LA JEUNE FILLE ET LES ABEILLES
Dès que l'aube posait un rayon sur sa bouche, Dès que s'ouvraient ses yeux, Laure fuyait sa couche, Puis, ayant revêtu la robe aux plis flottants. Elle allait en plein air saluer le printemps. Dans le chemin rustique et tout creusé d'ornières, Dont le bord est semé de fraises printanières, Où les chars gémissants, pesamment attelés, Suivent le pas tardif des grands bœufs accouplés, Légère, elle marchait, pendant que les fauvettes, Du sein des verts buissons jetaient leurs chansonnettes. Elle ne s'arrêtait qu'à l'endroit plus désert Où le sentier commence, où le chemin se perd. Alors, dans l'herbe humide et sur les jeunes branches. Elle cueillait les fleurs purpurines ou blanches. Les fleurs d'or ou d'azur dont le divin pinceau Nuance artistement la plante et l'arbrisseau.
r.Tunr.s littéraires.
Son œil vif et perçant découvrait dans les herbes Celles qui se cachaient, comme les plus superbes, Et toutes ressorlaient, sous ses doigts s'arrangeant, Ainsi que les reflets d"un plumage ciiangeant. Les grandes lleurs semblaient protéger les petites ; Elle appendait autour les pâles clématites, Et de ces liserons de pourpre ou de saphir Qui livrent en jouant leur coi'olle au zéphyr.
Comme elle avait cueilli son bouquet sur les pentes Fleurissantes de thym, où les chèvres grimpantes Au milieu des rochers vont embaumer leur lait, Un agreste parfum de ses fleurs s'exhalait, Tel qu'il monte des foins, quand l'herbe n'est plus verte, Tel encor que l'exhale une ruche entr'ouverte.
Comme Laure venait, tous les matins dorés, Prélever son tribut sur les trésors des prés, Les abeilles, au loin, sur la montagne errantes. Voyant diminuer leurs moissons odorantes, Furent prises d'envie, et leur ressentiment S'annonça dans les airs par un bourdonnement. Depuis, toutes les fois que la vierge éveillée Vint saluer l'aurore à travers la feuillée Et former de cent fleurs un tour harmonieux Où pussent reposer sa pensée et ses yeux, Elle dut s'étonner de voir à son passage Des massifs embaumés s'élever en nuage Un essaim bourdonnant qui toujours la suivait, Comme pour la troubler pendant qu'elle rêvait.
Un jour, ses doigts cueillant de fraîches églantines. Elle avait excité les abeilles mutines; Blessée, elle accusa le buisson mnocent Où ne brillèrent point les roses de son sang. La douleur plus cuisante et sa main blanche enflée
Lui firent soupçonner une abeille envolée ; Un soupir éloufTé murmura dans son sein, Et sa frayeur doubla quand elle vit l'essaim, Qu'elle avait en marchant soulevé sur ses traces, La suivre en frappant lair du bruit de ses menaces. Elle se mit à fuir; mais, dans l'air agité, L'essaim, de plus en plus par sa fuite ameuté. Fit entendre un bruit sourd comme celui des lyres. Quand elles exprimaient de sauvages délires.
Au signal attendu, tout le groupe fondit Sur l'innocente, hélas ! que rien ne défendit : Ni son âge en sa fleur, ni ses cris, ni ses charmes, Ni ses yeux bleus priants, d'où ruisselaient ses larmes. L'essaim l'enveloppa comme un vaste lilet. Une abeille en furie aux tempes se collait; Les autres se pendaient en grappes murmurantes. Perdant leurs aiguillons à ses tresses errantes; Les autres en serpent s'enroulaient à son cou. La vierge torturée allait sans savoir où, Poussant des cris profonds qui faisaient que loin d'elle Les oiseaux effrayés fuyaient à tire-d'aile. De douleur et d'effroi sa gorge se serra. Et Laure, en un moment étouffée, expira. Ne la revoyant pas, vers le soir, ses compagnes Allèrent la chercher sur le flanc des montagnes Où son pas solitaire aimait à s'égarer; Sa mère, les guidant, marchait, non sans pleurer, Appelant dans les bois : «Laurel où donc es-tu, Laure?» Et, rien ne répondant que la forêt sonore. Les vierges la suivaient en appelant aussi.
L'air vibra tout à coup et parut obscurci ; A l'approche des pas, les coupables troublées Avaient eu peur sans doute, et s'étaient envolées. Les abeilles fuyaient d'un tertre parsemé
De ronces dont le suc est un miel embaumé. Le corps fut retrouvé gisant dans les bruyères; Il foulait de son poids des tiges printanières, Un bouquet, le matin, par Laure moissonné. Et qui, le soir, comme elle , était déjà fané.
Laure atteignait à peine au printemps de son âge, Les roses pâlissaient sur son jeune visage ; Sa paupière à jamais enfermait ses doux yeux, Comme une tombe, un corps, à Tinstant des adieux. Morte ignorant l'amour, cette terrible fiévi'e, Elle semblait dormir; on voyait sur sa lèvre, Et par miracle, ainsi l'avait permis le ciel, Sur sa lèvre vermeille un blond rayon de miel. Elle fut dans ce lieu simplement inhumée ; La mère y rejoignit bientôt sa bien-airaée. Et chez Laure on trouva des vers inachevés Inspirés par les bois, chaque matin rêvés, Cueillis comme le miel sur les fleurs des pelouses, Doux à faire mourir les abeilles jalouses.