THEOPHILE GAUTIER
Je ne sais rien au inonde qui s'impose autant que la poésie.
Cette lleur de l'homme est indestructible ou n'a délimites à sa durée que la durée même de notre planéle.
Homère est toujours jeune ;
Dante ne vieillit pas ;
Shakspeare rajeunit ;
Bloliére est immortel ;
La Fontaine est iniuiitable.
La postérité dira sou mot sur les poètes de notre temps ; mais tout ce qui restera d'eux quand le temps les aura criblés sera aussi jeune, aussi durable et immortel que toutes les œuvres de leurs prédécesseurs.
La poésie est au rang de ces créations typiques dont l'idée tient de l'essence même des choses : du moment qu'elle est, rien ne peut l'amoindrir, et, quand il s'agit de parler d'un poëte, l'unique question à se poser est celle-ci :
Est-il, ou n'est-il pas?
To Jic, or not lo be?
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Théopliile Gautier est :
Nun pas précisément l'homme de lettres qui demeure telle rue, tel numéro, à Paris ; riiomnie que dépeint un libelliste, qui met telles pantoufles, vit à la turque, a tels ou tels caprices, prête à telles ou telles charges qui peuvent amuser ou faire sourire de pitié le bon public; .^on.
Le poëte existe ; et il suffit de le lire pour s'en convaincre.
Pour faire aux habitudes bourgeoises une concession qu'elles sont en droit d'exiger, nous allons donner ici l'almanach exact de sa vie, ce qu'ont fait avec malveillance, mauvaise foi et erreurs, des frelons littéraires ; ce ne sera pas long à démontrer.
Voici la série de ses faits et gestes, sans commentaires, transcrits avec tout le respect qu'on doit à un homme qui a le droit d'être illustre parce que des efforts de tous les jours l'ont élevé au rang des poètes indestructibles.
Théophile Gautier est né à Tarbes (Hautes-Pyrénées), le 51 août 1811; il est venu à Paris à l'âge de trois ans. 11 a fait ses éludes au collège Charlemagne. De là date son premier entraînement vers la peinture. En seconde, il fait lecole buissoimière pour aller peindre chez Rioult, élève de David, qui faisait beaucoup de baigneuses. Ce fut là sa première impression plastique. Il eu résulta des vers sur Callirhoë, et un poème de V Enlèvement d'Hélène, en vers de dix pieds, qu'il a perdu.
Il a connu Victor Hugo un peu avant la représentation à'Hernani; Victor Hugo demeurait alors rue Jean-Goujon; il lui est présenté par Gérard de Nerval et par Pètrus Borel. Il est admis à l'intimité du petit cénacle dont Pétrus Borel était le centre, composé de Bouchardy, Gérard, Maquet, etc. Victor Hugo vint demeurer à la place Royale, au n° G, à l'angle qui correspond à la rue Saint-Antoine ; Théophile Gautier habitait au n" 8, avec ses parents.
II devient admirateur passionné de Victor Hugo, néglige la
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peiiiLiire, qui lui a toujours laissé de vifs regrets; fait un volume de vers trop faibles, selon lui, et supprimé.
Il fait un second volume, qui parait le 28 juillet 1850. Le sort de sa poésie le préoccupe beaucoup plus que les événements politiques.
Il est enfermé par son père pendant les trois jours. Les ïambes de Barbier, ces fleurs vivaces de l'inspiration populaire après 1850, lui produisirent une impression profonde; il écrit Albertns et les autres vers qui sont réunis au premier volume un peu mince.
Chez Victor Hugo, il fait connaissance avec l'éditeur Renduel, qui lui achète les Jeunes France et Mademoiselle de M au pin.
Tout cela de 1850 à 1855.
Après avoir lu Madonoiselle de Maiipin, Balzac lui envoie Jules Sandeau, qui l'engage à travailler à la Chronique de Paris-
A cette époque, il fait un voyage en Belgique, Puis il écrit dans le Figara ei donne Fortunio. La Presse venait d'être fondée; il devient un des collaborateurs du journal et y débute par un article sur les peintures de Delacroi.\ à la Chambre des députés.
