I-TUDES LlTTÉR.\lRi>. S
Que deviendraient Paris, et la France, et le monde,
Si le pouvoir d'argent (que le ciel le confonde ! )
Et si la verge d'or, appesantis sur nous,
Nous contraignant un jour à ployer les genoux
Devant Mamnion, Baal ou pareilles idoles,
Dans nos gosiers captifs étounaient nos paroles!
A quoi nous servirait de nous êlre égorgés,
D'avoir brisé des fers par vingt siècles forgés,
Arrosé d'un sang pur l'arhre de l'espérance
Kt promené partout les drapeaux de la France,
En sonnant des clairons, en criant : Liberté!
Pour ployer de nouveau sous un joug détesté?
Mieux vaut tendre l'épaule au knout de la Russie
Que ronger le frein d'or d"une aristocratie
Qui met sur son blason des pièces de cinq francs.
A choisir, je serais pour les anciens tyrans.
Les anciens sont connus : leur cour était polie.
Et, quoique le Caprice, ou l'aveugle Folie,
La Superstition, ou très-souvent l'Amour,
Tînt le sceptre, c'était, à bien prendre, une cour.
On y causait du moins : les folles causeries,
Plus brillantes que l'or et que les pierreries
Dont les marquis d'alors avaient leurs doigts chargés,
Ont volé de nos jours aux pays étrangers.
On y faisait honneur à la haute lignée;
La roture parfois était égratignée,
Quand, montrant leur main blanche et leurs beaux petits pieds
Les dames rappelaient leurs quatorze quartiers,
Pendant que les seigneurs, avec bravoure feinte.
Parlaient de leurs aïeux morts dans la terre sainte;
Mais, quoiqu'on y servît galamment le démon.
On ne s'y vendait pas tout entier à Mammon.
Que serait une cour où la lourde finance Tiendrait bourgeoisement le sceptre et la balance?
Où l"or mènerait seul aux grandes dignités;
Où talent et vertu, supputés, escomptés,
Passeraient, sous la main d'un avare à l'œil louche.
Du Irébuchet exact à la pierre de touche ;
Où les courtiers-marrons, devenus courtisans,
Chasseraient du palais, comme vils paysans.
Tous ceux qui n'auraient pas, sans honte ni mesure,
Rogné des louis d"or et pratiqué l'usure?
Sous un Midas régnant, qu'adviendrait-il de l'art?
Nos chefs-d'œuvre, traités comme objets de hasard,
A l'encan se vendraient sur la place publique :
Toiles du Vatican, marbres du Pentélique,
Nos Rubens, nos Poussin... Par la flamme dissous.
Nos bronzes respirants seraient changés en sous.
Comme on n'estimerait ni souvenirs de gloire.
Ni rien de ce qui sauve une illustre mémoire.
On ne songerait plus qu'au présent, et non pas
En épicuriens qui marchaient au trépas
Gaiement et sous des fleurs -cachant le précipice,
Mais en vieillards abjects minés par l'avarice.
Mieux vaut être asservi par la stupidité,
La volupté qui tue, ou par ta cruauté,
0 Néron ! que subir ton hideux despotisme,
Amour sacré de l'or d'où nait le vandalisme !
Quand sur vos tristes cœurs son souffle aura passé,
Comme sur nos vallons le vent de mars glacé,
Brûlant le pêcher rose avec les violettes,
L'art et la poésie, artistes et poêles,
Pencheront tristement leurs têtes pour mourir.
Et quel sang répandu lesïera refleurir?
Quels brasiers allumés, consumant les épines.
Rouvriront le champ libre à ces plantes divines?
Déjà la Poésie a fui, loin de nos murs.
Vers un monde meilleur où les cœurs soient plus purs,
Et l'appréhension de cette tyrannie
Étouffe, à peine éclos, les germes du génie.
ÉTUDES litti:kaires.
L'agriculture au moins sera mise en vigueur :
Pour tous les grands travaux la force vient du cœur ;
Et quel cœur mettrait-on au service insipide
D'un despote inflexible et bassement cupide ?
La fable de Midas est belle à tous égards :
Tout se changeant en or devant ses yeux hagards,
11 chercherait en vain du froment dans ses granges,
Et , dans ses grands pressoirs , le doux fruit des vendanges ;
Il ne verrait partout que de l'or, que de l'or.
Et. par un coup du ciel, mourrait sur son trésor.
Cependant tout dément ma sombre rêverie :
Une ère de splendeur s'ouvre pour ma patrie ;
Canaux, chemins de fer, artères du pays.
Puisant vie et chaleur au cœur même, à Paris,
Les feront circuler par un tissu de veines
Jusqu'aux extrémités des provinces lointaines.
L'âge d'or suit la paix : plus de rébellion,
On peut recommencer l'églogue à Pollion.
La presse aux mille bras agrandit son cylindre.
L'opprimé désormais a cent voix pour se plaindre;
11 aura sous la main des journaux... des géants
Tout prêts à l'assister de leurs gosiers béants !
Paix trompeuse ! progrès qui vous laisse en arrière !
Vos bras forts chaque jour brisent une barrière ;
Vous tenez la vapeur en des cuves d'airain.
