VIE DE JACQUARD
De tous les hommes illustres auxquels la ville de Lyon a donné naissance, Jacquard est celui dont le renom et lesœu-
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vres se sont le plus universellement rép.-indus, et dont la gloire est le plus en harmonie avec le génie industriel de cette grande cité.
l'eul-on imaginer une figure qui reproduise plus fidèlement, en relevant à sa plus haute expression, le type de celle race laborieuse qui, depuis tant de siècles, enfante les merveilles du luxe sans réclamer poiu' elle-niênie autre chose que le plus modique salaire?
L"ouvrier homme de génie, l'homme de génie vertueux, c'est là tout Jacquard. Assiégé de tribulations, il se dévoue à son idée, la dévelop[ie, la rend pratique, en offre les prémices à sa ville natale, en enrichit le monde entier et se contente d'un morceau de pain; encore ce morceau de pain lui est-il contesté et rendu amer par les plus sanglants outrages !
Dernier Irait qui ajoute Tauréole du juste à ce front déjà couronné par le génie ! Jacquard ne se plaint pas d'être méconnu, il trouve même une excuse à ceux qui le maltraitent.
Enfant de Lyon, j'ai recherché avec une sorte de piété liliale les faits les plus obscurs qui se raltachenl à celte vie si simple et si admirable.
Je vais les exposer et les coordonner le plus tidélement qu'il me sera possible.
La famille de Jaci(uard tient à cette race populaire primitive où tant de génies vigoureux ont puisé leur sève; on retrouve sa racine dans les carrières du village de Couzon, qui, de temps immémorial, fournissent à Lyon la pierre de ses bâtiments.
Jacquard, Joseph-Marie, est né à Lyon le 7 du mois de juillet de Tannée 1752.
Ces prénoms sont consignés dans son acte de baplèine; d parait que dans la suite Jacquard signa : (iharles-Mane.
Son père, Jean-Charles Jacquard, ouvrier tisseur à la grande tire, était maître ouvrier en étoffes brochées d'or, d'argent et de soie.
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Sa mère, Antoinette Rive, élait liseuse de dessins, métier qui suppose une intelligence assez exercée.
Isnac-Charlos Jacquard, son aïeul, était tailleur de pierre à Couzon , où il cultivait un petit ciiamp, et où l'on montre encore aujourd'luii une cour qui a conservé le nom de Cour Jacquard .
Son père, qui le destinait à être son successeur, ne prit pas grand souci de son éducation. Elle se fit toute seule; Jacquard sut à peu près lire, écrire et compter sans qu'on lui eût connu de maître. IN'était-il pas inspiré par son génie et secondé par les plus heureuses dispositions?
Dans sa dixième année, il subit la première et la plus terrible des épreuves : il eut à pleurer la mort de sa mère.
Quand il eut de douze à treize ans, son père l'avertit qu'il fallait choisir un état, et lui conseilla naturellement de faire son apprentissage dans la maison paternelle. Avec son coup d'oeil observateur, le jeune Jacquard avait dû s'apercevoir que lemélierrudimentaire dont on se servait alors pour tisser les élofTes était surchargé de complications inutiles: comme s'il en eût été rebuté à l'avance, il refusa de s'y assujettir.
Il est à présumer que ce refus de rester en apprentissage chez son père décida de son entrée chez un de ses parents, M. Barret, imprimeur-libraire.
Il y a quelques contradictions à cet égard dans les documents que j'ai pu consulter.
Vers la même époque on retrouve Jacquard dans latelier de M. Saulnier, l'un des plus habiles fondeurs du temps. 3Iais il est difficile de préciser aucune date dans l'intervalle qui sépare la mort de sa mère de la mort de son père, qui arriva dix ans plus lard, c'est-à-dire quand il alteisnait sa vingtième année.
Dans toute cette période, on nous le montre toujours occupé de mécanique, de petites inventions utiles à diverses industries, donnant même à son père quelques aperçus nouveaux sur les changements à faire dans ses métiers; si nous le perdons un instant de vue, nous ne le savons pas moins
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absorbé clans ces rechercbes préliminaires qui doivent amener un jour sa grande découverte, celle qui sera aux yeux de la postérité son véritable titre de gloire.
Témoin des difficultés sans nombre qui rendaient à son père et aux autres ouvriers le travail sur l'ancien métier si pénible, il rêvait aux moyens de le simplifier, et, comme la mise à exécution de ce dessein exigeait une connaissance approfondie des anciens modes de fabrication, il commençait à regretter vivement le temps qu'il n'avait pas consacré à cette étude. L'exiguïté de ses ressources l'empêcbait de s'y adonner entièrement
Sur ces entrefaites, son père fut atteint d'une grave maladie qui l'enleva quelque temps après à la tendresse de son fils, au moment même où celui-ci se préoccupait de diminuer ses fatigues, de faciliter son travail, de lui assurer un peu de repos au terme de sa carrière.
Voilà donc Jacquard orphehn à vingt ans et en possession d'un modique patrimoine. H monte une fabrique de tissus façonnés, occupe des ouvriers en assez grand nombre, engage sa responsabilité dans des opérations commerciales; son âge, son inexpérience, sa bonbomie et sa droiture, n'étaient pas précisément ce qu'il fallait pour mener à bien son entreprise; il y eut des déboires et n'y réussit pas.
Soucieux, mécontent, presque à bout de ressources, il chercha une consolation dans le mariage.
Vers 1777, il épousa une demoiselle Boichon; M. Boichon, son père, était armurier à Lyon. On le leurra de la promesse d'une dot; sa bello-mère le fit s'engager dans des procès qui n'aboutirent qu'à sa ruine. Jacquard en fut réduit à vendre une maison qu'il avait à Couzon pour payer ses dettes. Les heureuses qualités de sa femme le dédommagèrent de ses tribulations, aussi lui consersa-t-il jusqu'à sa mort le plus tendre attachement.
Elle lui donna un fils.
Nous touchons à cette époque agitée où Jacquard eut besoin de la ferme conscience de son génie pour surmonter les
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'lifficullés et triompher des obstacles. Avant de passer outre, jetons un dernier regard sur cette enfance et cette jeunesse, mi-rêveuses, mi-oclives, que j'aurais voulu analyser dans le plus petit détail et dont il ne reste que des souvenirs incomplets; Jacquard lui-même, à la fin de sa vie, ne nous a laissé que des aperçus Irès-vagues sur ses commencements.
