TLDES I.ITTKRAIRF.S
Sur ce, grande rumeur. — Jlaître François s'échappe du Palais, enfourche une mule, comme s'il avait grand'peur, s'enfuit dans la campagne romaine, se fait poursuivre et ramener au pape, qui, le voyant morfondu, le rassure, lui fait même des avances d'amitié, l'encourage à lui demander une grâce ; mailre François ne trouve aucune grâce à demander que d'être excommunié à l'instant. Le pape, un peu étonné, le presse de lui donner l'explication d'une pareille demande.
a Sainct père, répondit-ii, je suis François, et d'une petite « ville nommée Chinon, qu'on tient estre fort subjecte au a fagot. On y a déjà bruslé quantité de gens de bien et de « mes parens ; et si Vostre Sainctelé m'avoit excommunié, « je ne bruslerois point. Ce qui m'engage à vous faire ceste « demande, c'est que nous passasmes par ceste ville dans « nostre voyage, par les tarantaises où les froideurs estoyent it fort grandes ; et, ayant atteint une petite case où une pau- « vre femme habiloit, nous la priasmes de nous allumer du « feu à quelque prix que ce feust. Pour allumer un fagot, « elle brusla toute la paille de son lit ; et, ne pouvant avoir « du feu, elle se meit à faire des imprécations et à dire : Sans « double ce fagot est excommunié de la propre gueule du pape, i< puisqu'il ne peult brusler; etfeusmes contraincts dépasser (I oultre sans nous chauffer. »
Nous avons vu Rabelais combattre l'ignorance chez les moines, la maladie parmi ses pauvres paysans, la superstition astrologique dans ses almanachs. et aujourd'hui il porte aux pieds du pape lui-même, sous forme burlesque, ses doléances contre les bûchers qui s'allumaient de toutes parts en Europe. C'est là ce qu'il faut démêler sous le personnage facétieux, comme la haute pensée sous la farce de ses écrits. Rompez l'os, vous trouverez la moelle, dit-il dans sa première préface.
Le pape reçut assez bien ses plaisanteries ; Rabelais , pendant son séjour à Rome, apprit l'arabe d'un évêque de Céramith, puis fut rappelé en France à la voix, dit-il. du prince cl de la pairie.
Il dut repasser par Lyon, et s'y trouva, dit-on, sans argent.
Ici se place une anecdote fort diversement racontée et interprétée par les biographes commentateurs, qui la donnent comme une explication du mot populaire le quart d'heure de Rabelais.
Rabelais se fit loger et héberger gratis aux frais de la ville et de rÉtat; mais serait-ce devant une assemblée de médecins, ou enfermé dans une chambre d'hôtel, et n'ayant qu'un petit garçon pour confident, qu'il aurait émis l'intention d'empoisonner le roi et les membres de sa famille, en montrant de petits paquets avec cette étiquette : Poison pour le roi. poison pour le Dauphin, etc.?
Était-ce encore un amusement ? Rabelais était-il ainsi dénué de tout secours dans une ville où il avait déjà publié de si éclatants ouvrages? Dans tout cela il y a ou confusion de dates, ou fausse appréciation de la conduite de notre héros , qui s'est peut-être servi de ce stratagème pour arriver à François I", ayant à lui faire quelque communication importante.
Je termine l'histoire comme le font les biographes. — Rabelais arrêté fut traité comme un prisonnier de marque, emmené à Paris, où il ne voulut parler qu'au roi lui-même. Celui-ci, l'ayant reconnu,' remercia les notables de Lyon du soin qu'ils avaient de sa personne, et en même temps retint à dîner maitre François, qui but copieusement à la santé du roi et de sa bonne ville de Lyon.
Cet épisode a fort heureusement inspiré le crayon de notre ami Gustave Doré.
