‹ Muse juvénileChapitre 54 sur 62 · LA FEMME STATUE · texte numérisé non relu

LA FEMME STATUE

Mademoiselle Emilia Faudoë de Cervilly était à seize ans ce que sont à cet âge la plupart des jeunes filles de sa condition, une personne bien élevée. Ce mot vague dit tout; elle savait de tout un peu, et touchait du piano à ravir. Ses doigts s'étaient rompus à l'escrime des excercices, elle marquait la mesure avec la précision du métronome et ne s'élevait jamais plus liaut que son cahier de musique ; elle souriait au mot

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d'inspiration et le confondait dans sa pensée avec le délire et la folie. Elle se rangeait d'elle-même et d'avance dans la classe des analystes froids et compassés pour qui l'œuvro est toute finie quand la mesure l'enferme dans des proportions exactes. La région de l'infini était à ses yeux un domaine fictif et inexploré qu'elle abandonnait volontiers aux rêveurs et aux fous. Elle se prévalait de ses minces talents et de ses études tronquées pour s'ériger en arbitre souveraine dans toutes les questions. C'était une de ces petites miss beurrées dont lord Byron fait quelque part un portrait assez peu flatté, qui se pincent dans leur fourreau de soie, se dégantent avec prétention, et, sur la foi de leur miroir ou de leur gouvernante, se voient les premières et les plus charmantes personnes du monde.

Il va sans dire que M. et madame de Cervilly, jouissant d'une fortune territoriale considérable et des avantages que donne un beau titre, avaient contribué de leur mieux à développer dans Emilia, leur fille unique, le sentiment de son mérite personnel, ils y avaient parfaitement réussi, et, en récompense, ne prétendaient à rien moins pour elle qu'à une alliance princiére.

Telles étaient les dispositions d'esprit de 31. et madame de Cervilly et de mademoiselle Emilia Faudoë de Cervilly, leur fille, quand l'illustre Paganini fit son apparition sur la scène parisienne et y produisit cette sensation d'admiration et d'effroi qui ne s'est pas encore amortie dans l'opinion de la foule après tant d'.mnées de silence. Emilia ne se laissa pas étourdir par rex[)losion de l'enthousiasme; elle voulut entendre et juger. Elle croyait bien à l'habileté artificielle et au talent mécanique, mais n'accordait rien ou peu de chose à la puissance magique, à la spontanéité de l'inspiration. Elle se fit accompagner par M. et madame de Cervilly au concert donné par le maestro.

On sait quel poids magnétique son archet faisait peser sur l'auditoire; Emilia avait résolu de s'y soustraire, et au moment où le salaiiique violoniste l^t son entrée sinistre, et plia en deux devant le public son corps vêtu de noir, on eût vu

poindre à la lèvre de la jeune fille la fine fleur d'un dédain aristocratique. Le hasard, ou plutôt cette divination intime qui n'abandonne jamais les hommes dont l'individualité s'impose à la masse, la dénonça. Paganini discerna dans la foule ce petit ennemi caché sous l'ingénuité jouée de son visage et sous les apprêts élégants de sa toilette. Les yeux d'or de l'artiste se dardèrent flamboyants sur les yeux d'Emilia clairs comme l'eau des fontaines et bleus comme les myosotis qui s'y regardent. Ses blanches paupières furent imprégnées d'un fluide lourd, mais elle essaya de lutter comme toujours en aiguisant sa pensée en pointe d'ironie. Élonné de la résistance, le maestro soutint le combat. Son bras gauche en triangle se dirigea contre Ernilia, et sa main droite, agitére de mouvements fébriles, fit siffler sous l'archetune plainte aiguë dont chacun tressaillit dans la moelle des os, et comme son œil infernal était visiblement arrêté sur un point, tous les yeux s'y tournèrent. Emiha pâmée reçut le contre-coup électrique de cette attention universelle, et le frémissement convulsif de ses nerfs demanda grâce au maestro, qui la sauva en faisant sonner sous les quatre cordes un andante majestueux.

« Tu as pâli! dit madame de Cervilly à sa fille.

— 11 faut qu'elle sorte, ajouta M. de Cervilly.

— Je suis mieux, reprit Ernilia, je suis très-bien; » et ses traits devinrent immobiles, comme ceux d'un somnambule, et au moment où le crescendo atteignit à sa plus haute période, il sembla qu'une lueur céleste loucha le front marbré de la musicienne; elle avait franchi subitement la limite de l'école et venait d'entrer en pensée' dans la région élyséenne de l'art. Elle en redescendit peu à peu, ramenée imperceptiblement par son guide harmonieux, et, revenue à sa place sur la terre, elle reprit sa petite moue aristocratique. Paganini s'en aperçut et tenta vainement une seconde lutte ; à cette fois il ne put trouver le sentier mystérieux où il avait entraîné vaincue son orgueilleuse rivale; il sentit son impuissance et redoubla ses eiforts, à inonder sou visage de sueurs froides;

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il eut une crise nerveuse, et dans l'accès brisa les quatre cordes aux cris impatients du public : à ce moment, un éclat de rire partit des loges et lit courir un frisson dans la salle. Emilia publiait son triomphe. En même temps, d'un beau geste de dédain elle jeta son bouquet de violettes à son ennemi, qui le ramassa humblement. La salle entière éclata en bravos, et, sans attendre la fin, riiéroine sortit dans sa longue pelisse blanche, entraînant après elle M. et madame de Cervilly; eux n'avaient rien vu à cette scène muette et dramatique; ils avaient attribué la pâleur et la langueur d'Emilia à une cause tout ordinaire.