Un de ses admirateurs lui avait entendu dire, dans un épanchement familier, qu'il avait travaillé en qualité de prote à une édition de Jean- Jacques Rousseau, imprimée à Lyon.- 11 aimait aussi à rappeler qu'il avait cultivé les arts et la poésie; il montrait avec une douce satisfaction une bibliothèque assez considérable, composée de nos classiques, réunie par lui à grand'peine, et qui lui avait coûté bien des privations. 11 avait prélevé sur les besoins du corps cette nourriture du cœur et de Fesprit.
Shakspeare fait dire à un de ses personnages : « 11 n'aime pas la musique, ce doit être un méchant. » On pourrait retourner la phrase en faveur de Jacquard : il adorait la musique; en outre, il avait une jolie voix qu'il dirigeait à mer- .véille, et c'est au souvenir de cet agrément que madame Jacquard attribuait sa première pensée d'amour.
On sait de ses premiers travaux, mais sans pouvoir assigner une date certaine, que l'imprimerui et la coutellerie lui durent quelques innovations ingénieuses et utiles.
Le mécanicien J. Ponçon rapportait à Jacquard la première idée d'un perfectionnement qu'il avait introduit dans le métier, qui permettait de tisser alternativement deux armures, et de fabriquer tour à tour du taffetas, de la serge et des cravates à bordure satinée sur toutes faces.
La première découverte de Jacquard appliquée au métier à tisser les étoffes remonte à l'année 1790. Dans sa demande d'un brevet, le 15 septembre 1801, Jacquard en fait mention. Je cite ses paroles textuelles : « J'obtins d'abord, en 1790, M un succès important; je donnai, à celte époque, aux ma- « nufactures, une machine qui depuis a été mise en usage de « telle manière, qu'en 1801 elle existait sur près de qua-
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« tre mille métiers dans la seule commune de Lyon. »
C'est donc longtemps avant 1790 qu'il dut être frappé des inconvénients graves que l'ancien métier présentait, et qu'il résume ainsi dans le préambule de la demande de brevet que nous venons de citer :
« 1° Les divers faisceaux de lacs qu'on jette sur une des « parties latérales du métier où se trouve placé le tireur oc- « cupent dans un atelier une place qu'on pourrait employer « autrement ;
« 2^ La nécessité de préparer au tireur l'ouvrage qu'il doit « faire embarrasse le métier d'une quantité d'objets dont la *( disposition exige de grands frais ;
« 5° Enfin, avec ces métiers, on éprouve l'inconvénient « très-grave de ne pouvoir se passer d'un tireur de lacs. »
Ce langage technique, usité dans ces sortes de pièces , ne nous donne que les causes apparentes et matérielles qui ont déterminé Jacquard à conmiencer et poursuivre ses recherches. Mais il eut un mobile plus élevé, une pensée plus humaine : le désir de mettre un terme à d'indescriptibles souffrmces en même temps que la conscience d'être utile. Sa vie tout entière en offre une preuve vivante.
L'ancien métier présentait comme un fouillis inextricable , une multitude de faisceaux de cordes verticales rattachés à d'autres cordes horizontales {\e sainple et le rame), quil fallait tirer les uns après les autres pour lever tels ou tels fils (le la chaîne qui devaient livrer passage à la navette armée du til de la trame. Celte besogne était exécutée par un subalterne sous les ordres de l'ouvrier tisseur.
L'âme sensible de Jacquard s'était émue à l'aspect de ces rires souffrants et dégradés, réduits à l'état d'instruments passifs et de véritables automates, qu'on appelait alors le tireur ou la tireuse de lacs.
Un orphelin, un enfant disgracié de la nature, le plus souvent une jeune fille abandonnét-' que le hasard ou plutôt un mauvais génie avait amenée de la campagne inculte dans cette grande ville, qui lui faisait payer cher son hospitalité,
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pauvres créatures dont l'àme allait être atrophiée, s'attelaient à ce métier, s'y courbaient comme sons un joug, obéissant à une sorte de grognement de l'ouvrier tisseur, tiraient le iwne ou déplnçaiont les faisceaux du saruple, se tenaient pendant de longues heures dans une position gênante qui arrêtait leur respiration et déformait leurs membres. Ajoutez à cela une maigre pitance, et ces vices grossiers qu'enfantent la misère, Tignorance, l'abrutissement : c'en était assez pour faire pulluler une race difforme et rachilique aujourd'hui éteinte et disparue du sol lyonnais, grâce au génie bienveillant de Jacquard et à sa merveilleuse découverte.
Je constate ici une lacune de dix ans dans l'existence intellectuelle du modeste inventeur.
La dévolution française éclate et change la direction de ses travaux ; la ville ne lui offre plus les garanties de sécurité, ni les ressources suffisantes pour subvenir aux dépenses de son petit ménage.
Ne faut-il pas nourrir et élever ce fils que le ciel lui a envoyé pour bénir son union ? -
Sa probité, son mérite déjà coniui, inspirèi'ent à une dame Rousset, qui possédait dans le Bugey des carrières de gypse, de lui en confier l'exploitation.
En 1795, les Lyonnais se déclarent en hostilité contre la Convention et affirment qu'elle n'est plus libre, .lacquard ne veut pas être séparé des siens dans un péril aussi imminent: il s'empresse de les rejoindre.
Il prend les armes avec ses concitoyens ; on le nomme d'abord sous-officier. Son fils, âgé de quatorze ans, l'accompagne. Pendant toute la durée du siège il montra un sangfroid et une énergie à toute épreuve. Cela ne doit pas étonner dans un homme qui fut toute sa vie si modeste. Le courage appartient aux âmes simples. Que la carrière soit plus ou moins éclatante, que la gloire soit précédée de fanfares ou grandisse à petit bruit, ce sont toujours les mêmes qualités qui font les véritables héros.
Lorsque les armées de la Convention eurent pénétré dans
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la ville, Jacquard, à qui était réservé le trisie sort des vaincus, fut arraché aux bras dune épouse en larmes par la prévoyance active de son fils, qui, pour le sauver, l'enrôla et s'enrôla lui-même dans les armées delà république.
