‹ Muse juvénileChapitre 49 sur 62 · I-TIDES LlTTF.r.AlRF.S, 1f · texte numérisé non relu

I-TIDES LlTTF.r.AlRF.S, 1f

éléments des connaissances, les contrôler à ce jugement si liant et si parfait. Qn'il connaisse les fiiils et les accidents physiques, il en déduira les lois premières. Résumez-lui les faits moraux et sociaux, il les classera et en déduira peutêtre la forme simple tant cherchée, qui doit arracher l'humanité aux décisions ambiguës des codes. Il est plein de vie et de génie; les conceptions les plus hautes revêtiront sous sa plume une forme imagée et séduisante qui enchantera tout naturellement les sens de la multitude. 0 Mathers, le monde vous réclamera bientôt ce dépôt précieux; il y a dix talents dans ce seul talent, comme dix grains de blé dans un seul grain. Laboureur, ne t'endors pas, les populations ont faim, et le froment de la science est mêlé de beaucoup d"ivraie. Prépare une bonne moisson, et tu seras le premier à en recueillir les fruits.

L'ordre des éludes fut simple, et comme les préliminaires étaient passés, la plus large part fut laissée à la réflexion et aux travaux transcendants. 11 en résultait chaque jour une découverte, et, avec le temps, une connaissance simple et approfondie de l'homme et de ses rapports avec ses principes, avec ses semblables, avec la nature soumise à sa volonté, presque à ses caprices les plus fantasques.

Lucien obtint de lire à l'Académie quelques mémoires dont il rapportait tout l'honneur à Mathers, et qui tirèrent de l'obscurité l'élève et le maître, sans toutefois ajouter à leur aisance.

Lucien Boëce ne se doutait pas, au bout d'un an, que lui et son maître n'avaient pas eu d'autres ressources qu'un billet de mille francs et les quatre cents francs qu'il avait déposés en arrivant dans les mains prudentes et économes de cet excellent tuteur, (ju'on se figure les préoccupations de Mathers quand il vit ce petit pécule toucher à sa tin. Tant qu'il ne s'était agi que de vivre seul, il ne lui était jamais venu à l'idée, au milieu des privations les plus dures, qu'il pourrait manquer de ce qu'il pensait être le nécessaire. Dés longtemps, du reste, comme il le disait à mademoiselle Cécile, il

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avait fait le sacrifice de la partie matérielle et extérieure de sa vie. Ce qui préoccupe légitimement le reste des hommes, le confortable et la bonne chère, le vêtement, Tameublement, avaient été relégués par lui au rang des superfluités, en raison de la difficulté qu'il trouvait à acquérir ces biens secondaires. Absorbé comme il Tétait dans ses recherches philosophiques, il avait pu tuer une partie de lui-même (et qui lui affirmait que l'autre part n'avait pas souffert de cette moitié de suicide?). Pourrait-il souffrir qu'une part de Lucien fût immolée aussi? Ne devait-il pas le conserver et le développer complet? Est-il un philosophe ou un idéaliste raffiné qui, en voyant un beau jeune homme ou une belle jeune fille, la vieille et toujours nouvelle figure d'Adam et d"Ève dans le paradis de l'adolescence, ait consenti de gaieté de cœur à mutiler ces formes gracieuses de la vie et du sentiment? L'œuvre de Dieu est belle jusqu'à ses extrémités, et elle ne se complète à nos yeux que dans son entier développement physique autant que moral. L'œuvre ne serait parfaite, et nous ne serions réellement bons et grands, que si nous étions tous beaux autant que nous pouvons l'être dans ce monde d'accidents et de caprices. Ce fut donc un rêve nouveau pour Emmanuel Mathers, que celui d'assurer la vie heureuse, large, indépendante à un jeune homme bien doué. Quand il y eut pensé sérieusement, et qu'il s'en fut imposé l'obligation, il regretta de n'y avoir pas songé pour lui-même, etcomprit qu'en se resserrant dans les bornes matérielles, il avait nui à l'extension de ses facultés. Il se fit alors une grande révolution dans sa manière de vivre. Pour son Lucien, il se fit homme pratique; il descendit aux applications, ou plutôt prit le parti de s'y soumettre, et il ne tarda pas à découvrir dans les plus petites causes ce qui s'y trouve aussi bien que dans les plus grandes, le rayonnement divin. Il ne rougit pas de se mêler à ceux qui encombrent les portes et avenues privilégiées, non pas pour s'y abaisser à des flatteries et se pousser par l'intrigue, mais pour y présenter loyalement ses travaux et réclamer, au nom du savant, le salaire de l'ouvrier. Quel dévouement sublime !

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Le mallieur des temps, et une sorte de négligence que fait excuser le mérite, l'avaient retenu lui-même dans les limbes de Tobscurité; il expiait la faute du tem|]S en redevenant à son âge et pour un autre ce qu'il eût été plus facilement à vingt ans pour lui-même. Il nourrit Lucien de son travail, et veilla sur ses relations avec une sollicitude maternelle. La maison dHonoriot aurait pu lui offrir quelque distraction. L'amitié de Cécile était une bonne fortune pour un jeune liomme ainsi élevé. Mathers eut peur de mettre leurs sympathies en contact. Sa délicatesse ne lui permeltait pas de jouer un aussi mauvais tour à Honoriot. 11 s'abstint de lui présenter Lucien et d'en parler jamais, tout en profilant pour lui du moyen de vivre qui lui procurait les relations industrielles du banquier. Edouard Godin, à qui il fut recommandé, le consulta et lui posa plusieurs problèmes, de la solution desquels il sut tirer un bon parti dans des entreprises fort lucratives; et comme il résulta de ces nouveaux rapiiorts un travail matériel journalier, Lucien Boëce, qui dut s'en apercevoir, ne tarda pas à s'offrir comme aide et à substituer Mathers, lorsque celui-ci était appelé ailleurs ou se sentait indisposé. M. Edouard Godin vint plusieurs fois les visiter dans leur retraite, et ne fut pas long à se préoccuper du parti qu'il pourrait tirer, dans linlérét de ses affaires et de son nom même, d'une intelligence aussi précoce. Edouard s'y prêta facilement. En fait (l'intelligence, les gens qui ont beaucoup n'hésilent pas à donner.

