‹ Muse juvénileChapitre 35 sur 62 · A M. VICTOR DE LAPRADE · texte numérisé non relu

A M. VICTOR DE LAPRADE

Né sous des sapins noirs comme ceux de la Thrace, Au bord d'un sombre étang, par quelque jeune grâce Qui te vit des hauteurs, en naissant abrité. Tu fus mélancolique avec suavité. Tu n'étais qu'un enfant : déjà la langue agile S'assouplissait au rhythme, en épelant Virgile, Qui devait t'enseigner tant de choses plus tard ! Courbé sur les genoux de quelque saint vieillard Dont la haute sagesse éclairait tes lectures. Tu pénétrais le sens des saintes Écritures.

Quand Tàge te fit mûr et libre, ton esprit

Clioisit pour se guider Platon et Jésus-Christ.

Depuis, de Sunium aux cimes du Calvaire,

Avec cette lenteur sage qui persévère,

Tu marches sans faiblir. Tous tes pas sont comptés.

Si tes pieds en chemin se sont ensanglantés,

Chaque goutte de sang changée en fleur vermeille

De sucs et de parfums nourrit plus d'une abeille.

Calme donc tes douleurs et lève fièrement

Ton front longtemps coiu^bé, puisque c'est le moment!

Pourquoi penser encore au Jardin des Olives,

Au traître qui se mêle aux fidèles convives,

A Pierre qui renie, aux autres dispersés ?

Ces tristes souvenirs doivent être effacés.

Songe au Cyrénéen, à Jean, à Madeleine,

Dont l'urne parfumée est encore moins pleine

De myrrhe et d'aloès que son âme d'amour ;

Et ne vois ces tableaux que dans un demi-jour.

Car le temps est venu dédire aux saintes femmes :

Femmes, que la douleur expire dans vos âmes !

Il est ressuscité, ne cherchez plus ici

Ce cher et doux objet du maternel souci.

Son linceul de sa mort est tout ce qui vous reste,

Et sa gloire bientôt vous sera manifeste.

Reste donc loin des champs où ton cœur se complaît ;

Laisse-nous voir en toi leur céleste reflet.

Nous voudrions aussi, loin des amas de pierres,

Aller au grand soleil entr" ouvrir nos paupières,

Te suivre sur les monts où Taigle va nicher,

Et surprendre son aire au faîte du rodier;

Écouter avec toi le bruit de l'avalanche

Qui soulève en croulant une poussière blanche ;

Admirer la nature en toute sa beauté,

Cette Isis dévoilant sa chaste nudité.

Nous voudrions aussi poursuivre sur tes traces

Les neuf Muses tes sœurs, tes amantes les Grâces,

ÉTUDES LlTTlir.AlfiES. lU'J

En écoulant frémir sous leurs bois de lauiiers Les accents de leurs voix aux Jlùtes mariés; Mais la nécessité nous retient dans ses chaînes. Reste donc, et dis-nous ce que savent les cliênes Des mystères divins, toi qui les sais par eux. Toi qui t'es abreuvé du miel de leurs lianes creux. iVe nous refuse pas d'approcher notre lèvre De ce flot jaillissant dont la cité nous sévre. Manne qu'il faut chercher le matin sur les Heurs, .\vantque le soleil ait aspiré ses pleurs. Et n'en sois pas avare, ô toi (lui la recueilles S'épanchant dans ton sein goutte à goutte des feuilles I Apaise notre soif, ou bien, si tu ne peux Prodiguer ce nectar, ô convive des dieux ! Viens en aide à nos cœurs sevrés de poésie, Et qu'un peu d'amitié du moins les rassasie.

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