A la suite de cette équipée, nous le retrouvons médecin au grand hôpital de Lyun, où il ne reste que peu de temps. Il faisait des cours d'anatomie ; un jour, il disséqua en public un pendu de la veille, pour expliquer à son auditoire la structure du corps humain.
Vers la même époque, et pour le même objet, André Vénale déterrait, la nuit, les cadavres de Moutfaucon, et en fai-
sait des analyses anatomiques auxquelles le crayon du Titien a prêté sa lumière.
En 1555, nouvel almanach chez François Juste.
Le même éditeur avait publié en 1554 le Pantagruel; mais, cette année 1535,11 fit paraître un nouveau Gargantua sous ce titre : « La vie inestimable du grand Gargantua, père u de Pantagruel, jadis compousée par labslracteur de quin- « tessence ; livre plein de pantagruélisme (Lyon, Fr. Juste, .( 1535, in-16 de 102 f. gotli.) » C'est le type des éditions qui ont été reproduites depuis.
Le succès du livre fut immense, et rompit son amitié avec Calvin, qui avait compté sur cette plume savante et hardie pour défendre sa doctrine. L'amant de la nature exubérante et de l'art le plus luxuriant, qui s'attaquait à tous les ridicules humains, le philosophe pantagruéliste, ne pouvait s'entendre avec le novateur austère qui voulait tout faire plier sous sa dure austérité.
Rabelais se rattacha Dolet et Clément Marot, qui alors habitaient Lyon.
Quelques attaques extérieures à la religion, des placards affichés dans Paris contre le sacrifice de la messe, la profanation d'une image de la Vierge, éveillèrent la persécution contre les hérétiques. Six de ces malheureux furent mis à l'estrapade en présence du roi et de la cour ; Marot dut se réfugier auprès de la reine de ?\avarre ; Dolet fut jeté dans les prisons de Lyon; Rabelais reprit la route de Rome, où nous le retrouvons, par la date de ses lettres, au commencement de Tannée 1556.
Nous l'y voyons vivant selon sun âge, dans les habitudes les plus calmes et dans le commerce des plus pures amitiés.
Les pages qui nous sont restées de sa correspondance avec (Jodefroy d'Estissac, évèque de Maillezais, dénotent une entière liberté d'esprit et montrent le jugement le plus net sur toutes les intrigues qui se heurtent autour de lui.
Occupé de ses affaires, pour rassurer s^'s amis sur sa posisilion, il fait passer le choix de graines d'une salade qu'il en-
voie à madame d'Eslissac avant l'annonce de l'entrée de Charles-Quint dans la ville éternelle. L'histoire découle de sa plume comme un paysage se reflète dans l'eau d'une rivière; aucun détail n'est omis, et, quand il s'agit d'un personnage, il a son portrait en relief comme on le verrait sur la toile des maîtres peintres de son époque. Il n'y a pas de renseignements diplomatiques plus fins et mieu.x. suivis que ceux contenus dans les lignes échappées au naufrage de sa volumineuse correspondance.
On regrette que des yeux comme les siens n'aient laissé la trace de ce qu'ils ont vu que sous l'enveloppe d'allégories. L'art y a gagné, l'histoire y a perdu.
Fouillons dans les rephs les plus secrets des portefeuilles de famille, et dans les casiers les plus poudreux des bibliothèques, pour y retrouver quelques-unes de ces précieuses lignes, c'est la réalité vivante de ces temps énigmatiques.
Rabelais, pendant son séjour à Rome, se fit donner l'absolution de toutes ses fredaines, sans compromettre le crédit de ses amis, Jean du Bellay et Godefroy d'Estissac. Ce fut à qui, parmi les cardinaux romains, Lui viendrait en aide dans cette question de pure forme, qui lui assura une vieillesse abritée et le loisir de parachever ses livres, ses études, et tout le bien qu'il avait à faire en ce monde avant de se présenter devant Celui qui juge en dernier ressort.
Le pape Paul III lui octroya une bulle de complète absolution le 17 janvier 1556, la deuxième année de son pontificat.
