‹ Muse juvénileChapitre 33 sur 62 · LE VIEILLARD, L'ADOLESCENT · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD, L'ADOLESCENT

l'adolescent.

Puisque vos coudriers, vos abeilles, ce hêtre Et ce vallon discret dont vous êtes le maître Sont redevenus miens, je pourrai comme avant Redire les chansons que j'apprenais au vent. Ces bords hospitaliers ont de vertes pelouses Dont les rives du Rhin pourraient être jalouses. Le Rhin, dont les clairons agitaient les roseaux, ?ie m'aurait jamais fait oublieux de ces eaux

Que ride le zéphyr, et qu'on voit effleurées Par les oiseaux pêcheurs aux ailes azurées.

LE VIEILLARD

Tu n'étais donc pas né pour la guerre, mon fils?

l'adolescent.

Les peuples ont cessé d'échanger leurs défis ; Les champs sont en repos ; on ne se bat plus guères ; Toujours les laboureurs sont ennemis des guerres . Pour un glaive inutile et pour d'autres habits Oevais-je abandonner mon père et mes brebis?

LE VIEILLARD

Une loi t'y forçait : un homme tutélaire

S'est mis entre elle et toi ; tes chants ont su lui plaire,

Agrestes, mais naïfs. Il a pu te sauver,

11 l'a fait; c'est un bien que je n'osais rêver.

Si comme la fumée on voyait la prière,

A toute heure du jour, du toit de ma chaumière

On verrait s'élever et monter doucement

l^n nuage d'azur jusques au firmament.

Soit qu'avec le soleil je me lève ou me couche,

Son nom dans ma prière est toujours à ma bouche.

l'adolescent.

Il sera dans mon cœur autant que je vivrai. INe m'avez-vous pas dit qu'un bienfait est sacré, Qu'il doit avec le temps acquérir de la force Dans l'âme, comme un nom gravé sur une écorce? Mais, dites-moi, comment cet homme généreux A-l-il pu me soustraire à mon sort malheureux, Faire que ce ruisseau, ce vallon, ce bois sombre, Me prodiguent encore et la fraîcheur et l'ombre?

■iOfHFrA

LE VIEILLARD

^ Un jour que tu chantais, il passait dans le bois ; Il s'était arrêté pour entendre ta voix; Tout charme les rêveurs, et leur joie est égale D'ouïr le rossignol ou la rauque cigale. Sans doute de tes chants il eut bon souvenir, Car peu de temps après je le vis revenir, Un jour que tout ici te pleurait ; ma chaumière Avait en te perdant perdu joie et lumière. Tout m'était importun; il entra; mon regard Se releva sur lui méfiant et hagard.

Insensé que j'étais ! n'aurais-je pas dû lire Mon salut et le tien écrits dans son sourire ! Il vit que je souffrais et me dit doucement : Ne pourrais-je adoucir votre secret tourment? J'avais un fils, lui dis-je, espoir de mon vieil âge, Que les lois de la guerre ont pris à son village ; Que de choses l'on voit en six ans se passer ! Qui sait si nous pourrons encor nous embrasser! Le soldat, pauvre enfaht ! c'est l'oiseau sur la branche; L'un de nous peut mourir; déjà ma tête est blanche.

l'adolescent.

Par quels mots bienveillants vous a-t-il ranimé, Vous dont le cœur semblait à tout espoir fermé?

le vieillard.

L'enfant que vous pleurez, me dit-il, est le même Que j'entendis chanter sous les platanes? J'aime Le son pur de sa voix, le tour simple et naïf Des vers qu'il modulait, et son regard pensif. Puis, ses yeux se tournant sur nos vertes poussées, Il sembla remonter un courant de pensées, Resta longtemps rêveur et dit en soupirant : Le chaume vert de mousse et le buis odorant,