« Tu as été fatiguée, dit le père en fermant la portière de la voiture; cela se comprend bien... rémotion... 11 y avait tant de monde dans la salle, elle y aura été suffoquée. »

Emilia nia par un sourire.

Elle est si forte musicienne, ajouta la mère, elle a été plus sensible que nous encore à Teflet de cette musique étrange.

— Mon Dieu, dit Emiha d"un ton flegmatique, je ne suis pas aussi émerveillée que vous paraissez le croire I 11 n'y a eu que deux beaux moments à l'entrée; le reste a été médiocre.»

M. de Cervilly, blessé dans son enthousiasme, ne put s'empêcher de répondre : « Votre jugement n'est pas d'un grand poids, opposé à celui de cette foule immense!

— Les suffrages ne se nombrent pas, ils se pèsent, comme vous dites fort bien, ajouta Emilia.

— Décidément la pension l'a gâtée, » dit madame de Cervilly à l'oreille du comte, et leur fille redevint immobile et inattentive à ce qui l'entourait comme pendant le fameux andante. La voiture filait au galop le long des rues déjà sombres; elle traversa la place du Carrousel et le pont Royal effacés dans les lueurs blanches de la lune qui, à plusieurs reprises, illumina la figure blême de mademoiselle Emilia. Elle était couchée, la tête renversés sur un coussin de velours blanc où rayonnaient ses cheveux blonds; ses paupières étaient baissées et ses lèvres à demi ouvertes comme celles d'une morte, son visage avait repris un caraclère d'unité

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qu'on ne trouve guère aux figures vivantes où se peint la mobilité des sensations. M. et madame de Cerviliy pensèrent qu'elle était endormie et firent mine de la réveiller quand la voilure s'arrêta devant l'escalier de leur hôtel. Elle sauta à terre légèrement, gravit le perron en toute hâte, traversa les appartements et courut dans sa chambre, où elle s'assit au piano.

Le comte et la comtesse l'avaient suivie; ils s'arrêtèrent à la porte au moment où elle préludait; il sembla qu'une force cachée les y retînt et une barre d'émotion pesa sur leurs poitrines; leurs yeux devinrent fixes et hébétés d'admiration; Emilia était pâle comme un fantôme, immobile comme un marbre et idéalisée comme la Vénus de Phidias. L'harmonie découlait de ses doigts, comme le lait des brebis sous les doigts des bergères, comme l'eau sur les pentes, sans nul effort, et par la seule impulsion de la matière. Il n'y avait rien de fébrile dans son inspiration ; elle montait comme le sondes cloches, comme la fumée bleue des toits des, chaumières, comme la musique primitive et naturelle du vent, de l'eau, des arbres et des oiseaux s'élève de la terre vers le firmament. Elle se soutint pendant plusieurs heures sans s'affaiblir, comme le vol d'un oiseau fort qui traverse l'Océan, et son père et sa mère, immobiles et muets comme deux rochers, ne furent rappelés à la vie qu'au moment où les doigts de leur enfant s'arrêtèrent sur les touches blanches et noires, ne pouvant suivre plus loin l'âme envolée d'Emilia.

Ils s'approchèrent pour la féliciter; elle ne les aperçut pas. Le père saisit sa main froide, la mère la baisa sur le front, et tous deux subirent en même temps une impression de froid qui mêla de la frayeur à leur étonnement.

« Elle se pâme i » dirent-ils.

M. le comte prit une carafe et en secoua quelques gouttes d'eau sur le visage extatique de sa fille; on eût dit la rosée du matin sur la corolle d'un lys. Ils mirent les doigts à ses lèvres et y sentirent la tiédeur d'une respiration régulière;

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ils furent un peu rassurés et attendirent patiemment le réveil de ses sens. Mndame de Cervilly se mit à genoux et pria avec ferveur. Le comte se promenait de long en large et sentait son incrédulité vulgaire combattue par les souvenirs de mille histoires mystiques ou fantastiques et surtout par le phénomène qu'il touchait du doigt et des yeux dans la personne de sa fille bien-aimée.

Quand elle revint à elle-même, ils l'accablèrent de félicitations, de questions et de caresses.

« Vous voyez pourquoi je ne suis pas enthousiaste du maestro Paganini. »

« Elle est plus forte que Paganini, se disaient le père et la mère; mais que fera-t-elle de ce talent avec notre fortune!

— Elle sera le charme des élus qui l'entoureront, fit la mère.

— C'est une dot idéale d'un prix infini ajoutée à une autre dot dont le chiffre pouvait séduire les plus hautes ambitions,» ajouta le comte.

Emilia secoua la tète et demanda la permission de se reposer; sa mère la mit au lit et resta près d'elle jusqu'à ce quelle fût endormie. Le comte et la comtesse restèrent à la contempler. Son sommeil ne devait être qu'une suite de la première extase, elle atteignait à cette ligne pure de beauté .qui est le rêve des artistes, réalisé dans les marbres antiques, et la vie animait ce rêve; la respiration enflait ses narines inspirées, le génie battait ses tempes arrondies; une douce moiteur s'élevait de ses cheveux dorés et frissonnant sous les ueurs de la veilleuse. Elle était belle à ravir tous les yeux et tous les cœurs. Le père et la mère ne s'arrachèrent à celte vision qu'à l'instant où les flannnes rosées de l'aube, venant à l'empourprer, l'animèrent à leurs yeux et changèrent en réalité ce qu'jls auraient pu prendre pour une chimère embellie par l'imagination et le mystère de la nuit.

