UN SOUVENIR DES COSAQUES
PREMIERE l'ARTlE.
Le père Bounard élail un revendeur de meubles du quar lier Saint-Jacques. C'était un ancien habitué des ventes, ui spéculateur rusé, furet comme un bibliophile, difficileen affaire comme un juif. Il élait secondé dans ses opérations, légalement iniques, par madame Bonnard, sou épouie, servanli émérite d'un célibataire, qui, en mourant, lui avait légué h capital de huit cents francs de rente.
Madame Bonnard était chargée de la localion des meubles On a entendu supposer souvent que tel marchand de bric- à /'/•flc, ou que tel vieux bouquiniste avait pu s'enrichir par 1; découverte de quelque trésor ignoré, vulgairement appelé un^ grenouille, ou dissimulé, sous la forme de billots de banque entre les feuillets de quelque in[oriiat négligé par les hé ritiers.
Il y avait un trésor caché dans chacun des tiroirs des cou modes surannées qu'achetait le père Bonnard, entre les ai disjoints de chacun de ces meubles, grâce à l'industrie d son épouse, qui savait en retirer un profit mensuel exor bitant.
Malheur au pauvre étudiant, à la grisette naïve, au modest employé à douze cents francs qui s'arrêtait à rôder devau l'insidieuse enseigne où on lisait :
ÉTUDE:^ LlTTlili Alliés. 183
« Ici on vend et on loue des meubles à bon marché. »
On faisait semblant de les octroyer à sa bonne mine, hélas! et, au bout de six mois, les vieilleries, largement payées, appartenaient encore à la maison Bonnard. Le roué ménage ne demandait pas mieux que de renouveler ces beaux mobiliers, et d'entretenir des vaches à lait sous tous les combles de Paris. Ce petit commerce secret, dont les manœuvres, d'une probité douteuse, étaient soigneusement cachées aux regards si clairvoyants des voisins, ajoutait des beaux écus au pécule de cette association matoise et intéressée.
Tout cela, comme nous le disons, se faisait à petit bruit, sans que les Bonnard attirassent l'attention. Tout ce qui s'était murmuré sourdement sur leur compte se réduisait à ceci : qu'avant d'occuper leur domicile, ils avaient vendu et loué des meubles dans la rue Saint-Honoré ; qu'un jour des rouliers, ayant aperçu le pi'Mc Bonnard dans sa boutique, lui avaient fait un esclandre et l'avaient menacé de leur fouet, en lui criant dans les oreilles : « Dis donc, vieux ladre, te souvient-il des Cosaques ? » On supposait gratuitement que le bonhomme, en 1814, avait servi d'espion à nos bons amis les alliés, et on lui pardonnait en considération de cette amnistie générale que le temps amène toujoure tôt ou tard, et que Ton appelle en droit la prescription.
(Ju' est-ce que le père et la mère Boimard voulaient faire de leur argent! On ne leur avait jamais surpris la moindre velléité de le dépenser pour eu.x-mèmes. La maîtresse de maison avait gardé son costume et sa lésinerie de duègne, l'époux ne s'habillait que de velours de colon ; ils ne connaissaient pas le dimanche, et se nourrissaient comme le couple avare de la dixième satire de Boileau.
Leur mobdier était un encombrement de vieilleries étrangères à leur usage, et réservées pour le commerce. Leur chambre à coucher n'était qu\m grenier obscur d'où ils avaient hâte de soitir le malin pour se donner un peu d'air, et échapper à des ténèbres palpabks.
Mais il y avait dans un lieu séparé, (luoifjue loujouis à l'en-
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Ire-sol, qui leur rervait de niclie et d'entrepôt, une petite chambre isolée qui ne s'ouvrait que pend;int deux mois de Tannée, à Tépoque des vacances.
M. et madame Bonnard avaient une fille dont ils avaient fait une demoiselle.
On ne peut s'imaginer que, de ce couple vicieux et grotesque, il eût pu naître une personne aussi jolie, aussi simple et aussi bonne que l'était Marie Bonnard. Elle était un argument vivant contre la fatalité en faveur de la Providence. Ses qualités faisaient trouver naturelles les privations que son père et sa mère s'imposaient pour lui assurer un brillant avenir. Après lui avoir prodigué tous les soins délicats dont les riches préviennent leurs enfants dés le berceau, ils Tavaienl mise en pension au Sacré-Cœur, et, quand elle revenait au logis, à l'époque des vacances, ils s'efforçaient de lui faire retrouver, au milieu de leurs habitudes sordidement mercantiles, les commodités et les superfluités mêmes auxquelles on s'habitue dans ces couvenls. Le père Bonnard avait profité des facilités que lui donnait son assiduité aux ventes pour composer à sa fille un petit ameublement d'un goût exquis et d'une simplicité riche, qui s'harmoniait à ravir avec les idées élevées et l'éducation de Marie.