Les platanes vieillis dont Técorce est nouvelle, Le murmure deTeau, tout ici me rappelle Le temps où le roseau, sonore sous mes doigts, Révélait ma jeune âme aux échos de ce bois. A ces mots, je voyais sa paupière mouillée. Un soir, ajouta-l-il, caché par la feuillée, Un vieillard m'entendit, qui sourit à mes chants, Qui les encouragea par quelques mots touchants; Et, fort de ses conseils, j'osai changer de scène : Je portai mes chansons aux échos de la Seine. Ce souvenir m'est doux, et, pour le consacrer, Je vous empêcherai, bon vieillard, de pleurer. Ce chaume solitaire et qu'attiistent vos larmes Reverra le soldat dépouillé de ses armes; Vous secouerez pour lui les arbres du verger ; A'os brebis bêleront au retour du berger ; Ce vallon solitaire, où nul bruit ne résonne, Que la chanson de l'eau plaintive et monotone, Frémira de ses chants qu'il avait désappris Et dans votre sourire ils trouveront leur prix.

l'adolesceist.

Ne m'a-t-on pas redit les plus étranges choses Dans la ville où Thibault a trasplanté ses roses? Qu'il avait recueilli, pour me sauver, des voix Dont on regarde moins le nombre que le poids ; Que les plus renommés, cédant à son caprice. S'étaient intéressés au berger de Saint-Brice, Et que leur noble exemple avait porté son fruit : Qu'alors, dans tout Provins, il n'avait été bruit Que de rendre aux forêts, aux muctles feuillées, Le chant qui les avait si souvent éveillées. J'ai su que des rivaux ont noblement lutté A qui l'emporterait en générosité.

Qu'ils se félicitaient de ce que 1 avantage De cet heureux conflit devenait mon partage.

102 l'îTUDES LITTÉRAIRES.

J'ai su de quelles mains tombaient l'or ou l'argent

Accompagnés toujours d'un sourire indulgent.

Au bord de la Voulzie il est un pâturage

Où de hauts peupliers répandent leur ombrage,

Où l'on entend le bruit monotone et réglé

Du moulin de Provins qui moud le plus de blé;

On a recueilli là des épis pour ma gerbe.

J'y mènerai souvent mes brebis, et sur l'herbe,

A l'heure où le jour baisse et touche à son déclin,

Je mêlerai mon chant au bruit de ce moulin ;

J'appellerai sur lui ces nocturnes génies

Qui chassent des maisons les noires insomnies.

Qui, doucement trompeurs, pendant que nous dormons,

Nous font parfois rêver de ce que nous aimons.

Et j'irai d'autres fois au haut de la colline

D'où l'on voit à ses pieds, quand le soleil décline,

La ville de Thibault noyée en un flot d'or;

Et là, levant les mains,-je veux bénir encor ;

J'appellerai sur elle et sur ceux qui l'habitent

Les anges du Seigneui' dont les ailes abritent,

Pour qu'ils versent la nuit leurs dons sur la cité

Où l'on conserve un culte à l'hospitalité.

Que ne m'est-il donné de franchir les distances !

Je partirais, j'irais fatiguer de mes stances

L'homme qui me dispute à mon arrêt fatal

Et rend l'humble berger à son chaume natal.

LE VIEILLARD

Moi, je t'ai devancé : contre toute espérance. Sitôt que j'ai connu ta prompte délivrance, J'ai de mes vieux pommiers secoué les rameaux, Et parmi tous mes fruits j'ai choisi les plus beaux ; Quand je les eus couverts de paille fi-aîche et neuve, Je partis, côtoyant nos ruisseaux jusqu'au fleuve Qui lentement vous mène, après de longs détours, Au bord où Kolre-Dame élève ses deux tours.

l'TUDES LITTERAIRES. 105

Là, j'ai vu ton sauveur ; il ouvrit ma corbeille,

Me vanta la fraîcheur et la teinte vermeille

Des fruits que j'apportais pour le remercier,

Confus, et ne sachant quels mots balbutier.

Le soir, il m'envoya dans un vaste théâtre

Radieux et bien fait pour étonner un pâtre.

T'imaginerais-tu des salles où, la nuit,

Plus brillant qu'en plein jour, un autre soleil luit?

Qu'il était beau de voir une foule attentive

S'attendrir sur le sort de l'auguste captive ;

Maudire Elisabeth, applaudir à Stuart,

Quand ses larmes de reine humectaient son regard !

Et les miennes coulaient au moment où Marie,

Exilée, est réduite à pleurer sa patrie.

Je la vois ; elle est pâle et son noir vêtement

Forme avec sa pâleur un contraste charmant.