Ils allèrent rejoindre un régiment qui s"ét;iit formé dans Lyon des débris de l'armée du siège. Jacquard et son fils faisaient partie du contrôle de la cinquième compagnie du deuxième bataillon du Rhône, dit Commune-Affranchie. Leur capitaine se nommait André. Le régiment allait bloquer Toulon ; près de Valence, il reçut un contre-ordre et se rendit au bord du Rhin, où il campa trois mois devant .Xéhozel. L'ennemi était en observation de l'antre côté du fleuve ; on ne pouvait se procurer qu'à six lieues du camp des vivres, qu'une chaleur excessive mettait eu putréfaction. Une épidémie se déclara, et celte troupe, qui allait à douze cents hommes, se vit réduile à quatre cents.
Madame Jacquard se désolait dans les angoisses de l'attente et dans l'absence de toutes nouvelles. Au bout de trois mois, elle reçut de son mari une lettre datée de Saint-Amour, en Franche-Comté. Dès qu'elle sut où retrouver les objets de son affection, elle accourut en toute hâte; elle ne prit que le temps de les presser contre son cœur et reprit le chemin de Lyon. Pauvre mère, un pressentiment ne vint-il pas l'avertir qu'elle embrassait son fils pour la dernière fois?
On avait confié à Jacquard la surveillance décent vingt réfractaires, prisonniers dans un petit village; il les traitait avec une grande douceur dont il ne tarda pas à se féliciter. Un beau jour on apprend qu'une armée ennemie approche du village qu'ils occupent. .lacquard assemble sa petite troupe, la harangue et promet la liberté à ceux qui feront leur devoir. A l'exception de trois, tous marchèrent à sa suite ; ils fnrci'rent l'ennemi de se retirer, puis rejoignirent le régiment à Hagueneau, où Jacquard fit raamtenir sa promesse et obtint la remise de leur peine.
L'exemple du père agissait puissammeni sur le fils, et la valeureuse conduite du fils n'était pas une médiocre consola-
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lion pour le père, qui reportait sur cette tête chérie toutes ses espérances d'avenir. Il était à la veille de les voir déçues.
Rien ne coûte à la Providenee pour ramener un homme dans le chemin qu'elle lui a tracé. (Juand Dieu exigea d'Abraham le sacrifice d'isaac, il se contenta de mettre à l'él)reuve la vertu de ce patriarche, et, au moment où celui-ci allait immoler son fils, la Bible nous montre le bras d'un ange qui détourne le glaive.
Notre héros subit l'épreuve jusqu'au bout : des circonstances indépendantes de sa volonté l'avaient contraint à suivre son lils dans une carrière pleine de périls et de séductions qui le détournait de son but; la patrie y gagnait deux valeureux soldats, peut-être un grand capitaine 1 l'industrie y perdait un sauveur et un rénovateur. Il ne pouvait être ramené dans sa voie que par une secousse violente. Son fils tomba frappé d'un coup de feu : la blessure était mortelle. Après l'avoir recueilli dans ses bras, le père dut s'arracher à cette étreinte : la discipline le liait au régiment. Le pauvre enfant, laissé à riiôpitai, mom-ut en priant Dieu craffectionner les auteurs de ses jours. Nous citons ces dernières paroles telles qu'elles s'étaient conservées dans la mémoire de ses parents désolés.
On essaya vainement de consoler Jacquard ; pour l'attacher à l'état militaire on le nomme gouverneur de la ville de Worms ; mais rien ne pouvait désormais le distraire de son chagrin.
Il abandonna le service pour aller auprès de son épouse lui prodiguer des consolations qu'elle seule pouvait lui rendre.
Elle vivait dans une condition précaire, occupée à tresser de la paille, en compagnie d'une jeune fdie, Marguerite Vignard. Celle-ci voua dés lors aux deux époux une affection qui leur a survécu. Jacquard fut obligé, poiu' vivre, de se plier à cette besogne ingrate.
Nous atteignons ainsi à l'année 1801, à l'époque où il fit sa première demande de brevet.
Lyon réparait ses désastres ; les principaux chefs d'industrie, qui s'élaient retirés en Suisse et en xMlemagne pour laisser passer l'orage, venaient de rentrer avec leurs familles. Les métiers se remontaient et faisaient entendre, de la Croix- Rousse à Saint-Just, leurs battements réguliers; les manufacturiers demandaient à cor et à cris du bon marché et des procédés plus simples pour mettre la fabrication en harmonie avec les conditions d'existence créées par de nouvelles institutions. Les habits de la noblesse et les ornements d'église ne suffisaient plus à alimenter l'activilé des fabriques ; il n'y avait qu'un salut : élu-gir le plus possible le cercle et généraliser l'usage de la soie.
Jacquard se posa le problème et tenta de le résoudre. Il reprit ses études abandonnées, et se remit à l'œuvre avec cette patience dont on peut dire qu'elle est la mère des inventions. L"inspiration donne l'idée, la patience en trouve l'application.
Il construisit en petit une machine qui répondait tant bien que mal aux conditions qu'il s'était imposées : supprimer le tirage des lacs, simplifier l'ancien système. Le plan et l'e-xpli-: cationrfju'en donne l'auteur lui-même restent déposés au ministère de l'intérieur, sous le numéro 245 des brevets, à la date du 13 septembre 1801.
Admis quelque temps auparavant à l'exposition des produits de l'industrie nationale de Paris, ce premier essai avait été distingué par le jury, mais n'avait obtenu toutefois qu'une médaille de bronze.
Depuis, l'inventeur y fit des modilications telles, que, dans la seconde machine, celle qui a porté son nom, on aurait peine à retrouver la trace de la première.
Néanmoins Jacquard établit sur ce modèle un métier qui fut trouvé digne de fixer l'attention de la consulta cisalpine convoquée à Lyon par le premier consul Bonaparte. Quelques membres de cette illustre assemblée, chargés d'examiner ce travail, allèrent visiter Jacquard au petit domicile qu'il occupait dans la rue de la l'ècherie. Cette première visite lui en
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attira beaucoup d'autres et l'entoura d'une certaine considération. On commençait à entrevoir que le bonhomme pourrait bien un jour on l'autre être de qiit'lquo utililé à l'industrie de son pays ; la municipalité lui concéda un logement au palais Saint-Pierio, à la condition qu'il formerait gratuitement, d'ajuTS sa méthode, un certain noiid)re de jeunes ouvriers.