Emilia ne sortit que fort tard de la région des songes : c'est le cas ou jamais de rappeler cette vieille locution mythologique; elle en revint transformée comme ceux qui avaient

parcouru le royaume des ombres. Elle n'était plus reconnaissnble : ce qui étonnait le plus, c'était de la voir se remuer et satisfaire aux exigences de la vie ordinaire, tellement elle réalisait tout ce qu'on dit et écrit des fantômes. Ceux qui l'avaient connue minaudiére, guindée et même spirituelle du petit esprit des pensions et des salons où affluent les jeunes demoiselles, ceux-là se demandaient quelle subite révolution s'était opérée dans celte organisation merveilleuse.

Les hommes se prirent à la regarder. Les hommes ordinaires, éblouis au premier aspect, repoussés dans l'analyse par l'immobilité et l'engourdissement de la statue, avaient proféré d'abord ce mot cruel : abrutissement, puis un autre mot, le plus cruel de tous : fohe ! Mais il lui suffisait d'un regard pour déjouer toutes les insinuations de la malveillance ou de la sottise ; il lui suffisait d'étendre ses doigts vers le clavier et d'en arracher un soupir mélodieux ou des plaintes harmoniques d'un effet déchirant. Elle ne le faisait que par distraction et jamais pour s'imposer à l'admiration des niais. La , musique était devenue le langage de sa tendresse et de sa reconnaissance filiale, et l'expression brûlante des sentiments qui germaient et se développaient dans son àme jeune et candide. Elle ne parlait plus guère qu'avec ses doigts, et sa famille ne tarda pas à s'en alarmer. Les médecins et les hommes de science furent appelés et interrogés. Ilsconstalèrent l'existence du phénomène, i'étudièrent et l'analysèrent, mais se montrèrent peu soucieux de le combattre. Ils conseillèrent le traitement moral; le conseil était bon, mais d'une application difficile. Il s'agissait tout bonnement de choisir les impressions capables d'agir sur une organisation aussi délicate et aussi élevée. Où les trouver? elle avait dépassé le violon de Paganini. Les salons de M. et madame de Cervilly furent ouverts à toutes les célébrités de la fashion et des arts. L'amour devait être, comme en tant d'occasions, le grand médecin, mais fallait-il encore l'évoquer de sareiraite nivstérieuse. Ernilia était froide et résistait à toutes les se-

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d actions. Le Pygmalion était invoqué à grands cris par le père et la mère, mais il ne se montrait pas; il eût été accueilli de quelque part qu'il fût venu, sous la livrée de la vieillesse ou sous les haillons du génie malheureux; on l'attendait impatiemment. Cependant la jeune tille avait témoigné à plusieurs reprises de ses prélérences pour les hommes d'un esprit supérieur; c'était le seul indice qu'elle eût donné sur les moyens à employer pour la rappeler à la vie réelle. II s'était formé autour d'elle un cercle d'hommes éminents qui trouvaient une norme de leur valeur individuelle dans l'attention qu'elle daignait leur accorder. C'était pour chacun d'eux un triomphe d'enchaîner un moment sa pensée à leur conversation, et ils en étaient fiers comme s'ils eussent découvert l'anneau mystérieux qui relie le monde idéalau monde visible, mais ils se sentaient bientôt dépassés et emportés par leur interlocutrice. Quand sa langue se déliait, il s'en échappait à torrents des paroles rhythmées et imagées comme les plus beaux passages des poëte&; c'était de la poésie pure avec une cadence particulière, ignorée des prosateurs et des versificateurs ; c'était luie suite aux grands poënies des Allemands et des Anglais, un bond en dehors des inspirations lyriques de nos grands poètes. On l'écoulait religieusement et avec effroi, comme les anciens devaient écouter leurs pythonisses écumantes, et l'impression était si vive, on s'y abandonnait avec une passion telle, que, le moment passé, on n'en avait guère plus de souvenir que d'un rêve plein de péripéties et d'images grandioses. On se sentait abasourdi comme on l'est toujours quand on a été surpris par l'un des grands spectacles de la nature , un pompeux coucher du soleil sur un espace immense, une tempête en pleine mer, l'éruption d'un volcan, la rupture d'un glacier, l'incendie d'une forêt. Ce langage animé se reproduisait dans sa musique et s'y vivifiait encore. Elle possédait d'instinct le secret des grandes harmonies à un degré si haut que les esprits les plus élevés en subissaient l'impression sans pouvoir s'en rendre compte. Pendant qu'elle jouait, les artistes se surpre-

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naient à ne plus l'écouter et à improviser en même temps des choses qu'ils ne comprenaient pas et qui se trouvaient être des chefs-d'œuvre. Mais il ne s'en rencontrait pas un qui touchât la corde sensible. On elTleurait à peine la surface de son âme. L'abord en était gardé par un sphinx invisible ; Emilia était au r;ing des êtres surnaturels et des phénomènes moraux, devant lesquels s'abaisse l'intelligence bornée. 1! fallait une volonté ou une inspiration supérieure pour la réduire comme elle avait réduit elle-même le plus fameux ensorceleur de la terre, le violon de Paganini.

