‹ Muse juvénileChapitre 57 sur 62 · RABELAIS · texte numérisé non relu

RABELAIS

La fin du quinzième siècle et le commencement du seizième forment une des périodes les plus intéressantes de l'histoire.

KTIDE^ I.lTTLn. AlPiF.S. 2S;i

Le nouveau monde est découvert par Cln-istophe Colomb, l'ancien est exhunié par Gulenberg; liniagination est éveillée par les réi ils des pays lointains ; le goût des arts se réveillle à la lecture des auteurs grecs et latins mis à la portée de tous par la récente invention de Timprinierie;

Copernic nous dit ce que c'est que la terre; Ambroise Paré, André Vésale, Paracelse, nous apprennent ce que c'est que la structure de rhonime et le mouvement intérieur de la vie; Bern ird de Palissy fait ses éludes sur nature; Les papes, qui ont perdu de leur suprématie temporelle, tiennent encore le sceptre des arts : ils ont iMichel-Ange et Raphaël; Titien illumine de ses crayons les analyses anatoniiques d'André Vésale; la France, sous son roi protecteur des sciences et des lettres, prisonnier à Pavie, fait échec à Charles-Quinl, rêvant l'empire universel; Luther en Allemagne, Uenri VllI en Angleterre, opèrent la grande scission religieuse; les partis se déchirent; les bûchers s'allumenl; la science et les arts éclosent et fleurissent : ce mouvement si prodigieux et si divers des esprits s'appelle la Renaissance. Utile diversion aux passion^ et aux intrigues, un immense éclat de rire se fait entendre au milieu de cette mêlée.

Sur toutes ces ligures graves que nous venons d'évoquer la pensée nouvelle est en germe ; elle éclôt et rayonne sur le masque railleur de Rabelais, plus puissant, plus grotesque, plus fin, plus savant que le masque de la comédie antique.

Ce Gaulois est un géant comme son Gargantua, un homme de sens comme son Pantagruel, un gouailleur comme son Panurge, un sceptique et un forcené d'action comme son Jean des Entommeures.

La vie de son esprit est proposée à l'étude des siècles; nous ne donnerons ici que l'esquisse des anecdotes qui lui sont attribuées par la légende. Car il est devenu, comme les créations de sou génie, une abstraction, un type, un personnage tout légendaire.

La date précise de la naissance de Rabelais n'est constatée par aucun acte authentique. Ou ne peut affirmer qu'il soit

28G KTUDES LITTERAIRES.

né en 1483, aussi les notices disent-elles vers 1483; pUUôt après qu'avant. •

Je lis partout :

François Rabelais naquit à Chinon en Touraine ; son père, Thomas Rabelais, était, dit-on, apothicaire, cela est prouvé; on ajoute seigneur de la Douïnière. On sait que l'auberge de la Lamproie lui appartenait; elle a été conservée intacte jusqu'à la Im du dix-septième siècle. On en montre encore aujourd'hui quelques traces.

Thomas Rabelais possédait dans la paroisse de Seuily, à une bonne lieue de Chinon, vis-à-vis la Roche-Clermaut, en Tdtu^aine, la métairie de la Devinière ou Douïnière, où on récoltait du vin blanc de Pineau. C'est, d'après la tradition, le lieu même où Rabelais aurait pris naissance. Tout auprès, et sans quitter le bourg, on trouvait l'abbaye de Notre-Dame de Sevillé, ou Seuillé, occupée par des bénédictins. Rabelais y fît ses premières études.

Là, dans un site des plus riants, partageant la vie joyeuse des moines, au son des cloches et au chant des répons, il ne reçut que des impressions gaies, dont plus lard il anima ses récits. C'est de là que nous viennent ses peintures monacales, le personnage du Sacris!;ain, le bâton de la Croix, ses mentions pittoresques des clos de Sevillé, de Lerné, de Rasché, de la Sibylle de Pansoust, qui sont lieux voisins de cette abbaye.

C'est à rUniversité d'Angers, d'après les recherches de M. Leclerc, bibliothécaire dans cette ville, que Rabelais alla continuer ses études; il s'y lia d'amitié avec MM. du Rellay ; on sait que l'un d'eux devint plus lard le célèbre cardinal évêque de Rayonne et de Paris, dont la protection ne fit jamais défaut à notre libre écrivain, dans les circonstances les plus difficiles.

