CI-GlT LOUISE BONNARD, MORTE A PARIS
LE 20 MAI 185o, VICTIME DE SA TENDRESSE MATERNELLE.
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La colonne était surmontée d'un magnifique ouvrage en marl)re blanc : c'était un de ces oiseaux, symboles béroïques d'un douloureux amour, qui s'entr'ouvrent les entrailles pour donner leur vie à leurs petits.
Marie convint avec le père Bonnard qu'il ajouterait à son nom celui de Louise en souvenir de sa malheureuse mère.
Le marchand de meubles consacra la première année de son veuvage à faire sa liquidation. Marie-Louise passa tout ce temps à s'entretenir de la pensée de sa mère et à prier pour elle. Le père Bonnard affectait de se souvenir de sa femme auprès de son enfant, mais les voisins avaient remarqué que son front s'était légèrement déridé. Ils avaient attribué ce changement d'humeur à la joie que devait éprouver le bonhomme en se retirant des affaires. Les voisins poussaient plus lom la pointe de leurs observations, et se demandaient si, pour l'homme comme pour la femme, le veuvage ne doit pas être une sortie de prison. On n'avait pas assez de données certaines sur la richesse du père Bonnard et sur les moyens qui avaient pu la lui acquérir pour penserqu'ileût à se réjouir de n'avoir plus de complice ni de remords vivant. Il avait, du reste, changé son genre de vie. Il avait cessé d'assister aux C7iées publiques. L'usage du deuil l'autorisait à porter un vêlement noir convenable. Sa femme n'était plus là pour faire la besogne de la maison, il avait pris une domestique qui le servait comme un maître et non plus comme un égal; les excellentes qualités de Marie avaient inspiré à cette fille un dévouement sans bornes.
Marie avait oublié d'envoyer des lettres de faire part à ses amies de pension; elle avait eu la modestie de croire qu'elle n'était plus de leur monde. De brillants équipages, arrêtés devant la boutique du vieux marchand, vinrent lui rappeler que l'estime de ses compagnes l'avait suivie au milieu des bric-à-brac du père, ce qui doit singulièrement la rehausser aux yeux du lecteur, s'il est possible qu'elle grandisse encore dans son imagination. Elle fut sensible au souvenir sympathique de ces jeunes filles élevées à ne pas déroger. Elle per
sisla à croire qu'elles lui faisnient beaucoup d'honneur, quoique, dans le commerce de leur amitié, elle apportât au moins sa part d'amabilité et d'intelligence. Quand on vit le luxe qui l'entourait, quand on pressentit qu'elle serait riche, le rapprochement devint de plus en plus naturel; on oublia entièrement le nom du père Bonnard, on songea à se ménager, dans Marie-Louise, une amie sûre et fidèle, qui pourrait èlre essentiellement utile ou agréable, au besoin. Plus d'une fois elle reçut un de ces poulets délicieux de càlinerie, comme en savent écrire les duchesses, où elle lisait une invitation à se laisser prendre en berline et conduire au bois, par une belle matinée de la chute des feuilles; et comme l'invitation était expresse, elles'abandonnait, par complaisance, à celle qui ambitionnait de se donner le relief d'une aussi exquise amitié.
On pense que le père Bonnard devait être Hatté, pour sa fille, de ce qu'il appelait ses bonnes fortunes. Il n'y avait rien là qui caressât Pamour-propre de .)Iarie-Louise; son âme seule était sensible à ces avances, qu'elle jugeait désintéressées; et peu à peu, au milieu de ces distractions simples, sa douleur se convertit en une mélancolie douce, qui rassura tous ceux qui la connaissaient, et leur fit espérer qu'avant peu elle serait acquise au monde, qui la désirait.
Un matin, pendant que la servante Madeleine coitTait sa jeune maîtresse, dont la longue chevelure ruisselait et ondulait à ravir sur son peignoir de batiste, Marie-Louise, l'œil fixé sur ses mules de velours, avait l'air d'être en proie à de soucieuses réflexions. Elle se rappelait qu'à l'âge où les idées sérieuses s'étaient développées dans sa tête, et où les sentiments généreux avaient commencé à s'agiter dans son âme, elle s'était fait un plan de vie où, si elle avait laissé quelques instants à la rêverie, à l'émotion et à l'analyse des sentiments, elle avait consacré la plupart de ses heures à l'action, et elle réfléchissait que depuis un an sa vie avait été douloureusement passive. Elle ne se le reprochait pas, mais elle s'interrogeait sérieusement et se demandait si cette douleur oisive n'était pas trop inutile; si le temps n'était pas venu de réaliser ses beaux
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rêves, el si l'or dont elle était dépositaire ne devait pas servir à de pieux usages pour honorer de la meilleure manière la mémoire de son adorée défunte. Et à cette dernière idée ses yeux s'élevèrent vers une miniature qui reproduisait les traits de celle qu'elle croyait morte par excès de tendresse maternelle, et au même clou qui suspendait la miniature elle regarda attentivement une petite clef suspendue, à laquelle il ne lui avait pas pris fantaisie de toucher depuis qu'elle l'avait reçue dans la forêt de Saint-Germain.