Il y avait eu affluence de concurrents. Le salon des de Cervilly était un lieu ouvert aux champions de toutes armes; le talent et les qualités extérieures y étaient aux prises et luttaient avantageusement avec la fortune et la naissance, mais les aciers les mieux fourbis s'émoussaient ou se brisaient sur la cuirasse impénétrable de l'héroïne inspirée. Ces sortes de tournois avaient eu leurs ridicules, la mode s'en était mêlée. Il ne fallait pas une grande perspicacité pour s'apercevoir qu'une des chances de succès était de s'ériger en émule de la jeune fdle et de s'appliquer à exceller dans un de ces arts qui élèvent l'homme au-dessus de sa sphère bornée et abaissent l'idéal jusqu'à l'œuvre de ses mains. Les ateliers de peinture et de sculpture, ces officines du génie où le talent réel s'éprouve et s'épure comme l'or au creuset des railleries et des charges, furent encombrés de nouveaux visages et furent en grande vogue à ce nioment-là; les lils de famille y descendirent et s'y abaissèrent à broyer les couleurs et à pétrir la terre glaise. Cet incident fut célèbre dans la chronique des rapins, qui l'exploitèrent au profit de leurs estomacs avides et qui eurent l'ingratitude ironique de le désigner sous le nom ù'invasion des Barbares. 11 y eut aussi les poètes, les philosophes, les historiens, mais surtout les musiciens. Dire ce qui se perdit alors de couleurs, de terre glaise, d'encre et de colophane, ferait une énumération homérique dont ce mince récit serait trop encombré. Le combat des rats et des grenouilles est l'allégorie mot pour mot

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des luttes que se livrèrent les prétendants malheureux. Il y eut des maîtres de musique rivaux et jaloux de leurs élèves, qui leur apprirent l'art des cacophonies et le contre-point au rebours. Il y eut des steeple-chase de lectures, d'exécutions musicales, d'expositions à déprécier dix maisons jouissant d'une juste célébrité de bon goût et d'élégance. La position exceptionnelle de mademoiselle Faudoë de Cervilly justifiait toutes les extravagances. On ne l'approchait qu'avec une respectueuse curiosité, comme une chose surnaturelle. Sa seule présence soulevait des orages dans les cœurs. Sa physionomie s'était empremte de ce caractère simple de beauté antique dont nous ne retrouvons l'idée que dans les chefs-d'œuvre grecs et qui e.xpliquent la fameuse guerre de Troie suscitée par Hélène. Sa grande indifférence était un aiguillon non moins puissant que l'e.xcellence de sa beauté. Le sentiment du beau l'avait absorbée et pénétrée de telle façon, que [nulle autre affection ne se décelait dans tout son air; elle n'était plus que belle, comme le type de la beauté même ciselé par Phidias ; elle était insensible aux pluies de fleurs, de compliments et d'hommages, comme l'ont été les marbres grecs aux intempéries, aux coups de marteau et aux regards admiratifs des générations qui ont passé à leurs pieds. M. et madame de Cervilly désespéraient de rappeler jamais leur fille à la vie de famille et du monde, quand un prince allemand se présenta attiré par la grande renommée de cette singulière pythonisse. Il était immensément riche et se disait artiste. On l'accueillit avec la distinction que lui méritaient ses titres et sa position élevée. En le voyant on commença d'espérer. Il était grand, beau et bien fait ; sa beauté venait surtout de l'équilibre sagement réglé des facultés morales et physiques. Il était brun et nerveux ; ses mouvements étaient prestes et mesurés par l'éducation gymnastique ; sa voix était brève mais sonore; son œil noir et doré et son nez long et mince donnaient à sa mine un caractère de hauteur qui ne messied pas aux princes. Il entra dans les salons des de Cervilly aussi résolument que mademoiselle Emilia était entrée au concert

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du violoniste célèbre. L'aspect de la jeune fille le décontenança ; il se sentit vaincu au premier abord et n'osa pas se mettre au piano devant elle, quoique les pianistes allemands Teiissent annoncé comme leur maître. La belle Kmilia dépassait les conceptions de son cerveau familiarisé avec les plus beaux rêves des poètes de sa nation. 11 se recueillit dans ses réflexions pour y puiser de la force; il n'y trouva qu'une espérance vague. 11 résolut de patienter et d'attendre l'heure du berger. Il prit M. et madame de Cervilly à part et leur lit sa déclaration fort simplement en honnne confiant et digne. 11 déclina de nouveau ses titres, énuméra sa fortune et mit tout au pied de madame et de M. de Cervilly en leur demandant la main de leur fille. On ne mit de condition à la conclu.sion du mariage que celle d'arracher le consentement d'Emilia. « Ranimez-la, faites-la revivre, elle est à vous, » répondait le père; (Jalatée ne sortira pas des mains de Pygmalion.

Le prince Boniface-Léon-ïïercule de HansNvald était le titulaire d'une petite principauté, d'Allemagne, dont le revenu le mettait au niveau des premières familles de la société parisienne. Il avait reçu une éducation libérale qui ajoutait à ses titres une véritable valeur personnelle. Malheureusement cette éducation avait été beaucoup trop surveillée par nombre de maîtres et de gouverneurs, qui, à force de systématiser et de régulariser, avaient fait de sa jeune et exubérante nature ce que le ciseau des jardiniers architectes fait de la cime des ifs ou des orangers. Ils avaient arrêté l'élan de la tige comme on fait d'ordinaire, et, comparé à ce qu'il aurait dû être si son naturel eût suivi son cours libre, le prince de HansAvald était au-dessous de ce qu'il eût été, comme les orangers et les citronniers nains de Versailles différent de leurs frères de la Provence, qui poussent en pleine terre et s'y couvrent de fruits dorés. Livré à lui-même après la conférence avec M. et madame de Cervilly, son premier soin fut de se dresser un plan d'attaque, plan raisonné et calculé dans toutes les règles, comme ceux que le prince Charles dressait contre Na-

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poléon. Hélas! Tinspiration et le génie devaient le mettre en défaut, non pas à son insu, car il le pressentait, mais il ne tenait pas compte d'un presseniimenl cpfil n'avait jamais pu analyser, comme si, en bonne malhématique, on devait négliger l'inconnue qui peut clianger entièrement la solution du problème. La faculté supérieure d'Emilia échappait à sa méthode, et il n'était pas médiocrement embarrassé de voir que tous ses échafaudages de raisonnements ne pouvaient pas le hausser jusqu'à elle : c'était une de ces forteresses que l'on dit imprenables et qui ne s'enlèvent que d'un coup de génie.