Étant encore fort jeune, Rabelais prit l'habit des cordeliers, dans la ville de Fontenay-le-Comte, en bas Poitou.

Le Trésor chronologique et historique de Guillebaud (infolio, '1642) mentionne qu'il fut ordonné prêtre à la date de

1511. Plusieurs ont prétendu qu'il avait terminé ses études au couvent de la Basnietle; un savant oratorien, Toussaint Grille, a laissé à ce sujet une note nKinuscrile publiée par le bibliophile Jacob; nous la copions textuellement:

« On sait que Rabelais, étant cordelier, habita quelque « temps la Basmetle, et qu'on montrait encore dans ce cou- >' vent, avant la Révolution, la chambre qu il avait occupée.» Un le voit, il ne s'agit ici que d'un séjour de hasard à une époque indéterminée.

Rabelais employa ses loisirs chez les cordeliers à étudier le grec, et dans peu s'y rendit fort docte, si bien que, dans ses épitres grecques, Budé loue noire auteur d'exceller dans cette langue, et déplore en même temps que son savoir ait e.xcité la jalousie de ses conlrères ignorants. Ceux-ci, incapables de goûter les délices du langage homérique, l'osaient appeler barbare!

La même persécution avait été suscitée à Érasme et au lanieux Rabanu.s-3Iagnenlius Maurus, abbé de Fnlde et archevêque de Mayence, lequel, étant en son abbaye, y composa d'excellents ouviages de poésie qui le brouillèrent avec ses religieux; ceux-ci l'accusèrent de se livrer avec tiop d ardeur à l'étude des lettres et de négliger ainsi d'accroître leur temporel.

Mais son érudition si rare et son caractère joyeux ne pouvaient manquer de concilier à Rabelais (juelque amitié solide et de puissants soutiens.

Au couvent de Foutenay-le-Comle, il s'était lié avec Ambroise Ardillon et Pierre Amy, son émule dans l'étude du grec; il était en correspondance suivie avec (Juillaume Budé.

Le lieutenant général au bailliage de fontenay-le-Comte, ,\ndré Tn-aqueau, prenait ses intérêts; il lui en marque sa reconnai^sance dans le nouveau prologue du quatrième livre du noble Pantagi'uel : « Voyez ce qu'en ha recenlement ex- « pisé le bon, le docte, le saige, le tant humain, tant debon- « naire et tant équitable André Tiraqueau. »>

'288 LTUDES Ll TTliR A IRES.

L'or;ig(' (jiii s'amassait contre lui éclata, el Rabelais y niaiiqua perdre la vie : on fouille dans ses papiers, on le brouille avec l'ieiTe Amy, on le jelîe dans un in pace d'où il ne fut enlevé que sur des instances toutes-puissantes.

L'abbé Pérau, dans la notice qui précède sun édition de llibelais, aflliine qu'on ne put le lirei' de prison qu'en forrant les portes du couvent.

Quelques bouffonneries, disent les uns ; certaines friponneries d'importance, disent les adversaires; certaines drogues el plantes lesf|uelles rendent riiomnie refroidi, mêlées au vin des moines; d'autres disent des drogues e.xcitantcs; \u\ scandale dans une fête de village où il aurait enivré les paysans; une substitution de sa personne dans une niclie, à la place d'une statue de saint François pour faire crier au miracle; les assistants aspergés d'une eau tout autre que l'eau bénite : tels auraient élé en tout on en partie les griefs des cordeliers contre leur confrère.

Une originalité aussi puissante ne pouvait se révéler à elle-même spontanément dans une inspiration calrne; c'est delà lutte des éléments les plus bizarres que pouvait naître ce pbénomène de gaieté, ce rire qu'Homère attribue au souverain des dieux, mais qui n'a vraiment éclaté que sur notre terre gauloise et dans l'œuvre monumentale de notre immortel Rabelais .