On communiquait de la boutique à cette espèce de boudoir par un petit escalier en parquet luisant, où se déroulait un tapis gris-perle semé de fleurs et fixé au noyer par de petits clous à tètes dorées.
Si l'un des pauvres jeunes gens qui payaient par dix millièmes des parcelles de ce luxe secret s"était aventuré dans ce petit escalier dérobé à cause de son élégance ; s'il eût vu s'entr'ouvrir la porte à panneaux saillants et sculptés qui interdisait l'entrée de ce réduit mystérieux, il se serait cru transporté dans Ihôtel le plus fastueux de Paris, sur le seuil du petit sanctuaire réservé aux adeptes et aux intimes par quelque jolie duchesse ou princesse veuve, jouissant de trois cent mille livres de rente.
Les tentures et les garnitures étaient de canevas blanc
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brodt' à la main. Lo tapis était Jonché de roses avec leurs feuillagos. Toute la menuiserie était en bois précieux ciselés et intrustés d'ivoire, de nacre et d'écaillé. Le christ d'ivoire qui surmontait le prie-Dieu était d'une dimension démesurée et dun travail exquis. 11 y avait là aussi une de ces ravissantes copies d'Albert Durer dont on s'est maintes fois servi pour faire le procès aux originaux. Le fond mat des glaces adoucissait les reflets de lumière qui éclairaient ces objets charmants. Le piano, où brillait le nom d'un grand faiseur, était connue encadré entre doux bibliothèques, l'une musicale et l'autre littéraire, où l'œil se jouait dans les caprices des reliures dorées, où l'esprit se reposait sur les noms des grands génies. D'un côté Ion voyait les moralistes et les poètes, d'Homère au grand siècle et du grand siècle à Byron, Hugo et Lamartine; de l'autre, les maîtres du chant et de l'harmonie, de Palestrina à Hossini.
Comme le père Bonnard aurait pris îles proportions grandioses aux yeux de l'étudiant obéré qui aurait surpris ces merveilles au milieu de son misérable réduit, surtout s'il eût été admis dans 1 mtimité du sanctuaire à l'époque où il était habité !
Marie était, à seize ans, la plus belle entre les jeunes fdles nobles ses compagnes, qui n'en étaient point jalouses, parce qu'elle était aussi intelligente que belle, aussi bonne qu'intelligente.
Marie adorait ses parents, et ne désirait pas, pour les aimer davantage, qu'ils eussent l'air d'avoir une position plus haute; seulement elle les grondait de faire tant pour elle, et Dieu sait si ces gronderies devaient être douces à ce couple d'avares ! A quatorze ans Marie était une femme, mais à la fois une femme du peuple et une femme du monde. Elle aurait dû racconnnoder le linge, et elle lisait Shakspeare dans sa langue et elle vantail Mozart et Beethoven ; elle aimait à se nourrir des auteurs du di.\-septiènie siècle; elle avait l'esprit élevé et d'une trempe supérieure. Celui qui l'eut surprise par une de ces matinées qu'elle consacrait à la musique ou à la lecture
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de ses auteurs favoris, et qui aurait pu demeurer invisible pour la conlein])Ier, se serait senti élevé dans une sphère plus haute que celle où se meuvent les femmes vulgaires. Elle l'aurait égalemenl satisfait, arliste poëte et penseur. Artiste, il eût trouvé en elle ces formes idéales qui ne sortent vivantes des blocs de marbre que lorsqu'il se rencontre un sculpteur qui soit aussi un poëte. Elle était grande, blanche et régulière : ses cheveux abondants se rattachaient, au hasard de ses caprices, en tresses ou en bandeaux, à la romaine ou à la grecque, autour de ses tempes vigoureuses qui auraient porté noblement le diadème. Quel(|uefoiselle interrompait sa lecture; elle devenait pensive; sa bouche prenait une expression sévère comme celle de Minerve, et il coulait de ses lèvres ou de sa plume des paroles ou des caractères qui étaient des oracles de sagesse. Aux agitations de sa pensée succédaient celles de son cœur ; elle était émue et pleurait : elle cessait de parler; elle ne s'avouait pas ses secrets à elle-même; il semblait qu'une exquise pudeur virginale les contînt dans son àme. Après avoir bouillonné quelque temps dans son sein, ils cherchaient une autre expression que celle du langage, ses doigts se rapprochaient du clavier, et chaque note exprimait un soupir, une langueur, une aspiration, un déchirement intime. Quelle âme d'homme, si rebelle qu'elle fût, aurait pu résister aux entraînements de cette passion, à l'autorité de cette pensée !