Deux années s'écoulèrent, pleines d'enseignements précieux pour les apprentis et de douces espérances pour le maître, qui voyait poindre sa bonne étoile et sacrKiait jusqu'à sou dernier sou pour la construction de ses modèles. Il oublia d'en réclamer le remboursement.
Le mérite de l'inventeur avait déjà percé l'obscurité ; l'occasion lui vint de se produire avec plus d'éclat.
L'Angleterre avait un grand intérêt marchand à ce que l'on découvrît un moyen de fabriquer au métier les filets de la pêche, la main n'allant pas assez vite.
Avant même que la paix d'Amiens fût conclue, la Société des Arts de Londres avait proposé une récompense considérable pour celui qui découvrirait ce procédé plus ex- ■ pédilif.
En 180.", la Société des Sciences et Arts de Paris mit le même sujet au concours, avec l'offre d'une grande médaille d'or. Outre l'importance commerciale de cette recherche, l'honneur d'une double récompense offerte simultanément par les deux puissances rivales devait singulièrement exciter l'émulalion de lous ceux à qui leur génie ou des études spéciales donnaient le droit d'entrer dans la lice. Jacquard, ayant eu connaissance du programme dans une réunion d'amis, en épousa ridée et y consacra comme toujours son temps et son pécule. Il reparut peu de temps après avec une moitié de (llet qu'il avait tissée à la mécanique 1 Soit pénurie, soit négligence (et peut-on deviner pour quel secret motif les oiseaux abandonnent leurs œufs?), il avait renoncé à l'invention et au prix dont elle devait être couronnée.
Une heureuse indiscrétion de ses amis ne permit pas qu'il
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l^erdil ainsi le fruit de son labeur. M. Bureaux de Puzy, alors préfet du Rhône, avait eu connaissance des particularil/'s que nous venons de raconter.
Il mande auprès de lui Jacquard ; il lui apprend qu'd a informé le premier consul de sa découverte, et qu'il a immédiatement reçu Tordie d'en vériiier l'autheuticilé. Au bout de quelques jours, .Jacquard rapporte un lilel à demi tissé, et. pour qu'il ne reste plus aucun doute dans la pensée du magistrat, il le prie d'ajouter lui-même une maille à ce tissu.
A peine laissa-t-on à notre inventeur le temps de faire ses adieux à sa femme : une chaise de poste Temniena rapidement à Paris.
Une commission avait été nommée pour l'examen de sou mécanisme. iSans perdre de temps on conduisit Jacquard au Conservatoire des Arts-et-Méliers.
Il y fut présenté à cette commission dont l'illustre Carnot faisait partie. Jacquard, sous une mise très-simple, ne répondait pas à l'idée qu'on s'était faite d'un homme de génie, d'un nouvel Archimède. Carnot, se méprenant, lui dit d'aller chercher son maître pour qu'il vint lui-même donner ses explications.
Jacquard fut obligé de décliner son nom et sa qualité. « C'est donc toi, reprit brusquement le ministre, qui as la prétention de faire ce que Dieu lui-mêuie ne pourrait exécuter, un nœud avec un fil tendu? » La réponse de Jacquard fut simple, mais précise; il se fit écouter et s'en lira à son très-grand honneur.
On le lit passer dans une pièce voisine, où il trouva tous les ustensiles nécessaires, et, assisté de quelques ouvriers, il ajusta son métier à la bâte et put donner, séance tenante, une démonstration pratique de sa découverte.
A la suite de celte épreuve, Jacquard fut admis au Conservatoire des Arts-et-Métiers de Paris, qui occupe le même emplacement que l'ancienne abbaye de Saint-Martin. On lui assura un traitement de trois mille francs paran, et, le '2 février ISOi, la .*^<lciété d'enrouragement des Sciences et Arts
de Paris lui décerna cette fois la grande médaille d'or.
M. Molard, qui était alors directeur du Conservatoire des Arts-et-Métiers, mit à la disposition de lingénieux mécanicien tout ce qui pouvait Taider dans la mise à exécution des conci^ptions de son génie. Celui-ci sut mettre le temps à profit : il restaura ou inventa des machines destinées, les unes au métier à la barre, les autres à la fabrication toute particulière (les rubans de velours à deux faces qui se font à Saint- Etienne, d'antres enfin à des métiers d'étofles de coton à double et triple navette.
Ce fut là qu'il vit pour la première fois une machine oubliée du célèbre ingénieur Vaucanson, à laquelle ses détracteurs l'accusèrent d'avoir emprunté son système.
M. Molard, dans une lettre qui a été conservée, le chargeait de remonter cet ancien appareil, et de le mettre en état de fonctionner.
Dans ce métier figuraient déjà les cartons percés; mais ils étaient poussés par une personne assise à la droite de l'ouvrier, faisant la même fonction que le tireur de lacs du métier à samples et à rame. Le mécanisme en était très-compliqué et aurait entraîné la dépense énorme de dix mille francs, pour ne donner qu'un dessin très-réduit de quinze à seize centimètres, tandis qu'avec les cartons employés par Jacquard, le dessin peut varier et se compliquera l'infini, et nous sommes bien loin de ce prix inabordable de dix mille francs ! pour la somme de cent à deux cents francs on établissait le nouveau métier.
Vaucanson ne faisait que changer la besogne du tireur de lacs ; Jacquard le supprime et le remplace par une pédale qui fait mouvoir nn mécanisme d'une ingénieuse simplicité.
C'est là l'invention que Jacquard a puisée dans son génie et qu'aucun précédent n'a pu lui faire deviner. Dés lors le Usage et le perçage des cartons reçoivent nue application que Vaucanson n'avait pas même entrevue, et Jacquard avait employé son cylindre dès 1790.