Reportons-nous à ces époques dramatiques de notre bistoire où les bùcbers commençaient à llaniber. Le gros sel de la gaieté gauloise en fit pétiller la flamme, si bien quelle éclaira ceux qu'elle ne brûlait pas. Les saillies de maître François furent un besoin pour les opprimés, pour les persécuteurs eux-mêmes; ce fut une diversion nécessaire à ces scènes d'borreur el de désolation. Rire, c'était renaître; Rabelais fit rire. Il eut des partisans dévoués parmi les hauts dignitaires de l'Eglise et jusque sur le trône. Il obtint du pape Clément VII de quitter son ordre. Il entra dans le couvent de Maillezais, en Poitou, avec la permission de toucher tousies b.'néfices qui lui seraient concédés. Son précédent vœu de pauvreté fut résilié.

ETUDES LITTÉRAIBES. 289

Une fois le joug secoué, ce nouvel état parut encore trop gênant au frère François : il quitta l'habit religieux pour celui de prêtre séculier, et courut longtemps vagabond parmi le monde. '

Toutes ces escapades, blâmables en elles-mêmes et inexcusables aux yeux de ceux qui n'envisagent de la vie que le coté régulier, étaient justifiées chez notre héros par l'ardent amour des études, le besoin d'une retraite où, par instants, il fut à l'abri de toutes les importun ités, et le plus souvent par la nécessité où il était d'observer sous toutes ses faces et sur les théâtres les plus divers une société dont il devait être le peintre le plus profond et le plus judicieux.

Les vers et les extraits de lettres qu'il nous a laissés dans cette période de son existence aventureuse nous le montrent nourri des connaissances de l'autiquilé, dont les sources venaient de s'ouvrir et se répandaient à flots sur le monde par le moyen des nouvelles presses à imprimer les livres.

Il fut alors attaché en qualité de secrétaire à la personne de Godefroy d'Estissac, évêque de Maillezais, à qui nous le verrons plus tard écrire des lettres datées de Rome. L'évèque lettré aimait à s'entourer d'hommes voués aux travaux de l'esprit et versés dans les éludes classiques. Il les réunissait tantôt à son château de l'Erménaud, tantôt en celui de Legiigé, dépendant de son évêché. Nous avons une lettre en vers datée de Legugé et signée par notre auteur en celte forme :

A Lij^ugé, ce matin de septembre, Sixième jour, en ma petite chambre, Que lie mou lict je ma renouvellais, Ton serviteur et amv Bal)elais.

Ces vers familiers étaient adressés à Jean Uouclief, procureur à Poitiers, qui ne fut pas en retard de courtoisie, et se dégagea de cette invitation en termes fort polis, retenu qu'il était en son fâcheux palais de Poitiers.

On trouve les deux lettres dans les Epistres familières de Jean Bouchel, Poitiers, 1545, in-folio.

Rabelais ne tenait pas en place et avait Ihunieur voyageuse. Que des persécutions sérieuses ou mesquines aient occasionné ces déplacements, j'y veux bien croire un peu; mais, quand je songe à sa profonde érudition et à l'infinie variété de ses connaissances, j'en trouve la raison plus sûre dans le vieil axiome : Voir, c'est savoir.

Nous le retrouvons entre temps dans la jolie ville de Ciiinon, au cabaret de la Cave paincte, sur laquelle j'extrais aVec plaisir cette note de l'édition de M. Lemotteux :

(I Cave paincte de la maison de Innocent le Pastissier. — « C'estoit celle de Rabelais, laquelle de ma connoissance esloit « encore à son fils, et pour aller de cette maison dans la « cave paincte, au lieu que Ton descend ordinairement es « caves, il faut monter en celle-là par autant de degrés qu'il « y a de jours en l'an, puisqu'elle est beaucoup plus haute « que la maison, et dans le plus haut du chasleau de Chinon « qui couvre toute la ville. Le mot de paincte est équivoque, « et ne faut pas dire cave peinte, mais cave à pinte, d'autant « qu'on va quérir le vin ' avec des vaisseaux qu'on appelle « pmtes, et que les caves sont froides en été. »

Dans le chapitre sxxv du cinquième livre.

Viennent ici deux, anecdotes qu'il faut croire sur la foi populaire, touchant son séjour dans le Perche, au château de Glatigny, peu avant qu'il fût installé par MM. du Bellay en la cure du Souda y.