Les bulles d'absolution qu'il obtint avaient pour but de valider ses droits à une prébende du monastère de Saint-3Iaur, laquelle lui élait contestée par les huit chanoines, ses confrères.
Au commencement du mois de mars 1557, Rabelais quitta Rome pour se rendre à Montpellier, où, sous la présidence d'Antoine Griphy, le 22 mai suivant, il reçut le grade de docteur.
On ht dans les Mémoires delà Faculté de Montpellier, texte
KTUDES LITTERAIRES. :m
latin, pages 522 et 325 : « Le docteur François Rabelais, tf pour sa thèse, a choisi le livre des pronostics d'Hippocrate, « qu'il a expliqués en grec. » Et, sous le millésime de 1558 : « J'ai reçu du docteur Schyron un écu d'or pour une leçon « d'anatomie expliquée par le docteur François Rabelais. »
11 retrouva à 3Ioiitpellier un ancien correcteur d'imprimerie de Lyon, Hubert Sussanneau, avec lequel il avait eu un différend après des relations amicales; Rabelais le traita dans une maladie, et eut le bonheur de le guérir; celui-ci témoigna sa reconnaissance dans un ouvrage en vers intitulé Jevx de H. Sussmmeau, in-8°, imprimé à Paris en 1558.
Rabelais revient à Paris au milieu de ses amis et de ses malades, qu'il guérit en leur montrant un bon visage. Il s'était adonné surtout au traitement de la vérole, et, comme il suivait la méthode du médecin italien Gaspard Torella, qui consistait à faire suer les malades en les tenant quinze jours à jeun dans des fours chauds, on comprend que les farces du Gargantua et du Pantagruel n'étaient pas trop gaies pour faire diversion à leur souffrance et leur faire supporter les angoisses d'un pareil régime. Il ne reste plus qu'un exemplaire du Triinnphe, ouvrage que Rabelais avait exclusivement consacré aux malades atteints de celte redoutable infection. La maladie y est représentée sous la figure d'une victoire qui traîne après elle plusieurs grosses villes enchaînées. Rouen est en première ligne.
Rabelais, n'ayant pas fait usage, dans les délais prescrits, des bulles qui lui avaient été concédées, se trouvait exclu de tous droits à la prébende de labbaye de Saint-Maur. Il lui fallut revenir à la charge, et, cette fois encore, il fut obtempéré à sa réclamation.
Aussi le voyons-nous reprendre l'habit de bénédictin, et se réinstaller dans le couvent, où on montrait encore sa chambre, comme celle qu'il avait occupée à Montpellier, plus de cent ans après sa mort.
Ce serait une recherche impossible que tenter de le suivre dans toutes ses pérégrinations. A quelle époque visita-t-il
30i ÉTUDES LITTÉRAIRES.
Castres et Narbonne? Les renseignements précis manquent à ce sujet.
Resta-t-il conliné dans sa retraite de Saint-Maur? de trop vives amitiés le réclamaient au dehors, chez les frères du Bellay, chez Tévèque de Maillezais, chez ses anciens confrères du couvent de la Basmelte, et dans son ancienne ville de Chinon I On dit qu'il mit la main aux Ogdoades de Guillaume du Bellay; il le suivit en Piémont, d'où cet illustre capitaine revint précipitamment avertir François i" d'une embûche de Charles-Quint.
Guillaume du Bellay, fort cassé, voyageait dans une chaise à porteurs : après Lyon, il dut s'arrêter dans le village de Snint-Symphorien, d'où il ne releva pas. — Avant de mourir, il eut un moment de calme et de vue claire où il prédit tout ce qui devait arriver en France à quelque temps de là.
Le sceptique Rabelais fut vivement frappé de ces prophéties, et il en garda la conviction que l'avenir pouvait se dévoiler à de certains vieillards mourants.