Mais pourquoi Marie, ce diamant d'une si belle eau, se trouve-t-il si mal enchâssé par la nature? C'était alin sans doute qu'il ne dût rien à un éclat extérieur.
C'était une singulière métamorphose que celle de la jeune fille descendant des hauteurs de son esprit et de la position exceptionnelle que lui avaient faite ses parents, au milieu d'eux, pour venir s'asseoir à leur table bourgeoise. Connue elle effaçait son esprit et ses grâces pour ne laisser briller que leur tendresse ! De quels suaves baisers elle parfumait ces existences, souillées par des préventions suspectes, dont elle était la cause innocente ! Hélas! chacun des doux regard?
(Ip Marie, chacune de ses expressions si délicates et tendres, qui allaient jusqu'à leur âme, devait être un encouragement à la passion des vieux ladres. Je suis belle, je suis bonne: on m'appellera ange, on m'adorera : cumulez encore! Voilà ce qu'elle ne pensait pas, à coup sûr, mais ce que ses grâces disaient pour elle. Si elle avait su ! Mais pouvait-elle concevoir des soupçons indignes sur son père et sa mère? Jusque-là, nul indice apparent ne pouvait les faire naître et les autoriser dans l'esprit même d'un étranger.
Marie vivait heureuse.
Quoiqu'elle pût envier à ses compagnes leur naissance, elle était assez bien partagée du reste pour n'y avoir jamais songé. A moins que le remords ne soit héréditaire, il ne pouvait pas s'être glissé dans cette âme encore si naïve.
Quand elle eut tellement dépassé ses compagnes du Sacré- Cœur, qu'il semblait dans l'établissement qu'on n'eût plus rien à lui apprendre ; quand elle revint au logis paternel, pour y attendre les événements et commencer à n'être plus une pensionnaire, son père et sa mère conçurent le projet de lui offrir une petite fête, où ils s'en donneraient à cœur joie des caresses de leur enfant, et où ils l'environneraient à l'envi de belles promesses d'avenir.
Ils se firent habiller à neuf, et choisirent pour le lieu du rendez-vous de famille la forêt de Saint-Cermain, sachant combien Marie aimait les arbres élevés, les pelouses verdoyantes et les chansons des oiseaux.
En effet, l'annonce de celte partie de plaisir transporta d'aise la jeune fille, à qui rien n'avait jamais fait défaut que la liberté et l'air pur de la campagne. Le jour venu, elle se costuma, quoique simplement, avec tant de goût, qu'on l'aurait tout aussi facilement prise pour la fille d'un prince que pour la fille d'un bourgeois, tant l'éducation et la double beauté morale et physique sont habiles à effacer les inégalités de conditions.
Le jour fixé, l'équipage le plus propre que l'on paisse se procurer à Paris, en le louant, vint, dès sept heures du matin.
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nlleiidri' au lias de rcscalicr (|iii iin'iiail à la ciiaiiilire de .Marie.
Elle s'y glissa rapidement pour échapper aux regards; le père et la mère Bonnard entrèrent après elle, et on fila assez rapidement jusqu'à la gare du chemin de fer de Saint-Germain.
Il est inutile de parler de distances qui se franchissent à vol d'oiseau, sans qu'on ait le temps de regarder défiler ce long ruban de l'horizon, qu"on ne saurait appeler paysage. Pendant le trajet, le père, la mère Bonnard et leur fille, seuls dans une diligence, ne dirent pas un mot. Ils étaient tous les trois absorbés dans des réflexions profondes, et le père et la mère, dans leur angoisse commune, craignaient pour la frêle existence de leur tille le dérangement d'un de ces ressorts aveugles qui impriment aux convois une célérité idéale. Marie se complaisait dans le sentiment de la supériorité et de la puissance que Dieu a donnée à l'homme sur tous les objets de la création, et elle traduisait son émotion par ce verset du psaume :
« Vous avez soumis sous ses pieds toutes les bètes de somme, » ajoutant en esprit .' « et tous les éléments. »
Contre la défense écrite, elle mettait la tète à la portière pour avoir le plaisir de fendre l'air et de lutter contre lui, à la manière de ces écuyers rapides qui semblent chercher im ennemi invisible, quand ils se penchent en avant, emportés par le galop de leurs chevaux. Elle jouissait des secousses morales que donne ce spectacle où l'on est soi-même acteur, et où l'on court avec une vélocité effrayante sur la pente du précipice éternel. Ces agitations, ces frayeurs, ces voluptés dramatiques la prédisposaient, par l'effet ordinaire des contrastes, aux voluptés douces et calmes que lui préparaient les vieux chênes et le gazon toujours renaissant.