Toutes les investigations faites par les hommes les plus
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I uiiipéli'iils et les liislorieiis les plus désintéressés, ont amené ce résultai :
(Jue Jacquard fut bien l'inventeur de sa machine, quii en donna un premier modèle en 1790, qu'il le perfectionna en 1801, puis en 1806, quil lui domia la dernière main dans rinlervallR qui sépare cette dernière date de 1822; que le cylindre de Vaucanson et les tablettes de Falcon ne le metlaient même pas sur la trace de la solution du problème dont la gloire lui appartient irrévoaiblement.
Des perléclionncnienls ont élé apportés depuis à son mécanisme, et spécialement par MM. Fétinet, Bély, Breton, Trancliet, Skola, Jaillet, Arnaud, mécaniciens; par M. Moulins, passementier; par M. Meziat, professeur de théorie à Lyon. Le principe générateur a élé trouvé et appliqué par JacquarJ. (l'est à lui que nous sommes redevables de ces immenses bienfaits : rémancipation intellectuelle d'une classe vouée a toutes les nuséres, la prospérité de la fabrique lyonnaise et des cités indu^lrielles, l'expansion elle bon marché des tissus!
Nous reviendront aux conséquences de celle première découverte. Une digression était nécessaire pour jeter un peu (le clarté sur ce dédale inextricable où le narrateur et le lecteur ont besoin d'être guidés par un lil d'Ariane. Maintenant que i'écheveau est un peu débrouillé, nous allons continuer le récil des actions et de la vie de noire grand honune jus- (|u'au dénoùment.
Pendant qu'il était au Conservatoire des Ai'Is-el-.Méliers, Jacquard eut les encouragements de la future im|)éralrice Joséphine. 11 est hors de doute qu'avec l'appui de Bonaparte il ne se lût poussé rapidement aux honneur- il aux emplois. Mais il n'eut Jamais de velléité ambitieuse.
La ville de Lyon ne taida [las à le ra[)pcler; Jacquard, comme un bon lils, ne voulut passe i-cprésentrr daiissa ville natale sans lui rapporter un nouveau tribut de bon génie, un gage de sa vive afl'oclion. 11 étudia les procédés usités aux (iobelins pour la fabrication des tapisseries et y appliqua son système.
2m ETUDES LIT l'EKAlKES.
Les notices ne s'accordent pas sur l'époque de son reluur à Lyon; elles varient de 1804 à 1805.
A son arrivée, les administrateurs de lliuspice de l'Antiquaille lui oH'rirent, pour lui et sa femme, la table et le logement, et lui conférèrent la direction d'un atelier où il essaya de divers tissus de laine et soie, à Tiniitation des Gobelins, en employant ses méthodes.
Tout d'un coup Tadminislration s'arièta devant les dépenses ou les difficultés de la nouvelle entreprise, l'atelier fut supprimé .lacquard se réfugie au palais Saint-Pierre, dans le petit logement qu'il avait précédemment occupé; Tadministration des Musées le lui conteste, et le voilà sans une pierie où poser sa tête, obligé de cherclier un asile dans un des quartiers les plus tristes de Lyon, le quartier d'Ainay, à ce qu'on dit.
Au milieu de tous ces déboires, l'honuiie de génie ne reste pas sans consolations. On en peut juger par celte lettre que le célèbre Camille Jordan, alors secrétaire de la Société des Amis du commerce et des arts- de Lyon, adresse à RI. Defarge, qui exerçait par intérim les fonctions de préfet.
» Monsieur, « J"ai mis sous les yeux du conseil de notre Société la lettre que vous m'avez lait Thonneur de m'écrire, en date du l"' fructidor. Il n'attend qu'une réunion plus nombreusede la Société pour dresser la liste que vous désirez et pour vous l'envoyer. Il se borne pour le moment à vous rappeler uii liomme bien précieux à l'industrie de notre ville, M. Jacquard, et à vous prier de l'appuyer auprès du gouvernement dans les justes demandes qu'il peut avoir ti faire. Je vous prie, Monsieur, d'agréer l'assurance de mon respect.
r< Lyon, 15 fruclitlov an XIII,
« Camille Jui;ii.v.n. n
\'ers cette époque. Jacquard entre en relations avec M. Pernon, député de Lyon au Corps législatif, dont il était un des tribuns. 31. Pernon avait une fabrique importante dirigée
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alors par M. Zacliarie Grand. On y exéculail de magnifiques étofles, au moyen des anciens métiers à sainples et accrocliaye, perfectionnés pai' de la Salle. On voit que, vers la lin du siècle dernier, le dessinateur de la Salle avait apporté de notables améliorations dans le tissage des étoffes de luxe. (Juelques-imes de ces étoffes, remarquables par la hauteur des dessins et le grand nombre des lacs, exigeaient deux ca.^sins, et conséquemment deux tireurs de cordes indépendamment du tisseur. Jacquard les suppléa par son système, et restreignit la besogne à un seul ouvrier.
Ce fut au commencement de février 180G que M. Grand lit le premier essai de son métier dans latelier Iinberl, cpiai de Retz, n° ib. Il fonctionnait avec quelques diflkuUés, mais M. Grand le jugea si avantageux, qu'il appuya en sa faveui' ;mprès de M. l'ernon la demande d'une pension de trois mille tVancs eu faveur de l'inventeur, en lui imposant la condition de travailler au perfectionnement de son métier, de le faire adopter par les manufacturiers lyonnais, et de diriger les tr;ivaux de fabrique des établissements communaux.
Mis aux prises avec les difficultés de la pratique, lliabile ibéoricien y trouva de nouveaux aperçus. Le mouvement des crochets était gêné, il fallut le régler et le maîtriser par des e'iastuiue^, puis supprimer le charriol et le remplacer par la presse rnobile à ressorts. Arnaud, ouvrier tisseur et mécanicien, et le mécanicien Breton l'aidaient dans ces découvertes, Arnaud, pour le [U'emier, Breton, pour le second de ces perfectionnements.
M. l'ernon mit Jacquard en rai)port avec le conseil municipal et avec la chambre de commerce de Lyon. Vue nouvelle commission fut nonunée pour pn cédera un e.\amen déllnitif de sa découverte; cette coujmission s'adjoignit les hommes les plus comjtétents choisis parmi les ouvriers et les fabricants les plus expérimentés. Ils reconnurent que les machines successivement proposies pour suppléer la manœuvre du tireur de lacs, sous le nom de niécanicpies à la Dardois, à la Pouçon et il la Brun, présentaient de nombreux inconvénients.