Le troisième livre du Pantagruel parut en 1546 à Paris, chez Chrestien Vecchel, rue Saint-Jacques, à VÈcu de Baie. Je ne vois rien d'étonnant à ce qu'un livre qui devait faire l'honneur de notre langue ait été autorisé par privilège du roi, et je relève avec plaisir cette phrase insérée au privilège : (( Pourquoy, Nous, ces choses considérées, désirant les bonnes t( lettres estre promues par notre royaume à l'utilité et éru- M dition de nos sujets, avons, » etc.
Nous avons eu depuis un écrivain de notre siècle qui a mis en tête de son œuvre ce titre, la Comédie humaine.
Ah! elle est écrite dans le Pantagruel mieux qu'on n'a su faire depuis; on a pu détailler, analyser, dialoguer, dramatiser.— Le théâtre, la fable, le roman, ont puisé à pleines mains dans cette œuvre qu'on a osé appeler un fumier d'Ennius. Nulle part on n'a mieux et plus clairement déduit. Qui donc a un style plus harmonieux et plus net? Je le vois, on s'est arrêté à quelques mots qui nont plus cours aujourd'hui et qui se retrouvent dans la plupart des écrits de ce temps. C'est
ETUDES LITTERAIRES. 3fo
une mauvaise chicane, et les honnêtes gens, comme ceux qui désirent s'instruire, passent volontiers sur ces crudités du langage. Le vrai, c'est la comédie et la satire des cafards et des cuistres qui essayèrent de faire condamner le livre; mais le privilège du roi fut respecté.
Voici comment François I'"' répondit aux attaques de la Sorbonne :
« Et curieusement ayant, par la voix et prononciation du « plus docte et fidèle anagnoste (lecteur) de ce royaume, « ouï et entendu lecture distincte d'iceulx livres... n'avoit K trouvé passage aucun suspect, et avoil eu en horreur « quelque mangeur de serpents qui fondoit mortelle hérésie « sur un n pour un m, par la faute et négligence des impri- « meurs. »
On lui attribua des livres infâmes, qui servent au moins de point de comparaison à ses propres ouvrages.
Lisez Rabelais : le récit est toujours instructif, il ne laisse jamais languir votre esprit; le gros mot amène le rire, mais ne souille pas l'imagination et encore moins la pensée : ce n'est qu'un coup de fouet à la paresse ou à la sensualité du lecteur.
Dans les livres mauvais, le mal y est tellement infiltré, qu'il vous pénétre sans le secours même de l'expression obscène ; le vide se fait dans l'âme et dans l'esprit, la corruption arrive au cœur en même temps qu'aux sens.
Il parut du Pantagruel un quatrième livre apocryphe, à Lyon, chez Claude Laville, à la date de l'année 1547. Rabelais le désavoua, et, pour qu'on n'en ignorât pas sur ce qu'il était convenu d'appeler son pantagruélii-uïe, il en donna luimême la définition : <( C'est certaine gaieté d'esprit confite en « mépris des choses fortuites. » C'est moins dur que V/Eqnam mémento rébus in ardiiis serrure mentem d'Horace;
Garde (on Ame égale au milieu des traverses.
C'est la gaieté plus forte que les accidents de la destinée ;
C'est la perle de ce qu'on appelle communément la philosophie.
Des ennemis de Rabelais et des coups de plume qu'il échange avec eux, c'est bien inutile d'en parler, son œuvre répond pour lui. Tout ce que nous pouvons dire ici, et cela peint bien le caractère de Thonime, c'est qu'il ne repoussa jamais l'accusation d'ivrognerie dont nous pourrions bien le disculper, en montrant quels immenses furent ses travaux, que sa vie fut d'assez longue durée , que son style ne fut jamais titubant ; c'était un buveur très-précieux, mais qui connaissait sa limite. Ronsard, en l'attaquant, n'a fait qu'essayer de vêtir son style des couleurs de celui de Rabelais.
