‹ Muse juvénileChapitre 48 sur 62 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Mathers en rentrant trouva une lettre d'un de ses meilleurs amis qu'il avait perdu de vue depuis assez longtemps.

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un savant comme lui, qui au nom de la science lui imposait un devoir des plus rigoureux dans la position gênée où il se trouvait. Il exigeait de lui un double sacrifice de temps et d'argent.

Voici la lettre :

« Neiiville-snr-Sanne, le 28 avril ISô..

« Mon cher Malhers, je t'adresse où il te trouvera , un jeune homme que je te donne, ou plutôt que je donne au monde; c'est un excellent sujet, tu en jugeras. Depuis longtemps je n'ai rien à lui apprendre; je n'ai imaginé personne aussi digne et aussi capable que toi de veiller à son développement naturel, dans un pays où il est si facile de se gâter et de s'égarer. C est un homme à vues larges, dont la pénétration va jusqu'aux plus petits détails. 11 ne semble pas avoir découvert la cause en tâtonnant d'effet en effet, il semble avoir deviné de prime-saut tous les effets par une connaissance large de cause : c'est la manière des grands hommes. Tu sais que ces derniers sont rares, que jamais on n'en a eu plus besoin. Il n'est pas né comme nous en des temps orageux ; le ciel lui a été clément. Jusqu'ici aucun vent n'a secoué ce bel arbre, il peut donner ses fruits, il n'a pas perdu une fleur. Soigne-le, élève-le de tes bonnes et savantes mains: il t'embrassera pour moi et lu trouveras mon cœur dans le sien. C'est mon fils adoptil', je lui ai donné le seul héritage dont je puisse disposer: l'éducation scientifique. Tu compléteras son bagage, et vos deux noms se mêleront plus tard dans la reconnaissance des nations. »

Malhers fut d'abord ému et joyeux; il allait être embarrassé, quand il se souvint du billet de .'ianque tombé du ciel vraiment comme le second pain appor# pnr le corbeau à Paul le solitaire, le jour de la visite du solitaire Antoine.

« Qui a remis cette lettre? demanda-t-il.

KTlItF.S I.ITTKr.AlRES. lo"

— Un beau jeune homme timide, lit la coiicierf;e; il ne va jias tarder à rentrer.

— .Montez avec moi. Il faut faire coucher notre hùle; s'il était encore temps, je vous enverrais acheter un lit.

— Acheter un lit, et avec quoi!

— Ne sojez pas en peine, » dit Mathers quisoulevait aveceffort son premier matelas et appelait la bonne femme à son aide, »

On improvisa un lit tant bien que mal, et le jeune homme entra au moment où s'achevaient lès préparatifs.

« Esl-il beau! » dit tout bas la concierge en le voyant.

.Mathers allaau-devant de lui simplement, l'embrassa comme un fils qu'il aurait revu, et, une seconde fois avec eflusion amicale, comme s'il eût embrassé le vieil ami qui le lui recommandait.

j Comment se porte ce cher Laurent? Que fait-il? Comment vous nommez-vous ? Que j'ai de choses à vous demander! » dit Mathers au jeune homme qui attendait un moment d'arrêt pour répondre par ordre à chacune de ses interrogations; et, sans attendre les réponses, Mathers considérait attentivement le jeune protégé qui lui arrivait, il le regardait avec des yeu.x avides, couime s'il eût voulu tirer*son horoscope et pénétrer sa destinée. Il élevait la main jusqu'à son front, et y vérifiait les indices du génie, à peu prés comme un hurioger qui presse la boite dune montre pour en préjuger la valeur. H est rare qu on enferme un méchant mécanisme dans une boite de prix, et quand nos horlogers tromperaient de la sorte, ce serait faire injure à Dieu de lui attribuer de semblables calculs. Un beau front peut être vide, mais on distinguera toujours un beau front vide d'un beau front plein. La forme ne trompe que l'observateur vulgaire et superficiel. Le jeune Lucien Boëco justifiait toutes les découvertes de la phrénologie, comme toutes les fêtes sérieuses qui ont servi de bases aux expériences; et ce n'était point seulement par le beau développement de lignes frontales qui en imposait à l'observateur, mais par le jeu simple de la phy-

sioiiomie, par Texpression vocale, par la dignité el la sobriété du geste, par les mouvements limpides et faciles du sang qui nuançait de rose et de bleu la blancheur de son teint. Dès le premier coup d'œil, Matliers s'était senti fier de diriger une si belle nature. A un moment où la science est le véritable instrument des conquêtes, comme jadis le génie militaire, il se regarda comme TAristote d'un jeune Alexandre pacificateur qui pourrait, avec ses instructions, établir dans le monde un empire moral abrité d'avance par son élévation même contre les niorceliements des successions. Il faut pardonner les grands rêves à ceux qui viennent de notre temps. La pensée envahit le monde, et comme son empire n'a pas de limites précises, il est tout naturel qu'on lui assure le petit globe où nous vivons.

« Qu'est devenu mon bon Laurent ? reprit Mathers.

