VICTIME DE SA TENDRESSE MATERNELLE
Il tressaillit à la pensée que le 20 mai était le lendemain et que Louise pourrait bien venir à la tombe de sa mère le jour anniversaire de sa niorl.
Cette idée, qui lui sembla dabord douteuse et éventuelle, se lixa si bien dans son esprit, qu'avant le soir il était persuadé qu'il rencontrerait 3Iarie le lendemain sur la tombe maternelle.
Il fut au Pcre-Lachahe le '20 mai, à l'ouverture des portes, et se tint caché près de la demi-colonne, de manière à voir les personnes qui pourraient y venir, sans être vu lui-même. Ses prévisions ne l'avaient pas trompé. Dans la matinée, il aperçut de loin un petit vieillard qui s'appuyait sur une jeune lille grande el majestueuse, en s'avançant avec lenteur vers le petit mausolée. Le vêtement modeste de la jeune personne ne faisait que relever sa beauté. Elle avait résisté à la souffrance, soutenue par la cons('ience du bien qu'elle avait fait, lîlle tenait des fleurs agrestes qu'elle avait été cueillir la veille dans la forêt de Saint-Germain ; elle y avait joint des
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immortelles el des roses pour atténuer, par la signilication ou par Téclat de ces fleurs, la tristesse de ses souvenirs. Quand elle fut près de la colonne, elle aida le vieillard à se mettre à genoux, et se tint auprès de lui dans la même posture humiliée. Le front de M. Bonnard s'était rasséréné; ses traits s'étaient adoucis; le sentiment de la souffrance consolée avait remplacé dans sa physionomie celui du remords étouffé.
Marie-Louise était sublime; elle poétisait la douleur mieux, que ne le sauraient faire les roses et les statues que Ton voit sur les humbles tertres ou sur les tombeaux fastueux.
Charles, qu'elle ne pouvait pas apercevoir, ploya les genoux dès qu'il la vit et resta sous le charme de son regard et de ses grâces. Quand ils se furent éloignés, Lucenay déroba en cachette quelques fleurs au bouquet déposé pour les porter à ses lèvres et les poser sur son cœur. Ensuite il s'attacha aux pas du couple désolé, qui rennt lentement, par le faubourg Saint-Antoine, dans le quartier du Jardin des Plantes, et poursuivit jusqu'à la place Maubert.
Charles aperçut à deux fenêtres d'une maison d'assez méchante apparence deux groupes de jeunes filles de quatorze à dix-huit ans, qui semblaient guetter le moment du retour du vieillard et de Marie-Louise; en effet, la jeune personne levant les yeux, il y eut entre elle et ces groupes souriants des signaux de reconnaissance échangés.
Quand M. et mademoiselle Bonnard furent montés, Lucenay entra dans une des boutiques du rez-de-chaussée et demanda s'il ne demeurait pas au troisième un vieillard et sa
mie.
« Mademoiselle Marie-Louise? répondit-on.
— C'est bien cela.
— Quelle excellente demoiselle ! la providence du quartier, qui était bien pauvre dans les commencements, qui maintenant apprend gratis la belle couture à toutes nos jeunes filles.
— Vous ne l'appelez que Marie-Louise ? répondit Charles tout ému.
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— Marie-Louise (oui court; on ne sait pas Tautre nom ; elle est d'une famille qui a eu des malheurs.
— Mais comment appelez-vous le père?
— r^e père, pas davantage.
— On ne peut guère leur adresser leurs lettres sous ces noms-là.
— j\lettez tout bonnement : Mademoiselle Marie-Louise, lingére, place Maubert, 54, ça arrivera tout seul. »
Après ces renseignements, Charles de Lucenay eut hâte de rentrer à sa mansarde; il réunit en une liasse les journaux où avait été insérée la déclaration où il s'était efforcé de réparer l'honneur de M. Bonnard. 11 annonça à mademoiselle Marie-Louise qu'il lui renvoyait la cassette sans l'avoir ouverte, et que le lendemain il serait à ses pieds et aux pieds de son père pour implorer leur pardon.
Le soir, mademoiselle Marie-Louise annonça à ses jeunes protégées que l'atelier serait fermé le lendemain.
La réception de la cassette, de la lettre et des journaux fut pour Marie et pour son père un grand sujet de joie. Ce n'est pas que la vue de cette cassette maudite ne réveillât dans le cœur du vieillard des regrets et des remords; mais ne semblet-il pas que, quand l'homme offensé pardonne. Dieu ratifie son pardon? Les consolations ne leur avaient pas manqué depuis le jour où ils avaient racheté, autant que possible, l'honneur au prix des jouissances de la vie, mais celle-là était le couronnement des autres. Louise le sentit vivement et pendant que son père se maudissait lui-même, rappelé à la pensée de sa faute par la vue de l'objet de ses anciennes convoitises, sa fille rendait gr<âce au ciel et s'estimait plus heureuse qu'au temps où elle se voyait entourée d'adulateurs et d'heureux. Ses effusions ne purent pas demeurer concentrées en elle-même, il fallut qu'elles se répandissent au dehors et sur le cœur du vieillard, comme pour y laver le souvenir d'un passé honteux.
u Vous voilà réhabilité, mon père, dit Marie-Louise, et quel jour ' Le jour même où sans doute ma mère a été par-
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donnée au ciel! C'est Dieu qui a permis cela, parce que nous avons fait tous nos efforts pour que tout le mal fût réparé. Nous n'avons plus qu'à recevoir notre juge, à lui rendre ce qui lui appartient, dit-elle en montrant le coffret d'ébène, et à recevoir son pardon de ses lèvres. Quel beau jour pour nous deux ! »
Ils ne dormirent pas de la nuit et n'en furent pas fatigués; la joie est ce qui remplace le mieux le sommeil, et ce qui répare le mieux les forces.