Théodore de Bèze dit de lui :
Qui sic nugatur, tracLanlem ut séria vincat, Séria cum faciet, tlic rogo, quantus erit?
Ce distique est presque traduit dans ces vers de Jacques Tahureau, du Mans :
Puisqu'il surpasse en riant
Ceux qui ù bon escient ►
Traictent choses d'importance,
Combien sera-t-il plus grand,
Je te prie, dis-moi, s'il prend
Une œuvre de conséquence?
Une lettre latine de Jean Sturm, recteur du gyTnnase de Strasbourg, nous apprend que Rabelais était à Metz en 1547. Cette lettre est adressée au cardinal du Bellay, qui avait recommandé l'illustre fugitif aux hommes les plus considérables de la Lorraine et de l'Alsace. Rabelais y dut souffrir d'une gêne très-grande, car on a de lui, à ce moment, une missive fort besogneuse au cardinal. J'en extrais ces lignes :
« Certainement, monseigneur, si vous n'avez de moy pitié, « je ne sache que doive faire, sinon, en dernier désespoir,
(( m"asservir à quelqu'un de par deçà, avec dommage et perte « évidente de mes estudes. »
Son mobile est toujours Tardeur pour la science et l'indépendance de la pensée.
Les protestants lui reprochèrent durement de n'être pas resté hors du giron de l'Église. Henri Estienne ne le fait que doucement et en termes gentils :
« Quoique Rabelais semble être des nostres, toutes fois il i< jette souvent des pierres dans nostre jardin. »
Il fut attaqué plus rudement par Gabriel Puits-llerbault,de Tours, moine de Fontevrault.
Nul n'était plus attaquable, mais ne savait mieux se défendre et ne méritait plus d'être défendu. Tous les érudits furent de son côté. Pendant son dernier séjour à Rome, vers 1550, il fut fêté plus qu'ailleurs et entouré des savants et des poêles. 11 n'y discontinuait pas de rire; une consultation de médecins ayant ordonné au cardinal du Bellay des apéritifs, Rabelais fil mettre sur le feu un chaudron qu'il remplit de clefs quand l'eau fut bouillante, disant qu'il ne savait rien de plus apéritif que des clefs.
Il publia, pour l'année 1550, un almanach calculé sur toute l'Europe. Là se trouvent à la fin des mois les planètes des enfants tant fils que filles, et auxquelles ils sont sujets. On voit que, tout en poursuivant ses études astronomiques, il faisait son divertissement de l'astrologie.
Henri 11 eut un fils, Louis, duc d'Orléans, né à Saint-Germain-en-Laye, le 3 février 1550; Rabelais tira son horoscope, ce qui n'empêcha pas le petit prince de mourir au berceau.
11 y eut, à l'occasion de cette naissance, des réjouissances ordonnées par le cardinal du Bellay et le seigneur d'Urfé, de concert avec les seigneurs Farnèze, Robert Strozzi et de Maligny.
Le principal divertissement était une sciomachie, ou simulacre de guerre tant par terre que par eau.
Le grossissement du Tibre empêcha le simulacre naval.
Ô08 ÉTIDES LITTÉRAIRES.
Le tournoi terreslre eut lieu avec une allégorie en l'honneur de Diane de Poitiers, la maîtresse d'Henri II.
A la suite de ces l'êtes, dont Rabelais rend un compte plaisant et où il dut mettre la main, il se \it rappelé en France sans son' protecteur, que le cardinal de Lorraine éloignait à dessein.
Henri II continua et étendit aux ouvrages nouveaux le privilège que François \" avait accordé à François Rabelais, et le cardinal Jean du Bellay, alors évêque de Paris, nomma son protégé à la cure de Meudon, le huitième jour de janvier de l'année 1550,
Cette nomination souleva des indignations et des colères.
Pierre Ramus, professeur en philosophie et en mathématiques au collège Royal, qui s'était déjà déclaré l'ennemi d'Aristote, ne fit pas de difficulté de s'attaquer à Rabelais.
