DEUXIEME PARTIE
« Mon enfant, il y a là-dessous un mystère qui n'est pas honorable pour nous, selon le monde, mais qui n'est pas déshonorant au moins; si nous t'apportons de la fortune, nous ne t'apportons pas de titres de noblesse, liélas! ou ma noblesse n'est pas reconnue. Je ne veux pas te cacher un secret que tu ne dois pas ignorer. Ton père est un enfant abandonné; cette cassette lui a été remise, quand il a eu l'âge de majorité, par un notaire, le confident de ses parents inconnus. Ta mère a ajouté au trésor que renfermait cette boîte toutes les économies qu'elle a faites pendant une longue vie de privations.
— El ma mère, ne connaissez-vous pas sa famille ? dit Marie.
— Je l'avais choisie orpheline et abandonnée, afin qu'elle n'eût pas à rougir de son mari. Tu le vois, sans autre famille que toi, nous n'avons songé qu'à t'aimer, car il nous a peu
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importé de vivre misérables, pourvu qu'il nous restât Tespérance de te voir un jour heureuse et fêlée.
— Un regret empoisonnera toujours ces fêtes, ajouta Marie- Louise; le fantôme de ma mère délirante me poursuivi'a partout. Mais au moins elle ne me reprochera pas l'usage que je ferai de ses richesses, péniblement acquises ou fortuitement échues. Vous me seconderez, mon père, n'est-ce pas? Et si nous ne pouvons être heureux nous-mêmes, au moins répandrons-nous la joie et le bonheur autour de nous. »
Le père Bonnard ne comprenait rien aux beaux sentiments de Marie; il ne savait qu'une chose, c'est qu'ils étaient les sentiments de sa fille, et que, comme tels, il devait les respecter et y adhérer. Il sortit pour se mettre en quête d'une maison à vendre, en se promettant de ne la payer, s'il était possible, que la moitié de son prix pour laisser plus d'argent aux honnêtes fantaisies de son idole.
Quinze jours après, mademoiselle Marie Bonnard était installée, sous son nom, dans un charmant hôtel situé à Paris, rue de Lille, entre cour et jardin, comme disent les affiches, ce qui supplée brièvement a quatre pages d'une description à la Scudéry, mais ce qui laisse beaucoup trop à devinera l'imagination du lecteur. Nous préférons lui donner un petit crayon des lieux qui seront en grande partie le théâtre des scènes qui nous restent à décrire. La maison est basse et comme isolée au milieu de peupliers d'Italie, qui, dans la cour, sont plantés dans les interstices des pavés, sans revêtement de gazon, et qui, dans le jardin, balancent leur ombre allongée sur une pelouse d'une verdure aussi fraîche que celle des prairies de l'Auvergne, éternellement ravivées par des fontaines intarissables. Autour des peupliers élancés, se groupent en masses, d'un vert plus sombre, des arbres à feuilles larges, à grappes de fleurs, s'épanchant comme la neige sur le sable doré des allées. Des corbeilles de fleurs les réunissent par familles et offrent à l'œil des masses de couleurs tranchées ou de deminuances; ici des géraniums du vermillon le plus vif, là des hortensias d'un violet tendre; le tulipier aux feuilles de
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platane secoue sur l'herbe verte ses fleurs couleur de feu.
Au milieu du jardin sVIève une serre immense, jardin de l'hiver, grotte splendide où la nature s'abritera pendant la morte saison, pour y sourire encore, pour y faire éclore les camellias blancs et roses et les bruyères de foutes les familles. 11 ne sera pas dit qu'au temps où les plantes sont fanées et jaunies sous le givre, Marie ne pourra pas en couronner ou en partenier sa chevelure, qu'elle ne pourra pas en remplir ses vases d'albâtre ou les jardinières de son boudoir. La nature sera aussi prodigue pour elle qu'elle le sera pour ceux qui souffriront, et ses arbustes chéris auront toujours des fleurs, de même que ses yeux auront toujours de doux regards et ses lèvres de suaves paroles.
Les appartements étaient grandioses mais simples ; des marbres dans le vestibule, de Talbàlre et des peintures dans les salles, sur des fonds mats qui laissaient en saillie l'objet d'art, décelaient plus de bon goût que de faste. « Ceux qui entreraient là ne devraient pas se récrier sur le luxe et la profusion des richesses ; ils ne seraient pas condamnés à y louer une dépense souvent stérile et de mauvais goût. Ils seraient comme dans un temple de l'art, en toute liberté de n'y admirer que le beau idéal en lui-même ou d'en chercher le rayonnement dans les œuvres des maîtres. La sainteté du lieu en exclurait les profanes; il n'y viendrait en honnnes du monde, ou en honnnes de spécialité que les véritables amants de l'idée ou de la forme. » Telles avaient été les injonctions de Louise, et elle n'avait jamais eu l'ambition d'être déesse ou même prêtresse dans un sanctuaire pareil; elle ne pensait entrer quen néophyte et s'y placer la dernière. Modeste, elle n'aspirait qu'à l'initiation, comme si son projet exécuté ne rélevait pas déjà à la hauteur de ceux dont elle ne voulait être que l'humble disciple, comme si les artistes et les penseurs, toutes les individualités sociales enfin, ne s'estimeraient pas heureuses de se rallier à son sourire. Réunissez en un seul être privilégié la force, l'intelligence et la grâce, les plus liau-
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tes têtes se courberont devant lui; ces trois couronnes réunies forment une tiare invisible, qui imprime au front qui la porte un sceau d'infaillibilité.
