‹ Muse juvénileChapitre 30 sur 62 · L'AGIOTAGE · texte numérisé non relu

L'AGIOTAGE

Que ne puis-je arrêter ma fougue qui s'élance Comme un cheval sans mors, et me fait violence! Que ne puis-je étouffer dans mon sein haletant L'indignation sourde et le courroux latent Lentement amassés, et qui, longtemps esclaves, Débordent à la fin comme un torrent de laves !

Pourquoi le mal du siècle a-t-il frappé mes yeux? Pourrais-je, en le voyant, passer insoucieux? 11 faut que malgré moi j'approuve ou je flétrisse : A de certains moments, le silence est complice.

La fortune publique est livrée aux marchands ;

Les habitants naïfs des villes et des champs,

Attirés par l'appât d'un gain illégitime,

\'iennent se ruiner centime par centime.

Ils se prennent au leurre ainsi que les poissons

(Ju'un peu de chair invite à mordre aux hameçons.

On ne montre à leurs yeux que monts et que merveilles;

Mille bruits arrangés rebattent leurs oreilles :

i( En quinze jours à peine, un tel s'est enrichi,

« Pour qui devaient s'ouvrir les portes de Clichy;

« Tel escroc est rentier, et telle femmelette

« Qui ne pouvait suffire aux frais de sa toilette

« Discute la fortune et même le blason

« Du futm' qui devra compléter sa maison. »

Oh ! Pudeur ! De quel droit, dans un vaste royaume. Où parfois la vertu grelotte sous le chaume, Où le travail modeste est souvent à l'étroit Dans les grandes cités, sur le rebord d'un toit, De quel droit un escroc, une femme galante. Cueillent-ils au hasard les pommes d'Atalante, Et s'enrichissent-ils ainsi d'un coup de dé. Quand plus d'un malheureux, de sueur inondé, N'est pas sûr d'amasser au bout de la semaine Quelques sous pour fléchir une iiôtcsse inhumaine. Et se trouve réduit, n'ayant ni feu ni lieu. Au pain dur de l'aumône, à l'abri du ciel bleu?

Je n'exhalerais pas une plainte importune. Si c'étaient là des coups de l'aveugle fortune, Et si l'on ne pouvait s'en prendre qu'au hasard :

St ÉTUDES LITTÉRAIRES.

C'est une piperie où se cache un grand art;

Ce sont autant d'oiseaux engraissés en des cages,

Pour attirer tous ceux des champs et des bocages.

On laisse les premiers pâturer librement ;

H en vient une foule; et, quand c'est le moment,

Un grand coup de filet en prend une centaine.

Et le chasseur content rit de sa bonne aubaine.

Pauvres oiseaux pipés, vous serez toujours pris!

Les chais enfarinés ont beau jeu des souris.

Sans même rajeunir vos grossiers artifices,

Vous soutirez toujours l'argent blanc des novices,

0 roués de la Bourse, admirés, enviés.

Grands seigneurs du moment, illustres loups-cerviers!

De l'échoppe aux sillons, c'est pour vous qu'on travaille.

Pour vous, vos familiers et votre valetaille.

N'a-t-on pas raconté qu'en vos jours de butin.

Des mailles du filet vous jetez le fretin.

Et que vous hébergez de vos primes honteuses

Jusques aux portefaix, jusqu'aux entremetteuses!

Paris a dans ses murs un temple athénien Où trône sans autel un ancien dieu païen. Ou Plutus, ou Mercure, ou tous les deux ensemble : Là, sur sept jours, six jours, la foule se rassemble De leurs adorateurs, dont les groupes serrés Vont et viennent sans cesse encombrer les degrés, Et rappellent assez, bourdonnant aux oreilles, L'essaiui noir des frelons, corsaires des abeilles.

Pénétrez, s'il se peut, dans cet antre profond Rempli d'agioteurs, et voyez ce qu'ils font. Écoutez, quelle langue! Essayez de l'entendre; Les adeptes du lieu peuvent seuls la comprendre. Ces hommes-là jadis, même en dépit du ciel. Se seraient concertés pour élever Babel.

Des cris d'oiseaux de proie et des phrases barbares, Des noms jetés en l'air, tous plus ou moins bizarres, V sont vociférés par les voix de Stentor D'hommes défigurés par la fureur de l'or. Leurs pareils à coup sûr hantent les coupe-gorges; C'est là que les roués savent faire leurs orges, -

Quand la première fois, étranger à Paris, Vous voyez cet aspect, vous entendez ces cris. N'étaient les vêtements usuels et modernes, Vous croiriez de l'enfer pénétrer les cavernes. En vain sur le plafond un peintre a buriné Nos villes et nos ports : vous êtes dominé Par l'aspect fourmillant de l'immense cohue Qui du seuil au parquet se bouscule et se rue. Que dis-je, le parquet! on ne le hante plus : Ailleurs s'est reporté le flux et le reflux ; L'agiotage régne aux abords de la lice : 11 est plus impudent derrière la coulisse.

On jouait sur le cinq et sur le trois pour Cent Jadis ; mais ce trafic semble trop innocent. Ce croupier de l'État, qu'on nomme agent de change. Pour la dette publique à peine se dérange. Il faut, pour lui trouver bon visage et bon air, Lui parler d'actions et de chemins de fer. Mais gare à votre dos, s'il est fourni de plume; Un désir de vautour dans son regard s'alhime ; Votre petit pécule est bientôt décimé ; Il allonge la griffe, et \;ous êtes plumé. Imaginez un peu quelle abondante source De larmes et de sang a fait couler la Bourse ! Vous, qui que vous soyez, hommes laborieux, De qui la main est rude ou le front soucieux ; Vous dont l'ardeur constante incessamment appelle La fortune qui fuit toujours à tire-d'aile,

L'argent que vous glanez avec tant de tourment

Jour par jour, nuit par nuit, si légitimement.