Celin-ci répondit par la publication du quatrième livre de Pantagruel, où le pauvre Ramus se trouve conspué jusque dans la postérité la plus reculée. Et pour payer d'un coup sa dette à Calvin et à Gabriel, Piiits-dHerbault, il ajouta au chapitre xxxn' la fable de Physis et Anli-Physis. Pouvait-on trouver mieux : nature et contre-nature?... « pour dire que M celte dernière avoit enfanté matngots, cagots et papelards- « les maniacles pistolets, les démoniaques Calvins, im|)osteurs « de Genève; les enragés putherbes, britfaux, cafards, chat- « temites, cannibales et autres monstres difformes et contreci faits, en despit de nature. »
11 fallut la croix et la bannière pour laisser publier le quatrième livre de Pantagruel ; à peine eut-il paru, que la Faculté de théologie le censura, et un arrêt du Parlement porta défense de vendre et exposer ledit livre dedans quinzaine. Henri II n'approuva point les poursuites; le Parlement n'osa passer outre sans ordre du roi, et Rabelais ne fut pas tourmenté davantage.
Il avait conservé en même temps que la cure de Meudon le titre honoraire de celle du Jambet. On le mit en demeure de se désister de l'un des deux titres; il opta pour Meudon, en
rej;roll;uil toutefois le Jambet, qu'il appelait sa Jambe de Uieii.
Soutenu par le cardinal deChàtillon, il put enfin mettre en vente son quatrième livre dans les premiers mois de 1555, sous ce litre :
« Le quart livre des faitz et ditz héroïcques du bon Panla- « gruel , composé par M. François Rabelais, docteur en mé- « decine. »
Cette fois, Robert Estieniie, réfugié à Genève, auprès de Calvin, osa reprocher aux théologiens de Paris, ses propres persécuteurs, de n'avoir pas seulement songé à faire brûler les livres et la personne de lalliée Fram ois Rabelais.
Cependant il vivait retiré dans sa cure de Meudon, remplissant tous les devoirs que lui imposait sa charge, recevant les savants et les personnages les plus distingués, ne donnant accès à aucune femme, pour éviter les caquets ; enseignant le plain-cliaut aux enfants de chœur, montrant à lire aux pauvres gens, ornant son église avec goût.
« On accourait des environs, dit le bibliophile Jacob, dont nous abrégeons le récit, pour entendre sa messe et son sermon. Meudon devint ainsi un but de promenade pour les Parisiens, qui y aflluérent longtemiis après la mort de Rabelais, selon ce dicton proverbial qu'on répétait encore au dixseptièuie siècle : « Allons à 3Ieudon, nous y verrons le chà- « leau, la terrasse, les grottes et M. le curé, l'homme du i( monde le plus revenant en figure, de la plus belle humeur, « qui reçoit le mieux ses amis et fous les honnêtes gens, et ■' du meilleur entretien. »
Ronsard, qui était aux gages de la maison de Loriaine et qui habitait une petite ciiambre dans une tour du ciiàleau de Meudon, eut le mauvais goût de se déclarer hostile au curé de Meudon.
La simplicité de ce dernier était la crilique de son emphase; il ne pouvait que gagner à comprendre mieux Rabelais.
Quant à l'accusation d'athéisme, elle se réfute dans tous les passages du Pantagruel où il est parlé de Dieu.
310 KTUDKS LITTEHAIRES.
J'ai eu le bonheur de les lire, et je laisse aux lecteurs le plaisir de les trouver.
A un endroit où Galien nie rimmorlaliti'' de 1 ïune, Rabelais avait écrit sur la marge : « C'est là que Galien se montre plus pesant que du plomb. »
On est indécis sur le lieu et la date de la mort de Rabelais; Meudon, Lyon, Chinon et Paris se disputent son dernier soupir, de même que sept villes se disputent l'honneur d'avoir donné le jour à l'immortel Homère.