Dés que Marie-Louise fut installée dans son liôtel, où il ne manquait, et de parti pris, que le luxe des équipages, elle passa huit journées consécutives à revoir ses anciennes amies, et elle chercha dans le nombre celles dont la sympathie lui était acquise pour la servir dans ses projets. Elle était suivie dans ses visites de sa chambrière Madeleine, qu'elle avait fait demandera la mère de la plus intime de ses compagnes. Partout elle manifesta hautement son intention de ne pas s'engager dans les liens du mariage pour servir d'appui et de consolation à un bon père qui, en lui offrant tout le prix d'un passé laborieux, avait mérité amplement, disait-elle, qu'elle semât de fleurs son avenir. Elle exprima partout le désir qu'on la traitât en jeune femme et en maîtresse de maison. Elle se dévoua à être visible trois jours par semaine dans la journée, et deux autres jours dans la soirée. Elle parla de projets de musique, de réunions artistiques, et leva d'avance toutes les ol)jections par la franchise avec laquelle ses propositions furent posées. Au bout de quelques jours, le bruit courait dans le faubourg Saint-Germain qu'il allait s'y ouvrir un nouveau salon qui serait un terrain neutre; que la maitresse de la maison était, par exception, une jeune fdle très-riche, très-belle, trèsintelligenle, qui ne voulait pas se marier. Ses amies furent unanimes pour appuyer les éloges qui se répandirent en l'honneur de l'inconnue. Les hommes distingués et les femmes aimables se pressèrent en foule aux portes de ses anciennes compagnes, aux portes même du Sacré-Cœur, pour obtenir ou forcer l'entrée d'un si agréable lieu de ralliement.
L'admission ne tarda pas à être difticile, elle était entièrement subordonnée au choix de .Marie, et elle s'était fait des réserves à elle-même pour n'être pas endwrrassée plus tard.
Le nom et la fortune étaient les dernières choses que l'on considérait. On n'avait égard aux renommées ou aux célébrités, pour parler plus juste, qu'autant qu'elles étaient justifiées par
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un talent réel. En moins de rien, le salon de la rue de Lille fut un des plus sagement composés qu'on puisse désirer d'entrevoir à Paris. II y venait des grands seigneurs, des diplomates, des financiers, à la condition qu'ils fussent hommes d'esprit; des savants, des statuaires, des peintres, des poètes, sans autre condition que de justifier validement de l'un de ces titres. En moins de rien aussi, à force de s'initier, mademoiselle Marie devint une femme d'esprit, qui promettait d'éclipser les reines de tous les salons célèbres qui ne sont plus, ou de ceux qui se soutiennent encore. Au contact de ces intelligences d'élite, le père Roniiard ne put pas venir à bout de dégrossir son esprit, mais il réussit à modifier sa tournure, sa fille aidant. Il ne manquait pas d'une certaine politesse extérieure, il savait donner ses ordres et maintenir la maison sur un bon pied. Il n'est pas rare de voir un capitaliste, homme du inonde depuis trente ans, faire plus de gaucheries qu'il n'en échappait au bonhomme, grâce, nous l'avons dit, aux excellents conseils et aux attentions prévenantes de Marie-Louise.
Il n'était pas relégué dans l'ombre, comme il arrive de beaucoup de maris dans les maisons où la femme gouverne; il avait toujours les honneurs dus au maitre. Et s'il n'était pas mêlé aux conversations artistiques où Marie-Louise tenait si bien le haut bout, tout en s'efTaç^aiit, les sourires et les baisers de cette chère enfant ne lui manquaient pas pour le dédommager, s'il avait besoin de l'être, lui qui jouissait en secret et si délicieusement de la supériorité de sa fille, de son amabilité et de ses louanges sincères qu'elle recueillait à Penvi des hommes les plus graves.
Quand, du reste, ils se retrouvaient seuls, après une soirée où Louise, suppliée, avait tenu tous ses auditeurs en haleine, et comme suspendus par le charme de l'une des symphonies qu'elle rendait si bien; après qu'elle avait élevé la causerie des banalités ordinaires aux plus hautes spéculations, plutôt par l'ovaltation de ses sentiments que par un effort de son esprit; combien il semblait doux à l'homme, qui était la cause nécessaire et fortuite de ces merveilles, qui avait joui lentt^
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ment et silencieusement de ce qu'il croyait !?on œuvre, de pouvoir rendre à sa (ille, dans un épancliement paternel, une part des émotions qu'elle lui avait causées!
Comme il savourait le bonheur de l'appeler son enfant, quand, relevant sur lui son œil bleu, lorsque, Tentourant de son bras d'albâtre, et lui offrant en hommage fdial toutes les naïvetés de son sourire, toutes les étincelles qui jaillissaient de ses regards, elle laissait des mots de tendresse agiter ses lèvres vermeilles, et prêtait la suave et angélique expression de sa voix au sentiment dont son âme était oppressée! Ce devait être un bonheur intini pour cet homme; et cependant, il était toujours le premier à interrompre ces scènes d epanchements délicieux. Au plus fort de ses protestations, Marie-Louise voyait le front paternel s'obscurcir et sentait ses tendresses refoulées dans son cœur par je ne sais quoi de glacial qui partait du cœur du vieillard. C'était la seule souffrance qu'elle connût.