Edouard ne mettait pas d'empressement à le tirer de l'état inférieur où il le voyait, et, à la manière de certains industriels, lui laissait ignorer le prix de ses services, pour les rétribuer moins et s'en assurer mieux l'honneur. Mathers, qui s'en apercevait, laissait Lucien prodiguer et gaspiller ses facultés, comme un tuteur indulgent qui passerait des folies de jeunesse à un héritier de grande famille. II se mettait fort peu en peine que son protégé se fit un nom vulgaire par des découvertes de second ordre; il comptait sur un succès plus élevé, et s'était créé des resso\irces pour pouvoir attendre.

•Ifii ETUDES MÎT r.R A 115 ES.

Un matin, il entra joyeux dans le cabinet de Lucien, qui déjà s'était vêtu et se plongeait dans une lecture scientifique.

« Allons, mon bon jeune bomnie, c'est assez l'aire le vieillard. »

Lucien se leva tout étonné, et embrassa 3Iatliers avec une jovialité qui équivalait à un démenti formel.

« Ferme ce livre, mon eufant; lu as vingt-deux ans sonnés, et tu es de cinq ans en retard pour revêtir la robe prétexte.»

Lucien allait d'étonnemenl en -étonnement.

« Prends ces trois billets de banque, ils sont le fruit de tes économies et de ton labeur. M. Godin te les devait pour le prix de tes calculs et de les découvertes; ils sont bien gagnés, je te le jure. Je n'ai pas à m'inquiéter de la façon dont tu en disposeras. Tu sais la vie, et tes habitudes réglées le mettent au-dessusdes périls où s'accrochent les vertus ordinaires. Tu as le droit de vivre un peu plus à l'aise, de prendre un peu la part d'air, de soleil, de jouissances pures; prends ton vol comme un oiseau ; seulement, reviens au nid : la chambre du savant n'est pas une cage, mais un abri paternel. Le moment est venu où ton cœur doit sentir la douce influence de l'amour. Ton instinct, qui est droit de lui-même, est encore dirigé par la science. Tu sais ce qui peut assurer Ion bonheur, attends... et, quand tu auras trouvé, tle-toi à Dieu, comme l'hirondelle au vent. »

Lucien se sentait ému comme un jeune matelot novice qui, avant de poser le pied sur la planche de sapin, reçoit la bénédiction et le baiser de son vieux père. Il ne put s'empêcher de s'écrier :

« Vous avez l'esprit aussi large que le cœur; la lumière de votre intelligence ne luit pas que pour vous, elle ouvre un sillon éclatant dans les ténèbres de mon avenir, et je n'ai qu'à marcher où votre doigt me guide. Je vous ferai honneur, mon cher père, et vous en écrirez à M. Laurent, qui lira la lettre à mes père et mère naturels, nos chers paysans de Neuville. Voilà leur fils transformé en Monsieur, comme ils disent. Que la dignité humaine de l'ouvrier soit relevée en

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moi, el quoii n'y sente rien de la morgue du parvenu; nous autres enfants du peuple, nous ne devrions monter que pour étendre le niveau de la distinction, et non pas pour élever celui de la morgue et des prétentions fausses. »

11 y eut des embrassenients et des caresses, et une invitalion à déjeuner du pupille au tuteur, qui accepta de grand cœur. On se reconnaît à la fraction du pain comme à la cène dEmmaiis. Il est touchant de regarder le jeune homme elle vieillard, tout en profitant des bienfaits de la nature, s'unir dans un commerce d'intelligence qui donne une idée prématurée de la vie à venir. La pensée sommeille, lorsque les organes hébétés par la faim se refusent à la servir. Le pain et le vin, en les excitant, poussent à rémission des idées qui se stimulent et s'échangent avec plus de verve. 11 y a eu des poêles qui ont chanté le vin, parce qu'il endormait la raison el le souci: c'était pour eux le breuvage assoupissant qui les aidait à porter le fardeau de l'existence. D'autres le chantent, parce qu'il donne l'éveil au.x facultés, et rend plus spontanée la manifes'alion de la pensée. Le vin fait raisonner juste les bons, comme il hïl raisonner fau.v les méchants philosophes; il ouvre les cœurs et les lèvres aux confidences intimes qu'une pudeur sainte retenait cachées dans les plis les plus secrets de l'âme. Au dessert, après une pause de quelques moments, Lucien poussa un gros soupir, et laissa voir sur son front une préoccupation douce et triste, dont l'œil du maître pénétra le motif. Son sourire bienveillant stimula la franchise du jeune convive, qui lui fit cet aveu naif: « Je vois que vous me devinez. Vous n'ignorez (jue le détail de ma passion, je veux que vous la connaissiez comme moi. Ne faut-il pas que vous lui soyez favorable par la puissance de vos souhaits.' »

Le vieillard se recueillit comme pour écouter un récit pieux, et le jeune homme raconta, non sans rougir. « Vous savez que je vous ai cherché quinze jours avant de découvrir le lieu de votre demeure, lorsque j'arrivai à Paris. Pendant ces deux premières semaines, j'employais mon temps à visiter ce qui, dans la ville el aux abords, attirait ma curiosité.

160 KTLbES LlITtliAlllES.

N'ayanl pas de cicérone, je ne ni"allacliais pa> à voir de buile la capitale en d^'tail. Je cédais volontiers à la pente qui m'entraînait aux environs. L"enuuidenepas vouslrouveretle regret du bord natal me faisaient préféier la solitude de la campagne environnante au bruit assourdissant de la ville. La pente de la Seine avait mes préféren(;es ; son eau calme et ses lies de saules me rappelaient ma Saône que je saluais de ce désir naïf :

Uli ! qui me renilia tes rivuyes, Saône que j'aimo, et tes ombrages

De peupliers, Où les colombes si (idùles .appelaient, en baitant «les ailes,

Leurs doux ramiers.