Il fait la Comédie de la mort, un chef-d'œuvre, et prend le feuilleton du théâtre après Alexandre Dumas et Granier de Cassagnac, d'abord en collaboration avec Gérard de Aerval : ils signaient G. G.; puis, tout seul pendant dix-neuf ans; fait tous les ans un Salon de peinture.
Le 5 mai 1840. il part pour l'Espagne, voyage dors dangereux : les bandes carlistes erraient encore dans les montagnes.
Ce sont les plus vives impressions de sa vie. Il voit les combats de taureaux et y trouve un attrait que justifie seul le sentiment de la plastique.
11 apprend un peu l'espagnol et fait Tra los Montes, un essai d'exactitude daguerréolypique à un moment où le daguerréotype, nouvellement inventé, était dans toute sa vogue.
En 184-2, il donne le canevas de Giselle, et en 1844 celui de la Péri; puis un vaudeville, le Voyage en Espagne, en
La même année, il s'embarque pour l'Algérie, et, en juin, juillet, août, fait la campagne de Kabylie à la suite du maréchal Bugeaud.
11 pénètre jusqu'au Djurjura et y reçoit les plus fortes impressions de vie sauvage et de nature africaine.
En 1847, à l'occasion des mariages espagnols, il assiste aux courses royales de 3Iadrid.
Entre temps , plusieurs voyages à Londres et dans les Flandres, dont la trace est conservée dans les Zigx-ags.
En 1849, il retourne à Bilbao voir une course de taureaux.
En 1850, fait son premier voyage d'Italie (voir llalia)^
Impressions moins grandes qu'en Espagne.
Voyage à Constantinople ; ébloui par Athènes ; fait Émaux et Camées; rend compte des théâtres au Moniteur: est nommé rédacteur en chef de V Artiste.
Voilà le squelette, la trame de sa vie; telles sont les bornes niilliaires d'une existence qu'il faut étudier longtemps pour la connaître, l'apprécier, l'admirer.
Théophile Gautier fait partie de la société des gens de lettres.
Bon garçon, coudoyé sans cérémonie par ses confrères, primé par des hommes d'État et des tinanciers, il passe presque inaperçu, tant il fait peu de bruit dans cette foule papillotante et dorée qui se dispute la célébrité parisienne.
Je ne crois pas quil ambitionne ce vain froufrou, si ce n'est tout juste dans la limite des besoins d'une indépendance à garder, d'une maison à soutenir, d'une famille à élever.
Qu'il est supérieur à tout cela !
C'est presque un sacrilège de le dire, mais nous aurons ce courage, et, à une époque où on ne se plaît qu'au scandale et au dénigrement , nous oserons dévoiler les beautés qui se
Tvin LTUDES LITTÉRAIRES.
cachent dans une œuvre d'artiste qu'on ignore, et qui n'est étudiée, à leur profit, que par de rares adeptes de l'art et de In poésie.
Celui-là est un poëte, et la nécessité l'a fait feuilletoniste, prosateur, romancier, critique, auteur dramatique; il est tout cela aussi. Qui peut le plus peut le moins, a-t-on dit; mais je ne sais pas gré au plus grand nombre d'exiger le moins quand il devrait se contenter du plus.
.le retrouve le poëte dans sa proîe, l'artiste dans le critique; mais laissez-moi, de bonne foi, l'aimer et l'admirer dans ses vers; la prose aura son tour.
11 est venu, dans ces derniers temps, une lettre de l'exil; on ne me l'a pas communiquée, mais on m'en a redit l'im- ■ pression; elle contenait cette phrase, qui est un éclair : Oh ! des vers de France !
Comme on dit : Oh ! du vin de France ! Il se fait pourtant des vers français sur la terre étrangère; mais, loin de la patrie, on a soif du vin du cru et de la poésie faite à Paris, s'il s'en fait encore!
Cher ami absent, mettant de côté tout préjugé de secte et tout dissentiment grave, reprenez le volume des poésies de Théophile Gautier et relisez-le.