Elle avait d'ailleurs toutes les jouissances que peut donner la conscience du bien fait à toute heure et d'instinct, par un mouvement libre, naturel et spontané, comme il nous semble à nous que la^ Providence le fasse. Outre les aumônes abondantes qu'elle faisait verser dans le sein des indigents avoués, qu'elle savait bien l'art de donner et d'atteindre dans l'ombre des misères qui s'ignorent presque elles-mêmes, tant elles sont discrètes et déhcates!
Voilà ce qu'elle faisait :
Elle avait la manie de visiter les atehers, la grande salle du 3h.isée du Louvre et de s'arrêter devant les enseignes des libraires. Au Louvre, tout en n'ayant l'air que de contempler toujours les vieux maîtres, ce à quoi elle ne manquait certainement pas, elle ne dédaignait pas d'abaisser de temps en temps ses yeux exercés et connaisseurs sur les simples copies qui sont commandées par l'État à de jeunes peintres ignorés, on qui se dérobent souvent les célébrités du lendemain. Elle faisait attention à tout, à l'exécution d'abord, ensuite à l'air du jeune apprenti, à son plus ou moins d'assiduité; sans que l'on pût s'en douter, elle faisait exactement la police de l'en-
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droit, puis elle se réservait de faire d'ngréables surprises à ceux qu'elle avait remarqués. Elle s'informait de leurs demeures, et leur faisait accepter des commandes; d'autres fois elle frappait aux portes des ateliers dont elle s'était faite la providence; elle y achetait souvent des études improductives dont elle faisait des dons secrets aux plus pauvres églises de la ville et de la banlieue.
Lorsqu'à l'étalage d'une librairie elle apercevait un de ces ouvrages dont la forme soignée et le titre engageant ne suffisent pas pour attu'er les acheteurs, le nom du débutant n'étant pas encore connu, elle se hasardait, elle essayait de porter bonheur au jeune auteur ignoré, en élreunant, comme on dit, la vente de son livre. Elle ne se contentait pasde prendre le volume, comme pour l'acquit de sa conscience; elle était plus scrupuleuse dans l'accomplissement de sa bonne œuvre. Le livre acheté, elle ne dédaignait pas de le lire ; elle passait sur les défectuosités de forme qui son ll'accessoire d'un essai; elle avait le courage d'examiner et de juger, et lorsque l'examen était à l'avantage de l'auteur, le livre demeurait ouvert sur la console du salon ; au premier jour de réunion, il en était lu des passages, de la voix si influente de mademoiselle Marie, et, après le baptême de cette jiremiére lecture, le jeune homme était tout surpris de voir le titi'e de son œuvre en grosses lettres dans les journanx ; la presse ne pouvait pas moins faire que de louer un livre après qu'il avait été apprécié par un connaisseur aussi délicat et aussi impartial. Elle n'imposait pas son opinion, et pour qu'elle eût plus de poids, elle était un peu av;.re de son suffrage, mais il était naturellement acquis au mérite réel, et nulle n'était plus habile aie mettre en lumière.
Peut-on imaginer une exis'ence plus douce que celle de cette jeune personne, douée de qualités réelles, entourée 'd'hommages sincères, dépensant à faire des heureux un bien qui n'avait sans doute passé dans ses mains pures que par une disposition spéciale de la Providence?
Cependant, il manquait à cette âme d'élite le complètement
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des jouissances, un sentiment qui aurait doublé les siennes en les partageant, un amour noble et pur, comme elle pouvait le concevoir, comme elle était si digne de l'inspirer. Longtemps elle en avait rejeté l'idée, en songeant à la promesse qu'elle avait faite à scai père de ne vivre que pour lui; elle trouvait beau d'acquitter par le sacrifice de tout son dévouement la dette qu'elle avait contractée envers lui, en recevant le fruit de ses peines. Cependant il lui arrivait de soupirer profondément, et de penser que, si son père y consentait, dans le cas où son cœur se déclarerait enfin pour un de ses nombreux adorateurs, il pourrait y avoir un accommodement entre la tendresse fdiale et le nouveau sentiment qui la dominerait. Elle y avait songé plusieurs fois vaguement et sans s'arrêter à cette idée, qui ne s'appuyait sur rien dans son cœur. A la suite d'une de ses courses de bienfaisance artistique, elle avait déposé sur le secrétaire de sa chambre à coucher plusieurs livres d'auteur^ inconnus, achetés dansle but charitable que nous avons révélé plus haut. Après avoir changé de toilette, elle prit au hasard un de ces volumes et se mil à le parcourir; elle se sentit gagnée par cette épreuve, et, l'heure du diner venue, elle ne put se détacher de cet ami nouveau, qu'elle admit àTlionneur de sa table, ef avec qui elle s'oubha, au détriment de son léger estomac, moins avide que son esprit et que son cœur peut-être ! Pendant les apprêts de toilette du soir, le nouvel aminé fut pas congédié ; il suivit la jeune maîtresse de maison dans le salon de réception, où il fut présenté aux autres amis qui durent en être jaloux, mais qui néanmoins le fêtèrent à Tenvi, et promiienl de le répandre dans le monde.