« Je ne sais si ce regret du pays, entrecoupé d'une plainte amoureuse, attendrit le paysage ; mais un jour il s'anima à mes yeux d'une teinte plus chaude et plus poétique; il devint pour moi une sorte dEden que je visiterai toujours avec respect, lente de baiser la poussière et les brins d"herbe à chaque pas. J'avais côtoyé, en fredonnant ce refrain, un bras delà Seine formé par une ilede saules et de peupliers blancs, qui ne ressemble pas mal à un étang verdàtre jonché de nénufars et de roseaux. Je m'étais élancé vers la colline de Meudon, et je regardais émerveillé cet entassement confus de maisons surmontées de dômes, d'aiguilles et de tours, qui encombrent l'horizon parisien. Mon l'tgard, embrassant d'un coup toutes les cases de cette vaste fourmilière humaine, renonçait à les saluer, comme Abraham à compter les étoiles. La campagne, qui est toute une ville de plaisance, m'étalait ses lapis de prairies, ses broderies de vignes et ses forêts de la couioime, où je croyais entendre les aboiements des meutes. Le soleil, les nuages et la Seine entrecoupaient de luniières, d'ombres, de chatoiements, de reflets, cette ùnmense variété de choses vivantes de la vie humaine ou de la vie de

liTl. DKS l.n'T EH unies. IHT

la ualure, d'où s'élevait un bruit vague, que la iiiodulafioii d'un oiseau voisin m'empèchail de discerner. Cet oiseau, qui me faisait oublier un monde, attacha ma vue à mes pieds. Les yeu.\.de mon àme n"ont plus quitté ces lieux, et les mouvements des saisons ne changeront pas une feuille à ce paysage, qui vivra toujours avec moi. Vous m'avez fait remarquer, au Musée, le paysage bleuâtre qui encadre mollement la tète de la Joconde : ce paysage doit être un souvenir d'amour. Je serais peintre, je ferais aussi mon paysage autour de la figure aimée. Quelle vision, monsieur Mathers ! la vie des lleurs, des oiseaux et de la nature dans un ovale de de tète féminine. Quelle ligure simple et rayonnante! quel œil de génie! Il m'a embrasé et transformé; il m'a dépouillé subitement de toutes les gaucheries du provincial, et m'a prénumi contre toutes les extravagantes manies du Parisien. Cet œil est pour moi une norme infaillible ; il est bleu comme les pervenches, et j'ai vu qu"il m'aimait. Comment faire? j'ai voulu la suivre. Ma vision était accompagnée d'un vieillard ; elle s'est évanouie, au trot d'une jument baie, dans les pli> d'un voile de gaze et d"une amazone verte, i^

Mathers avait écouté ce récit, la tète cachée dans ses mains ; il admirait les arrangements delà Providence, et concevait un espoir que la position des deux jeunes gens combattait. «Dieu vous en sera aide, Lucien, dit-il, et j'espère avec vous. — (lomment! vous épousez ma chimère? — Les chimères sont souvent des réalités, » répondit le vieillard, qui ne voulait pas préciser encore le rêve de son enfant adoplif, ni se mêler de l'action libre de la Providence avant que le moment fut venu. Ils se levèrent et allèrent visiter à pas lents le lieu de la scène. Mathers y voyait tout ce que Cécile et Lucien lui .avaient dépeint chacun à sa manière. Lucien exalté n'y reconnaissait plus rien. « Je ne vois plus que le squelette de ce que j ai vu! sécriait-il ; où est la vie, la couleur, la modulation de Toiseau, et la gaze, et l'amazone verte? Le paysage n'est plus que dans mon cœur; oh! si j'étais peintre! — Vous êtes un vrai peintre, dit Mathers; il ne vous manque

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rien que le pinceau et la formule au rebours de Uuil d'au- Ires. » Celte journée fut pleine d'émotion, d'enfantillages et de châteaux en Espagne. Elle commença pour Lucien une ère toute nouvelle, où la science et l'étude furent subordonnées au sentiment qui les activa encore. L'amour ouvre les yeu.K de Tesprit quand il se porte sur un objet élevé et digne. Plus sensible aux réalités immatérielles qu'aux fictions du temps, Lucien avait deviné où il rencontrerait Cécile. Chaque matin il lisait les journaux, ou observait le temps, il regardait où pouvait être attirée la foule intelligente. Il avait fini, ea se rencontrant de goût avec celle qu'il aimait, par la rencontrer souvent elle-même: c'était à une représentation solennelle où la composition du spectacle devait attirer le public d'élite; c'était aux mêmes promenades, à certains jours tièdes où la terre, les arbustes, les plantes semblent aimer. C'était partout enfin. N'y a-t-il pas des attractions entre les gens qui sont unis de pensée? Un jour, ils se trouvèrent ensemble à ^a célébration d'un mariage du grand monde. Le mari avait un nom connu dans la politique et dans les lettres : c'était sa dot ; la fiancée était d'une vieille famille européenne, ils étaient jeunes et pleins de vie. Lucien et Cécile se virent au même instant et chancelèrent; il y eut une scène presque scandaleuse à un moment si recueiUi; il fallut emmener les deux jeunes gens du côté de la nef. Madame Honoriot apprit k\ coïncidence des deux syncopes, et en conçut quelques doutes qu'aucun souvenir et aucune donnée extérieure ne vint réaliser ; elle prit cela pour une plaisanterie du hasard. Néanmoins la rencontre d'un beau jeune homme à cheveux châtain doré, à l'œil noir, à la mise simple, à l'air noble, dans tous les lieux où l'entraînaient à son insu les caprices élevés de Cécile, lui revint à l'esprit, et un jour, au bois de • Boulogne, elle constata un petit flagrant délit d'œillades dans l'allée de la i\Iuette. L'amour a son petit langage de fleurs à la portée de tout le monde, et de ceux surtout qui n'ont pas occasion déchanger leurs confidences. Une fleur cueillie et jetée en avant, ramassée discrètement en arrière, n'est pas un

