montant avec un plat destiné à la table de l’empereur; leurs sabres se heurtèrent par hasard; celui qui descendait, au lieu de laisser passer sans attention un incident aussi misérable, sen fâcha; l’autre lui adressa des excuses, en ajoutant qu'après tout le malheur était mince

et qu’un sabre en valait un autre. L’offensé prit mal la chose, — « Un sabre vaub q P

l’autre! exclama-t-il, vous allez voir que non. » — Et tirant l'arme qui pendait à son côté, il s’éventra. Le second ne dit pas un mot, gravit en hâte l’escalier, va déposer son plat sur la table impériale, puis accourant essouflé près de son adversaire agonis sant : — « Sans le service du prince, s’écrie-t-il, je n’aurais pas tant tardé. Un sabre vaut l’autre! » — ajouta-t-il en s’ouvrant le ventre à son tour.

Quelque étranges que paraissent de Lels faits, ils ne sont pas rares. En 1808, un vaisseau de guerre anglais, le Phaéton, entra dans la baie de Nangasaki par un chenal réputé si dangereux qu’on n'avait pas cru devoir le garder. On ne s’aperçut de l'entrée du navire que lorsqu'il se trouvait déjà près du mouillage, devant le Papenberg; à une lieue à peine de Nangasaki. Lorsque les autorités japonaises, qui l'avaient pris pour un navire hollandais, reconnurent le pavillon britannique, ce fut dans toutela ville une levée de boucliers : le gouverneur fit son appel aux troupes campées dansiles environs, et, sans compter une centaine de canonnières qui firent voile pour couper la retraite à l’audacieux anglais, 41,000 hommes se déployèrent bientôt sur la plage, avec l'intention de faire payer cher aux étrangers cette inutile fanfaronnade. Heureusement que le Phaéton, se doutant, en voyant ces préparatifs, du sort qui l’attendait, put, à lamarée descendante, quitter la baie avant que ses ennemis fussent tous groupés:

Hn’y avait là rien qui pût donner lieu à une action contre le gouverneur dans nos coutumes européennes; mais il n’en était pas de même vis-à-vis de la législation

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