Le lendemain, mademoiselle .Marie fit prendre du nouveau livre cent exemplau'es, qu'elle distribua à ses intimes; elle en fit relier avec le plus grand luxe plusieurs, qu'elle dispersa sur tous les meubles du salon et du boudoir. Elle en mit tout un rang dans son étagère. L'ouvrage d'un débutant ne méritait pas, certes, une si belle ovation, mais il avait parlé au cœur de Marie-Louise, et il ne devait pas y avoir
fje limite à Texpansion d'un cœur aussi large et aussi élevé.
L'épanouissement de la jeune fille fut tel à ce moment, que par des indiscrétions ingénues elle trahit un mystère qu'elle avait jusqu'alors dérobé à tous les regards. Depuis longtemps elle recueillait jour par jour ses impressions intimes et ses observations extérieures. On sait qu'avocla fameuse maxime : Nulla dies sine lineu (une ligne tous les jours), on arrive, sans s'en apercevoir, à entasser des matériaux énormes. 3Iarie se mit à rassembler les feuilles éparses où étaient consignés les secrets de sa pensée; elle fut pour elle-même d'une sévérité outrée; elle ne prit que la substance et comme le suc de ses sentiments ; elle leur donna ensuite une expression régulière, élevée et naïve comme elle ; elle imprima à son style son individualité, c'est-à-dire le suave de la grâce, de Fintelligence et de la force. Quand le recueil commença à grossir, elle en dit quelques mots, et on se mit à la supplier de ne point posséder en avare ; la publicité, cette tentatrice des auteurs, lui fit les avances les plus séduisantes; son cercle ne lui laissa pas de paix qu'elle n'eût fixé l'époque où elle offrirait à ses amis les fleurs épanouies de son imagination et les primeurs de son intelligence.
Un jour fut choisi à cet effet, et les invitations furent spéciales. A peine le bruit eut-il circulé dans la société de Marie Bonnard, qu'il en passa les limites et devint public dans la capitale.
Les penseurs, les artistes et les femmes du monde se mirent en frais de style pour obtenir de la charmante lectrice d'assister à un début qui s'annonçait sous des auspices aussi favorables.
Les lettres furent lues et appréciées; il en fut rejeté un grand nombre. L'une d'elles était accompagnée de l'envoi d'un volume relié en maroquin vert, dont le titre et le nom d'auteur firent tressaillir Marie-Louise; elle décacheta le billet avec impatience, et lut :
« Mademoiselle, « L'auteur du petit livre que j'ose vous adresser serait-il
« assez heureux pour obtenir d'êlre admis à la soirée où vous « ferez votre première lecture? Il a des motifs Irés-sérieux de « désirer cette admission. J'espère, mademoiselle, que vous « ne lui refuserez pas une grâce qu'il vous est si facile de lui « accorder.
« Veuillez agréer, etc.,
« Charles de Lucenay. »
Ce billet était froid et guindé ; son ambiguïté déplut à mademoiselle Marie, mais le nom de l'auteur et son envoi prévenant l'eurent bientôt fait excuser. La charmante maîtresse de maison répondit à cette demande singulière par quelques lignes légèrement écrites en apparence, mais qui jaillirent du plus profond de son cœur :
« Venez, monsieur, vous qui avez déjà été lu et apprécié ; « vous lirez encore, j'ose l'espérer, et ce que je dirai après (I vous ne sera que pour établir un contraste et Hiire mieux « ressortir voire talent.
« Agréez, etc.
)) Marie-Louise Bonnard. »
Ces petites lignes, que tant d'autres auraient baisées avec effusion dans la solitude de leur mansarde, furent accueillies par un mouvement de colère que le lecteur s'expliquera difficilement.
Qu'il se représenteune petite chambre délabrée et en désordre, où le talent vit accouplé à la misère ; qu'il se figure, gisant sur un grabat, un jeune homme d'une famille anciennement riche, beau, fier, avide de jouissances et réduit à vivre au jour le jour du salaire éventuel de sa prose alignée. Telle était la position de l'auteur du livre qui avait charmé Marie- Louise Bonnard et lui avait révélé son cœur. Dès l'âge de dix huit ans, Lucenay avait quitté sa province, et il était venu à Paris, avec une éducation inachevée et sans autres ressources, lutter avec sa plume contre la misère et la faim. Pour ôter toute prise aux jalousies de clocher qui assaillent les débutants, il avait pris un pseudonyme. A force de travail, il avait
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réussi à végéter, et son caractère s'était aigri au milieu de ses désespoirs de tous les soirs, qui n'avaient d'autre remède que l'espérance du matin. Ce qui avait contribué à assombrir sa misanthropie, c'était un souvenir d'enfance qui se résumait dans sa pensée par un nom, et ce nom était celui du père Bonnard.
N'entendant parler que de sa fille, il lui avait écrit dans un accès de rage et de désespoir, et en lisant les choses aimables qu'elle lui avait répondues, il avait laissé échapper cette bizarre et orgueilleuse exclamation : « On dirait encore qu'elle me protège! » 11 fit la revue de ses bardes dans l'intention de profiter brutalement de cette invitation plus que polie. D'un coup d'oeil il s'assura qu'il n'était pas en état de se présenter dans un salon.
II chaussa des souliers grimaçants, endossa un paletot sac usé et descendit quatre à quatre les escaliers de ses cinq étages. Il courut chez son libraire, qui, contre son ordinaire, l'accueillit en souriant.