Le lendemain, dés la pointe du jour, ils furent préparés à accueillir celui qu'ils appelaient leur bienfaiteur, tant ils avaient pris d'empire sur eux-mêmes pour oublier l'atrocité de sa vengeance.
On convint de recevoir Charles de Lucenay dans la chambre du vieillard. Elle n'avait d'autre ameublement qu'un lit en sapin, une table également en sapin blanc, un prie-Dieu et un crucifix. Le père Bonnard n'avait jamais voulu consentir à ce que sa fille y ajoutât un seul ornement. Quelques rayons de bibliothèque soutenaient de vieux livres, des volumes dépareillés de Bossuet, de Fénelon, de Bourdaloue, une vie de l'Empereur, une série incomplète d'anciens almanachs. Louise avait déposé sur la table l'exemplaire relié en maroquin vert qu'elle avait reçu de Charles. On ne fut pas longtemps à l'attendre.
Quand il entra, sa contenance fut embarrassée, mais songeant aux termes de sa lettre, il allait se jeter aux genoux de M. Bonnard; mais celui-ci le devançant, malgré son âge, lui dit d'une voix éteinte :
« Quelle humiliation pour moi, monsieur! vous me montrez où est ma place. Pardonnez-moi, bon jeune homme ! «
Sa fille se joignit à lui, et Charles, ne pouvant venir à bout de les relever, mêlait ses prières aux leurs, et leur demandait pardon avec autant d'instances qu'ils en mettaient à le supplier. Cette scène se termina par un torrent de larmes et par un silence prolongé, que nul des trois n'osait interrompre. Enfin j\Iarie prit la parole et remercia Charles en lui pi'odiguant le nom de sauveur et de bon ange.
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« 3Ioiisieur, lui dit le vieillard en lui montrant le Uésor, je vous supplie d'emporter un objet dont la vue m'est cruelle et me couvre de confusion. Comment pourrions-nous y toucher, pendant que vous, qui en êtes le maître, l'avez su conserver intact et sans céder à la tentation de l'ouvrir 1 Quelle sainte leçon vous avez doiuiée à un vieillard !
— Laissez-moi l'offrir à la seule qui ait été innocente, dit Charles, et pour qu'elle ne rougisse pas de l'accepter, engagez-la à faire un généreux échange avec celui qui l'a si cruellement offensée. Ce sera la meilleure manière de me prouvei* qu'elle me pardonne.
— Quel échange? s'écrièrent le vieillard et Marie étonnés. . — Prenez ce que je vous offre avec, mon cœur, Marie,
mais ne me refusez pas votre main. »
A cette déclaration soudaine, Marie-Louise, ne pouvant en croire ce qu'elle entendait, leva les yeux au ciel et recommença une prière, en abandonnant sa main aux baisers de Charles. Et comme le père hésitait à se mêler à cette scène attendrissante :
« Mous sommes vos enfants, dit Charles de Lucenay ; appelez-moi votre fils ! o
Après les effusions tendres, Marie-Louise, jetant un regard sur son père, demanda à Charles si son intention était de demeurer à Paris. Charles lut son désir dans sou regard et lui montrant l'espace à travers la fenêtre :
« Nous nous envolerons, dit-il, et, comme les oiseaux, nous irons faire notre nid aux bords des eaux, à l'ombre des bois et en bon air. Nous irons nous aimer dans la solitude et y vénérer notre père !
— Quel bonheur I » s'écria d'une voix ce couple heureux, qui, dans cette première ivresse, sacrifiait à un amour pur et partagé toutes les idées de gloire et d'ambition. Marie demeura quelque temps en extase devant Charles, qui n'avait jamais été plus beau qu'à ce moment. Le travail, la misère, les angoisses profondes d'un amour longtemps désespéré avaient altéré sa physionomie, mais le bonheur la ranimait. Ses che-
veux, d'im blond admirable, retombaient avec négligence sur son cou large et bien dessiné; son port était plein de noblesse, et le sourire de son regard et de ses lèvres était une promesse muette plus sincère que tous les serments réitérés des amoureux. Ses yeux s'étant arrêtés sur le livre de maroquin vert, il le saisit violemment, et arracha le feuillet où il avait écrit :
« A mademoiselle Marie-Louise Bonnard , en souvenir de
« Charles de Lucenat. » Louise sembla le remercier.
« Ceci était une pensée de baine, et je viens de la décbirer, dit-il. Puis, écrivant à la page suivante ; « A Marie,
« Louis Verdun, »
il ajouta : « Au moins que ce nom-là soit un souvenir d'amour! ))