Le prince était assidu chez les de Cervilly. Il avait sagement défendu qu'on instruisit Emilia de son talent musical.

Il jouait avec elle l'indifférence, et ce fut un moyen assez habile d'attirer son regard. Ne se sentant pas la force de commander, il eut la modestie d'obéir. Sa pensée se modela toujours sur la pensée inspirée de la jeune tille, et son langage suivit avec une souplesse extraordinaire les ondulations imagées et poétiques de ses improvisations parlées, à ce point que, sans le remarquer, Emilia se familiarisa avec ses réponses, comme un pâtre avec l'écho qui redit ses chansons naïves. Le prince devint son familier, puis son nécessaire, pas encore son ami. On sait avec quel laisser-aller certains grands seigneurs ou hommes d'étude traitent leurs secrétaires; c'est pour eux une sorte de meuble marchant et animé qui reçoit leurs confidences, leurs ordres, leurs boutades, sans avoir le droit de représailles et de contrôle, et dont les réponses les mieux trouvées, les plus insidieusement spirituelles, sont à peine écoutées, flairées au hasard, retenues ou négligées, comme si elles ne sortaient pas d'une bouche humaine et ne faisaient que vibrer dans l'air comme le bruit du vent dans les feuilles. Le prince auprès d'Emilia en était réduit à un rôle passif de celte nature. C'était humiliant pour un grand seigneur, plus encore pour un homme, plus encore pour un amoureux. Devenu le compagnon de ses promenades solitaires, il n'avait pas été désenchanté au contact

de tous les jours. Le prestige était plus fort que Fhabitude. Il semblait croître de jour en jour, comme un fruit qui tend à la maturité. La statue se colorait ; les feux de l'adolescence l'animaient de leurs teintes \ives; les exercices la faisaient voir sous mille aspects différents. Elle conservait toujours au fond son immobilité de marbre, mais les circonstances ou les accidents de rinspiration ou de la vie variaient ses poses. Au bois, c'était Diane chasseresse; à la maison, Polymnie drapée dans ses longs plis ; au piano, on eût dit la déesse de la beauté. Le pauvre prince commençait à devenir aussi rêveur qu'un étudiant allemand imbu de légendes et de ballades. C'était un acheminement vers le but ; mais, hélas ! qu'il était éloigné et qu'il fallait de soupirs pour combler la dislance !

Un soir, Emilia s'était assise dans le jardin de l'hôtel sur un banc de marbre; le prince était auprès d'elle sans qu elle s'en aperçût. Les étoiles commençaient à s'allumer et irisaient de diamants l'herbe brunie de la pelouse; la lune se montrait au-dessus de l'angle ardoisé de l'hôtel dans un nuage ouaté blanc et gris. Le tumulte de Paris était confus comme le bruit de l'Océan et les feuilles chuchotaient avec une molle cadence. Les grands yeux bleus de la jeune fille se tournaient vers le firmament comme pour le refléter tout entier. L'une de ses mains, pâle et moite, contenait les battements de son sein, et l'autre s'étendait sans effort et marquait sa ligne correcte sur l'ovale de son genou. Ses cheveux ondes se partageaient en deux ailes repliées au-dessus des tempes bombées et formaient en arrière une lourde gerbe dont le poids faisait fléchir mollement la ligne suave du cou; sa narine était enflée. par l'inspiration et sa bouche ouverte pour prophétiser. Le prince de Hanswald, soit qu'il trouvât le moment propice, soit qu'il cédât malgré lui à la véhémence de sa passion, se mit aux genoux d'Emilia et, d'une voix entrecoupée de soupirs, bégaya ses prolégomènes amoureux. Un moment il se crut écoulé ; les yeux étaient toujours grands ouverts sur le ciel, la narine et la lèvre remuaient légère-

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ment; l'oreille semblait aspirer les moindres modulalions des bruits extérieurs ; la main blanche pressait toujours le sein gonflé d'émotions, llanswald attendait une réponse, un épanchement longtemps contenu; son àme s'ouvrait d'avance pour ne pas laisser perdre une seule de ses paroles embaumées; il tressaillait d'espérance et d'amour, quand Emilia pencha la tête et le vit à ses pieds. « Vous cherchez des lucioles? » lit-elle de l'air le plus indiflerent du monde; « avez-vous trouvé des lucioles? » Et comme il restait abasourdi sous celte réponse, elle se baissa nonchalamment et ramassa devant les genoux du prince un ver luisant qu'elle fit briller à son doigt comme une topaze vivante. Elle rentra sans faire plus d'attention à son cavalier servant, qui s'était évanoui de désespoir. Il va sans dire qu'Emilia n'avait rien entendu, absorbée qu'elle était dans ses propres contemplations.