« Eh bien ! case vend le Lucenay, ça se vend, lui dit l'éditeur tout joyeux ; cent cinquante exemplaires en trois jours !
— Cent cinquante exemplaires! reprit Charles, ah! tant mieux ; Je croyais venir emprunter, et je vois qu'il doit me revenir une petite somme. »
Le négociant fit retentir agréablement aux oreilles de Lucenay les ressorts solides de la serrure de sa caisse, compta cinq cents francs qu'il étala en piles sur sa banque de chêne, en priant le jeune homme de reconnaître.
« Voilà ce que je vous dois, dit-il d'un air satisfait, mes frais sont prélevés. »
On dit que la richesse endurcit le cœur : il semble que l'axiome ne mentit pas dans cette circonstance. 11 passa sur les lèvres de Charles un sourire sardonique ;. ses dents et ses lèvres se serrèrent, il sortit presque sans remercier, et laissa le bon éditeur tout effrayé de l'expression contractée de sa physionomie. Une somme inespérée tombant comme du ciel dans la mansarde d'un écrivailleur change ce réduit en un pa-
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lais, et fait de son hôte plus qifuii roi. La vue des cinq cents francs produisit sur Lucenay une impression toute contraire. Aurait-elle donc été pour lui ce qu'est pour un lion d'Afrique emprisonné dans sa cage la vue de la première goutte de sang? Aurait-elle éveillé en lui une soif immodérée? Au lieu de se réjouir, de songer à convier ses amis au festin obligé de réjouissance, il s'empressa de courir chez les fournisseurs et de se vêtir au complet ; pendant les deux jours qui précédèrent la soirée de la rue de Lille, il demeura cloîtré. Tous ceux qui l'avaient entrevu avaient remarqué l'expression farouche et haineuse de sa physionomie.
Le jour venu, il ne s'étudia plus qu'à dissimuler, qu'à se faire un masque impassible, et quand il fit son entrée dans le salon où il était attendu avec un amoureux pressentiment, quand l'hôtesse vint à lui, timide cette fois, levant sur lui ses yeux tendres comme pour lui demander une grâce, il réussit à lui rendre un regard si glacial, que mademoiselle Marie pâlit.
Ce soir-là, sa beauté se montrait dans toute la splendeur de sa simplicité. Ses cheveux, noués négligemment, semblaient affiiisser de leur poids sa tète légèrement repliée en arrière, ce qui faisait ressortir mieux la ligne suave de son cou, souple comme celui des cygnes, d'une blancheur non moins éclatante et plus douce que celle du marbre et de l'ivoire : une robe blanche, plus drapée que ne le permet la mode, laissait deviner les contours et l'élégance de la taille sous l'arrangement des plis retombant avec grâce. Ses bras nus défiaient la peinture par leur éclat, et la statuaire par cette fermeté molle que le ciseau donne difficilement au marbre; des statues grecques elle n'avait que le profil, et où s'arrête la ligne de leurs fronts étroits, le sien se développait en signe d'intelligence; elle semblait faite pour commandera la fois l'amour et l'admiration. La confiance modeste que lui avait inspirée l'unanimité continue des suffrages avait fait naître en son esprit une illusion qui venait de s'effacer; elle avait espéré queCharlesJa trouverait belle, et aurait pour elle les
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yeux indulgents de tout le monde ; elle s'était trompée, et ce désappointement, le premier de sa vie, était aussi le plus cruel qui pût lui arriver. Elle se rassura cependant, et puisa dans son cœur assez de force pour pouvoir paraître aimable et subjuguer ses nombreux invités, borniis le dur, le haineux et inflexible Charles. Elle voulut prendre sur elle de dompter un ressentiment qu'elle ne s'expliquait pas ; elle s'approcha du jeune auteur en tenant à la main le livre de maroquin qui s'était insinué chez elle par une trahison qui rappellerait le baiser de Judas, et adoucissant sa voix et son regard, comme dut le faire Jésus lorsque, voyant le fourbe parmi les gens armés de bâtons, il lui dit cependant : « Mon ami, » Marie- Louise le pria de choisir dans son livre ce qu'il jugerait devoir faire le plus d'impression sur les assistants. Charles parut enchanté et remercia du bout des lèvres assez gracieusement. 11 s'assit et commença de lire; il eut bientôt gagné tout le monde, et Marie accourut pour le remercier et lui serrer la main. Il eut hâte de se retirer dans un coin du salon, en lançant au père Bonnard, qui était venu ajouter ses félicitations à celles de sa fille, un regard terrible dont le vieux bonhomme ne dut pas comprendre le sens. La lecture de Charles avait attiré autour de lui l'élite des hommes les plus distingués et des femmes les plus aimables. Ceux et celles qui n'avaient pu s'approcher de lui semblaient s'étonner entre eux de n'avoir pas entendu signaler plus tôt un talent de cette vigueur. A ce moment, il semblait à Marie-Louise qu'au lieu d'être, chez elle, la maîtresse de la maison, elle n'était qu'une humble enfant admise dans un salon étranger, ovi elle avait le bonheur de rencontrer et d'entendre Lucenay. Son cœur battait avec violence, elle eût voulu se tenir prés de lui, n'avoir de sourires, de paroles et de grâces que pour lui, mais sa position, aux yeux de son cercle, le lui interdisait; elle avait même pris soin de cacher discrètement tous les exemplaires qu'elle avait achetés de son auteur privilégié ; elle n'avait laissé voir que le volume précieux où la main du sauvage avait écrit :
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«A mademoiselle Marie-Louise Bonnard , en souvenir
de
Charles de Lucenay. »
Comment aurait-elle pu deviner qu'un sentiment de vengeance avait dicté cette ligne fatale?