L'instant où la jeune fille, suivie de sa mère et s'appuyant sur son père, qui semblait heureux alors, sentit la fraîcheur de la voûte que forment les arbres séculaires; le moment où elle vit les gouttes de rosée étinceler sous ses pas, et où elle entendit le rossignol chanter sa bienvenue, fut pour elle
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comme une révélation de son propre printemps. Elle sentit son sein se gonfler chastement, et la surabondance de ses enivrantes sensations se trahit par de douces larmes que son père et sa mère essuyèrent de leurs baisers.
Quand le lieu sembla propice à leurs épanciiements, c'està-du'e quand ils furent sous le chêne le plus ombreux, à une place oii les véroniques bleues et les blanches stellaires n'étaient pas el'feuillées sous les pas des importuns, elle suspendit son écharpe de cachemire et son cliapeau de paille aux branches basses d'une charmille; elle Lt asseoir devant elle ceux qu'elle vénérait, et, s'agenouillant familièrement à leurs pieds, elle réunit leurs mains qu'elle baisa tour à tour avec une efl'usion virginale et filiale, qui fit passer sur leurs fronts ridés et flétris un éclair de vrai bonheur. Puis elle murmura, en collant presque ses lèvres sur les leurs :
« 0 mes parents ! je serais toute heureuse, si je ne pensais pas que vous avez dû bien souffrir pour me combler de tant de biens ! Je voudrais avoir gémi comme vous, avoir enduré comme vous les peines de la vie, avoir partagé vos angoisses...
— Dieu t'en préserve ! » s'écrièrent à la fois M. et madame Bonnard en se relevant brusquement, et leurs fronts étaient redevenus chargés.
Ils s'étaient lancé mutuellement un regard de sinistre intelligence et de complicité qui dut échapper à iMarie. Néanmoins elle fut interrompue dans l'expansion de sa tendresse, et elle altendit avec anxiété que son père et sa mère prissent à leur tour la parole.
(juand ils furent assis de nouveau, quand leur physionomie eut repris son expression ordinaire de ruse et de malice, le Itère Bonnard tira de la poche de sa redingote bleue un grand portefeuille de cuir lié avec une licelle pour la sûreté des valeurs dont il était rempli et gonflé. Il l'ouvrit avec un air de satisfaction concentrée, et qu;md ses yeux se relevèrent sur sa fille, il y eut quelque chose de fauve dans son regard. Il attira Marie à lui de sa main décharnée, et la fit asseoir sur ses genoux. Alors commença, en forme de reddition de
comptes, un inventaire minutieux, pendant lequel les trois personnes présentes furent agitées des sentiments les plus divers. Le père ressentit toutes les joies que peut procurer à un homme longtemps contraint Taltente désirée d'un but élevé; car, dans ce cas-là, le but était élevé et noble, mais la fin ne peut pas justifier les moyens, quoi qu'on en dise, et la mère ne songeait qu'aux moyens. La vertu de sa fille s'était révélée à elle sous un jour si pur, qu'il lui avait pris regret de n'avoir pas toujours été, comme elle, simple et désintéressée; et la jeune fille, moins éblouie par la vue des sommes énormes dont on lui montrait les titres, qu'attendrie par la pensée des eflforts qu'avait dû coûter à ces marchands l'acquisition d'une pareille fortune, abaissait sur son père ses yeux si bleus et si doux, qui semblaient dire à chaque révélation nouvelle:
« Pourquoi? à quoi bon?
« Vois, » disait le petit vieux avec un accent où perçaient à la fois son attachement judaïque au métal et son détachement paternel de ses richesses en faveur de sa fille, k vois ces billets de banque si fins et si lisses; quand tu les sentiras dans tes mains blanches, tu pourras imaginer que tu tiens des parures, des incrustations, des chinoiseries, des diamants, des bibliothèques, et, au besoin, des Rubens et des Albert Durer.