Guillaume du Bellay, sire de Langey, vice-roi du Piémont, dans l'intervalle de ses hautes missions, dirigeait les constructions de cette habitation princière. Ses frères, Jean du Bellay, évèque de Bayonne et de Paris, et René du Bellay, ovêque du Mans, venaient de temps en temps l'y rejoindre.

L'hospitalité la plus large s'exerçait dans le château et s'élendait à tous les pauvres, qui y trouvaient, le jour et même la nuit, la table ouverte et le gite.

Un jour, un mendiant se présente qui ne se contente point

lie la pitance ordinaire, fait clKinger le pain, !e vin et les mets, et, son exigence croissant, demande qu'on lui serve les plats et qu'on lui débouche les vins destinés à la table des maitres. Une pareille audace devait faire expulser le vilain ; mais le cardinal Jean ne fait qu'en rire et demande qu'on lui amène le coupable. Il reconnaît son ancien condisciple, le fait asseoira ses côtés, en le présentant aux convives comme « le « plus gentil esprit et le plus docte personnage de la répu- « blique des lettres. »

Cet éloge a du prix dans une telle bouche, et nous prouve que, sous les haillons empruntés du mendiant et du mime, se révélait un génie supérieur à qui ne manquaient ni la distinction ni la grâce.

Un jour que Rabelais, attaché à la maison, ne faisait qu'assister au repas, on sert sur la table une lamproie, d'autres disent une tourte, dans tous les cas, un poisson à chair blanche et délicate.

Rabelais, étendant l'index vers le plat, marmotta, comme une formule médicale, ces mots : Durai coctionis. Le cardinal comprit que le mets était d'une digestion difiicile, et le fit remporter à la cuisine. Rabelais suivit le poisson sans mot dire, y goûta et n'en laissa que la grosse arête. La chose fut rapportée au cardinal, qui l'interrogea sur le motif qui lui avait fait dire que le poisson était indigeste.

Rabelais, se ravisant, répondit : C'est le plat d'argent que j'avais montré du doigt, et comme il est de digestion difficile, je ne me serais point permis d'y toucher.

Est-ce à la suite d'un de ces tours qu'il obtint d'être installé dans la cure du Souday?

Cela est vraisemblable, et, tout irrévérencieuses que puissent paraître de telles farces aux gens chagrins qui se croient sérieux, n'admirons pas moins l'homme de génie qui , à une époque d'ignorance et de misère, se crée les ressources et les loisirs nécessaires à ses hautes études et à l'accomplissement de ses desseins.

Dans la cure du Souday, son instinct d'humanité se révèle ;

292 ETUDES LllTEn A IB ES.

il s'iiistilii(3 le médecin des pauvres. Il va guérir les corps avant de Iraiter les esprits.

A quoi sert le grec! Il a lu Galien et Uippocrate ; il connaît la médecine ancienne ; il étudie les propriétés des plantes ; monté sur sa mule, il visite le pauvre dans sa chaumière; il lait de la médecine empirique ; mai.s, avec son génie, Tamour de ses semblables et sa finesse d'observation, que de soulagements il dut apporter à ces pauvres délaissés de la science ! Néanmoins, un beau jour, il recomuit rinsul'llsance de ses propres lumières.

Fut-il encore contraint de changer de résidence par la rigueur des temps ?

Nous citons trois lignes de notre contemporain, M. Miclielet, qui confirment cette opinion :

« La Renaissance ne se protégeait pas ; François i" ne « sauva pas Dolet ; Marot, l'homme de sa sœur, et dont il « goûtait les écrits, fut obligé de s'exiler. Habelais ne vécut « qu'à force de ruses. »

Quoi qu'il en soit, nous le voyons à l'âge de quarantedeux ans se rendre à Montpellier, s'y asseoir sur les bancs de l'école, et chercher dans linstruction orale le complément de cette éducation savante dont nous avons vu les commencements et suivi les progrès au milieu des plus étranges péripéties.

Ceci se passe de 1525 à 1550. Rabelais arrive dans le mouvement médical en même temps à peu près que Paracelse, qui débuta à Bàle en 1527, un peu avant le grand Vésale et le pénétrant Servet, que nous retrouvons à Paris, aux leçons de Gunlher, de 1551 à 1534.