Est convoité dans l'ombre. Au moment qu'à l'ouvrage

Vous donnez votre temps et tout votre courage,

Un vautour altéré de votre plus pur sang

Sur vous et vos pareils darde son œil perçant.

Sur votre bénéfice il allonge la serre ;

Il faut qu'il s'enrichisse avec votre misère !

Tout l'aide contre vous, et vous-même! En tout temps

Des objets de trafic les taux sont inconstants ;

Souvent vous accusez la fortune boiteuse ;

Votre oreille est ouverte. Une lèvre menteuse

Y glisse quelques mots qui vous font tressaillir.

Votre austérité fiére est bien prompte à faillir.

Vous prenez intérêt dans une grande affaire ;

Souvent au bout d'un jour votre crédit s'enferre,

Ou vous avez gagné, vous levant tout vermeil,

Ce qui vous eût coûté mille nuits de sommeil...

En gagnant, comptez-vous ce que tels bénéfices

Imposent aux perdants d'horribles sacrifices "^

Savez-vouisi, la nuit qui suivra votre gain.

Une famille en deuil, sans espoir et sans pain,

N'aura pas à pleurer sur les ais d'une bière

Qui devra s'en aller sans prêtre au cimetière?

Les écus que l'on gagne à ce prix-là sont lourds.

Et les roués du lieu les rattrapent toujours.

Comment cela? Comment? La chose est très-facile;

Le cours est dans leurs mains un instrument docile:

Si vous êtes porteurs, la valeur baissera ;

Mais, si vous demandez, elle renchérira.

Au profit de qui donc? De quelques-uns peut-être?

De vingt, de dix? D'un seul qui vous gouverne en maître.

Un seul banquier vous tient avec des chaînes d'or. Les seules qu'aujourd'hui vous respectiez encor. Il règne sur la France et sur la terre entière.

Hommes vils asservis au joug de la matière,

Xe vous regimbez pas contre le souverain,

Qui garde en ses caveaux Tor, largent et l'airain.

C'est l'usurier titré des rois et de l'Église.

Par ses emprunts forcés comme il les dévalise,

Ces prodigues mineurs qu'on devrait une fois

Interdire et réduire à leurs rentes par mois !

Mais il n'est pas le seul, pensez-vous, dans le monde ;

Et la gent de prêteurs en tout pays abonde.

Disculpez le grand nombre ; il n'est que l'instrument

Obéissant, passif, d'un grand gouvernement.

Pour attirer à lui l'or du double hémisphère,

Cet homme a ses préfets, ses préposés d'affaire,

Toute une hiérarchie à sa discrétion.

Dont il sait déguiser l'association.

On a beaucoup parlé du réseau des jésuites ;

De leurs empiétements on a prévu les suites ;

La presse, tout un an, s'est repue à son gré.

Jour par jour, du jésuite; on vous l'a dévoré

Tant et tant, qu'à la fin il est rentré sous terre;

.Mais l'autre bande noire a su vous faire taire,

Clabaudeurs dont la bouche est docile au bâillon.

Et dont la probité n'est plus qu'un vieux haillon.

Vos premiers aboiements et vos criailleries

N'étaient que beaux calculs et bonnes jongleries.

Le gâteau de Cerbère, une fois apporté,

A fait tomber dans l'eau votre animosité.

Et l'envoi pressenti de quelques paperasses

Étouffé l'aboiement dans vos gueules voraces.

La louange en revanche et les honneurs sont dus A ceux, tentés aussi, qui ne sont pomt vendus. Vainement le serpent aux écailles luisantes A fait étinceler ses offres séduisantes. An lieu du fruit doré sous le feuillage vert.

4ÎTUDES LITTERAIRES.

Il montrait cette fois un portefeuille ouvert Où foisonnait la prime et le billet de banque, Ce fruit si doux à l'œil, que rarement il manque, Dans les doigts séducteurs sitôt qu'il a relui, D'entraîner la vertu des Èves d'aujourd'hui. En vain le beau diseur à sa vieille éloquence Mariait finement sa jeune expérience.

Les champions de nos droits et de la vérité Ont détourné les yeux et n'ont pas écouté. En vain, se repliant en manœuvres habiles, Il a tenté de mordre au talon ces Âchilles ; De peur d'être écrasé sous leurs pieds, le serpent A dû, cerné par eux, fuir l'altaque en rampant.

Disons-le sans frayeur : gloire aux uns, honte aux autres!

Flétrissons les Judas, louons les vrais apôtres.

Tous les hommes vendus, comme un troupeau bêlant.

Doivent être marqués d'un stigmate brûlant.

Les lanières de cuir des anciens satiriques,

Les fouets que font siffler les iambes lyriques

Et les serpents noués des filles de l'enfer

Devraient, en plein Forum, mettre en lambeauxleur chair.

Pour ceux qui sont restés probes, invulnérables. On devrait à leurs fronts devenus vénérables. Suivant le rit ancien, appendre les lauriers Que notre âge imbécile a foulés sous les pieds. On devrait leur mener ( eh! n'en sont-ils pas dignes? ) Au milieu de Paris, des triomphes insignes. Dussent, les poings liés et baissant les regards. Les vendus en vaincus marcher après leurs chars !

Honneur aux écrivains qui, travaillant sans haine A l'affranchissement de la pensée humaine, " Opposent une digue à ce pouvoir brutal. Qui veut tout submerger sous des flots de métal !

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