llanswald raconta sa déconvenue à M. et à madame de Cervilly, dont les alarmes redoublaient de jour en jour.On se consulta de nouveau avec des hommes d'art et de science, et le résultat des délibérés fut qu'il serait bon d'amener madeselle Emilia à communiquer avec le public. Un échange d'émotions violentes, comme celui qui s'opère entre l'artiste et la foule, pourrait seul la ramener au sentiment de la vie active extérieure. Le tout était de la décider à se montrer dans un concert. Un ecclésiastique distingué, ami de la maison et chanoine honoraire de la cathédrale, fut chargé de lui insinuer ce projet en lui donnant la forme et l'intention d'une bonne œuvre. Il avait été résolu, en effet, qu'il y aurait une collecte et que le produit en serait distribué aux pauvres. Cette noble idée, insinuée avec une voix persuasive habituée à remuer les cœurs, toucha une fibre délicate dans l'àme de la jeune fille, et elle se décida sur-le-champ à jouer du piano devant ce public à un certain jour qu'elle désigna elle-même. Elle ne s'en préoccupa aucunement et ne s'y prépara pas plus qu'aux actes les plus ordinaires de la vie. Le chanoine triomphant demanda pour sa récompense d'à-

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mener au concert un jeune homme, sou ueveu, qui avait été enfant de chœur à la calhédrale, qui avait suivi le cours de Choron et prometlail un sujet distingué à Tart de la composition musicale. La permission fut accordée avec une insistance et un empressement qui éveillèrent dans Tàme du jirince Boniface-Léon-Uercule de Ilanswald les premières inquiétudes et les premiers soupçons d"une jalousie instinctive.

Bénigne Duché, c'était le nom du jeune homme, était le fils d'un artisan qui s'en était remis du soin de son éducation au chanoine de la cathédrale , son parent. L'enfant avait grandi assez librement sous les hautes voûtes de Notre-Dame, aux lueurs bleues et rouges des vitraux, à la fumée de l'encens, au chant simple des psaumes et aux bruits imposants de l'orgue. Les leçons de plain-chant, de latin et de grec, n'avaient pas tellement occupé son esprit qu'elles n'y eussent laissé place à la rêverie enfantine qui est le prélude du génie. La longueur des offices, qui aurait pu alourdir toute autre imagination, favorisait le développement de la sienne. Doué d'une facilité merveilleuse d'intuition, dés l'enfance et aussitôt qu'il fut apte à en déchiffrer le sens littéral, il pénétrait le mot caché des versets de la Bible, il s'en assimilait la poésie, s'en aidait pour s'élever aux plus sereines contemplations de la religion et de l'art. L'habitude des mélodies et des harmonies simples du sanctuaire fécondait et épurait son génie musical, comme l'étude des modèles grecs forme les peintres et les statuaires en leur montrant la beauté dans la simplicité. Duché avait dix-huit ans et achevait solitairement ses éludes à la charge de son oncle le chanoine, qui avait foi dans son avenir. 11 vivait fort en dehors du tumulte musical des concerts et des théâtres; il se défiait singulièrement du pastiche et ne se souciait pas de chercher dans Tœuvre d'autrui des inspirations qui abondaient aux profondeurs de son ùme, comme les sources formées goutte à goutte dans les flancs des grottes ombragées. Néanmoins le génie exerçait sur lui une influence sympathique dont son cœur simple ne

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sp défendait jamais. Il était toujours le piemier à saluer Tavéuement d'un homme supérieur ou Tapparition d'un véritable chef-d'œuvre. Dans le cas même où leur succès aurait pu être compromis par rinintelligence du vulgaire ou les cabales des médiocrités, son enthousiasme suscitait des admirateurs naïfs, et sa i)réseuce seule dans une salle pouvait déterminer la chance en faveur du talent persécuté. Il se sentait assez fort par lui-même et avait assez de contiance dans la providence universelle qui fait à chacun sa bonne part, jiour ne pas jalouser pas plus un autre mérite que les étoiles et les Heurs ne se jalousent entre elles. Aussitôt qu'il avait entendu parler de mademoiselle ?]milia Faudoë de Cervilly, il avait exprimé le désir d'assister à une de ses improvisalions. Son oncle le chanoine fut tout heureux de lui en procurer le moyen, et, le jour venu, il se disposa à cette fête comme un amant sincère de la nature à une promenade matinale dans un site rougi des premières pourpres de l'aube.

Tout Paris eût voulu assister à cette solennité; jamais on n'avait été plus généreux ; on doublait, décuplait, centuplait le prix des places, et les pauvres faisaient d'excellentes affaires. Les appartements de l'hôtel (lervilly, quelque spacieux qu'ils fussent, ne pouvaient s'élargir à toutes les avidités. — Le nombre fut limité aux personnes les plus éminentes dans tous les genres.

Ce fut une de ces réunions d'élite où chaque visage porte un nom, où la beauté, le génie et la richesse fraternisent un instant, où se détachent sur l'éclat des diamants et au milieu dos visages les plus coquets les trois ou quatre lètes dont l'intelligence domine le monde Bénigne Duché fit sensation en entrant. Ces hommes et ces femmes, habitués à discerner au premier coup d'oeil les indices du génie sur le front et dans les yeux, se le montrèrent tacitement et semblèrent se demander : Quel est ce jeune homme ? Le prince de Ilaiiswald étudia son entrée et sentit se confirmer ses soupçons ; il alla se placer à ses côtés d'un air indifférent. Lui aussi, il fut remaraué avec intérêt, mais comme un bel échantillon de la

roce humaine. Les longues touffes de ses cheveux noirs ondulaient gracieusement sur son front et sur son cou brun. Ses yeux répandaient des éclairs, et la passion qui oppressait sa large poitrine donnait à sa physionomie un caractère sublime. Duché eût dû être écrasé par son voisinage, lui presque frêle ; car il n'avait que dix-huit ans, et emprisonné contre son habitude dans un vêtement à la mode, trop- bien ganté pour être à son aise. On lui fit l'honneur pourtant d'étudier sa physionomie; les figures les plus sévères, comme les visages les plus gracieux, s'arrêtaient sur le sien pour tirer son horoscope ; il en ressentit un frisson de plaisir et de crainte en même temps. Il lui venait à la pensée de ces mois par lesquels on se prouve à soi-même que Ton a la conscience de sa valeur, des Cependant! des Et moi aussi ! qu'il sentait combattus par un pressentiment indéfinissable; il lui sembla que toutes ces bouches sérieuses ou gaies lui murmuraient des paroles à double entente: « Tu seras Marcellus, si tu brises le destin rigoureux ! « 11 passa une sueur glacée sur son visage. La vue dÉmilia fit trêve à tout.