KTIDES IJI'TKIIAIKES. II.'J

discours bien éloquent et qui fasse beaucoup de bruit; mais ce simple hiéroglyphe naturel eu dit plus que vos longues lettres où la passion se coniplait dans elle-même plutôt que dans l'objet aimé. Lucien avait parlé ce langage, et madame llouoriot avait surpris sa conversalion ; elle avait saisi le corps du délit dans les mains de sa tille, une fleur d'églantier miclose, où Lucien avait perlé ses lèvres; madame Iloiioriot Pavait elïeuillée avec dédain etl'oulée sous ses jolis pieds avec ces simples paroles : « Je ne croyais pas avoir élevé une entant aussi romanesque. » Lejour suivant, elle eut soin défaire venir à sa portière Edouard Godiii, montant un cheval bai superbe. Il se penchait vers Cécile avec aflechition, et prenait bien soin de s'afficher aux yeux des promeneurs. Lucien fut trompé à celte apparence, il se crut supplanlé de gré ou de force, et se réfugia dans le bois pour y pleurer ses premières larmes. U en versa d'autres dans le sein de Mathers en lui racontaul la scène de sou désappointement. « Edouard Godin, murmurait le jeune homme, qui s'est paré des plumes du paon, qui m'a pris monœuvreetqui me prend mon amour! — iVe vous désespérez pas, dit le vieillard, l'amour est une invention plus merveilleuse que tous les secrets qu'il nous a achetés et je me tromperais fort s'il était susceptible de faire une semblable dècouverle. » Lucien changea d'aspect en un clin d'œil; les roses fraiches se fanèrent sur ses joues, qui s injeclèrent d un sang bouillant et juvénil. 11 s'assit résolument devant sa table de tra\ail, et sentit que son cœur allait passer dans une œuvre de génie. « Je ne sais pas son nom pour écrire la dédicace, mais elle saura le mien 1 » sécriat-il. Malhers profita de cet heureux mouvemenl, et, se penchant vers l'épaule de Lucien, lui dit à l'oreille: « Je lui lirai vulre œuvre quand elle sera finie, et, si je l'en trouve digue, j'y écrirai son nom. — Vous la connaissez! » dit Lucien sautant au cou du vieillard. 3Ialhers lit un signe de tête aflirmalif, et posa un doigt sur sa bouche. Lucien s'inchna respectueusement devant la discrétion de son tuteur, et, puisant une nouvelle force dans ce sacrifice, commença à écrire, sous

no ÉTUDES LlTTliUAlKES.

une inspiration féconde, le prologue de son ouvrage. « ËKye, macte aniino, dit Malhers en l'erniant sa porte. C'est comme cela que vient le génie! »

Ilonoriot avait mené à bien son entreprise : c'élait un homme lin, laborieux, persévérant et de la nature féline; les caresses ne lui coûtaient rien, mais il ne s'attachait pas. Il possédait au plus haut degré le grand art de lier les hommes par leurs intérêts, tout en les divisant de cœur, et, après les avoir isolés, il était assez adroit pour retenir dans sa main tous les lils qui les reliaient entre eux. Comme nous avons vu, il s'était fait le centre d'une association immense dont les réseaux couvraient les deux mondes, et comme sa mise de fonds était de beaucoup plus importante que celle de ses coassociés, il avait prélevé sur les bénéfices généraux une part proportionnelle. En outre, avec des capitaux qu'il s'était réservés, il n'avait pas hésité à faire des spéculations particulières, dont il assurait la réussite en se servant isolément dé l'action puissante et des renseignements de la compagnie. A ce jeu-là il avait décuplé, centuplé peut-être sa fortune; personne n'en connaissait exactement le chiffre. Son intluence seule était bien connue, tout le monde en sentait le poids ; elle agissait avec un arbitraire violent sur le grand marché européen, et se retrouvait encore dans les plus petites halles et dans les plus petits comptoirs des villes et des simples bourgs. Un levier donné et une volonté, il est facile de remuer le monde. Ilonoriot avait profondément compris le sens de cette illustre maxime, et il l'avait fait servir à ses fins, comme s'il était permis d'employer les grands moyens d'action au profit de son individualité isolée et égoïste. Toutes l 'S forces de premier ordre sont au service des hommes réunis, et ne peuvent pas s'ériger en monopole. Un homme ac- (• ipare le métal, pourquoi un autre n'accaparerait-il pas l'eau des fontaines, un autre le bois des forêts, un autre le grain des sillons, un savant peut-être l'air de la montagne et de la l'hune? Quand on a la puissaiice d'accaparei', d'absui^bcr ou

le gén lidiser, on se doit à son pays uu au monde; on ne

fiTUDES LITTÉRAIRES. ITl

peut plusaiïir en verln d'un caprice, on est soumis à la;,! nde loi d'amour, et comme on en peut èlre l'agent actif, on est coupable cpiand on se retranche dans son importance et dans la légalité, et cpiand, pour imposer silence aux murmures instinctifs des nmltitudes, on Théberge aux jours de fête et on lui jette de temps en temps les miettes du festin.

Honoriot était un fort honnête homme qui ne s'était jamais inquiété d'idées; il n'avait travaillé que sur le fait et sur ce qu'il appelait le positif: il connaissait le droit brut, et savait en tirer mille arguments en sa faveur. En dehors de ses occupations, toutes dirigées à l'agrandissement et à la plus grande gloire de sa personne et de sa dynastie, il était le meilleur compagnon qui se pût voir, tout en faisant gros dos et en s'arrondissant sur ses pattes de velours. C'était la providence des artistes, des gens de lettres, des pauvres. Les journaux le publiaient à l'envi. Hélas! n'est-il pas honteux qu'un homme de nos jours puisse traîner après lui sa cohorte de clients et de mendiants, comme aux époques les plus dépravées de la république et de l'empire romain ? Que deviendrait l'égalité de droit européen, l'égalité pure et simple du code dans un État où un seul ou quelques hommes pourraient sans contrôle supérieur affamer une capitale, rémunérer des affaires privées, acheter des écrivains et organiser à leur profit une royauté secrète plus puissante que les royautés avouées et reconnues?