Mademoiselle Marie ne se serait fait aucun scrupule de manquera la promesse qiu était l'objet delà réunion, pour abandonner le triomphe entier de la soirée au nouvel invité; mais elle lui fut rappelée si unanimement et avec tant d'instances, qu'elle se vit obligée de dérouler son manuscrit,- de se mettre en évidence et de lire à son tour.
C'était le moment attendu par Cliarles de Lucenay.
Il choisit l'oreille d'un critique dont il connaissait la malice, et pendant que la lectrice intéressante disposait son auditoire à l'écouter en promenant sur lui des regards doux et suppliants, Charles dit à ce critique, en lui désignant du doigt le père Bonnard : « Vous voyez ce vieux bonhomme..., et il murmura assez haut pour être entendu de ceux qui l'entouraient, des paroles qui exercèrent un pouvoir magique sur ceux qui les entendirent. On se resserra autour de Lucenay, et il se mit à conter à voix- basse une histoire scandaleuse qui détourna de la lecture de Marie l'attention d'une foule de curieux.
Il faut renoncer à peindre les anxiétés dont Marie-Louise dut être tourmentée à cet instant terrible et décisif pour son bonheur et pour son avenir. Jeune fille, elle posait un pied téméraire sur le seuil de la vie privée ; elle se livrait, pour la première fois, aux jugements et aux sarcasmes, elle qu'on avait enivrée d'adulations et d'hommages. En même temps que son esprit se jetait en proie aux envieux, son cœur se donnait à un homme qui s'apprêtait à le déchu'or. Forte, elle subit cette épreuve sans faiblir; elle entendit chuchoter autour d'elle et ne leva pas les yeux. Charles occupait toute l'atlenlion; Louise le sentait avec celte divination intime qui gagne l'orateur et qui le glace, quand son auditoire se refuse à l'entendre. Elle fit des efforts violents, inouïs sur elle-
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même, et continun de lire avec fermeté, jusqu'à ce que, lasse et affaissée, regardant timidemenl autour d'elle comme pour mendier un suffrage, elle aperçut à l'autre bout du salon Lucenay, dont le regard froid se tenait audacieusement fixé sur le sien ; elle frissonna et s'interrompit ; le cercle qui entourait Charles profita de cette interruption pour se lever et s'écouler imperceptililement.
Charles allait sortir lui-même, mademoiselle Marie se pré cipita pour le retenir; elle l'arrêta à la porte par le bras, et lui dit en lui montrant des larmes sur ses joues enflammées:
« Qu'avons-nous fait qui vous ai déplu? de grâce !
— Vous le saurez demain ! dit Lucenay d'un ton dramatique, tout Paris vous l'apprendra; » et il se dégagea de son étreinte pour sortir.
Marie, se retournant, vit ses amies se disperser à la hâte, comme si elles eussent redouté d'être les témoins d'une scène violente. Elle trouva son père à ses côtés, et lui sauta au cou en l'inondant de ses pleurs. Un tremblement nerveux agitait le vieillard.
« Quel est ce serpent qui s'est glissé dans ma maison, et jusque dans le cœur de ma fille? disait-il avec rage ; je saurai l'atteindre et l'étouffer, je vengerai mon enfant !
— Grâce pour le coupable ! grâce pour Lucenay ! répondit Marie avec une expression indéfinissable de résignation et de tendresse. Ayez pitié de lui, mon père, ayez pitié de lui; je l'aime ! »
Le lendemain, mademoiselle Bonnard reçut une foule de lettres qui annonçaient des départs précipités pour la campagne, des maladies subites, des missions extraordinaires, et toutes ces missives ne lui apprenaient rien, sinon que son règne était passé sans qu'elle en put deviner le motif réel.
Mais un anonyme charitable s'était chargé du soin de lui éclaircir celte ténébreuse intrigue. Quand die ouvrit ce billet, son père était présent; il vit sa fille changer de couleur et s'évanouir presque aussitùl. Avant que de songer à la rappeler à la vie, il se jeta sur le papier accusateur, et dés
les premières lignes il sentit une sueur glacée découler le long de ses tempes chnuves. Voici ce qu'on écrivait à sa liile : « Mademoiselle,
« 11 y a vingt-deux ans, votre père était un petit marchand « dans une petite ville des environs de Paris, envahie par « les alUés en 1814. Voire père passait pour un honnête « homme; une dame âgée, sa voisine, qui avait entassé dans « une cassette son patrimoine, sa dot et le fruit de ses épar- « gnes, redoutant les suites de l'invasion, lui conda son tré- « sorpour qu'il l'enterrât dans son jardin. Sur ces entrefaites « la bonne femme mourut, en révélant à ses enfants que .« votre père était le dépositaire de leur héritage, et elle ac- « cusa un chiffre assez élevé. On réclama vainement la casce sette au dépositaire indiqué. Il prétendit que les Cosaques « l'avaient déterrée et en avaient fait leur profit. A cette épo- « que, la rumeur pulilique l'a forcé de s'expatrier ; il est venu « se cacher à Paris pour y faire fructifier son larcin. Vous « jouissez du produit de ce vol et de la fortune de M. Charles « de Lucenay, le seul héritier vivant de cette famille. Charles « de Lucenay est un pseudonyme d'auteur, le vrai nom du i( jeune héritier est Louis Verdun. »
La vue de ce dernier nom fut un coup de foudre pour le père Ronnard, qui demeura accablé.