— Il me semble le revoir en vous, dit le jeune homme ; transportez votre cabinet d'étude et votre chambre de savant dans une petite maison comme celle de Socrafe, de Paris à la campagne, dans un site légèrement accidenté, où la Saône remplace votre Seine; substituez à ces étages de maisons des étages d'arbustes ; voyez-le au milieu de ce paysage, rêvant, lisant, taillant et cueillant ses petites provisions : c'est là toute sa vie extérieure. Sa vie intime vous est plus connue, vous la devinez à travers l'espace. La vie des intelligences bien dirigées est ici ou là, à peu de chose près, la même ; elles ne différent que dans l'application, el comme mon premier maître, je sais que vous appliquez la vôtre à la recherche du bonheur des hommes. Puissé-je être initié par vous à cette science qui est autant du cœur que de la tête !

— Allons, mon fils, dit Mathers, nous n'en sommes plus à l'initiation, et tel que vous êtes, peut-être m'apprendrez-vous ce que je ne sais pas. La science pour moi est moins dans l'entassement et la nomenclature d'une foule de découvertes que dans la fécondité et la simplicité de quelques-unes. La science est une. On n'a pas encore découvert ses premiers termes. Heureux l'enfant ou le vieillard qui fera jaillir jus-

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qu'à nous cette lueur des profondeurs de la vérité éternelle ! Mais faites-moi en trois mots voire histoire.

Je suis le tlls d'un cultivateur, et j"ai été recueilli et élevé par M. Laurent, qui avait eu occasion de passer quelquefois par la ferme de mon père. 11 s'est plu à me façonner dés le berceau, et quand une fois j'ai grandi, il est devenu jaloux de ce qu'il appelait son ouvrage et ne m'a plus accordé de baiser paternel que comme récompense. Il a passé quinze ans à me cultiver comme les laboureurs cultivent leurs champs. Qu'il m'a épargné de peines! Dans les commencements, ses yeux jeunes encore épelaient pour moi les livres, et il ne me laissait lire que dans les cieux et dans la nature. Il avait toujours peur que je prisse la forme pour la chose et qu'il se formât dans mon esprit une construction typographique de la science, qui ne fût pis la science elle-même. 0 monsieur Mathers, qui êtes-vous donc, qu'il vous juge meilleur et plus avancé? Quand vous êtes venu me baiser au front, j'étais tenté de m'humilier à vos genoux, si je n'avais pas su que la fierté luimaine sied au front même des enfants quand elle y siège avec la pudeur, et que, venant nous-mêmes de Dieu, nous devons regarder les envoyés de Dieu comme des frères et comme des amis. »

Leurs premières confidences étaient ainsi élevées naturellement au-dessus des détails de la vie et n'y touchaient que par accident, comme les oiseaux ou les vaisseaux qui ne touchent à la terre que pour approvisionner.

<i Comment avez-vous pu me trouver dans ce réduit? fit Mathers, qui, en relisant la suscription de la lettre, ne vit pas d'autres indications que ceci : Monsieur Emmanuel Mathen, n Paris.

— Je vous cherche depuis quinze jours.

— Depuis quinze jours! Et conniient avez-vous vécu?

— Mon bon protecteur m'avait donné en partant cinq cents francs en or : voilà les quatre cents francs qui me restent. Je m'étais logé dans un hôtel que je trouvais fort cher pour mes petites ressources. De là j'ai visité les curiosités de

IfiO KTUDKS I.ITTEI'.AIHF.S.

Paris, en demandant à tous les vents voire demeure. J'ai vu avec douleur et en même temps avec fierté que vous n'étiez pas connu. Dieu me réserve, pensai-je, un bonheur qu'il refuse à tant d'autres ! J'ai su votre adresse à l'Institut . Je niétais d'abord infoimé de vous comme d'un membre de cette illustre société. On m'avait ri au nez et presque pris pour un fou. Je retournai à la séance du lundi, où, en questionnant de droite et de gauche au hasard, je parvins à vous découvrir. Celui qui m'a envoyé vers vous est un homme fort estimable et fort instruit, qui m'a regardé fort attentivement en me demandant si je vous connaissais. Je lui ai dit brièvement que je vous étais adressé par un savant de la province, et il m'a répondu en me frappant sur la joue : « Allez où Dieu vous mène, mon enfant, et ne vous laissez pas détourner du vrai chemin par les embarras, la pratique des choses de la vie : mieux vaut arriver à la solution d'un grand problème qu'à un fauteuil académique »

— Je sais de qui tu me parles, mon liis : c'est d'un grand enfant qui a eu la naïveté de te raconter son histoire en quelques mots. Nous causerons plus au long demain. — Bonne nuit, mon cher ami, je vous laisse et vous reprendrai à l'aube. »

Le lendemain et les jours suivants, on fit plus ample connaissance, on se promena, on devisa des sujets qui ont de tout temps occupé les philosophes. Lucien s'élevait à des hauteurs métaphysiques d'où Emmanuel Mathers avait grand'peine à le ramener aux réalités. Cependant, quand il les abordait, c'était avec une précision mathématique merveilleuse. Comment réunissait-il à un si haut degré la double faculté de voir de loin et de près sans être ni presbyte ni myope? 11 s'élançait dans l'espace imaginaire avec des ailes solides et planait d'un vol assuré ; il se complaisait dans l'afllrmation absolue, en concevant à priori le type même de l'existence, et l'examen du détail ne le faisait pas dévier. Il analysait sans scepticisme : c'était un esprit aussi juste que grand. Mathers n'avait qu'une chose à faire : lui apporter les

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