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Ils conslalèrenl que le prucédé de Jacquard élail d'une application immédiate et facile. Leur témoignage eu sa faveur fui iniauinie. Dès lors son nivention put être considérée comme une œuvre de génie, qui devait assurer à son auteur la reconnaissance de ses contemporains.
Enfin, un décret impérial de Napoléon, daté de Berlin du 17 octobre 1806, autorisa Fadniinislration municipale de Lyon à traiter avec Jacquard de ses proc'dés mécaniques, moyennant une pension viagère de trois mille francs réversible par moitié sur la tète de sa veuve, dans le cas de sur^ vivance de celte dernière. Par la signature de ce traité, son brevet tomba dans le domaine public.
Aclieter trois mille francs d'incalculables bénétices et une (elle gloire industrielle I
La ville de Lyon faisait un bon niarclié.
On dit à ce propos que l'empereur IVapoléon, apposant ^a signature au bas du décret qui ratifiait cette convention entre la ville marchande et l'inventeur, ne put retenir cette exclamation : « En voilà lui qui se contente de peu! »
Cela prouve bien la philosophie du bonhomme, comparable en ceci à notre la Fontaine, et au poëte si regretté de la France, notre modeste Déranger! 11 est arrivé au terme que le sage assigne à ses désirs, un peu au-dessous de cette médiocrité dorée qui semblait à Horace la limite du bonheur. Désormais rien ne le tentera plus. 11 n'use pas même du privilège que lui a concédé le gouvernement, qui lui assurait une prime de cinquante francs sur chacun dos métiers où serait ajipliqué son système. Les oHVes lui viennent de toutes parts : Amiens, Saint-Quenlin et l'ouen l'appellent à la diieclion de leurs ateliers pour le tissage du lin, du 111 et du colun; Manchester propose une somme considérable. Jacquard s'est voué à sa ville natale; sa pension de trois mille francs suffit à assurer son indépendance; il touche aux plus grands hommes par le côté le plus indestructible, la vertu.
La pensée qui avait soutenu Jacquard dans ses travaux était à la fois économique, industrielle et toute humaine. Elle
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lie devait pas être comprise tout d'abord du grand nombre, peu éclairé sur ses véritables intérêts.
Comme il arrive à la suite de toute innovation qui occasionne un déplacement, on ne vit dans Tinvention de Jacquard qu'une suppression de bras et de salaires. Ce restaurateur de la fabrique lyonnaise, ce fondateur de la prospérité générale, fut regardé par ses anciens compagnons comme un ennemi public et un faiseur de pauvres. La malveillance s'empara de ces dispositions funestes et ne fit que les envenimer. Les colères sourdes éclatèrent, on en vint à des voies de fait, on lui craclia au visage, et, un jour, pi'és de la porte Saint-Clair, un groupe de furieux allait entraîner Jacquard dans le Rliône, si quelques liommes de cœur ne s'étaient trouvés là pour Tarracher aux mains de ces fanatiques.
On ne dit pas qu'il se soit défendu, lui qui avait combattu au siège et dans les armées de la République! il se contentait de répondre avec une résignation évangélique : «Ce que j'ai fait est à leur avantage, mais ils ne peuvent le comprendre. H
Si la m:ichine de Jacquard supprimait une fonction subalterne, abusive et oppressive, qu'on appelait le tir des lacs, par l'extension qu'elle donnait à l'industrie de la soie elle en alinientuit une foule d'autres plus dignement rétribuées.
On le comprend : les déboucliés plus rapides entraînaient une mise en œuvre considérable de la matière première, depuis l'éducation du ver à soie jusqu'il la vente en détail do l'étofle et du ruban.
Que de familles opulentes doivent leur élévation et leur bien-être à cette heureuse invention dirigée ou utilisée par un chef intelligent! Combien d'autres y ont trouvé une modesle aisance ; quel plus grand nombre enlhi y gagne le pain de chaque jour ! (Comptez ce que le inoulinage, la teintuie, le dévidage, l'ourdissage, la mise en carte, le lissage, Tapprèl, l'emballage, occupent de bras et de doigts agiles ! Leur nombre, loin d'être diminué, a été décuplé par l'invention du métier à la Jacquard. Que d'artisans et de mécaniciens y sont
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occupés! Que d'artistes ijui en vivent y trouvent par surcroît cette satisfaction si légitime d'un succès moins éclatant qu'utile, de savoir que leur fantaisie embellit Texistence de filles et de femmes aimées! On ne peut pas réduire en chiffres le plaisir que peut faire naiire, partout où uiie femme respire, le présent ou seulement la vue du tissu le plus léger que nuance une pensée d'artiste.
Dans un mémoire couronné par l'Académie de Lyon en 1857, M. Louis Bonnand expose « que Jacquard avait aug- « mentéde quatre-vingt-dix neuf mille fr. par jour, soit (rente « millions par an, la somme payée par l'industrie lyonnaise à M l'agriculture et au commerce pour l'achat des soies, et, en « même temps, d'un chiffre extrêmement considérable, mais « qu'on ne peut pas aussi exactement évaluer, le montant « annuel de divers salaires, main-d''œuvre et bénéfices de « tous les nombreux agents de la fabrication. »
Pour introduire l'usage de son métier dans la fabrication, quoique autorisé par l'appui de M. Pernon, et vivement secondé par le zèle de M. Grand, le directeur de sa fabrique, Jacquard eut longtemps à lutter contre la routine et la malveillance, tantôt des ouvriers tisseurs, tantôt des mécaniciens, qui ne pouvaient se déshabituer du métier à la tire. N'y eutil pas jusqu'à des propriétaires qui imposèrent cette condition à des maîtres d'atelier : Si vous avez des métiers à la Jacquard je ne loue pas ; comme si la nouvelle machine devait entraîner la ruine de leurs maisons ! Quelques ouvriers prétendirent que les métiers livrés par Jacquard fonctionnaient mal. Pendant un séjour qu'il lit à Paris, des bruits calomnieux se répandireni : il s'était réfugié, disait-on, à Londres pour échapper à la vindicte d'une population qu'il avait trompée ! (^ité au tribunal pour une accusation de ce genre, il y fut condamné à huit cents francs en restitution. J.cquard, averti de ces menées par sa femme, eut hâte de revenir; il obtint que les métiers fussent transportés au palais Saint- Pierre, où il lit lisser l'étoffe sous s's yeux; c'était l'étoffe d'un meuble qui plus tard, envoyé aux Tuileries, y reçut le nom de Meuble Jaripiard.