Comment concilier celte ignorance du fait le plus important avec tous les détails qu'on nous a donnés sur sa mort? >
II y a la version édifiante et la version sceptique.
Je les prends toutes deux pour bonnes.
La foi n'est pas seulement sur les lèvres, et celle de Rabelais n'a pas besoin d'autre garant que sa vie toute consacrée à la réhabilitation de notre espèce et à l'éternel honneur de l'esprit humain.
11 reçut le viatique; et, au moment suprême, la gaieté ne l'abandonna pas;
« Parce que rire est le propre de riionime. »
On peut dire qu'il se montra homme jusqu'au bout.
Un page étant venu s'informer de sa santé, de la part du cardinal de Chàtillon, il le fit approcher et prononça ces paroles :
« Dis à monseigneur en quelle galante humeur tu me vois ; « je vais quérir un grand peut-être. Il est au nid de la pie; « dis lui qu'il s'y tienne, et, pour toi, tu ne seras jamais « qu'un fou. »
Il rendit l'àme dans un grand éclat de rire accompagné de ces paroles : « Tirez le rideau, la farce est jouée. »
Après sa mort, on peignit son image au-dessus du presbytère de Meudon. L'image a disparu, en attendant la statue.
Je lis ce sens dans une de ses nombreuses épitaphes :
« Démocrite gaulois des Gaulois, et plus gai encore s'il se
ÉTUDES LlTTliRAlRES. 511
« peut dire ; jai raillé si bien les hommes et les Dieux, que « les Dieux et les hommes ne sauraient s'en fâcher. »
Que de préambules et de concessions de langage pour accepter mie de nos plus grandes gloires : celle à qui Molière, la Fontaine, Voltaire, ont le plus emprunté ! Demandez à nos écrivains d'aujourd'hui qui gardent encore les traditions de la langue, où ils retrouvent nos origines !
Sa forme et son allure païennes, qui s'expliquent par la réaction des études classiques nouvellement en faveur, contre les subtilités scolasliques et l'ignorance où on croupissait de son temps, n'exclut pas chez lui la tendance à un idéal tout chrétien.
Sa dédicace à la reine Marguerite respire le plus pur spiritualisme ; on trouve dans son livre les idées sur Dieu les plus abstraites reproduites depuis, sans le citer, par les maîtres en dialectique.
L'oracle de la dive bouteille : la vérité est dans le vin, n'est pas aussi grossier qu'il paraît au lecteur superficiel. Cette soif inextinguible, qui est préconisée dans toute son oeuvre, n'est que la soif de la vérité.
Si tous les ridicules et les abus y sont stigmatisés, toutes les belles pensées y sont en germe. Nulle part, de plus beaux préceptes d'éducation qui prennent l'homme au berceau et le conduisent dans les affaires les plus difficiles. — L'art, la guerre, la science, vont leurs chapitres de main de maître; nos inventions modernes y sont pressenties, et jusqu'à nos aspirations les plus lointaines; sous le rire intarissable, on sent toujours une ànie nourrie de la moelle des lions et qui s'est animée au pays des chênes.
Notre cadre ne nous permet pas d'analyser cette œuvre, que tout homme arrivé à fàge de juger doit relire. Nous terminerons cette esquisse par une phrase qui est le conseil le plus élevé, et qui montre la portée de l'esprit de maistre François : « Car tous les philosophes et sages anticques, à « bien seurement et plaisamment parfaire le chemin de la « cognoissance divine et chasse de sapience, ont estimé deux
fl choses nécessaires, guide de Dieu et compagnie d'iiornmes. • Ainsi, dans la recherche du bien il combat Tisolement,
Tégoïsme, l'homme qui croit aller seul dans son orgueil.
Dieu est le guide, les hommes sont les compagnons Le livre linit par ces mots ; « Or allez de par Dieu qui vous conduye! »