Évoquez, s'il se peut, quelques pièces anciennes qu'il a dédaigné de réimprimer, l'ingrat, l'oublieux, le père dénaturé! Quand un vers vous déplaît, passez. Le folliculaire triomphe et s'arrête au vers douteux; cherchez votre émotion à la ligne suivante; il y a du sentiment, du paysage, des passions, de la réflexion, des moralités, et même, ne faisons pas peur au poëte, de l'utile.
J'ai dit que la Comédie de la mort était un chef-d'œuvre. J'en extrais quelques vers qu'il fait dire à Raphaël mort :
Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite, Tourner entre leurs mains et retourner ma tête,
Mon secret est à moi.
Ili copieront mes Ions, ils copieront mes poses, Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses :
L'amour avec la foi !
Dites, qui d'entre vous, lils de ce siècle infâme. Peut rendre saintement la beauté de la femme?
Aucun, hélas' aucun.
Pour vos petits boudoirs il faut des priapées ; Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées!
0 mes saintes! pas un.
Et que dit Méphistophélès ?
Je ne crois plus à rien. J'allais de lassitude, Quand vous êtes venu, renoncer à l'étude
Et briser mes fourneaux.
Je ne sens plus en moi palpiter une libre, Et comme un balancier, seulement, mon cœur vibre
A mouvements égaux.
Le néant! Voilà donc ce que l'on trouve au terme! Comme une tombe un mort, ma solitude enferme
Un cadavre vivant.
C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine Et que j'ai sans prolit, comme on fait d'une graine,
Semé mon âme au vent!
Un seul baiser, à douce et blanche Uarguerite ! l'ris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite.
Vaut mieux que tout cela.
Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre; Pour savoir comme on vit, n'oubliez pas de vivre:
Aimez! car tout est là.
Mais pour juger cette œuvre il faut la relire dans son ensemble.
ÔIS ETUDES LITTERAIRES.
Au milieu des plus douces émanations, la poésie de Théophile Gautier exhale, dit-on, des parfums délétères. Le poète a respiré son époque, se Test assimilée, et nous la rend telle quelle, avec ses aspirations bonnes et ses vices. On pourra la juger sur ses vers et sur certains ouvrages en prose, qui sont un procès-verbal authentique et irrécusable de Tétat de nos mœurs et de notre société.
Lui, a mis toutes ses forces à faire valoir le beau.
11 a souvent cédé à l'entraînement de la passion vagabonde, mais ridéal n'a cessé d'attirer son regard, et, comme l'étoile polaire agit sur l'aîguille aimantée, de déterminer et de fixer son rêve.
Ouvrier infatigable, à chaque jour il a donné son œuvre, et la récréation, le voyage, le théâtre, n'ont été que la préparation à un enfantement nouveau.
Il n'a pas toujours réussi; mais quel butin merveilleux !
II n'a pas tout classé et ordonné ; mais il n'a parcouru encore que la moitié d"une carrière ordinaire, et, si l'encouragement parti d'en bas et la sympathie venue de tous côtés l'y décident, n'a-t-il pas le temps encore de combiner, d'arranger et de mettre au jour l'œuvre positive sur laquelle il pourra écrire son
Escegi monumentum?
On l'a blâmé avec quelque raison de faire la guerre à l'utile ;
L'utile n'exclut pas le beau.
La nature, mère de l'utile, donne aux choses les plus essentielles de la vie une forme belle et séduisante. L'arbre, la plante, l'oiseau, la pierre et les métaux, qui servent à notre nourriture, à notre parure, à notre habitation, à la vie comme au luxe, ne sont pas moins beaux que productifs;
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ce n'est là qu'une querelle d'école et un mot d'ordre de transition.
Ceux mêmes qui concourent le plus servilement, si l'on veut, à la satisfaction légitime de nos besoins, les ouvriers les plus déguenillés, n'ont-ils pas, au moment du travail, le développement des muscles, le feu du regard, la beauté qui résuKe de l'action; la lumière du soleil en plein champ, la flamme de la forge ou les reflets de la lampe dans l'atelier; la chanson spontanée, les émotions qui naissent d'une vie de fatigue et de privation, n'ofTrent-elles pas les motifs les plus variés à la palette du peintre et aux inspirations du poëte?