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En 1809, la fabrique de Lyon commença sérieusement à adopter la machine Jacquard ; à la même époque, M, Privât en fit Tapplication à la faltrication des tissus de coton façonnés.
De 1812 à 1815, le nouveau système a généralement prévalu ; il y avait à Lyon envu'on dix-huit mille métiers battant à la Jacquard. Depuis, leur nombre a dépassé cinquante mille à Lyon et dans un rayon de quelques lienes alentour.
Sur la fin de l'Empire, de nouvelles cabales s'étaient formées contre le maliieureux inventeur; on prétendait qu'il ne remplissait pas les conditions imposées p;ir le décret qui lui avait alloué une pension , que nulle invention nouvelle ne motivait cette rente annuelle de mille écus.
On dirait qu'il est dans la destinée des grands hommes d'être en butte aux tracasseries les plus vulgaires. Ils ne conquièrent leur gloire que par une expiation anticipée.
Il ne faut pas accuser, il faut plaindre les gens à courte vue qui servent d'instruments à cette fatalité brutale, ou plutôt à ce dessein caché de la Providence. Certes, ceux qui kii contestaient ce modique salaire pour ses immenses services étaient loin de soupçonner quelle responsabilité ils assumaient vis-à-vis de l'histoire et delà postérité.
Mentionnons avec bonheur un homme de bien, M. Saunier d'.\inay, qui avait insisté efficacement auprès de M. de Bundy, alors préfet du Rhône, pour obtenir la réparation de cette injustice. Peu de temps après, Louis XVIII le nomma chevalier de la Légion d'honneur; il louche au déclin de sa carrière, une longue et heureuse vieillesse va le consoler et le récompenser des falignes de l'âge mùr.
A une lieue au-dessous de Lyon, on arrive à la petite rivière d'OuUins, qui coule des hauteurs d'Yzeron et se jette sur la gauche dans le lihône. A un endroit où la rivière est égayée par le bruit des laveuses, s'élève la maisonnette qui a servi de retraite à Jacquard ; elle provenait de l'héritage de sa femme, comme si la destinée eût voulu lui donner une
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fiche de consolation en le dédonimageant des tracas qu'il avait essuyés à la suite de son mariage. Là il se survécut à luimême, et l'homme de bien compléta l'homme de génie.
Tous les matins, une promenade d'une heure ou deux au (IcHilé {je trouve ce mot dans une notice, est-il de Jacquard lui-même?); le soin d'une petite métairie et la culture des fleurs sont ses rt'créations journalières ; le reste du temps est consacré aux investigations mécaniques, aux rêveries de la science, à la lecture de ses auteurs favoris; quelquefois l'étude empiète sur son sommeil et pourrait altérer sa santé. Madame Jacquard y veille avec un soin assidu. El!e se croit obligée de recourir aux moyens énergiques : elle cache la bougie, elle brouille les papiers, dépareille les instruments de mathématique, ou égare les outils. Avec un esprit tant soit peu tourné à la Jean-Jacques, le bonhomme aurait cru voir jusqu'à son chevet un ennemi domestique; mais sa douceur innée ne se démentit jamais. 11 ne voyait dans ces petites taquineries que l'excès de la sollicitude conju^^ale, et s'il avait l'air de s'en fâcher, c'était à la manière des amoureux qui se brouillent pour amener un raccommodement.
Il n'était pas si conllné dans sa solitude que le bruit de sa renommée n'arrivât jusqu'à lui. Il vit naître et grandir sa gloire : sa ville natale, toutes les cités industrielles, se disputaieiU ses procédés. La France, la Suisse, l'Allemagne, l'Angleterre, les États-Unis, jusqu'aux Indes et à la Chine, profitaient du bénéfice de son nivention, et faisaient un échange immense de tissus marqués, pour ainsi dire, à soia effigie.
En 1825, l'Angleterre avait demandé l'autorisation de faire sortir de France cinq cents de ces métiers ; malgré le refus du gouvernement français, l'invention avait passé les mers, et l'œuvre de Jacquard s'était implantée sur les plages les plus lointaines, où expire le bruit des plus grandes renommées.
La nouvelle des bénéfices produits par son invention le comblait de joie ; il n'en regrettait pas et n'en eût pas revendiqué la moindre parcelle. 11 lui suffisait d'avoir conquis l'es-
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time de ses concitoyens et de jouir en paix de son aisance rustique. De temps à autre, quelque illustre visite venait lui confirmer le témoignage de sa célébrilé. De nouvelles propositions le sollicitaient de quitter sa retraite, le monde lui ouvrait des perspectives dorées ; mais lui, à l'image de quelques héros antiques, il montrait du doigt ses légumes, ses fruits, ses fleurs, ses génisses, et, dans un langage qui avait conservé l'accent des anciens canuts, comme le lion Nodier avait gardé l'accent du Jura, il témoignait par des paroles simples, mais bien senties que ses désirs se bornaient là.
Un jour, un haut personnage venu d'Angleterre insistait vivement pour lui l'aire accepter des propositions de son gouvernement; Jacquard refusait. A bout de sa logique, l'étranger lui montra comme dernier argument une lettre autographe du roi Louis XVlil; Jacquard, l'ayant lue attentivement, lit cette réponse laconique : « 11 n'est permis qu'au roi de France d'oublier qu'il est né Français. »
Oullins conserve la mémoire de sa sollicitude pour les mal heureux; il donnait des vêtements aux entants pauvres, et, comme si les dons pécuniaires ne suffisaient pas à témoigner de sa sympathie à l'infortune, il se faisait l'égal des plus misérables, et chargeait avec bonhomie sur ses épaules le fardeau d'un vieux bûcheron accalilé de fatigue.
Ses rares voyages à la ville avaient pour but la visite de quelques anciens amis ouvriers ou inventeurs qu'il aimait à assister, soit de sa bourse vidée en secret, soit des conseils de sa douce philosophie.