« Voici des coupons de rente : ils t'a>sureront, et ils assureront après toi, si on sait les ménager et prévoir quelques rares mauvaises chances, ils vous assureront autant d'années heureuses que vous en pourrez vivre, jusqu'à l'abolition du système monétaire, qui ne s'abolira jamais.
« Tiens ! cette seule délégation sur la banque de France pourrait faire de toi la femme de quelque grand seigneur, voire même d'un prince, qui serait trop heureux de te donner un titre en échange contre une aussi brillante dot.
— Que vous êtes excellent, mon père' dit la jeune fille en l'interrompant; mais, voyez-vous, je n'épouserais pas un grand seigneur, ni même un prince, qui ne voudrait pas vous aimer; je choisirais un homme simple et intelligent, qui serait
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votre fils, comme je suis votre fille, qui vous saurait gré, comme moi, des sacrifices immenses que vous avez dû vous imposer. »
Et la pauvre enfant suffoquait de reconnaissance.
« Oh! mon Dieu! de quelles douceurs ne vous êtes-vous pas sevrés! Quelle vie de calcul et de travail! Vous n'avez joui de rien, ni de la nature, ni des arts, ni de vous-mêmes. Vous avez dû souffrir de la faim, de la soif et de toutes les privations...
— 3Iais, reprit le père, nous jouissons de toi, et aujourd'hui nous sentons l'air plus vif, le soleil plus doux, la verdure plus fraîche, parce que tu animes pour nous cette nature que les niais seuls contemplent pour elle-même. Que m'importe si dans un paysage rien ne me parle de moi ! J'aime autant considérer mon œuvre que celle du Créateur!
— 0 mon père! c'est blasphémer ce que vous dites là, reprit Marie; mais ce n'est pas à moi à vous en accuser, et elle l'embrassait en répétant : Mon père, il ne faut pas être idolâtre de votre fille ! »
Pendant ce temps-là, madame Bonnard, la tête appuyée sur ses deux mains, cachait sa figure embarrassée et comprimait la violence de ses efforts. On eût dit qu'un secret était prêt à déborder de sa poitrine et qu'elle n'avait pas la force d'en retenir le flot grondant en elle-même. Elle était pâle, et de grosses gouttes de sueur découlaient sur ses joues livides. Sa fille, se retournant vers elle, lui dit avec tristesse :
« Ma mère, vous ne m'embrassez pas, vous ! »
Et la pauvre femme, se précipitant sur elle comme le naufragé sur l'instrument de sauvetage, l'étreignit en sanglotant d'une telle force, que toute autre qu'une fille excellente aveuglée par l'amour filial aurait deviné, à cette explosion de douleur, une autre cause que la cause présente de cette scène.
Après cette première suffocalion, la mère Bonnard, d'une main convulsive et tremblante, tira de son ridicule une petite
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boîte OÙ était enfermée une clef, et dit d'un ton sournois à Marie :
« J'ai aussi mon présent à te faire; cette clef ouvre le petit coffre d'ébène dont tu m'as demandé souvent à voir le contenu et que tu t'efforçais vainement de soulever. Tu en es dés aujourd'hui la maîtresse. Tu y trouveras notre bourse et mes économies.
— Ce n'est que de Tor, dit la jeune liile en souriant; oh! je ne suis pas curieuse de le voir.
— Tu ne sais pas ce que l'or coûte, » reprit la mère en frissonnant. Et, comme pour faire diversion, on se leva et on commença de se promener dans la forêt. Le vieux couple resta seul pendant que Marie le devançait un peu pour composer un bouquet de fleurs agrestes. Elle s'était un peu écartée pour répondre, comme le papillon, à l'appel de chaque corolle de pourpre ou d'azur qui attirait ses yeux, quand elle fut ramenée vers ses parents par le bruit d'une altercation fort vive. Elle ne put revenir sans froisser les branches, comme aurait fait un oiseau ou une biche effarée. Les vieillards querelleurs tressaillirent et eurent le temps de composer leui' maintien; mais Marie aperçut, à la joue de sa mère, une tâche bleuâtre, et le père dit vivement, comme pour arrêter un aveu peu circonspect :
« Elle vient de tomber, ça ne sera rien ! »
Marie fit asseoir la pauvre femme, qui lui parut hébétée et ne répondit pas à ses caresses. Le père demeura morne et inattentif, jusqu'à ce qu'on se relevât et qu'on reprît le chemin de la station. On ne songea même pas à couronner par la collation obligée sur l'herbe ces scènes de famille, à la fois douces et mystérieuses, mêlées d'épanchements tendres et d'horribles réticences.