Vous lisez dans Elogia Rabelaesina qu'à son arrivée à Montpellier il y avait une thèse publique à la Faculté de médecine ; Rabelais s'y rendit ; la discussion s' engageant sur la vertu des plantes, il témoigna son mécontentement par des haussements d'épaules qui le firent remarquer de toute l'assistance, tant et si bien, qu'on l'invita de prendre fait et cuse dans le débat.

ETUDES LlTTKr.AIRES. 203

Sa physionomie spirituelle et un certain air de majesté prévenaient en sa faveur; un début modeste acheva de lui gagner les juges du camp. Son irnpiovisation fut si éloquente et si spirituelle, qu'elle lui fut comptée comme thèse de baccalauréat, et qu'il fut admis d'emblée parmi les aspirants au grade de docteur.

Nous relevons précieusement, pour consacrer la date de son admission à la Faculté, le texte même de son engagement, écrit de sa main :

« Ego Franciscus Rabeloesus, diocesis Turonensis, promo- « tus fui ad gradum baccalaurealus, die I mensis novembris, .( anno Doraini 1550, sub révérende artiuin et medicinto « professore, magistro Joanne Scurrone,

« Raeel.esus. »

« Moi, François Rabelais, du diocèse de Tours, j'ai été K promu au grade de bachelier, le l"jour du mois de no- .1 vembre, de l'an du Seigneur 1550, sous le vénérable pro- 'i fesseur de médecine et arts, maître Jean Schyrron.

« Rabelais. »

Il commença dès lors à expliquer devant un nombreux auditoire l'art médical de Galien, et les aphorismes d'Hippocrate sur des textes grecs qu'il coUationnait avec le plus grand soin, (l'est dans de semblables exercices qu'il formait son goût philologique et perfectionnait des études qui devaient lui assigner le premier rang parmi les fondateurs de notre si savante, si précise et tant admirée langue française.

11 parle de ses leçons et de son auditoire dans une lettre à M. de Maillezais ; à la même époque, il trouvait du temps pour composer des commentaires fort estimés sur Dippocrale, et se livrer à la pratique de la médecine, où il s'acquit une réputation qui grandit à l'égal de celle du professeur. Mais, au milieu de ses plus grands succès d'école et de ses travaux les plus ardus, son humeur joviale ne se démentit pas un instant : il monta sur les tréteaux et y joua des farces auxquelles

Molière a dû penser quand il disait : Je prends mon bien où je le trouve.

Montons sur les planches, disait Rabelais, pour que les malhonnêtBs gens n'y montent point.

Nous avons de sa main, dans le trente-deuxième livre du Pantagruel, les noms des auteurs qui jouèrent dans la Morale comédie de celluy qui avoit épousé une femme wiM/e (muette). Je cite pour plus d'authenticité :

« Je ne vous avois oncques puis veu que jouastes à Mont- « pellier avecques nos anticques amis Ant. Saporta, Guy « Bourgnier, Baltazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François « llobinet, Jean Perdrier et François Rabelais. »

Molière a puisé dans cette pièce le sujet de son Médecin malgré lui.

Rabelais ajoute : « Je ne ris oncques tant que je feis à ce patelinage. »

N'est-ce pas intéressant de voir maître François faire passer avec lui à la postérité tous les acteurs improvisés de cette joyeuse troupe, en mettant lui-même son nom le dernier ?

A travers ces facéties perçait l'épicuréisme, le pantagruélisme se faisait jour. Il recomposait le Garum, cette saumure chantée par les poètes latins Horace, Martial, Ausone, et il se servait à cet effet d'un petit poisson du Languedoc, lepicarel, qui, depuis, et à cause de l'invention de Rabelais, s'est appelé le garon.

Que les privilèges de la Faculté de Montpellier aient été menacés par le chancelier Duprat, ou que l'existence du collège de Gironne ait été en question, toujours est-il que Rabelais fut chargé d'une mission pour aller à Paris trouver le chancelier, et le faire revenir sur sa première détermination. Tous les biographes mentionnent cet épisode, et notre auteur lui-même y fait allusion dans la rencontre de Panurge et de Pantagruel, (liv. II, ch. ix).