Dans son intérieur, il était affable et accessible à tous ; il éclairait volontiers des leçons de son expérience ceux qu venaient le consulter même dans un intérêt personnel.
11 avait eu la douleur de recevoir le dernier soupir de sou épouse bien-aimée ; depuis lors, sa vie s'était recueillie de plus en plus. On raconte qu'il reçut une violente secousse morale des événements qui agitèrent Lyon en 1804. 11 ne pouvait se faire à la triste pensée de tant de sang généreux répandu des deux parts. Jacquard avait travaillé i;oiir les arts
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ilo In paix, el son rêve le plus doux eût été de voir la concorde régner entre ses concitoyen;^. Quelque temps après le? journées d"avril, sa santé s'affaiblit graduellement; dès le mois de mai, ses souffrances devinrent sérieuses. Marguerite Viynard, sa fidèle gardienne, ne quittait presque plus son chevet. La maladie ne fit (ju'empirer pendant les deux mois suivants.
Au commencement du mois d'août, il sentit que sa fin était proche; il disait à celle qui avait été pour sa femme comme pour lui une amie dévouée jusqu'au dernier moment > « Je vais rejoindre ma femme et mon fils; adieu, ma pauvre Marguerite, ne t'attriste pas démon bonheur. «Il reçut les consolations de la religion et s'éteignit doucement à une heure du matin, le 7 août 1854, à l'âge de quatre-vingtdeux ans.
Quelle occasion plus solennelle pouvait être offerte à la reconnaissance de cette ville dont Jacquard avait fondé la prospérité ! Le lecteur s'attend à des funérailles nombreuses où aurait éclaté la douleur du peuple et qui auraient réalisé celte pensée de Mirabeau : Les natfons ne doivent porter le deuil . que de leurs bienfaiteurs.
Lyon n'envoya qu'une vingtaine de personnes aux obsèques de cet homme utile. On cite, parmi ceux qui accompagnèrent son cercueil, M. Grognier, secrétaire de la Société d'agriculture et des arts, dont Jacquard faisait partie, M. le docteur Pichard et un représentant de la fabrique lyonnaise, M. Bonnand. Us ajoutèrent quelques paroles d'éloge et de regret à une allocution touchante de M. le curé d'Oullins. Le docteur Pichard proposa d'ouvrir une souscription pour honorer la mémoire de Jacquard.
Depuis, une pierre commémorative a été placée dans la petite église d'OuUins, et dans le cimetière a été planté un mûrier symbolique qui ombrage encore la place où reposent ses ossements.
Laisse-lui son mûrier !
Quel marbre fastueiis, fuiel fût orné d'acaiUlie
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Vaudrait ce vert syoïbole ot celle ombre éloquente?
Vivant, il eût fait choix de ce riant cyprès;
Et ces plantes des champs qui croissent tout auprès,
Ces mauves, ce mouron où le pas^ereau vole,
N'est-ce pas de ses jours la douce parabole ?
Car, si Jacquard fut grand, il fut plus simple encor;
J. TissECB. Une viaite au tombeau de Jacquard.
Le conseil municipal de Lyon avait confié à M. Bonnefond, professeur de peinture au palais des Beaux-Arts, l;i mission de reproduire sur la toile les traits de Thomme de génie, du vertueux inventeur.
M. Bonnefond avait dû à cette circonstance de connaître Jacquard et d'entrer dans sa familiarité. Il avait conçu pour lui une admiration sincère qui est vivante dans son œuvre et l'associe dans noire souvenir à la reconnaissance que nous vouons au grand homme.
Sa ville natrde lui a fait ériger sur la place Salhonay une statue en bronze dont l'exécution a été confiée à M. Foyatier.
Son éloge en prose a été mis deux fois au concours par TAcadémie de Lyon; une première fois en 1855, et, le seul ménioii^e présenté n'ayant pas été jugé digne du prix, le même sujet avait été proposé pour le concours de 1857. L'ouvrage couronné cette fois est de M, Louis Bonnand. et porte cette épigraphe : Virtute duce, comité gloria.
Enfin, le 7 juillet 1852, un compatriote de Jacquard, M. Mathieu de Bonalous, fait l'offre à l'Académie de Lyon, dont il était membre, d'une médaille d'or de mille francs qui doit èlre décernée à fauteur de la meilleure composition en vers sur l'illustre mécanicien lyonnais.
Dans sa séance du 21 juin 1855, l'honorable compagnie jugeait digne de cette récompense le poëme de M. Jean Tisseur, intitulé : Une visite au tombeau de Jacquard.
Le rapport sur ce concours est dû à la plume éloquente du porte Victor de Laprade. Il y rend pleine justice à l'œuvre de son confrère, et consacre le jugement de l'Académie lyonnaise par des considérations de la plus haute moralité.
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Dans le cadre étroit que je m'étais imposé j'ai omis à dessein la description technique du métier à la Jacquard ; le mémoire qui porte le n" 2 du concours de 1857 en contient une très-détaillée, qui reste déposée aux archives du palais des Beaux-Arts de Lyon.
Mais nulle explication écrite ne peut suppléer la visite et l'examen du métier lui-même, en compagnie d'un ouvrier intelligent. Les ouvriers tisseurs sont à Toeuvre de Jacquard ce que sont à celle de Mozart des musiciens exercés; les uns e.xpliquent à nos oreilles, les autres à nos yeux l'ouvrage -et la pensée du maitre. Quelle délicieuse mélodie ! quelle admirable étoffe !
La même belle personne chante un air de Mozart et sépare d'un tissu qui, sans Jacquard, n'aurait pas existé. Son iuvonlion, qui porle le cachet de l'utile, touche aux côtés les plus délicats du sentiment et de la fantaisie.
Jacquard s'est imposé de grands sacrifices, il a surmonté mille obstacles; mais que d'heureux n"a-t-il pas faits!
Sa gloire a des fondements indestructibles dans les âmes les plus délicates, comme dans les intelligences les plus élevées, et dans le cœur de tous.
Son nom brille à une place d'honneur sur la liste des inventeurs célèbres qui, depuis les premiers temps, et si fréquemment depuis un siècle, contribuent au progrès de l'esprit, en lui assujettissant la matière.