La foule était émue aux accents du poète

Dont la muse trouvait une digne interprète.

J'étais impatient de connaître l'auteur :

On murmura le nom de ton libérateur;

J'applaudis, et quelqu'un de la foule ravie.

Me voyant son ami, me révéla sa vie.

l'adolescent.

Comment délaissa-t-il nos champs pour la cité. Le doux aspect des monts et de l'immensité Pour l'enceinte bornée où, pareille à la houle. On entend sourdement se remuer la foule?

LE VIEILLARD

La gloire a des clairons dont le bruit entendu Réveille le berger sous le hêtre étendu : Un jour qu'il sommeillait au bord de nos fontaines, Il entendit des cris et des rumeurs lointaines ; Il s'émut ; il brisa sa flûte de roseau ;

Sa voix suspendit Tonde et fit trembler l'oiseau ;

Elle était belliqueuse, elle fut écoutée

Par rhomme qui cherchait pour la France un Tyrtée,

Par l'Empereur ! Bientôt il put baiser les plis

D'une épitre où brillait la date d'Austerlitz.

Ce regard du héros fut pour cette jeune âme

Ce qu'est une étincelle au tison qu'elle enflamme.

Il le chanta d'abord triomphant, puis tombé.

Lui, n'a pas à rougir de s'être un jour courbé

Sous un sceptre de fer et sur un berceau frêle,

Puisque ensuite au malheur il est resté fidèle.

Comme il avait chanté Lodi, Wagram, Eylau,

Plus tard on l'entendit déplorer Waterloo.

Après le saule en deuil pleurant à Sainte-Hélène,

La voûte de Schœnbrunn frémit à son haleine.

Un jour il entrevit l'orient enflammé ;

Et, l'espoir dans son cœur tout à coup rallumé,

11 confia sa vie aux planches d'un navire;

Il s'en alla poussé par un léger zéphire

Vers ce bord que depuis toute lyre a chanté.

D'où s'envola vers nous la jeune hberté.

Pèlerin sur le sol où mendiait Homère,

Près de chaque cité qui se disait sa mère.

Il fouillait les débris d'un passé glorieux.

Afin de comparer nos Grecs à leurs aïeux.

Nos Grecs ressuscitaient Salamine et Platée ;

Il ne fut pas le seul qui rappelât Tyrtée.

i/adolescent.

Mon père, vous venez de troubler mon sommeil.

Je ne suis plus berger. Quel étonnant réveil !

J'ai senti que la lyre était sœur de l'épée,

Et je voudrais aussi tracer mon épopée.

Je vous quitte et je vais à mon libérateur.

Qui sait si le poëte, accueillant le pasteur.

Ne peut le transformer? Moi, je commence à croire

ÉTUDES LITTKRAIUES. W>

Que l'on peut arriver des brebis à la gloire.

LE VIEILLARD

Pars, mon enfant, et suis le périlleux chemin ;

•Je ne résiste pas ; sur toi j'ouvre ma main.

Je veux en bon aïeul attirer sur ta tête

Tous les trésors du ciel... 0 berger ! sois poëte;

Va souffrir et mourir loin du champ des aïeux :

Si tu le peux, grandis, mais reste vertueux.

Berger, quand tu paissais dans les saisons brumeuses

Tes brebis sur les bords des ondes écumeuses.

Souvent l'humidité perçait tes vêtements;

Le froid te pénétrait. Eh bien, tous ces tourments

Me sont rien près de ceux que la ville t'apprête.

On ne devine pas tout ce qui vous arrête.

Lorsque de son village on aspire à Paris.

Sois bon, sois courageux, insensible aux mépris.

Suis le guide éclairé que le Seigneur t'envoie ;

Mets tes pas sur les siens, car il connaît la voie.

Dans se? mains sans trembler remets ton avenir.

S'il te voit chanceler, il peut te soutenir.

Et, quand tu sentiras* s'affaiblir ton courage,

Regagne ton hameau, viens t'asseoir sous l'ombrage.

Et puiser, dans n:es bras, au cœur de ton aïeul,

La force nécessaire à l'homme qui vit seul.

lOe ETUDES LITTERAIRES.

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