Et, pouvant lui lâcher ou lui serrer le frein.
Vous vous ferez traîner au bout de votre empire
Par ce coursier de fer qui hennit et respire.
A quoi vous servira de fendre ainsi les airs,
Plus prompts que les chevaux libres dans les déserts,
Si vous sentez, fuyant des tropiques aux pôles,
Un collier dinfamie écraser vos épaules,
Et s'il n'est plus au monde un lieu si retiré
Où le pouvoir de l'or n'aura pas pénétré ?
m ETIJDKS LITTÉRAIRES.
Un poëte disait, de qui l'âme limpide,
Abritée en lui-même, à nul vent ne se ride :
« Quand le vent du midi deviendra trop brûlant,
« Mes amis, nous fuirons vers les pics du mont Blanc! »
Elle oubliait, cette âme en son calme abîmée,
Que des pics éternels, par deux fois, une armée
A chassé vers l'azur les aigles effrayés ;
Que sur les monts neigeux les chemins sont frayés,
Que, depuis Annibal et notre empereur corse,
Les franchir de nouveau n'est plus un tour de force,
Avec tous nos ressorts qu'ils ne connaissaient pas,
Et les trombes de feu qui devancent nos pas ;
Que, si le despotisme asservit l'industrie,
Nous serions à deux pas, nous, de la Sibérie,
Et qu'on y pourrait voir en un jour déporté
Quiconque rêverait tout haut la liberté.
0 Dieu ! pourquoi donner tant d'essor à nos ailes
Et cette impulsion à nos forces nouvelles,
Faire de l'eau, du feu, nos dociles coursiers,
Pour servir seulement des intérêts grossiers?
Si l'électricité porte un secret de Bourse,
Si la vapeur ne sert, dans sa rapide course.
Qu'à des Apicius, des Lucullus nouveaux,
Aux ventres affamés et non pas aux cerveaux;
Si le sort des petits est d'user leurs échines
En servant d'engrenage à ces grandes machines,
Sans qu'ils y gagnent rien pour Tàme et pour le corps;
Plutôt que de souffrir de pareils désaccords.
Qui ne peuvent que nuire à la grande harmonie,
Dieu ! que n'étouffez-vous la force et le génie !
Que n"avez-vous soufflé déjà sur les humains
Qui font un tel abus de l'œuvre de vos mains!
Que ne commandez-vous à la vapeur rétive
De briser en éclats cette locomotive
Qui hurle dans le val, et qui, perçant les monts,
ETUDES LlTTÉUAlUtS. 95
Semble un chariot noir f ruiné par les démons! Beau malheur ! Elle entraine un convoi de marée (Jui par la haute banque eût été dévorée ; C'est encore un turbot !... Ombre de Juvénal, Lève-toi ! Notre siècle est gourmand et vénal.
C'est le malheur des temps; on ne peut en médire; Si vous le censuriez, on se mettrait à rire; On est railleur aussi. — Je sais que vous direz, En prenant vos grands airs: « Ils sont exagérés ^< Dans leur petit courroux, les poètes imberbes ! » iMais ils peuvent répondre à vos dédains superbes : Oui, nous outrepassons un peu la vérité El vous ne sortez pas de la légalité ; Vous n'avez pas enfreint les articles du Code, Et vous êtes d'ailleurs protégés par la mode. On a dit qu'on a vu le faubonrg Saint-Germain Des barons allemands venir baiser la main ; L'indiscret Richelieu sur ses listes traîtresses Comptait moins, a-t-on dit, de petites maîtresses. CeNucingen, d'ailleurs, est un fort bon enfant; Ce qu'il fait est à faire, et rien ne le défend.
Un flocon détaché delà montagne blanche Devient boule de neige et bientôt avalanche. Le Pouvoir laisse aller, et son attention Sera mise en défaut par l'inondation.
Mais comment prévenir de semblables ravages? Quand un ileuve menace, on hausse les rivages, On détourne son lit, on creuse un réservoir. Quand on mène l'État, on doit surtout prévoir. Sully, Colbcrt, Tiirgot, dont la haute prudence Était pour le royaume une autre providence, Que diraient-ils de voir nosLaws, en moins de rien, Gaspiller les écus qu'ils employaient si bien? Craignant que le trésor s'enrichisse et se double,
94 ETUDES LlTTERAlfiES.
On laisse nos Crésus, pour pêcher en eau trouble, Faire un pacte et s'unir. Je vois que vous étiez D'insignes scélérats, ouvriers cliarpenliers * !
De l'indignation qui (Jé])orde ma veine Le flot s'agite en vain, caria Finance est reine. Et son temple est gardé. L'impudence et l'orgueil A la plainte importune en défendent le seuil. Il se fait un tel bruit sous sa voûte de pierre, Que Dieu n'y ferait pas entendre son tonnerre. Le Christ y descendrait, armé du fouet sifflant Dont il chassa jadis, troupeau vil et tremblant, Les marchands qui faisaient du temple une caverne, Qu'il serait expulsé du portique moderne"; Lui-même, il subirait la flagellation, A moins que, saturé d'humiliation, Il ne fit, de son bras repoussant le calice, Crouler sur les vendeurs l'orgueilleux édifice.