Théophile Gautier a préféré le repos et a peint avec bonheur le luxe de la vie; il jette un voile brodé d"or sur les moyens pénibles et jouit du résultat de ces peines et de ces privations.
L'homme fatigué qui ouvre son livre, comme celui qui entend une symphonie, ou admire une statue, se procure une jouissance élevée qui le repose à peu de frais et lui rend en quelques heures le courage nécessaire à la tâche du lendemain. Voilà un côté utile de Théophile Gautier, et ne dit-il pas lui-même, dans la préface du volume publié en 1853 sous le titre d'un de ses plus curieux poëmes, d'Albertits :
« Si ces éludes franches et consciencieuses peuvent ouvrir n la voie à quelques jeunes gens et aider quelques inexpé- « riences, l'auteur ne regrettera pas la peine qu'il a prise. — « Si le livre passe inaperçu , il ne le regrettera pas encore : « ces vers lui auront usé innocemment quelques heures, et « l'art est ce qui console le mieux de vivre. — Octobre 1852.»
Quelle douce philosophie contenue en ces quelques lignes ! N'est-ce pas le langage sincère d'un artiste qui a dévoué sa vie toute entière à son art et qui a mis là son devoir?
A peine de condanmer tous les hommes, il ne faut jamais les juger que sur leur propre terrain ; ceci soit dit sans excuser aucune faute. Mais l'art et la poésie sont une noble mission, et ceux qui s'y dévouent sincèrement ont droit à un peu plus d'indulgence.
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En dehors des travaux de l'auteur, ce serait une chose intéressante de le suivre dans ses diverses excursions et de le surprendre dans sa vie de flânerie et de voyages, à ces moments heureux où ses observations fugilives n'ont pas pris corps, et se classent comme au hasard dans le journal de sa mémoire et sur les feuillets épars de ses albums.
A Paris, il vit dans la familiarité des peintres, et on voit accrochés aux murs de sa cellule orientale et mauresque des dessins signés Delacroix, Decamps, Cabat, Gérome, Chassériau, etc.
Lisez les Zigzags et Tra los Manies pour le juger d'après nature. 11 y a beaucoup d'incohérence, mais un grand charme dans ces livres. Ce n'est pas de l'invention à tant la ligne. Ce sont toujours des faits. Les niaiseries et enfantillages d'artiste ajoutent à la réalité du tableau.
Ce sont des opuscules qui reposent doucement l'esprit et font ^'oyager sans bourse délier ceux qui n'ont pas le temps ni l'argent nécessaire pour s'arracher à leurs occupations du jour.
Théophile Gautier n'a pas eu de grands succès au théâtre, mais il y apporlaitdes qualités sérieuses et du meilleur aloi.
Dans le Tricorne enchanté, dans Pierrot posthume, dans Giselle, et la Péri, vous avez la preuve qu'il n'a manqué que d'assiduité et de travail pour produire une œuvre plus importante.
Le théâtre exige sinon la vie tout entière, au moins des mois et des années dun rude labeur. Il eût demandé à notre poëte un sacrifice au-dessus de ses forces, et nous y aurions peut-êlre perdu quelqu'une des gracieuses élégies, quelqu'un de ces poèmes attachants dont les vers font nos délices.
Théophile Gautier a quarante-six ans. — Il a le temps de nous étonner encore.
Sa constitution robuste, son front énergiquement bossue et ses larges épaules nous donnent le droit de compter sur une œuvre puissante et solidement charpentée. — 11 ne sera pas sourd à cet appel et verra dans cette courte notice, où
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nous avons à peine effleuré la matière, une preuve que la jeunesse littéraire n'est pas inattentive et oublieuse; désireuse elle-même du beau, elle se rattache avec ardeur à ses maîtres pour ne point perdre la tradition tout en cherchant une voie nouvelle.