Elle était drapée d'une fine robe de mousseline blanche dont les petits plis s'étaient pressés et arrangés comme d'euxmêmes autour de sa taille de déesse. La salle entière sentit une impresion de froid et de terreur ; on eût pu croire que la Vénus Victorieuse était descendue de son socle, et s'était invitée d'elle-même au concert, comme la statue du Commandeur au souper de don Juan. Ses yeux fixes ne virent personne , elle s'assit et joua. On écouta comme si Dieu parlait. Et n'est-ce pas Dieu lui-même qui agit quand l'inspiration est toute spontanée et dépasse les limites étroites de notre misérable nature! L'intelligence, la beauté et la critique étaient sous le joug. On n'applaudissait pas ; on frissonnait et on'pleurait. La force mathématique du prince de Hanswald était réduite à néant. Il priait, il demandait l'inspiration ou la grâce, il se désespérait. Bénigne était radieux. Tout d'un coup, il murmura à voix basse, de façon pourtant à ce que le prince l'entendît : « Je comprends, je vois ce que c'est. » Sa

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iiyure avait pris une expression d'unité seniblaljleiicelle d"Émiiia. « Venez avec moil « dit le prince d'un ton impératif, qui déplaça Bénigne et Tenlraina malgré lui. Ils sortirent sans que rassemblée sans aperçût et allèrent dans une chambre voisine. « Vous avez le secret dl'^milia, dit le prince en tenant ses yeux fixés sur les yeux bleus et calmes de l'adolescent?

— Oui, fit-il d'un air de naïveté adorable; c'est bien simple. Donnez-moi Mozart ou Beethoven, choisissez un morceau entraînant, élevez-le d'une progression de plus.

— Je ne comprends pas, fit le prince.

— Ce n'est pas nécessaire, dit le jeune honnne, donnezmoi une plume. » Et il écrivit ce qu'il appelait une progression musicale. Il en écrivit cinq ou six de suite sous le coup de l'inspiration développée en lui par le jeu d'Émilia. « C'est bien simple, dit-il en finissant. Mes fi rces n'auraient pas pu vaincre l'inspiration pure, mais à l'aide de Mozart et de Beethoven j'en suis venu à bout : jouez ceci. »

Le prince e.xécuta et se sentit investi de la puissance du génie. « Que voulez-vous de votre secret ? dit-il à Duché?

— Ces choses-là ne se vendent pas. Aimez-vous Émilia?

— J'en suis t'ou depuis que je l'ai vue ; je mourrai si je ne puis m'en faire aimer.

— Je vous donne le secret ; seulement il faut que je parte ttés aujourd'hui, ce soir même. Donnez-moi votre bourse pour le départ, je saurai gagner ma vie en route ; je chante, je joue du piano, et je suis un homme. » Ce dernier mot fut [)rononcé avec une énergie qui le grandit encore aux yeuxterriliés du prince ; il prit son portefeuille et le tendit au jeune homme. « C'est trop, fit-il, une bourse seulement! » Le prince lui tendit sa bourse. « Attendez encore, dit Bénigne; une plume s'il vous plait ! » 11 écrivit à la hâte ces trois lignes :

« Mon cher oncle, « Il faut que je vous quitte; ma vocation m'entraîne; « votre tendresse s'opposerait à mon départ : je vous fuis. Je

'■ÎH ETUDKS I.ITTEK AIRES.

« visiterai l'Italie et rAileiiuigue ; je serai de retour dans trois « ans.

« Ma vie est à vous après Dieu et mon art. « Bénigne Duché. »

« Donnez ceci à mon oncle le chanoine; adieu! Soyez heureux et aimez-la toujours ! » Sa sortie fut morne et glaça le prince de terreur. 11 se recueilht dans sa joie et rentra au salon, certain de la victoire. Émiha était assise à l'angle du piano et n'écoutait les chuchotements de la foule que comme un berger écoute le vent, comme un marin écoute la mer. Le l)rince Boniface-Léon-Uercule de Hansvvald s'assit résolument à côté d'elle, aux murmures de l'assemblée; ses doigts profanes préludèrent sur l'ivoire sacré, et la foule des hommes et des femmes, indignée, grondante, allait se lever en fureur comme les Ménades contre Orphée, quand une note sifflante dominant une harmonie sourde, comme l'éclair domine l'or<ige, apaisa toutes les rumeurs et remua dans tous les cœurs des sensations inconnues. Xe grand secret était trouvé ; ÉmiHa pâlit, chancela et tomba aux genoux du prince à la face de tous; on la releva souriante et ranimée. « J'ai trouvé mon vainqueur, » disait-elle, et elle ramassait les violettes et les roses qu'on avait jetées à ses pieds; elle se pencha à l'oreille du prince et lui dit, sans penser qu'elle était une jeune fille : Je vous aime! Les yeux du prince ruisselèrent de larmes. M. et madame de Cervilly, qui étaient là pleurant de joie, s'écriaient : « La condition est remplie! » et le mariage était publié aux applaudissements de nombreux enthousiastes. Ce furent les liançailles. Le mariage ne tarda pas, et la musicienne envolée av;iit fait place à réjjouse respectueuse et soumise. L'amour avait absorbé l'inspiration, ou plutôt la vie d'Émilia n'était plus qu'une inspiration amoureuse aux genoux du prince, si bien qu'il en était tout confus, lui qui ne devait son triomphe qu'au secret trouvé par un autre. Chaque parole tendre de la princesse était un glaive à deux tranchants qui transperçait son cœur. « Vous êtes mon