Quand sa fdle revint à elle, il se hâta de protester de son innocence, en maudissant l'anonyme, en accusant tout haut Verdun. La jeune fille resta longtemps pensive, entre son amour et son respect invincible pour son père. Mais l'amour triomphant dans sou esprit, elle se jeta aux genoux du vieillard, et lui dit en les embrassant et en sanglotant :
« Je vous accuse, mon père, mais pardonnez-moi, je l'aime. Avouez-moi que vous êtes coupable, et cet aveu vous absoudra. Purifions-nous : nous pouvons réparer le passé, nous pouvons restituer ; restituez, mon père! »
L'amour paternel et l'avarice se livraient dans le cœur du vieillard un combat à outrance ; ses poings se resserraient comme pour retenir leur proie ; son œil fauve étincelait»
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comme s'il eût vu son or passer dans les mains d'un ravisseur. La vue même de sa fille ne faisait qu'irriter sa passion. « C'est ton bien ! s'écria-l-il plusieurs fois d'une voix sourde je l'ai payé de mes sueurs, de mes privations...
— Et de votre honneur ! lui cria sa fille. Rachetons voire honneur, je suis disposée à tous les sacrifices ; faites-moi l'aveu de votre faute, elle sera oubliée et réparée. »
Le juif se mit à réfléchir; mais sa fille, voyant que la réfle.\ion l'endurcissait, lui sauta au cou et lui dit :
« Vous l'avouerez, ou je meurs; je ne pourrais survivre à la honte d'avoir un père coupable et obstmé. Voulez-vous que je meure! " s'écria-t-elle plusieurs fois en l'étreignant avec force. Et le père vaincu tomba aux pieds de sa fille.
« Oui, j'ai volé la fortune des Verdun, dit-il faiblement,
— Est-ce tout ce que vous reproche votre conscience? reprit sa fille en se mettant à genoux à côté de lui, et en continuant de le tenir embrassé.
— Oh ! nous avons tous les jours volé, tous les jours, la mère et moi; c'est pourquoi la malheureuse est morte suffoquée de désespoir.
— Dieu vous pardonnera, dit l'enfant émue, puisque vous avouez, et que nous pouvons tout réparer à l'aide de vos souvenirs. Nous rendrons tout, et, s'il le faut, je travaillerai pour vous nourrir : le ciel m'a donné du courage; nous nous purifierons, mou père, nous nous réhabiliterons aux yeux de Dieu et même aux yeux des hommes.
— Tu ne les connais pas, ma fille, ajouta le vieillard; ils sont plus sévères que Dieu.
— Allons, courage! continua Marie; n'avez-vous pas déjà expié votre faute par vos privations? ne l'avez-vous pas atténuée par votre tendresse pour moi ? >'ou5 finirons de la racheter à nous deux; laissez-moi vous prouver à mon tour que je sais vous aimer. » Ils se relevèrent soulagés.
Les yeux de ce vieillard coupable venaient de se dessiller; il avait entrevu le bonheur réel dans les satisfactions de la conscience; il connaissait la vraie lumière : il en avait vu lii
rayonnement dans les yeux de cet ange que le ciel avait fait descendre vers lui pour le tirer de l'abîme du déshonneur.
11 écrivit la confession générale de ses rapines et en donna la liste à son enfant, qui fit mettre en vente riiùtel de la rue de Lille. Elle se réfugia ensuite avec son père dans un quartier populeux, où elle fut occupée pendant deux mois au travail si difficile mais si consolant de la restitution.
Un soir, Verdun était dans sa mansarde et s'entretenait avec un de ses amis de Tesclandre de la rue de Lille, de la fermeture de riiùtel et de Tévasion des propriétaires. L'ami de Verdun, maître clerc d'une des principales études de la capitale, se permettait de dire au jeune lettré qu'il avait agi comme un sot; qu'il aurait dû se ménager une restitution partielle, plutôt que de sacrifier ainsi la somme pour le plaisir lie décrier une maison en renom.
« Je ne transige jamais avec mes principes, disait Verdun; s'il m m'était pas revenu que ces misérables se donnaient du relief avec mesécus, je n'aurais pas bougé; s'ils s'étaient contentés de manger en cachette le bénéfice de leur déshonneur, je n'aurais pas soufflé le mot; mais ils ont eu le front de s'afficher! d'ouvrir un hôtel Rambouillet 1 Ils ont voulu usurper la considération qui n'est due qu'au mérite; je ne leur ai pas pardonné, je les ai punis; j'ai été l'instrument de Dieu; je me regarde comme remboursé. Justice a été faite ; ils sont rentrés dans leur trou, et ils n'en sortiront pas, que je sache. Du reste, je suis déjà récompensé de ma bonne œuvre : notre aventure a fait du bruit, mon nom a été murmuré, la vente a continué; Dieu me rend ce qu'ils me retiennent et dont je me passe fort bien.