Honoriot patelinait, tout en ramassant les marrons; il n'avait pas l'air de pressentir où relevait son système: il se laissait faire puissant et riche, sauf à en bien user ensuite. Une seule pensée contrariait les plans de son ambition: c'était le mariage de sa fille. Edouard Godin était son homme. Vérifié et approuvé par M. Honoriot, Godin était le plus remuant et le plus intelligi'nt de ses serviteurs. Dans les régions hautes de la finance ou de la politique, on ne fait pas de sentiment, et mademoiselle Cécile se montrait vraiment beaucoup trop sentimentale.

l/élévafion de ses pensées était une accusation muetle di-

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rigée contre le père et la mère, et la ténacité de son esprit ne laissait pas présumer qu'elle diit se résigner à abandonner la partie. Tout fut essayé pour la vaincre. On fit tourbillonner autour d'elle tous les plaisirs et toutes les séductions. Edouard, brisé à tous les calculs e( à toutes les roueries de la vie parisienne, savait lui parler son langage et se faire, à ses pieds, noble, généreux et vertueux. Cràce aux découvertes de Lucien, il s'était fait un nom dans la science, montrait un ruban d'officier à sa boutonnière, et prétendait h une des premières places vacantes à l'Institut. Ses chenaux piaffaient toute la jdurnée dans la cour d'honneur de rhùtel Ilonoriot, et emmenaient Cécile, en compagnie de sa mère, à tous les lieux où se réunissait le beau monde. Edouard, à l'exemple d'Honoriot, avait aussi ses clients, et distribuait à heure fixe la sportule. Les tête-à-tête étaient habilement ménagés par la fine madame Honoriot, tantôt dans les appartements, tantôt à la campagne. Edouard Godin se croyait un grand conquérant, il savait son Don Juan par cœur, et avait des phrases toutes faites qui excitaient les bâillements de l'héritière obstinée. « Je ne crois pas un mot de ce que vous me dites, lui répondait fort sèchement Cécile ; je vous jure que je n'ai jamais rêvé de vous; » elle trouvait ces choses impertinentes, elle si noble et si douce. Une voix intérieure la prémunissait contre ces embûches déguisées, et elle sortait victorieuse de toutes les luttes. M. et madame Honoriot reçurent avec gémissement les plaintes d'Edouard. Ouelle que fut son ardeur à tenir la partie, il ne pouvait pas forcer mademoiselle Cécile, et se retirait devant ses répugnances. Les deux confidents de sa défaite encouragèrent encore ses prétentions, et promirent de l'aider de toute leur force, seulement on différa l'attaque de quelques jours.

Cependant Cécile embellissait et souffrait. Sa tendre adolescence était consumée par les rêveries ; elle eût voulu briser les chaînes d'or qui la retenaient hors du bonheur. Elle caressait en imagination le fantôme de son amour idéal. Depuis la scène du bois de Boulogne, ellen'avait pas revu le rival

KTIDES MTTF.n AIRES. i"

préféré à Edouard ; elle se perdait en coiijecliires impossibles. Elle ne savait rien de son existence, que des choses vagues et supposées. Quoiqu'il vécût réellement, ce ne pouvait être pour elle qu'un nombre abstrait, une image, un songe, puisqu'elle n'avait échangé avec lui que des regards et quelques signes d'intelligence. Où était-il? un ange ne le lui amènerait-il pas un jour? S'il était vraiment un homme, il saurait vaincre tous les obstacles; ce devait être un homme, un grand cœur, il viendrait sûrement, il triompherait des résistances de son père et de sa mère; mais par quels moyens ? Ses yeux embrassaient l'espace, et y cherchaient avidement un pouit où l'œil de son ami put s'arrêter on même temps que le sien. Par moments il lui semblait que leurs âmes conversaient ensemble; elle conjurait les éléments de lui conserver et de lui amener celui qu'elle aimait : elle dépérissait (le langueur comme l'épouse du cantique, et le bien-aimé ne revenait pas.

Honoriot se garda bien de troubler sa solilutle, il donna même des ordres pour qu'elle fût respecire rigoureusement. 11 attendait de bons effets de cette sorle de réclusion rêveuse, les forces s'y usent beaucoup plus vite; il ne s'agissait que d'épier le moment où elles seraient i\ bout, pour amener à merci la belle et intéressante victime. On prit ensuite le parli de s'apitoyer sur elle; on ne l'abordait que rarement, et avec des larmes et des soupirs simulés, si bien qu'au bout de quelques jours elle crut à son malheur irréparable, Honoriot s'arma de toutes ses forces pour recevoir ses lonfidences, et, les ayant recueillies, il sut les elTeuiller avec beaucoup d'art, au conlraiie de madame Honoriot, qui avait foulé aux pieds l'églantine olferte par Lucien. « Ton rêve est beau, disait le père à son enfant en la pressant dans ses bras, je donnerais tout mon or pour le réaliser; mais avec toutes les forces du monde, je ne pourrais pas attirer dans ma villa de .Meudon les nuages d'or dont s'enveloppe le soleil il son coucliL'r. Tu ne sais pas ce que tu veux. Je t'offre un mari comme sont tous les hommes vus de près, imparfait sans doute,

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l)risé par les soucis dos affaires, mais honnêlo et bon. C'est tout ce qu"on peut désirer ici-bas; tu ne réaliseras ta chimère qu'au ciel, situ y entres jamais, et pour y entrer, il faut te soumettre aux décisions de ton père et de ta mère. » Cécile ne répondit rien. Edouard vint diner en famille; le dîner fut silencieux. Edouard ne mangeait pas et s'essuyait les yeux ; Cécile éclata en sanglots, qu'elle étouffa sur le sein de ^a mère. « Allons, vous êtes une belle et bonne enfant, lui dit madame Honoriot. Dieu vous inspirera ce que vous devez faire. » Edouard prit les mains de Cécile, qui les abandonna, il y déposa un tendre baiser. Certes, on conçoit qu'il l'aimât autant qu'il était dans sa nature d'aimer : belle comme elle l'était, et relevant ses avantages extérieurs par la noblesse de l'àme et la force de l'intelligence, Cécile était un diamant, dont la possession pouvait exciter la convoitise d'un homme habitué à calculer juste. EUe valait plus que sa dot ; son alliance était une affaire d'or.