A son arrivée à Paris, le chancelier Duprat lui ferme sa porte et se refuse obstinément à le recevoir. Maître Alcofribas Nasier avait plus d'une maUce dans son sac, et n'était pas

F-TCDES LITTKP. AIRES. 295

homme à se tenir pour battu. 11 s'afTuble d'une robe verte, d'un bonnet pointu, d'une barbe postiche, et, dans cet accoutrement, se promène, en jouant le fou, sous les fenêtres du chancelier.

Celui-ci ne tarde pas à demander quel est ce bizarre personnage. Le fou répond au premier valet en langue latine; on lui dépèche un latiniste auquel il répond en grec ; un helléniste, qu'il interpelle en hébreu, et riposte à chaque nouvel émissaire par une langue nouvelle.

Reconnaissez-vous la scène de Molière : « Savez-vous le latin ? »

Le chancelier, lassé, demande à le voir et à l'interroger lui-même, et ici la comédie est plus parfaite ; Ral:>elais, arrivé à ses fins , répond dans ce bel et bon français du temps, qu'il maniait avec tant d'éloquence et de verve gauloise. — Que pouvait-on refuser à ce maître homme ? Il eut tout ce qu'il voulut.

C'est sans doute pour rappeler l'heureuse issue de cette négociation, et en même temps pour consacrer la mémoire de leur jovial et illustre confrère, que les étudiants de Montpellier étabhrent une cérémonie burlesque dont l'usage s'est perpétué jusqu'à nos jours.

La robe de Rabelais avait été conservée; elle était comme celle des autres clercs, en drap rouge, et, en outre, avait ses initiales brodées en or. Les bacheliers passaient leur cinquième examen revêtus de cette robe, dont ils emportaient un morceau comme une relique. Avant de la quitter et d'être investis du titre de docteur, ils étaient assaillis à coups de poing par tous leurs confrères, pour rappeler au récipiendaire que, dans ses nouvelles fonctions, il ne devait jamais renier ses premiers souvenirs de l'école.

De Montpellier, Rabelais se rendit à Lyon, où Etienne Dolet et Sébastien Gryphe, ou Gryphius, s'aidèrent de ses lumières dans la publication de leurs éditions grecques et latines.

L'année inô^ vit paraître successivement plusieurs ouvrages

•296 ÉTUDES LITTEKAIRES.

OÙ la participation de Rabelais est constatée par des épîtres dédicatoires qui portent sa signature ; nous en traduisons les titres latins :

Tome second des Épitres médicales de Jean Menardi de Ferrare (Lyon, Gryph., 1532, in-8°).

La dédicace est datée de Lyon, du 5 juin, et adressée à André Tiraqueau.

Quelques livres d'Hippocrate et de Galien, revus par François Rabelais, médecin accompli dans tous ses grades (Lyon, Gryph., 1531, in-16 de -417 pages, plus les aphorismes en grec ionique, sur la foi du plus ancien manuscrit).

Ce dernier livre est dédié nu très-illustre et très-savant évèque Godefroy d'Estissac, à la dale des ides de juillet.

Chose qui étonne dans un érudit aussi perspicace! sa bonne fol se laissa surprendre par une supercherie qu'il poursuivit plus tard de ses sarcasmes ; il publia deux pièces apocryphes : un Testament de Lucius Cuspidius, fabriqué au quinzième siècle par Pomponius Letus, et un contrat de vente que Jovien Pontan avait donné comme une antiquité très-rare.

Une lettre qu'il écrit à Barthélémy Salignac, gentilhomme berruyer, porte encore la date de Tannée 1532. C'est un monument d'élégance latine et d'érudition grecque. Il y est dit, dans un style qui sent son seizième siècle, que le maître avait prêté les chastes mamelles de son divin savoir aux lèvres avides de son jeune nourrisson.

Mais l'événement le plus curieux pour nous, qui se rapporte à cette année si féconde en travaux d'érudition, c'est l'éclosion du premier ouvrage pantagruélique de notre auteur, la Chronique pantagruéline.

D'après la tradition la plus répandue, l'éditeur, n'ayant pas eu à se louer de l'accueil fait par le public aux ouvrages savants du maître, s'indigna de la légèreté et de l'ignorance des lecteurs, et promit par Jupiter de faire paraître de lui un livre qui établirait définitivement sa renommée, et « dont il « a été plus vendu par les imprimeurs, en deux mois, qu'il

« ne sera acheté de bibles en neuf ans. »> Ces paroles se lisent au prologue do Pantagruel.