— Allons, mon cher, tu as eu tort, reprenait le juriste pratique; au lieu de t'inquiéter de la société et de la justice en général, tu aurais dû penser à toi-même et à la justice qui t'est due; mais tu n'as pas songé à rien gagner, et tu n'as pas hésité à tout perdre. i>
La conversation continuait sur ce ton de discussion, quand on frappa doucement à la porte de Charles, et un homme de
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confiance entra chargé d'une cassette si lourde, qu'il pouvait à peine la porter.
« C'est bien ici chez M. Verdun? dit-il en entrant.
— Oui, mon cher.
— C'est vous qui êtes M. Verdun? Cette cassette est pour vous; voici une petite clef, ajouta-t-il, et une lettre qui vous fera connaître le secret de la serrure ; le factage est payé. » Et le porteur se retira discrètement sans attendre de pourboire. La surprise des interioculeurs fut grande, lorsque Charles, ayant ouvert la lettre, lut ce qui suit :
« Monsieur,
(( Je vous remercie de m'avoir offert l'occasion d'une resti- M tution légitime; je vous demande pardon à genoux pour mon (' père, qui est navré de douleur et ne songe qu'à implorer (( la clémence de Dieu. Oubliez une famille qui a nui à la >' vôtre, et qui se met à vos pieds pour réparer le tort qu'elle « vous a fait.
« Recevez les e.xcuses de votre bien indigne servante, « Marie-Louise Bosxard. »
Le secret de la serrure était expliqué dans une note jomte à la lettre.
« Eh bien ! ouvre, dit le maître clerc. »
— Ouvrir I s'écria Verdun retombant assis et cachant sa tète dans ses mains; je suis un monstre ! J'ai été un instrument de l'enfer contre un ange du ciel ; ma vengeance a été horrible et elle s'est exercée contre une innocente. Où est-elle? mon Dieu! où la retrouvcrai-je? Que faut-il faire pour lui rendre l'honneur? Que je voudrais être seul! » Et se tournant vers le maître clerc : « Arthur, lui dit-il, jure-moi de garder le secret sur ce que tu viens de voir et sur ce que je vais faire, de ne me démentir nulle part, jure-le. » Arthur se rendit à cette sollicilation pressante et solennelle de son ami.
Charles prit aussitôt la plume et écrivit cette note aux rédacteurs des principaux journaux :
"218 ÉTUDKS LlTTKi; AIRES.
« Monsieur le rédacteur,
« Un jeune homme qui s'était introduit dans le salon de
» niadenioiselle Marie-Louise B., rue de Lille, le jour où elle
" devait faire la lecture de son premier ouvrage, a eu l'inso-
« lence et Tinjustice de diffamer son père au lieu même de
« cette réunion. Les bruits répandus sur M. B. par Louis
« Verdun, co)>nu sous le pseudonyme de Charles dcLucenay,
« sont tous calomnieux et proviennent d'une erreur où il s'est
« laissé induire par des praticiens ignorants auxquels il avait
« confié aveuglément ses affaires. J'ai recours à la publicité
« de votre journal pour arrêter le mal, s'il en est temps en-
K core. Sauvez l'honneur de la famille respectable que j'ai
-! indiscrètement compromise... etc. «
Cette lettre fut publiée ou reproduite par tous les journaux. Après ravoir écrite et envoyée, Charles s'était rendu précipitamment àThôtel de la rue de Lille, où les nouveaux propriétaires n'avaient pu lui fournir aucun renseignement sur leurs prédécesseurs. 11 prit des informations à la police, il remua ciel et terre, sans pouvoir découvrir leur piste. Marie-Louise s'était dérobée à toutes les recherches.
Charles de Lucenay devint sombre et plus misanthrope qu'il ne l'était auparavant. 11 s'imposa de ne pas ouvrir la cassette et de mourir de faim plutôt que d'y toucher. Cette résolution lui inspira le goût du travail; il ne quittait plus sa mansarde que pour aller prendre ses repas; il ne se promenait qu'une fois par semaine et s'éloignait de Paris le plus qu'il lui était possible. L'image de Marie-Louise le suivait partout; il n'avait pas eu de peine à l'élever aux proportions d'une création idéale, belle comme elle était ! Tantôt il la voyait douce et agenouillée, sollicitant la gràc;" de son vieux père; tantôt elle s'offrait à lui menaçante, étendant son bras pour l'écraser, remuant les lèvres pour le maudire. Une cessait de lui demander grâce et de l'appeler à lui, le jour et dans ses rêves. Quelquefois il se mettait à parcourir toutes les petites rues des quartiers populeux; il s'arrêtait et regardait aux fenêtres des mansardes; il
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espérait souvent qu'un malin, entre les liserons et les rosiers du Bengale, et au-dessus des résédas qui encadrent et parfument les chambres des étages élevés, il verrait se dessiner gracieusement la ligure qui lui avait paru si noble. Après plusieurs mois de soupirs inutiles, de courses sans résultat, il découvrit un indice qui lui rendit l'espérance.
Un jour il avait accompagné au Père-Lachaise le convoi d'un homme émincnt qui s'était intéressé à lui ; après lui avoir rendu les derniers devoirs, il s'ég;ira dans les allées de ce lieu qui se trouvait en harmonie avec la mélancolie de ses pensées; il s'arrêta, par passe-temps ou par le mouvement d'une curiosité indifférente, à lire les épitaphes; arrivé auprès d'une demi-colonne noire, surmontée d'un pélican en marbre, il lut :