Depuis ce moment, la volonté de Cécile fut brisée. Elle ne répondit ni oui ni non aux questions réitérées d'Honoriot et de sa femme ; elle s'abandonna en victime, et s'anéantit dans la résignation. Celte sorte d'affaissement moral causa de la joie aux deux époux, égoïstes sans le savoir. En signe de réjouissance, ils donnèrent un bal que devait suivre un souper, où se décréteraient les fiançailles d'Edouard et de Cécile.

La réunion fut solennelle, et la future y parut vêtue de blanc, ceinte de bandelettes et couronnée de roses pâles; sa présence glaçait les invités. Madame Honoriot, vêtue de rose, ruisselante de pierreries, belle encore avec ses yeux brillants et ses épaules superbes, entreprit de lutter avec l'immobilité glaciale de son enfant. Elle fui trouvée ravissante ; elle dansa avec les plus jeunes cavaliers, el, pour entretenir la joie, prodigua les faveurs. Son panégyrique était dans toutes les bouches, et, touteslesfemmesl'enviant, onoubliait de plaindre sa fille. A la fin, la \ivacité de l'orchestre, le mouvementdes danses et l'éclat des parures secouèrent la torpeur de Cécile; elle se livra aux bras des danseurs, et se laissa entraîner dans

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la trombe fleurie et éliiicelante. Elle s'y (Hourdit nvoe fureur, et devint en quelques instants la plus ardente et la plus folle de tout le bal ; madame Honoriot en tressaillit de plaisir, et lui envoya Edouard, qui saisit avidement l'occasion, et fit sa déclaration avec une ferveur de sentiment surexcitée par le jjruit et le mouvement de la danse. La foule s'agitait à l'unisson, et enlaçait les deux futurs dans ses chaînes brillantes et parfumées, quand un bris de vitres violent interrompit l'orchestre, dénoua les mains et jela la panique dans toutes les têtes. Ce fut une cohue et une mêlée effroyables. Les pavés entrèrent dans le salon et blessèrent plusieurs personnes, hommes et femmes. Cécile reprit son calme et s'élança vers la fenêtre, l'ouvrit avec habileté, un flambeau à la main, et, se laissant voir à la foule dans tout l'éclat de sa beauté, arriva au moment où la troupe de furieux criait : « A bas Honoriot ! à la Seine ! à la lanterne I « La présence de Cécile fit tomber les pierres des mains, elle apaisa le tumulte par sa résolution, et ne bougea pas de son poste d'honneur que les émeutiers, calmés, n'eussent commencé à circuler dans la rue et à laisser le passage libre. Quand elle eut rempli sa mission, elle se trouva seule avec Honoriot à ses pieds, sanglotant et demandant merci. La société s'était dispersée dans les appartements particuliers de l'hôtel, et, dès le premier moment, Edouard s'était esquivé. Cécile revint prodiguer des soins à ses blessés, dont les contusions et les atteintes étaient peu dangereuses. Elle semontrasi grande et siforte, que tout le monde comprit, et Honoriot lui-même, qu'elle était vraiment et naturellement reine et maîtresse au milieu de tous, au salon, où elle consolait, comme dans la rue, où son seul regard exerçait un pouvoir magnétique sur la foule irritée. Le souper fut rompu, et chacun se retira morne et se perdant en conjectures sur la cause d'un événement aussi scandaleux et aussi déplorable.

Un attroupement sans importance s'était formé sous les fenêtres d'Honoriot, sur un bruit qui s'était répandu la veille dans la capitale. La cherté des grains avait été attribuée aux

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menées de ses agents, et le peuple, pris par la famine, faisait entendre ses premiers murmures.

llonoriol fut sombre et ne sortit pas de quelque temps. Il resta plongé dans les méditations les plus sérieuses, et commença à prendre son rôle public en considération : il lui vint ;i l'esprit que, dans sa position, il pourrait bien être responsable devant la foule de la bonne ou mauvaise fortune ; il prit conseil de sa fille, qui profita heureusenient de celte sage disposition, et la confirma dans l'esprit de son père. « Que ne consultez-vous Mathers? lui dit-elle. — Mathers! reprit Ilonoriot, j'y pensais ; il pourrait nous suggérer une idée. Je ne l'ai pas vu depuis longtemps, il m'oublie. — C'est vous, mon père, qui èles oublieux et ingrat envers lui. » Ilonoriot s'habilla, sortit, et se fit conduire chez Mathers. C'était la première fois qu'il mettait le pied dans le réduit du savant. Lucien avait ouvert la porte à Ilonoriot et Tavait conduit à son vieux maître, qui était abîmé dans une recherche scientifique au milieu des bouquins et des instruments de chimie. Leur surprise fut mutuelle quand Ilonoriot se jeta dans ses bras, avec cette exclamation partie du cœur. « Vous ici, Mathers! — Eh! mon Dieu! oui, cher Ilonoriot, reprit le savant, et je puis vous faire la même question. — Ah ! fit le banquier en essuyant ses larmes, vous savez mes malheurs : le peuple est furieux contre moi, on en veut à mes jours, et je suis persuadé que toi-même avec tes idées, tu n'es pas éloigné de partager le sentiment de la foule. — Vous me jugez mal, reprit Mathers, je^ ne suis pas assez fou et assez inhumain pour exiger la réalisation brutale et instantanée de mes systèmes philosophiques. Je vous condamne souvent, mais je ne puis pas m'élever contre la légalité; avant d'attaquer votre personne, il faudrait attaquer la loi qui tolère des abus de votre pouvoir immodéré; jusqu'ici, vous êtes innocent. — Non, reprit le banquier avec une candeur de néophyte, je ne suis pas innocent tant que ma conscience i>eut me reprocher de n'avoir pas agi du mieux que j'aurais pu. J'aurais pu mieux faire, m'entourer d'hommes plus estimables,