A ce moment même, le père Bonnard entra, baisa sa tille au front, et attendit que 3Iadeleine eut fini avec sa maîtresse pour lui faire signe de les laisser seuls. Quand Madeleine fut partie, le père Bonnard commença :
M Mon enfant, ma liquidation est finie, et je viens te faire une proposition. Ce logis est plein pour nous de tristes souvenirs; veux-iu que nous en choisissions un autre?»
— Mon père, répondit Louise, vous me prévenez; il est probable que dans la journée je vous aurais fait la même confidence, mais dans un autre but. Je ne désire pas sortir de ce lieu pour oublier : je voudrais, au contraire, qu'il me fût permis d'en emporter tout ce qui m'y rappelle le plus cher des souvenirs, et je regrette que la chambre étroite où vous avez habité si longtemps et si pauvrement ne soit pas aussi facile à transporter que celte miniature; je voudrais qu'elle fût la mienne partout où je serai.
« Mais je pense qu'ici il m'est difficile de réaliser certains projets qui me sont venus à l'esprit, à ma sortie de pension, et qui, je pense, ne seront pas désapprouvés par vous, mon excellent père, qui m'avez toujours tout sacrifié.
— 3Ia pauvre enfant, ne sais-tu pas que tu es ma vie, que tes volontés et tes moindres désirs sont des ordres impérieux pour moi? Veux-tu vivre en duchesse? veux-lu renoncer à cette folle promesse que tu m'avuis si généreusement faite de vivre avec ton vieux père ? Je consens et je renonce à tout pour toi; toi seule m'es chère au monde; moi-même je me déteste.
— En revanche, je vous aime, vous le savez, et je ne vous
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quitterai jamais. Je ne vous demande qu'une chose, cest de satisfaire des goûts qui me sont venus quand je suis née, et que vous avez pris plaisir à cultiver en moi par réducation. J'aime ce qui est grand et beau; je suis passionnée pour les arts et pour les lettres; je voudrais suivre le mouvement des idées de mon siècle ; je voudrais voir de grands hommes, les entendre causer et causer quelquefois avec eux; je voudrais que ceuxd"entre eux qui sont tristes et qui souffrent pussent trouver delà joie et de la gaieté quelque part où je serais, où je les réunirais, où je leur donnerais le plaisir de se communiquer leurs grands desseins et leurs moyens de les exécuter. Je voudrais employer noblement, et à la manière des princes et des Mécènes, les richesses que vous m'avez amassées. Je voudrais épurer For, s'il a été souillé avant de passer par vos mains, parce que j'ai entendu dire qu'il s'était souvent ramassé dans la boue, )\ Le père Bonnard tressaillit à ces derniers mots, et dit brusquement pour interrompre Louise : « Tout ce que tu voudras, chère belle 1 tout ce que tu voudras ! Dès demain tu auras un logement de reine, que je ferais meubler, si je savais, comme l'ancien hôtel de Rambouillet; tu m'aideras, si tu sais.
— Oh ! merci, merci, mon père, » dit la jeune fille que son père avait fait bondir de joie au mot que le hasard venait d'amener sur ses lèvres. Et elle reconduisit M. Bonnard à la porte du petit sanctuaire, comme si elle eût voulu s'isoler avec ses rêveries. Dès qu'elle fut seule, elle ferma la porte en dedans et courut à la petite clef; elle fit sauter le couvercle à ressort du coffre-fort d'ébène, et elle recula de surprise devant les monceaux d'or qui s'y trouvaient entassés. Elle aperçut, dans un coin, une petite bourse en peau de daim qui semblait vide; elle l'ouvrit avec avidité, pensant y découvrir quelque note de la main de sa mère, quelque souvenir plus précieux que les richesses banales où elle ne voyait que des effigies de souverains différents. Elle retira de la bourse une foule de pierres de la plus belle eau.
Si elle eût connu réellement la valeur de ces richesses, elle
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n'aurait pas pu s'empêcher de s'abandonner aux soupçons, mais elle en bannit l'idée comme injurieuse à sa famille; elle se promit seulement de faire quelques questions à son père sur les moyens qu'il avait mis en usage pour arriver à ces résultats étonnants ; elle referma la eassette et rappela le père Donnard de sa voix douce et timidement inquiète.
« Mon père, lui dit-elle à ?on entrée, j'ai ouvert la cassette. Comment avez-vous pu gagner tout cet or? Je commence à croire que vous avez eu recours à la magie et que vous avez employé l'intervention de quelque bonne fée. » Le vieil avare sentit la rougeur lui monter au visage, quoiqu'il eût dés longtemps une réponse toute prête à cette demande nécessairement prévue ; mais enfin il répondit en dissimulant autant qu'il put son embarras.