Aussitôt qu'on fut de retour, madame Bonnard fit effort sur elle-même pour mettre sur la table la nappe la plus blanche; elle sortit pour faire venir de chez le traiteur quelques mets fortifiants, et de chez la fruitière les primeurs qu'elle y trouva, puis elle, s'assit pour inviter sa fille à prendre
un peu de nourrilure. Après avoir dissimulé quelques minutes les souffrances horribles auxquelles elle était en proie : M J'ai quelques affaires à régler en haut, ojouta-t-elle et rémotion m'a ôté Tappélit; je vous laisse, ne vous dérangez pas. »
Elle embrassa vivement sa fille, et remonta pour ne plus redescendre vivante. Son éloignement subit inspira une crainte filiale à Marie : elle ne put obéir longtemps à Tinjonction qui lui avait été faite; elle s'esquiva pour monter, et trouva madame Bonnard couchée. Ses traits étaient si décomposés, que Marie, appelant M. Bonnard, lui dit avec effroi : « Je vous en prie, mon père, un médecin ! » La malade fil un signe négatif et se retourna contre son chevet pour se refuser aux secours que Marie était prête à lui prodiguer. Marie prit sa main et l'inonda de larmes; mais elle la sentit se retirer violemment, le délire commençait, et quel délire 1 Une seule exclamation .s'échappait de la. poitrine sourde de la pauvre femme :
« Elle ne;n'aime pas! elle ne peut pas m'aimer! » Tout le monde sait Ihistoire de ce saint qui, au moment où il était le plus avancé dans les voies de l'amour extatique, eut une hallucination horrible où il crut voir qu'il serait à jamais privé de Dieu, et qu'il étnit irrévocablement et fatalement condamné à l'enfer. Le délire de cette femme malheureuse ressemblait, en quelque sorte, à cette hallucination. Il lui faisait perdre par l'imagination tout le fruit d'une vie de labeurs et de sacrifices à sa conscience; c'était pour elle un enfer anticipé. Elle se tordait comme une damnée et repoussait les caresses de sa fille comme si elles eussent été fausses et hypocrites. Comment celte pensée invraisemblable avait-elle pu éclore dans le cerveau de cette femme défaillante? le délire ne lui permettait plus de nous le révéler.
Le père Bonnard envoya chercher un docteur d'une réputation de probité douteuse; avant qu'il entrât, il l'emmena dans l'embrasure d'une croisée, et lui dit à l'oreille :
194 ÉTUDES littéraires!
« Monsieur, nous n'avons besoin ici que de votre discrétion; votre art sera, je crois, inutile. )>
Le médecin comprit tout alors; la jeune fille demanda qu'on fît venir un prêtre.
Le père hésita :
« Attendons, mon entant, ce n'est qu'une crise.
— Ce n'est qu'une crise, » répétait le médecin.
Marie fut si suppliante, que le père Bonnard sortit. Il resta plus d'une Iieure absent; il ramena un vieil ecclésiastique inlirme, qui eut à peine le temps de donner à la mourante les derniers secours désespérés que l'Eglise accorde aux malades qui ont perdu connaissance.
A minuit, Marie pleurait à en mourir sur le corps de sa mère, et le père Bonnard sanglotait sur Marie, craignant qu'une telle secousse de douleur ne lui devînt fatale.
Voyant son père se désoler, elle reprit de la force et eut le courage de lui dire :
« Mon père, votre enfant vous reste. Vous avez assez fait pour elle, pour qu'elle ne vous abandonne pas : nous resterons ensemble, nous nous désolerons ensemble; je ne me marierai pas, et je vivrai pour vous consoler. »
L'héroïsme de Marie avait tué sa mère par le contraste qu'il établissait entre elles deux. Si le fond du cœur du père Bonnard eût été vertueux, il eût éprouvé la même secousse ; mais rien ne pouvait ébranler cette nature impassible; son cœur dur, où s'épanouissait pourtant la tendresse filiale, aurait pu se comparer à un de ces blocs noirs de granit, tout rongés de hchens et de pariétaires, qui laissent jaillir de leurs crevasses une tige verdoyante où se balance une rose.
Sur la terre où madame Bonnard fut enterrée, Marie fit élever une demi-colonne de marbre noir, où se lisait cette épilaphe :