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élendre à tous le bien que j'ai fait à quelques-uns ; mais, Malhers, ces problèmes se résolvent facilement avec la phuïie, ils sont plus rebelles à la pratique; mettez-vous à ma place. »

Matliers donna un regard de tendresse à sa bibliothèque et à ses instruments. « Je ne changerais pas mon petit bagage de Bias pour tout l'or de Crésus.

— Vous êtes égoïste à votre tour, dit le banquier; si, dans ce moment, vos lumières m'étaient nécessaires pour opérer le bien pratique, vous me les refuseriez et préféreriez vous abstraire dans ces spéculations de votre science stérile! — Hélas I hélas I dit Matliers avec soupirs et aveclarnies, je suis trop vieux, il n'est plus temps. Vous voyez plus clair que moi dans le chaos de la finance. Jadis j'anrais pu, aidé f>ar vous, être utile à mes semblables ; mon rôle est joué. J'ai passé ma vie à regretter de vous voir vous isoler du progrès de l.i pensée humaine, et vous retrancher dans le souci de voiro individualité. Que de fois ne vous ai-je pas averti ! Vous me reprochiez mes utopies folles, vous prélendiez établir un slniu quo en faveur de quelques privilégiés, vous vouliez arrêter la marche naturelle du monde et je vous disais: « Coupez le til qui relie noire planèle au système de la création, et vous obtiendrez le statu quo. » Vous traitiez mes paroles de billevesées. Je ne puis plus rienaujourd hui ma tâche est remplie. »

Ilonoriol ne voyait guère comment Mnthers avait rempli sa tâche, et il se demandait en lui-même s'il n'avait pas affaire à un fou. Il fit une dernière tentative auprès de lui et le mit au pied du mur par l'abandon généreux qu'il fit en ses mains de tous ses moyens d'action. « Matliers, lui dit-il avec une sorte de solennité, jtrenez le timon de mes affaires; je n'aurai pas amassé injustement mes trésors, comme on me le reproche, si vous les appliquez au bonheur bien raisonné de Ihumanité. f Mathers réfléchit encore et lui fit cette réponse simple avec une émotion visible: « Uonoriot, vous grandissez à mes yeux; vous n'étiez que riche, intelligent et honnête, vo\is devenez grand et héroïiiue. Dans la

ns KTllDES l.ITTKTi AIRE?.

disposition cresin-i! où vous vous trouvez, mil n'est plus npte que vous à l'administration sage de vos biens ; vous pourriez être le ministre des finances du monde, si le monde avait un gouvernement unii|ue. Seulement un ministre comme vous a besoin de bons conseils. Le monde vous regarde, . vous avez dans les mains une influence qui peut entraîner le salut ou la perte de la classe la plus nombreuse. Trouvez un homme qui vous dirige, cherchez de tous vos moyens un esprit élevé, droit et éclairé, un cœur pénétré du sentiment de la fraternité humaine; il faudrait voir réunis en une seule individualité Vincent de Paul et Newton. — La nature humaine n'a pas encore présenté de combinaison si heureuse, fit Honoriot. — H y a des degrés, répondit Mathers, et on peut trouver des exemplaires plus imparfaits, mais encore très-beaux, d'un type créé par l'imagination. Si vous teniez bien à en rencontrer un, je pourrais vous aider dans cette recherche. — Comment ! vous connaîtriez un sujet de cette valeur? — Je vous ai dit que ma tâche était remplie, j'ai passé ma vie à former un homme, il est là prés de nous. — C'est le jeune homme que j'ai vu en entrant? 11 a l'air très-distingué, amenez-le dîner à la maison ce soir. «

Malhers appela Lucien, qui entra simplement et salua Honoriot avec beaucoup d'aisance. « Montrez-moi votre manuscrit. » Lucien se retira modestement. Honoriot lut le titre: Essai d'économie générale. Il lut ensuite: Dédié à... le nom était en blanc. « A Mathers, sans doute, reprit Honoriot. — Non, dit Mathers, le cœur de mon jeune ami est occupé par une autre image que la mienne, une image plus gracieuse. » Honoriot poussa un sou'pir et parut embarrassé. « Comment ! son cœur est pris? C'est dommage. — Dommage! fit Mathers, vous auriez pensé... — Eh mon Dieu ! oui, » fit Honoriot. Matiierssaula au cou de son camarade de collège et l'inonda de ses larmes en laissant échapper cet aveu: « 11 aime Cécile voire fille, c'est pour cela que j'avais cessé de vous voir. Le hasard les a fait se rencontrer de loin et s'aimer à mon insu comme nu vôtre.

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— Elle laiiiie, reprit Honoriot, Dieu soit loué I » Puis il adressa quelques questions au vieux savant sur la famille de Lucien et les antécédents qui Tavaienl décidé à s,3 charger d'une mission aussi délicate.

Mathers montra la lettre du savant son ami,el, après avoir donné tous les renseignements préliminaires, congédia Honoriot qui, en passant, baisa Lucien au front et se hâta do rentrer à son hôtel.