Le livre parut à Lyon sous ce titre : « Les grandes et « inestimables Clironiques du grand et énorme géant Gar- « ganlua, contenant la généalogie, la grandeur et force de (( son corps, aussi les merveilleux faictz d'armes qu'il fist « pour le roy Artus, comme verrez cy-aprés, imprimé nou- « vellemi'nl (1532, petit in-4* de H3 feuilles). »

(l'était une satire des romans de chevalerie en vogue à cette époque.

Il allait doter la France de Théroïde la plus bouffonne, la plus large et la plus puissante qui ait jamais été écrite, en le comparant à TArioste Tllalien et à TEspagnol Ceivantès, qui ne vint qu'après.

Depuis lors, les éditions se succèdent avec rapidité, se corrigent, sainplilient sous sa plume, sans préjudice de ses autres fonctions ni études. « Car, dit Rabelais, à la compo- « sition de ce livre seigneurial, je ne perdis ne empioyay « onc plus ni auKre temps que celluy qui estoit estably à « prendre ma réfection corporelle, scavoir en buvant et 'I mangeant. »

En 1555, François Juste publie le même ouvrage, « aug- ' mente et corrigé fraischement par maistre Jean Lunel, " docteur en théologie. "

Et, presque aussitôt après, il paraît, comme pour faire suite à cette édition in-8°, la u Panlagruéline pronoslication " certaine, véritable et infaillible , pour l'an mdxyxui, nou- I' vellement composée au profit et advisement des gens es- '( tourdis et musars de nature, par maistre Alcofribas, ar- « chitricliii dudit Pantagruel. (Petit in-S" de 8 feuilles, sans K lieu ni date.) »

Rabelais attaque la fausseté des prédictions asirologiques, et soutient la même thèse dans son Almanach pour l'année 1555, v< calculé sur le méridional de la noble cité de Lyon, et <( sur le climat du royaulme de France, composé par François « Rabelais, docteur en médecine et professeur en astrologie, o

298 liTCDES LITTERAIRE?.

D'après les dates vérifiées, le premier de ces deux titres serait une plaisanterie comme le second. Nous verrons Rabelais repasser à Montpellier pour y prendre son titre de docteur.

Cet almanoch eut un tel succès, que, tous les ans, il en paraissait un de Rabelais, à Lyon, cbez ledit François Juste, demeurant devant Nostre-Dame de Confort.

Quelle collection inestimable si on pouvait en recueillir et recoudre les lambeaux !

Le cardinal Jean du Rellay, de retour de son ambassade d'Angleterre, était envoyé à Rome pour travailler à la réconciliation d'Henri VIII avec l'Église. Ce prélat, le seigneur le plus distingué qui ait représenté l'Église à la cour de France, à la fois érudit, lettré, homme de guerre et habile diplomate, avait pris du plaisir à la lecture du Pantagruel, dont, plus qu'homme du monde, il avait dû apprécier les idées profondes et judicieuses, le style irréprochable sous l'enveloppe facétieuse et les gros mots; si bien qu'étant par intérim chargé du gouvernement de la France pendant la captivité de François P', il condamna un gentilhomme à dîner à la cui- .sine, parce que, étant interpe^Ué à ce sujet, il avait répondu n'avoir jamais lu les ouvrages de Rabelais.

A l'apparition de la nouvelle œuvre, le cardinal se rappela son ancien condisciple, et l'attacha, en qualité de médecin, à son ambassade de Rome.

Après la réception solennelle, où (Rabelais le consigne dans une de ses épitres) l'éloquence de Jehan du Bellay le fit regarder comme la fletir choisie des Gaules, il y eut une réception particulière qui donna lieu à de nouvelles incartades du moine devenu médecin.

Quand nos ambassadeurs furent admis à baiser les pieds de Sa Sainteté, le cardinal s'y rendit avec sa suite ; pendant la cérémonie, maître François ne put retenir sa langue, et dit assez haut pour être entendu : « Que puisque son maistre, i( qui estoit grand seigneur, n'estoit pas digne de baiser les a pieds du pape, qu'on lui fist baisser les chausses et laver « le derrière, afin qu'il l'allast baiser. »

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