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vainqueur et mon roi ! » lui disait-elle ;ivt'c toute l'emphase de l'adoration; et ce pauvre roi, honteux, songeait que sa couronne et son sceptre ne lui appartenaient pas. « Ne parlons plus musique, disait-il sans cesse d'un air embarrassé, et la princesse exigeait vingt fois par jour que les mélodies victorieuses s'envolassent du clavier. « Donnez la liberté, disaitelle, à ces colombes amoureuses qui ont amené notre union ! qu'elles me caressent de leurs ailes et m'enivrent de leurs baisers ! »

Hansvvald s'ellbrçait de se substituer lui-même à l'effet produit par ces douces mélodies. Sa fortune se métamorphosait en merveilles aux pieds de sa fée enchanteresse. Il voulait à tout prix recouvrer la paix de l'âme et, se faisant aimer pour son amour, garantir la sécurité de sa vie. 11 prépara les voies du mieux qu'il put, et, quand il se crut certain d'une seconde victoire, il fit son aveu à la princesse.

H s'y prit assez adroitement. Il se rappela mot par mot son entrelie navec le jeune Bénigne, et fut assez heureux pour faire comprendre à son adorée que tout son secret consistait dans une progression mathématique et qu'il n'y avait là qu'un hasard de calcul.

La princesse fit un grand éclat de rire et se mit à sauter comme une pensionnaire de seize ans. « Ce n'est que cela, dit-elle ; l'inspiration peut être vaincue par un calcul ! J'étais folle ! je me perdais dans les nuages ; je veux revivre sur la terre, je veux être une femme comme les autres. Adieu la musique et les arts à tout jamais; mon mari, je ne veux plus aimer que vous. »

La princesse tint parole et assura à son époux un bonheur uni, dont il se contentait en expiation de sa faute. Elle se rendit au monde et à la vie active. M, et madame de Corvilly étaieut heureux de son changement. C'était le modèle des ménagères, la patronne de toutes les œuvres pieuses. Elle se multipliait et rendait mille bons offices à tous ceux qui l'approchaient. Le bien la consumait, le beau lui était devenu indifférent.

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Trois années s'écoulèrent ainsi pieuses et réglées comme les heures des couvents.

Au bout de ce temps-là un prédicateur célèbre attirait la foule à Notre-Dame , le prince et la princesse étaient assidus à ses conférences. Un jour qu'ils étaient assis dans la grande nef à attendre le sermon, un jeune homme passa prés d'eux, qui se retourna en les voyant et se prit à les considérer avec une attention minutieuse. Le prince reconnut Bénigne Duché et sentit un tremblement nerveux lorsque ses yeux inquisiteurs s'arrêtèrent sur les siens et semblèrent lui montrer -le visage affaissé et changé de la princesse. Il s'approcha discrètement de l'oreille de Hanswald et y glissa cette accusation terrible : « Vous ne l'aimiez pas! vous n'étiez pas digne d'elle. »

Le jeune homme traversa la foule, qui se dérangea complaisamment sur son passage; il avait pris du corps et de la tournure, et sa tète illuminée en imposait sans effort. 11 arriva à la tribune du fond suivi par l'œil brûlant du prince et monta légèrement l'escalier qui mène aux orgues. Quand le sermon fut achevé, au moment où la foule vivement émue se prête difficilement a une nouvelle émotion, les orgues éclatèrent comme la foudre du Siiiaï et annoncèrent une mélodie large et sévère qui ravit en e.'itase l'auditoire pieux. Le prince de Hanswald sentit ses cheveux se hérisser et toutes les fureurs d'Othello bouillonnèrent dans ses veines quand il vit à ses côtés la princesse Émilia redevenue pâle et immobile, comme avant son mariage, seulement d'une pâleur plus marbrée, d'une immobilité plus majestueuse encore. Il se leva inquiet, confia la princesse à ses gens, et alla se poster au bas de la tribune. Quand Bénigne descendit, il l'aida à tra- , verser la foule, l'emprisonna dans une voiture et lui dit avec beaucoup de calme : a Monsieur, je suis marié à la princesse Émilia Faudoë de Cervilly; vous me la ravissez, il faut que je vous tue. Choisissez vos témoins. )' Bénigne en trouva sur la place même, le prince en prit sur la roule, et ils se dirigèrent vers le bois de Vincennes. Tout fut terminé en deux

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heures : Bénigne Duché reçut une balle au milieu du front. La princesse n"a jamais rien su de Tavenlure.

Depuis, à travers les grilles qui bonient le petit chemin de ronde des Champs-Elysées auprès de l'ambassade turque, on aperçoit, au milieu d'une pelouse verte, un hôtel soutenu par des colonnes corinthiennes en marbre blanc. Le silence et la solitude l'habitent. La nuit, il en sort quelquefois deux ombres, au galop de chevaux étinceiants. Tout ce qu'on dit de cette maison, c'est qu'elle est habitée par deux spectres : un fantôme et une statue.

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