Il annonça deux convives et lit venir Cécile dans son cabinet. « Mathers vient dîner avec nous, lui dit-il, et nous amène un convive; faites-vous belle pour eux. » Cécile sauta de joie et embrassa son père avec une folàtrerie de petit agneau. Elle revint au bout de quelques minutes avec sa robe la plus simple et couronnée de ses seuls cheveux. C'était sa plus belle parure. Uonoriot l'approuva de l'ueilet entra en conlidence avec madame Uonoriot. La séance fut longue et accidentée. L'orgueil financier et semi-aristocratique de la grande dame se révolta et se redressa contre la proposition du banquier; il fallut que ce dernier en vint aux raisonnements les plus pathétiques, à l'intimidation, aux prières etaux scènes conjugales les plus tendres. Honoriot finit par triompher. La retraite dÉdouard Godin avait facilité la victoire.

Le diner fut attendu avec impatience. Lucien et Cécile n'étaient pas prévenus. Leur trouble fut visible quand ils furent mis en présence par Mathers et par les époux Uonoriot. Lucien comprit tout ; Cécile fut embarrassée et ne put retenir sa rougeur et ses larmes. On la ménagea discrètement et on alla au jardin attendre le diner. Mathers prit le bras de madame Honoriot et Lucien offrit le sien à Cécile. Elle suivit tremblante, et quand ils furent seuls, Lucien rompit le plus délicieux de tous les silences par celte parole simple: « Dieu veut que nous noiis aimions, c'est lui qui nous a réunis sans que je sache encore par quels moyens. Ce matin jai vu votre père à la maison. » La jeune fille ne pouvait répondre. « Seriez-vous un parent de M. Mathers? lit-elle discrètement. — ^'on. je me nomme Lucien Boëce, je ne suis que son fib

ISO l'TUDES LITTÉHAIKES.

adoplif et :?oii élève, dit Lucien. — Moi aussi, dit la jeune lille, ji' lui dois d\'ivoii' élevé won cujur, et il iTa pas trouvé de place plus haute que le vôtre. » Au moment où elle murniui'ail cette phrase, uu linot vint se poser devant ses yeux, sur une brandie d'épine ileurie et entonna à pleine gorge sou polit refrain auioureu.x. Ils rentrèrent et Ton se mil à table. Le repas fut religieux, on n'y parla que de choses simples et douces sans gènei' les jeunes gi^ns par des allusionS' banales à leur tendresse. Après le diner, Cécile lit de la musique ; Lucien ouvrit son livre et en récita à haute voi.x les passages les plus éloquents. ISa parole était suave, son regard persuasif, son altitude simple et grande. Cécile crut voir s'animer en lui un de ces personnages divius qui ont dicté des lois à leurs frères et dont les noms sont gravés en lettres inellavables dans la mémoire des générations. Au moujenl de l'éiuolioii la plus vive, Uonoriot lui prit le livre de ses mains, et demanda discrètement au jeune homme conlus : « Permettez-vous que j'écrive le nom de la dédiciice? » Lucien prit la plume lui-même, et, la tendant à Cécile: « Mademoiselle, lui dit-il, si votre [ère et votre mère consenlent à ce que je vous oil're en honnnage mavie et mes faibles talents, veuille;: écrire votre nom à cette ligne blanche. » Cécile prit Li plume, la baisa et écrivit : Cccile Lucien. A la \ue de ce nom vulgaire, madame Uonoriot ne put retenir une larme d'orgueil. Mathers la comprit et lui dit en lui baisant la main a\ec une cordiale simplicité ; « Madame, vous immortalisez votre fortune; les Uonoriot passent au rang des bienfaiteurs de l'humanité. »

Le mariage se célébra sans appareil ; aussitôt après, les deux jeunes époux se retirèrent on compagnie de Malhei's dans une villa magnilique, au sein d'une vallée solitaire. Là, bous la tri|)le inspiration de la nature, de l'amour et de l'amitié, Lucien aciieva ses grands travau.\. De jour en jour sa physionomie prend un caractère plus noble et plus sévère, et à coté de sa tète empreinte de majesté, se détache dans une pénombre ravissante le profil gracieux et idéalisé de sou Egé-

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rie. Malliers revit dans ces enfants et attend le jour de la ,^loire de Lucien pour s'endormir comme le vieillard Siméon après f|ue ses yeux eurent vu la révélation du 3Iessie. Il ne parle à Lucien, son enfant adoptif, qu"avec une sorte de respect paternel. On lit sur son visage l'expression du sentiment que devait éprouver le vieux do Jussieu quand il venait se reposer sous les branches du cèdre qu'il avait tenu dans sa main et arrosé de l'eau de sa soif pendant la pénurie d'une longue traversée: « Ces rameaux couvriront de leur ombre les générations quand je serai couché dans mon sépulcre, mais mon nom vivra sur Técorce du cèdre. )> Madame Ilonoriot le contemple souvent et en revient à sa première idée de la soirée: décidément Walhers aurait pu être un homme ra- \issant. Elle épouse, avec son ancienne vivacité de coquette cl son activité de femme du monde, les [irojets pieux des huis solitaires. Elle et son mari vont de temps en temps se jajeunir au contact de ces âmes naïves et fortes. Après toutes lis autres, la passion de l'humanité s'est insinuée dans leurs cu'urs, et llonoriul, l'homme pratique, songe à faire descendre à l'application les rêveries des utopistes raisonnables. Il attend la solution du problème cherché par Lucien pour se mettre à l'œuvre, il rêve de négocier un nouvel emprunt dont le bénéfice le plus net pour lui sera une immortalité glorieuse. Tout porte à espérer que de ces éléments féconds, de cet amour et de ces volontés réunies, il sortira quelque chose de grand et d'utile. L'opinion s'en est répandue dans la capitale, et le nom des llonoriot, un moment suspect à la foule, est prononcé avec vénération en attendant que la réalisation de cette touchante utopie le consacre à coté du nom de Lucien Boëce dans la mémoire des hommes.

is.; ETiJDt.> i,n'Ti;r.AiiiES.

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